2006
Cités
Recensions
• Roger-Pol DROIT, Le culte du néant. Les philosophes et le Bouddha (Paris, Le Seuil, 1997), réédition augmentée d’une préface, Paris, Le Seuil, coll. « Points-Essais », 2004 ; L’oubli de l’Inde. Une amnésie philosophique (Paris, PUF, 1989), réédition augmentée d’une préface, Paris, Le Seuil, coll. « Points-Essais », 2004.
Bruce BéGOUT, La découverte du quotidien, Paris, Allia, 2005.
Penser la réalité quotidienne représente pour la philosophie une gageure à plus d’un titre. Elle est en effet le domaine de l’homme ordinaire, cette autorité inassignable dont le philosophe est condamné à rechercher l’assentiment ; elle est aussi l’élément omniprésent qui ne se laisse jamais entièrement prendre dans les rets du concept ; elle est encore la somme des évidences dont se nourrit et contre laquelle se bat la pensée. Tel est le territoire incertain que Bruce Bégout entreprend d’explorer. Sa première découverte, incontestable, est que le quotidien n’est pas une zone particulière du réel : il est le réel tout entier sous un mode particulier. Au point que le « monde » s’y atteste comme la structure même de notre expérience. Car il n’est aucun événement, si extraordinaire soit-il, qui ne puisse devenir quotidien sous l’action conjuguée des institutions et de l’accoutumance. L’Amour, la Mort (on peut, sans crainte, ajouter : le Sacré, la Révolution) n’introduisent de césures définitives que pour la pensée discursive. Sur le plan du vécu, ils sont bientôt assimilés, réduits à la commune mesure de l’expérience quotidienne. Telle est du reste la seconde découverte de Bégout : le quotidien n’est rien d’autre que ce travail de « quotidianisation » de l’inconnu. On peut dire que le schéma de base est heideggérien : l’homme vit dans l’angoisse face à un univers dans lequel il craint de se perdre et de s’engloutir. Il se construit un monde propre comme l’araignée tisse sa toile, pour domestiquer l’inconnu. Mais si radicale est l’étrangeté du monde, que l’opération reste purement cosmétique : Bégout parle d’un « mensonge », d’une « mauvaise foi quasi ontologique » (p. 47 sq.) du quotidien, qui camoufle l’irréductible inquiétude de l’existence sous le voile de ses fallacieuses évidences.
Bégout ancre solidement sa démarche dans la tradition phénoménologique, tirant parti des réflexions d’Avenarius, de Schütz, de Patocka et de Waldenfels. La référence centrale reste naturellement l’analyse husserlienne de la Lebenswelt. Du côté marxiste, les travaux d’Henri Lefebvre, attentifs à l’ « aliénation » de l’individu dans la société moderne, pouvaient encore trouver place dans cette vision somme toute désenchantée du quotidien. Le grand absent est Georg Lukács, dont les derniers grands ouvrages, La spécificité de l’esthétique et L’ontologie de l’être social, accordent une importance centrale à la vie quotidienne comme origine et aboutissement de toutes les activités humaines. Il est vrai que, entre le quotidien et le non-quotidien, Lukács n’instaure pas cette coupure radicale qui n’admet que des échanges illusoires : par le travail, comme par l’art ou la connaissance scientifique, l’homme s’approprie réellement le monde, il transforme réellement l’étranger en familier. Pour Bégout, les deux domaines ne communiquent que sur le mode de la négation : à la « colonisation » de la vie quotidienne par la technique et les systèmes sociaux, répond le « refoulement » et la « répression » de l’étrangeté du monde dans la vie quotidienne.
Cette altérité abstraite instaurée entre le quotidien et le non-quotidien s’accorde à ce que j’ai envie d’appeler une rouerie méthodologique, sensible dans l’usage que l’auteur fait des matériaux littéraires. Il s’appuie ainsi sur Ulysse de Joyce pour développer ses réflexions sur la fonction (quasi) mythique de l’activité quotidienne, seule capable aujourd’hui de « totaliser le réel » et de « raccommoder tous les aspects de l’existence » (p. 228 et 232) ; il invoque Walden de Thoreau pour illustrer la capacité de résistance de la vie quotidienne face aux impératifs socio-économiques. Musil et Proust sont convoqués de la même manière. Or tous ces « matériaux » sont déjà des mises en scène de la quotidienneté, ce sont des récits composés à des fins éthiques ou esthétiques : les qualités qu’y revêt l’activité quotidienne ressemblent étrangement à celles que revendique l’acte d’écrire. Bruce Bégout, à mon avis, n’est pas dupe : le quotidien reste pour lui, en dernière instance, le lieu déchu d’une « déproblématisation » honteuse du monde – le lieu, en somme, de l’ « oubli de l’être ». La puissance mythique du quotidien, son héroïsme et sa magie doivent dès lors lui venir d’ailleurs : du ciel de la création littéraire.
Pierre Rusch
Roger-Pol DROIT, Le culte du néant. Les philosophes et le Bouddha (Paris, Le Seuil, 1997), réédition augmentée d’une préface, Paris, Le Seuil, coll. « Points-Essais », 2004 ; L’oubli de l’Inde. Une amnésie philosophique (Paris, PUF, 1989), réédition augmentée d’une préface, Paris, Le Seuil, coll. « Points-Essais », 2004.
Sont de nouveau disponibles, en poche depuis 2004, les deux ouvrages de Roger-Pol Droit qui ont sans doute le plus contribué à diffuser auprès d’un large public son programme de recherche (mené au CNRS) sur les « représentations des doctrines orientales chez les philosophes occidentaux » (dixit la quatrième de couverture des deux volumes ; il conviendrait de préciser : doctrines indiennes et bouddhiques). Il n’appartient pas à la recension d’une réédition de discuter à nouveaux frais le contenu d’ouvrages qui ont rencontré le succès, ni leur réception lors de la première parution. En revanche, ils doivent être présentés (et chaudement conseillés, en l’occurrence) en rapport au cadre de leur lecture aujourd’hui. À ce titre, deux questions se posent : d’une part, les changements éventuels dans ses vues que l’auteur signale à l’occasion de la réédition ; d’autre part, l’actualité de l’analyse et, en particulier, des constats dressés naguère, en particulier dans L’oubli de l’Inde – premier en date des ouvrages et, en somme, annonce du programme.
La dénonciation véhémente effectuée en particulier dans L’oubli de l’Inde (Le culte du néant offrant, de ce point de vue, un exposé plus académique et moins pamphlétaire) pouvait être nécessaire pour secouer l’indifférence née d’ignorance et de désintérêt mêlés dans lesquels l’auteur trouvait la pensée indienne laissée par les philosophes de profession. Notre première question conduit donc à demander si l’auteur juge l’analyse alors déployée et le ton employé toujours aussi « justes » ; et notre seconde question, à tenter de cerner si le constat passé semble « objectivement » encore justifié aujourd’hui.
La vertu roborative du style pugnace de Droit est grande. Animé d’un « vertueux courroux » (L’oubli..., p. 65), aussi compréhensible que légitime devant l’enseignement dispensé dans le secondaire et à l’Université (par les « officiels », comme par ceux-là mêmes qui les critiquaient, comme le GREPH dans les années 1980), Droit insistait tant qu’il pouvait, jusqu’au risque de rebuter son lecteur. Ce fut notre cas, il y a longtemps. C’est que la discussion menée par Droit, par ailleurs serrée pour l’ouvrage annoncé comme n’étant « pas destiné aux spécialistes » (L’oubli..., avertissement) et à la documentation foisonnante pour l’autre (Le culte... comporte plus de cent pages d’annexes !), consiste en bien autre chose qu’une simple dénonciation ou un lamento (fonctionnant d’ailleurs comme pendant efficace du désintérêt ambiant : L’oubli..., p. 204 sq.). L’origine de l’oubli manifesté par les « suiveurs », après une période d’enthousiasme dithyrambique dans la première moitié du XIXe siècle (Cousin en France, Schlegel en Allemagne), doit pouvoir se repérer chez les « grands philosophes » eux-mêmes (Hegel, Nietzsche) dont le rôle est d’avoir provoqué ce tournant. Ils sont les objets de « Vues cavalières » (troisième partie de L’oubli...), de chapitres tels « Le néant des bouddhistes » et « L’invention de la faiblesse » (resp. 4 et 9 du Culte...). Cette mise en accusation nous avait éloigné de la thèse – alors que philosophe, chercheur au CNRS, fréquentant l’Asie et locuteur du japonais (pour d’autres motifs que des voyages d’agrément !), nous lui étions presque acquis – par exemple dans l’incrimination de Hegel, dont le « retour » (L’oubli..., chap. 15) était chargé de tous les maux... injustement.
C’est ici que la réédition est vraiment essentielle en permettant de (re)lire L’oubli de l’Inde et Le culte du néant, en parallèle et en gardant présent à l’esprit ce qui est ajouté aux textes dans les préfaces nouvelles qui les agrémentent. Car, si les textes sont repris à l’identique, la préface « Questions restantes » de L’oubli de l’Inde... contient un repentir majeur – en ce qui concerne précisément Hegel (L’oubli..., préface, p. III-VI ; cette reconnaissance était déjà annoncée en 1997 dans les dernières pages du chapitre 4 du Culte..., p. 103-108). Et la préface du Culte du néant (intitulée : « Remarques sur l’Orient et le rêve ») contient, elle, l’interrogation neuve sur les « imaginaires philosophiques » qui précise le sens du programme de recherche initial : « Ce qui m’intéresse n’est donc pas l’imposition de catégories occidentales à un matériau censé s’y dérober, mais plutôt le travail effectué sur des données objectives par l’imaginaire des philosophes » (Le culte..., préface, p. IV).
La perspective affinée et le rôle du concept (qui est à interroger) d’ « imaginaire » d’une philosophie qui est souligné là ouvrent à une lecture renouvelée de l’œuvre. Toujours à partir de la thèse selon laquelle c’est la découverte du bouddhisme qui a entraîné un malaise dans la réception, et finalement l’oubli, des doctrines indiennes, alors même qu’une « renaissance orientale » avait fait florès sur les bords de la Seine comme du Rhin jusque-là, Droit peut suggérer l’idée d’une histoire mutuelle des malentendus interculturels dont il donne l’exemple d’un possible : « De même que des lecteurs japonais pourraient s’intéresser à l’analyse des erreurs occidentales sur le bouddhisme, des lecteurs européens pourraient s’intéresser à des recherches sur l’histoire des difficultés rencontrées par la culture japonaise pour comprendre, par exemple, le christianisme, ou Platon, ou Descartes... » « (Le culte..., préface, p. X).
Une fois cela dit quant à la première question de la révision par l’auteur de son dit d’hier, qu’en est-il, presque vingt ans après la première parution de L’oubli de l’Inde, du constat alors dressé d’ « amnésie » de l’Inde dans l’enseignement philosophique, et de « vertigineux capharnaüm, propre à désorienter tout accès à l’Orient » (L’oubli..., p. 72) dans la diffusion à un public plus large des doctrines orientales ? Certes, des départements spécialisés existent, aujourd’hui comme hier – ils sont même, paraît-il, devenus « à la mode ». Et l’Inde, comme la Chine, devenue d’actualité ! Mais, dans une université que nous connaissons, le Département de chinois, qui a bien des mérites, voisine avec celui où s’enseignent japonais, persan et autres... « Langues diverses », selon l’appellation officielle – on n’aura osé ni « exotiques » ni « bizarres »... L’esprit y est, cependant. Et en philosophie, si mathématiques arabes ou chinoises sont l’objet des chercheurs, les enseignements continuent à superbement ignorer ce qui « s’est passé (pensé) à l’Est ».
Dans le monde de l’édition, qui devrait assurer une diffusion plus large des savoirs et de la pensée, le regret formulé hier par Droit d’absence de collection francophone de « petits classiques de l’Orient » est toujours de mise, alors que les lecteurs anglophones avaient déjà, et ont, encore plus aujourd’hui, à leur disposition (presque) tout ce qui convient à différents niveaux d’étude et d’intérêt. Que cela soit édité dans les pays anglo-saxons, ou directement par des maisons indiennes, telle que la Motilal Banar Sidas qui permet, qu’on soit ou non sanscritiste (mais à condition d’être angliciste !), de lire plus que l’essentiel des textes de l’Inde. Les « problèmes d’étagères » (L’oubli..., p. 70 sq.) des librairies généralistes où le pire (sur-représenté) noie le meilleur (toujours aussi rare) sont identiques à ceux décrits hier – il suffit d’y regarder pour le voir. À noter toutefois qu’il existe des librairies spécialisées en plus grand nombre que l’unique que citait alors Droit (certaines se sont ouvertes, d’autres existaient déjà ; les personnes intéressées sauront gré qu’on leur indique ici celle du coin des rues Gay-Lussac et d’Ulm à Paris).
Du point de vue de l’accès aux textes, la réédition des volumes de Droit est également un bienfait. Elle comporte le même épais appareil critique qu’à l’origine, qui, étant donné la persistance de la situation, est encore très utilisable (un bénéfice de l’absence déplorable de progrès ?) et, par suite, très utile au lecteur qui souhaite s’orienter dans la pensée indienne (« Orientation bibliographique » de L’oubli... ; « Bibliographie chronologique abrégée des publications orientalistes consacrées au bouddhisme entre 1800 et 1890 » dans Le culte...). Les deux volumes peuvent donc ainsi, encore aujourd’hui, servir de vade-mecum introductif et d’avertissement salutaire à qui est prêt à affronter la tâche la plus déstabilisante (et sans doute, par conséquent, la plus belle aux yeux d’un philosophe) – à savoir, celle par quoi Droit concluait L’oubli de l’Inde : « Mettre à l’épreuve de l’Autre l’étrangeté du Même. »
Gilles Campagnolo
David Cumin, Carl Schmitt. Biographie politique et intellectuelle, Paris, Cerf, coll. « Passages », 2005.
Ce que les Éditions du Cerf ont publié sous la forme d’un « livre » sur Carl Schmitt était à l’origine une thèse boulimique de plus de 2 000 pages. À fins de publications, il a donc fallu tronçonner, saucissonner et élaguer. Ce qui fut fait, et bien sûr la lecture s’en ressent. C’est un étrange patchwork d’une si profonde médiocrité que ces procédés éditoriaux certes nécessaires ne sauraient excuser ou justifier. Pour ce qui est de l’état de la recherche schmittienne internationale, on en reste pour l’essentiel aux années 1970 et aux premières hagiographies pilotées par Schmitt lui-même. Cumin ne semble guère avoir eu la curiosité de se renseigner plus avant. C’est dire que l’on cherchera en vain dans ce volume la moindre objectivité quant à l’objet de l’étude – à savoir, le « Kronjurist du IIIe Reich »...
Nous avons invariablement affaire au « grand savant », au « grand penseur », au « grand esprit universel », autant de formulations qui ne témoignent guère de la distance requise pour un travail scientifique digne de ce nom. Mais il est plus grave de constater que l’auteur épouse sans nuances les thèses révisionnistes les plus communes qui circulent dans l’extrême droite française et internationale, et qui sont véhiculées notamment par certains noms français que nous préférons ne pas prononcer, et par les disciples les plus fervents de Schmitt, comme Ernst Rudolf Huber ou, désormais, Günther Maschke. En veut-on des exemples ? « La république fédérale, caricature de l’État de droit régi par les juges, est un État occidental à la souveraineté limitée qui s’assouvit dans l’américanisation. (...) Les Allemands, rééduqués et inhibés, se soumettent au jugement des vainqueurs et se défilent devant la question politique du destin de leur nation » (Cumin, p. 227).
Un autre : « In fine, la possibilité qu’auront les Allemands de recouvrer leur unité, leur souveraineté et leur identité passe par l’ “historicisation” du national-socialisme : 1933-1945 est une période de l’histoire passée (...) » (p. 229). Ne croirait-on pas lire Ernst Nolte dans le texte ?
Il est décidément affligeant de devoir constater que, par autisme linguistique ou par volonté hagiographique (?), on continue à s’interdire dans notre pays tout accès aux sources, à la littérature secondaire en particulier. Un antidote puissant – que nous ne sommes assurément pas prêts de voir traduit en français... – au livre de Cumin serait ainsi celui de Dirk Blasius (Vandenhoeck & Ruprecht, 2001) sur Carl Schmitt conseiller d’État de Prusse dans le Reich hitlérien (Carl Schmitt, Preussischer Staatsrat in Hitlers Reich). Là sont mises en pièces les légendes de plus en plus étayées actuellement qui tentent de faire de Schmitt, avant la prise du pouvoir en janvier 1933, l’homme du général Schleicher, qui sera comme on le sait assassiné avec son épouse durant la Nuit des longs couteaux en 1934. Mais Schmitt ne le fut pas et a même allégrement justifié le massacre peu de temps après, comme chacun sait. Légendes qui tentent en outre de faire de Schmitt un ultime défenseur de la République de Weimar entre le Preussenschlag (coup d’État de Prusse) et la prise du pouvoir de janvier 1933. En réalité, c’est dans les cercles du chancelier von Papen que Schmitt évoluait et œuvrait à rendre progressivement acceptable le national-socialisme. Quant à la justification juridique qu’il a ensuite tenté de donner au régime, se trouve-t-il quelqu’un pour n’en pas avoir pris connaissance, même en France, après le livre d’Yves Charles Zarka, Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt (PUF, 2005) ?
Sur tout cela, le livre de Cumin ne jette pas la moindre lumière, mais produit plutôt un obscurcissement fort préjudiciable à la recherche ultérieure. Aux chercheurs sérieux, il ne reste, en d’autres termes, plus qu’à apprendre l’allemand s’ils veulent commencer à y voir clair.
Denis Trierweiler