2006
Cités
Éditorial
Ce secret qui nous tient
Yves Charles Zarka
Professeur de philosophie politique à la Sorbonne (Université de Paris V - René-Descartes). Il est notamment l’auteur de La décision métaphysique de Hobbes. Conditions de la politique (Paris, Vrin, 1987 ; 2e éd., 1999) ; Hobbes et la pensée politique moderne (Paris, PUF, 1995 ; 2e éd., 2001) ; Philosophie et politique à l’âge classique (Paris, PUF, 1998) ; La questione del fondamento nelle dottrine moderne del diritto naturale (Naples, Editoriale Scientifica, 2000) ; L’autre voie de la subjectivité (Paris, Beauchesne, 2000) ; Figures du pouvoir. Études de philosophie politique de Machiavel à Foucault (Paris, PUF, 2001 ; 3e éd., 2001) ; Quel avenir pour Israël ? (en collab. avec Shlomo Ben-Ami et al., Paris, PUF, 2001 ; 2e éd. en poche, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 2002) ; Hobbes, the Amsterdam Debate (débat avec Q. Skinner), Hildesheim, Olms, 2001 ; Difficile tolérance (Paris, PUF, 2004) ; Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt (Paris, PUF, 2005) ; Réflexions intempestives de philosophie et de politique (Paris, PUF, 2006).Il a également publié : Raison et déraison d’État (Paris, PUF, 1994) ; Jean Bodin : nature, histoire, droit et politique (Paris, PUF, 1996) ; Aspects de la pensée médiévale dans la philosophie politique moderne (Paris, PUF, 1999) ; Comment écrire l’histoire de la philosophie ? (Paris, PUF, 2001) ; Machiavel, le Prince ou le nouvel art politique (Paris, PUF, 2001) ; Penser la souveraineté (2 vol.), Pise-Paris, Vrin, 2002 ; Les fondements philosophiques de la tolérance (3 vol.), Paris, PUF, 2002 ; Faut-il réviser la loi de 1905 ? (Paris, PUF, 2005) ; Y a-t-il une histoire de la métaphysique ? (Paris, PUF, 2005) ; Les philosophes et la question de Dieu (en collab. avec Luc Langlois, Paris, PUF, 2006).
Le secret est un savoir mais séparé des autres, caché, scellé, qu’il faut taire. Détenir un secret, tenir ou garder le secret, c’est aussi être détenu, tenu ou gardé par lui. Le secret est pesant, on aimerait s’en libérer. Mais cette libération n’est pas facile, parce que dévoiler un secret, c’est trahir les autres ou soi-même. Le secret s’oppose à la transparence, comme le sacré au profane et l’ésotérique à l’exotérique. Il y a d’ailleurs un apparentement du secret avec le sacré et l’ésotérique, comme si le secret comportait une dimension religieuse qui suscite la crainte. L’effroi du secret.
Disons-le tout net, notre temps n’est pas celui du secret, mais de son opposé, la transparence. Il y a même, plus ou moins confusément, une idéologie de la transparence qui assimile implicitement la transparence à la vérité, à la rectitude et même à l’innocence, tandis qu’à l’inverse le secret comporterait, dans ce qu’il cache et qu’il n’avoue pas, de l’inavouable et de la culpabilité. L’idéologie de la transparence entend que tout peut s’exposer, devenir public pour être soumis au regard des autres, être également l’objet de procédures de surveillance et de contrôle. Le plus inquiétant est que l’idéologie de la transparence est aujourd’hui souvent liée à l’idée de démocratie. Comme si le progrès de la démocratisation était corrélatif de l’extension de la transparence et du recul du secret. Mais qui ne voit que cette démocratie ressemblerait à un cachot sans murs ni verrous, un cachot étendu à la société entière, et la vie de l’homme démocratique à un enfer ? Ce qu’il s’agit de remettre en cause, ce n’est pas la transparence, mais l’idéologie, l’abus, le règne de la transparence, ce qui est très différent.
Le secret n’est pas accidentel, passager, léger. S’il y a des secrets de ce type, ce ne sont précisément pas des secrets. Le véritable secret est essentiel, permanent et lourd. Il concerne une part majeure de notre existence, de notre expérience et de notre vécu. Le secret est d’abord constitutif de notre intimité. La profondeur de l’intériorité n’existe que parce qu’elle est soustraite au regard d’autrui. L’intimité avec un autre se crée dans la confiance et la confidence, c’est-à-dire dans le partage d’un secret qui constitue une intériorité partagée. Au-delà de l’intime, le secret définit également une part du privé. Le secret professionnel, celui auquel le médecin ou l’avocat sont tenus, a pour raison la sauvegarde de la vie privée. N’y a-t-il pas cependant une dimension qui échappe complètement au secret ? La dimension du public n’est-elle pas réfractaire par principe au secret ? Certes un secret ne peut devenir public sans se détruire lui-même. Pourtant tout ce qui est public n’est pas sans secret. Que l’on prenne l’exemple du lieu du public par excellence : le politique. Celui-ci a, c’est le moins qu’on puisse dire, partie liée au secret, non seulement parce qu’il y a des actes ou des procédures politiques secrètes (secrets d’État, négociations secrètes, traités secrets, etc.), mais aussi parce que le pouvoir politique lui-même comporte une part d’ombre irréductible. Creusons ces dimensions privée et politique du secret.
Je voudrais insister ici sur deux points : 1 / l’impossible transparence de soi à soi ou le secret du refoulement dans la métapsychologie freudienne ; 2 / l’impossible transparence du pouvoir ou le secret du politique dans l’analyse pascalienne du pouvoir.
Commençons par le secret du rapport de soi à soi. Le texte sur le refoulement dans la
Métapsychologie de Freud est une généalogie de l’intériorité psychique inconsciente comme formation du secret singulier. Le procès du refoulement rend compte au moins de la part singulière de l’inconscient psychique : « Le refoulement travaille donc d’une manière hautement individuelle ; chacun des rejetons du refoulé, pris un à un, peut avoir un destin particulier ; un peu plus un peu moins de déformation fait que le succès vire du tout au tout. »
[1] Comme on le sait, le refoulement concerne les représentations liées à des pulsions dont l’accès au but pulsionnel comporte plus de déplaisir que de plaisir. Comme mécanisme psychique de défense, il s’oppose au devenir conscient de la représentation pulsionnelle selon deux phases. Celle du refoulement originaire dans laquelle le devenir conscient de la représentation psychique est refusé. Le refoulé originaire est la persistance dans l’inconscient de la représentation pulsionnelle porteuse de la même exigence de satisfaction. Celle du refoulement secondaire où se forment des rejetons psychiques liés ou associés à la représentation refoulée, lesquels sont déformés, cryptés, pour s’ouvrir un accès à la conscience sans être reconnus : « Jusqu’où la déformation et l’éloignement par rapport au refoulé doivent nécessairement aller pour qu’enfin la résistance du conscient soit supprimée, cela ne peut pas s’indiquer d’une façon générale. Il intervient là une subtile pondération, dont le jeu est caché. »
[2] Il y a là un double secret : secret du procès du refoulement et secret de la représentation pulsionnelle refoulée. La vie psychique individuelle se constitue à la rencontre de ces secrets, à distance d’elle-même, dans l’obscurité. Ainsi, ce n’est pas nous qui gardons le secret, mais lui qui nous garde.
Le secret est également plus profond qu’on ne croit sur le plan politique. Le secret est lié à l’exercice du pouvoir comme tel. Rappelons-nous l’adage, repris par Gabriel Naudé : « Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner. » L’art de gouverner est aussi – pas seulement – un art du secret. Tout un courant de pensée politique a développé le thème et les implications des
arcana imperii, des secrets du pouvoir
[3]. Mais pourquoi en est-il ainsi ? Ne faudrait-il pas qu’il en soit autrement et que le politique, qui est le champ du public par excellence, se débarrasse du secret ? Celui-ci n’est-il pas plutôt lié à un mode archaïque de l’art de gouverner que nécessairement joint à l’exercice du pouvoir politique comme tel ? La démocratie politique n’est-elle pas précisément le régime qui tend à substituer aux arcanes du pouvoir la publicité des délibérations et la participation civique ? La souveraineté du peuple n’a-t-elle pas pour condition cette transparence de soi à soi qui définissait selon Rousseau le sujet politique : « Chacun se donnant à tous ne se donne à personne... » et reste aussi libre qu’auparavant ? Mais Rousseau savait aussi mieux que personne combien cette transparence est non seulement difficile à atteindre, mais désespérée. C’est le tragique du politique d’être ainsi à distance de lui-même : le pouvoir comporte une part irréductible d’ombre. Celui qui a sans doute le mieux compris cette condition du pouvoir, c’est Pascal. Il y a un secret du pouvoir. Ainsi, dit-il aux détenteurs du pouvoir, dans ce qui est l’un des plus magnifiques textes politiques que nous possédions, les
Trois discours sur la condition des grands : « Le peuple qui vous admire ne connaît peut-être pas ce secret. Il croit que la noblesse est une grandeur réelle et il considère les grands comme étant d’une autre nature que les autres. Ne lui découvrez pas cette erreur, si vous voulez ; mais n’abusez pas de cette élévation avec insolence, et surtout ne vous méconnaissez pas vous-mêmes en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres. »
[4] Aristocratie d’Ancien Régime, hier, ou aristocratie républicaine et démocratique, aujourd’hui, le précepte vaut pour l’une et pour l’autre. Il n’y a pas de pouvoir sans secret. « C’est pourquoi le plus sage des législateurs disait que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper. »
[5] Qu’on y réfléchisse bien ! Ce précepte est-il caduc en démocratie ?
[1]
Freud,
Métapsychologie (1915), trad. franç.,
Œuvres complètes, t. XIII, Paris, PUF, 1988, p. 193.
[3]
Cf. l’ouvrage que j’ai publié il y a quelques années,
Raison et déraison d’État, Paris, PUF, 1994.
[4]
Pascal,
Trois discours sur la condition des grands, éd. Lafuma, Paris, Le Seuil, 1963, p. 366-367.
[5]
Pensées, fr. 60, éd. Lafuma,
op. cit., p. 507.