Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130555629
192 pages

p. 7 à 10
doi: 10.3917/cite.027.0007

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n° 27 2006/3

2006 Cités

Présentation.

Le Japon sous le masque

Gilles Campagnolo Ancien élève de l’École normale supérieure (Ulm), des Universités de Harvard et de Tokyo, Gilles Campagnolo est agrégé et docteur en philosophie, et, depuis 2002, chargé de recherches au CNRS dans le laboratoire fondé par Gilles-Gaston Granger (Centre d’épistémologie et d’ergologie comparées, Aix-en-Provence). Il est l’auteur d’un ouvrage Critique de l’économie politique : Marx, Menger et l’École historique (Paris, PUF, coll. « Fondements de la politique », 2004). Il prépare actuellement l’édition française des œuvres majeures de Carl Menger (1840-1921), fondateur de l’École économique autrichienne et figure clé de la Vienne 1900 . Il se consacre à l’étude de l’évolution de la pensée économique au XXe siècle en Occident et au Japon.
Le Japon est à la croisée des chemins : la première grande puissance sous le soleil levant s’était convaincue, à force de résultats décevants et de réformes économiques insuffisantes depuis l’éclatement de la bulle spéculative à la fin des années 1980, qu’elle ne le reverrait pas briller de sitôt. Or, elle manifeste des signes nets de convalescence depuis une paire d’ans. Le regain de confiance qui s’ensuit se marque par des ambitions internationales renouvelées et une influence culturelle neuve à l’échelle du globe : l’espoir de recouvrer la puissance passe par des formes « douces » (que cerne le concept de soft-power utilisé aujourd’hui en particulier à propos du Japon).
Ce qui est nouveau, c’est la conjonction de deux phénomènes : reprise économique et influence culturelle grandissante à l’étranger. Le Japon est devenu le deuxième exportateur de « biens culturels » au monde (loin derrière les États-Unis, mais devant les pays d’Europe) – et, malgré quinze ans de crise, il a conservé son rang de deuxième économie mondiale. Les répercussions de la crise sur ses équilibres sociaux ont néanmoins été profondes. Aussi, le Japon de la reprise se retrouve, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, devant une double série de choix : choix de société à l’intérieur, et choix de son mode de présence face aux autres nations à l’extérieur. Investi d’une influence culturelle de masse à l’étranger toute neuve et son statut de puissance économique consolidé, le Japon sera désormais scruté quant à ses choix fondamentaux – par exemple, ceux concernant la peine de mort et la poursuite ou la fin du pacifisme proclamé dans sa Constitution, née de la défaite et de l’annonce radiodiffusée du 15 août 1945 par l’Empereur en personne.
Le Japon a donné au monde l’exemple de la première modernité non européenne. Lorsque les rênes du pouvoir furent repris par l’empereur Meiji (en 1868), l’ouverture à l’étranger, déjà entamée lors du shogunat précédent, était devenue inévitable. Mais le nouveau gouvernement reprit l’initiative pour sortir définitivement le pays de trois siècles de fermeture des frontières (sakoku). La pression des « bateaux noirs » américains (kurofune du Commodore Perry, 1853), la colonisation russe des îles proches de la Sibérie, les prétentions des Anglais et des Français depuis les territoires qu’ils contrôlaient en Chine, menaçaient d’une colonisation rampante le Japon qui décida alors d’égaler les puissances occidentales, et de prendre place parmi les nations industrialisées. Adaptant ses formes traditionnelles politiques (un Empire) et économiques (un capitalisme commercial né dès le XVIIe siècle) aux cadres modernes de 1900 (copie de la Machtpolitik allemande, industrialisation accélérée axée sur l’export en Extrême-Orient), il se modernisa socialement et culturellement (dans la langue même, et dans l’enseignement, avec la création d’universités à l’occidentale : Keio par Fukuzawa Yukichi, première en date et privée, Universités impériales de Tokyo et de Kyoto, etc.). La devise « Technique occidentale, esprit japonais » suscita la confiance excessive qui conduisit à l’aventurisme militariste, lequel devait se terminer sous une pluie noire à Hiroshima et à Nagasaki.
« Occupé » (c’est le terme japonais) par les troupes de McArthur durant la guerre froide, et choisissant de rester un « nain politique » pour devenir un « géant économique », le Japon, au prix d’immenses efforts qui structurèrent sa société contemporaine, recouvra la puissance (uniquement commerciale cette fois) dans les décennies 1970 et 1980 – en France, on bloqua alors ses magnétoscopes à Poitiers, tout un symbole. La crise surgit ensuite de l’éclatement de la « bulle » spéculative immobilière et financière pour durer jusque récemment.
Entre-temps, la présence internationale du Japon s’est transformée. Il avait bien existé, sous les Lumières Meiji, la vogue du « japonisme » en Occident, mais elle ne touchait qu’une élite culturelle (de Van Gogh ou Monet, au collectionneur d’art Guimet et au goût répandu pour les estampes Ukiyo-e). Plus tard, l’esthétique des films d’Ozu, Narusé, Kurosawa ou Imamura fut prisée, et primée, à Cannes et ailleurs. Les succès littéraires classiques également furent nombreux (Kawabata, Mishima, Tanizaki qui est entré dans la Pléiade, Ôé Kenzaburô) – mais les succès récents ne sont plus seulement « classiques » (Murakami Haruki, Murakami Ryû, « Banana » Yoshimoto, et on ne compte plus les traductions de nouvelles).
Précisément, la présence japonaise dans la culture mondiale est devenue aussi massive que populaire. À côté du public de connaisseurs avertis qui demeure, il y a les nouveaux amateurs de manga (bandes dessinées), de jeux (« cartes » Pokemon, issues de la série télévisée diffusée jusqu’en France), de cinéma d’animation (succès mondial du Voyage de Chihiro de Miyazaki), d’un cinéma récent diversifié où l’ « action » tient une grande place (avec Takeshi Kitano)... Tous les publics sont désormais concernés et, nippophilie ou nippophobie, le Japon ne laisse pas de susciter des réactions, parfois extrêmes dans la fascination ou le rejet, toutefois toujours à la hauteur de l’incompréhension regrettable qui les sous-tend.
En effet, dès lors que c’est aux fins d’une consommation culturelle de masse que le Japon exporte non plus seulement le hardware sous forme de produits manufacturés, mais le software, ce sont ses images et ses représentations propres que le Japon donne à voir. Le Japon n’est plus seulement un pays de réception et d’imitation, mais son imaginaire et sa Weltanschauung pénètrent la vie occidentale. Ainsi, à côté des volumes épais de manga, des ouvrages décryptent savamment les expressions du visage, des yeux, etc. qui sont les codes civilisationnels étrangers à un public qui cherche à se les assimiler de la sorte. De vagues échos parviennent dans nos media de la politique intérieure (triomphe du Premier ministre Koizumi aux dernières élections législatives) ou extérieure (insistance à entrer au Conseil de sécurité de l’ONU comme membre permanent ; difficultés avec ses voisins, en particulier la Chine, quand Koïzumi se rend au temple Yasukuni qui conserve les mânes des soldats japonais, dont celles de criminels de guerre). Plus que ces nouvelles qui nous inquiètent (devant le regain plus tonitruant que réel de la nostalgie militariste) ou nous amusent (la mode du « mignon » kawaïi chez les midinettes), l’objet des nouveaux transferts, ce sont ces codes de civilisation qui passent par la culture. Ils ne doivent cependant pas faire oublier que le Japon affronte aujourd’hui des choix de société graves. Car, sur fond de reprise économique, la société japonaise s’interroge. Recouvrant l’espoir, elle trouve en son sein de nouveaux exclus, des femmes et des jeunes aux rôles transformés, des « paysans » oubliés...
Le dossier qui suit donne quelques éclairages sur cette situation d’autant plus complexe qu’elle est neuve. Il présente aussi l’écrivain Otohiko Kaga dont le témoignage comme psychiatre dans le « couloir de la mort » du Japon est disponible pour la première fois au public francophone. Kaga compte par ailleurs, par son œuvre littéraire, parmi les grands écrivains vivants de l’Archipel ; il est l’une des consciences de cette société en mutation et de la culture d’aujourd’hui. Un autre personnage d’exception, l’acteur de Akio Shiotsu, narre son expérience de « trésor vivant » sous le masque du danseur. C’est, de même, sous le masque que doivent se lire les enjeux du Japon d’aujourd’hui (défis sociétaux internes, influence culturelle à l’étranger) pour interroger le destin d’un pays dont la reprise économique ne laisse pas, une fois de plus comme dans les années 1900 et 1950, d’étonner le monde, à l’orée d’un siècle et d’un millénaire qui ne sont jamais, dans le comput japonais, que la deuxième décennie de l’empereur Heisei.
Les rencontres proposées au lecteur, dans ce numéro de Cités, n’auraient pas été possibles sans l’aide de Kaori Kasaï, à laquelle est acquise notre plus profonde gratitude.
NB. Pour la romanisation du japonais, le système Hepburn modifié est généralement utilisé dans les articles qui suivent. Les auteurs japonais sont nommés selon l’ordre français (prénom, nom).
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