Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130555636
192 pages

p. 9 à 14
doi: 10.3917/cite.028.0009

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n° 28 2006/4

2006 Cités

Présentation.

La parenté et la procréation aujourd’hui : deux filiations remodelées

Vanessa Rousseau A une double formation de philosophe et d’historienne. Docteur en histoire, elle est l’auteur de deux ouvrages : L’alimentation et la différenciation des sexes (Paris, L’Harmattan, 2002) ; Le goût du sang, qui reprend ses travaux sur le sang et sa symbolique dans la chrétienté occidentale (Paris, Armand Colin, 2005). Elle a également publié plusieurs articles dans les revues Notre histoire (2004), Archives des sciences sociales et des religions (2003), Diogène (2005). Ses recherches actuelles portent sur l’histoire des interdits alimentaires de la chrétienté, ainsi que sur l’antijudaïsme et ses liens aux systèmes de croyances liées au sang.
Nous sommes aujourd’hui face à de nouvelles structures de la parenté permises par la procréation médicalement assistée et les adoptions internationales. Monoparentalité, homoparentalité et restructuration des rapports de filiation sont courants dans nos sociétés. La reproduction (par différents types de clonages) entre également en scène avec les débats juridiques, politiques, éthiques et plus globalement sociaux qu’elle entraîne.
Que faut-il entendre par parenté et filiation ? Quelles sont les représentations médicales, scientifiques ou philosophiques de la génération et de ses inscriptions dans la société ? Ce dossier tente de répondre à l’ensemble de ces questions en faisant appel à des juristes, des médecins, des philosophes ou encore des anthropologues. Les filiations sont aujourd’hui égarées, les parentés brouillées : nous nous trouvons face à des filiations charnelles, adoptives, génétiques, ou encore de gestation. La parentalité se trouve également fracturée en parentalité biologique, sociojuridique, éducative, domestique ou généalogique.
Toute notion de parenté répond à une logique identitaire. L’institution qui articule la différence des sexes et la différence des générations, que l’on peut qualifier de parenté, trouve actuellement de nouvelles formes qui s’expliquent par une évolution progressive vers le morcellement, la disparité, la non-parité, voire la non-parenté de nos rapports à l’enfantement. Se dessine donc le double mouvement contradictoire d’un brouillage de la parenté et d’une mise au jour aussi nette que possible des origines biologiques de chacun. Plusieurs étapes institutionnelles furent le signe de ces mutations sociales. Voici quelques rappels des mesures françaises concernant le couple, la parenté et la filiation :
1965 :L’idée de chef de famille est exclue du Code civil.
1970 :La notion d’autorité parentale se décide désormais par le Code civil.
1972 :L’enfant naturel, de couple adultérin ou non, obtient les mêmes droits que l’enfant issu d’un couple légitime.
1975 :Le divorce par consentement mutuel est établi.
1987 :L’autorité parentale devient conjointe, que les parents soient ou non mariés.
1993 :La loi autorise les tests de recherche de paternité – scientifiquement et judiciairement validés (les conséquences sur la liberté de choix des hommes face à la paternité en sont considérables).
1999 : Le PACS (Pacte civil de solidarité) fait son entrée et ouvre à de possibles structures homosexuelles du foyer.
2001 :Le nom de famille des enfants peut être celui de la mère ou celui du père – voire un composé des deux.
En matière de bioéthique, la France est plus restrictive que le Royaume-Uni qui autorise la création d’embryons, qu’ils le soient ou non par clonage, mais uniquement pour la recherche. La France interdit toujours la recherche sur les cellules embryonnaires excepté en cas d’embryons conçus in vitro et ne servant pas de projet parental (notion déterminante). Sur le plan de la stérilité, le recours à un donneur extérieur est permis en France, mais nullement le recours à une mère porteuse (ce que certains reconnaissent être un « empire du ventre » qui détermine à lui seul la maternité). Les ovocytes fécondables ne sont pas limités en France et permettent d’élargir les possibilités de grossesse. Les diagnostics pré-implantatoires sont autorisés concernant certaines maladies héréditaires (mortelles ou très handicapantes – le problème est alors de définir le seuil de handicap autorisé ou admis comme acceptable). Ces diversités de législations posent des problèmes récurrents concernant ce qu’il faut entendre par père ou par mère, géniteur ou génitrice.
Parallèlement à cela, une nouvelle forme d’inégalité s’exprime. Une loi votée en mai 2001 par les députés consiste à concilier la protection du droit des femmes à l’accouchement sous X et le droit d’accès de tout enfant aux éléments constitutifs de son identité. Les polémiques se multiplient face à ce paradoxe (comment concilier les deux droits ?). Par ailleurs, une inégalité se fait sentir puisque nous préservons aujourd’hui le droit à l’accouchement sous X pour les femmes mais imposons des reconnaissances génétiques de paternité à des hommes qui n’ont pas désiré concevoir ou suivre une femme dans la poursuite de sa grossesse. Les règles par lesquelles les hommes deviennent pères sont étrangères au droit que les femmes ont de refuser une naissance (soit par l’accouchement sous X, soit par l’interruption volontaire de grossesse). En ce sens, les femmes peuvent aisément choisir de les rendre pères (ou de ne pas les rendre pères) contre leur volonté. Le droit d’avorter ne doit absolument pas être remis en cause, mais il faudrait pourtant trouver des règles qui puissent « organiser » les naissances au regard des volontés conjointes que sont celles des géniteurs et génitrices, mères et pères.
La procréation médicalement assistée et les progrès en matière de biotechnologies brouillent la filiation. L’élargissement symbolique de la notion de famille mononucléaire par l’assistance médicale à la procréation se fait inévitable. Dons de gamètes, dons d’ovocytes ou d’embryons sont autant de bouleversements d’une parenté qui devient de plus en plus complexe. Il s’agit alors de comprendre l’évolution de la filiation dans sa composante biologique et dans son lien à la notion de parentalité. Ce n’est plus la paternité biologique qui est incertaine (bien au contraire, elle gagne en certitude), mais la maternité biologique qui tend à le devenir (don d’ovocyte, don d’ovule, mère porteuse). Quel critère biologique fait-il d’une femme une mère ?
Avec les moyens techniques que nous possédons, les controverses sur les naissances se multiplient, et une certaine administration du vivant se fait jour. Les préoccupations liées au destin du corps biologique sont acides, et certains parlent même « d’administrer les ventres ». Les pressions technologiques et économiques sont telles que les recherches en matière de procréation tendent à répondre à de vieux mythes. Certains attendent désormais de la biotechnologie ce que les religions n’ont pu nous donner (et ce que le divin est supposé posséder), à savoir : l’immortalité.
Il existe en ce sens des naissances qu’il y a encore quelques décennies nous n’aurions pu soupçonner et que l’on aurait autrefois qualifiées de miraculeuses. Par le don de sperme ou encore le don de gamètes, les combinaisons procréatives se multiplient au point de rendre confuse la notion de filiation. Par ces dons, et par ces fécondations in vitro, les conceptions sans rapports sexuels sont possibles. Il est par ailleurs désormais concevable de transformer des cellules souches en ovules ou spermatozoïdes, ce qui permettrait de concevoir des enfants avec deux mères ou deux pères (un couple d’homosexuels pourrait ainsi concevoir un enfant, l’homoparentalité deviendrait biologiquement possible). Grâce à ces techniques, de nombreuses « combinaisons » s’offrent au projet parental. Un enfant pourrait ainsi être lié à trois sources biologiques lui ayant donné naissance. Le phénomène pourrait être plus complexe si l’on utilise la production de cellules souches embryonnaires.
Les progrès en matière de biotechnologies permettent également de contrer l’infécondité et la stérilité. La qualité de l’ovulation, celle du sperme ou encore l’intégrité des organes de reproduction nécessitent parfois un recours à la FIVETE (Fécondation in vitro et transfert d’embryon). Cette technique permet en effet d’obtenir une fécondation et le développement d’un embryon hors du corps féminin durant sa première semaine de vie. La FIVETE, qui désigne l’ensemble des actes biologiques et cliniques nécessaires à la procréation avec fécondation hors du corps, est la première étape vers la réduction progressive du temps de grossesse. Certains tentent aujourd’hui de créer des utérus artificiels destinés à remplacer l’antre maternel. Quel est l’impact de cette biotechnologie sur les vieux mythes liés à la parthénogenèse ? En quoi peut-on penser que la conception asexuée peut être l’aboutissement d’une médecine de procréation ? Quel avenir pour la FIVETE ? Aboutirons-nous à un développement total de l’embryon et du fœtus hors du corps humain ?
Le clonage apporte également son lot de débats. De nombreux problèmes éthiques concernent le statut des embryons et a fortiori des fœtus. Les découvertes en matière de biotechnologie ont inévitablement entraîné ce que certains pensent être un eugénisme médical. Un diagnostic préimplantatoire destiné à une sélection des plus aptes à la survie serait aisément considéré comme légitime – mais qu’en est-il lorsque la sélection de certains gènes est destinée à améliorer la vie de l’être à venir ? Quel est alors le critère justifiant qu’une vie doive être améliorée, et cela d’un point de vue biologique ? Le seuil de l’eugénisme semble très aisé à franchir.
De manière indirecte, c’est la recherche sur les embryons qui demande réflexion. Ces recherches posent des problèmes éthiques considérable – parfois difficilement surmontables. S’il y a un consensus pour interdire le clonage reproductif concernant l’humain, le débat reste largement ouvert concernant le clonage thérapeutique. Les opposants à tout clonage rétorqueront qu’il est difficile de ne pas considérer le clonage thérapeutique comme un clonage reproductif puisque la fonction même du clonage est d’être reproductif (reproduction du même génome). Qu’opposer à cet argument, si ce n’est que l’un reproduit à l’identique ce que l’autre greffe pour produire du différent ?
Les débats concernant le statut des embryons et leur possible utilisation posent ainsi de réels problèmes éthiques, y compris dans les pays ayant légalisé l’avortement. Les représentations concernant ce vivant touchent au plus profond de l’héritage et de l’avenir des individus. La question du statut des embryons est en ce sens particulièrement liée à la notion de projet parental. La FIVETE permet de former plusieurs embryons ; certains seront transférés dans un utérus et d’autres seront congelés. Les conséquences de ces pratiques sont actuellement difficilement mesurables : que faire des embryons congelés et donc viables ? La cryogenèse ouvre de nouvelles perspectives en matière de structures familiales. Il est désormais concevable de faire naître des enfants plusieurs années après leur conception, de même que de faire naître des jumeaux d’âge différent.
À une époque où il est possible, grâce à l’échographie ultrasonore, de voir en trois dimensions l’enfant en formation, il est difficile de déterminer un seuil de la vie humaine. Les nouvelles techniques qui permettent de visualiser le monde anténatal agissent probablement sur le conceptus aux différents stades précédant la naissance. Des bébés virtuels prennent naissance par l’échographie, on les observe, les caresse du regard et l’on se construit une image de celui (ou celle) qui n’est pas encore né(e). Dans les cas d’Interruptions Médicales de Grossesse, les deuils deviennent des drames familiaux et l’enfant laisse une place vide qui était déjà occupée avant même sa naissance – parfois même avant sa conception. Il semble que la médicalisation à outrance de la grossesse fasse du fœtus un être humain à part entière. D’ailleurs est-il autrement considéré que comme patient ? Dans leurs prises de décisions et dans leurs perceptions de la grossesse, l’homme ou la femme qui suivent l’embryon ou le fœtus en gestation se considèrent déjà comme parents. Nous sommes alors dans une situation mentale opposée à celle qui a pu permettre le « stockage » de fœtus à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul découvert en juillet 2005. C’est dire l’errance dans laquelle nous nous trouvons concernant les représentations que nous avons du fœtus et la place juridique que nous lui accordons. Derrière la question du statut à accorder à la vie fœtale se cache bien évidemment la notion même de projet parental. Il faudrait en ce sens se pencher de nouveau sur ce « droit de disposer de son corps » (slogan des années 1970). Que penser de cette situation qui permet à une Roumaine de 66 ans d’accoucher d’un enfant (en janvier 2005) ? Où en sommes-nous de la parenté et de la filiation aujourd’hui ? Quelles réflexions pour quel avenir ?
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