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S'inscrire Alertes e-mail - Cités Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezUne guerre oubliée : la Première Guerre mondiale
AuteurFlorin Ÿurcanu du même auteur
Historien, maître de conférences à la Faculté de sciences politiques de l’Université de Bucarest et chercheur à l’Institut d’études sud-est-européennes de Bucarest. Il a publié en 2003, aux Éditions La Découverte, le livre Mircea Eliade, le prisonnier de l’histoire.Un des grands quotidiens roumains – Adev£rul – publiait il y a trois ans à la Une un reportage réalisé dans une petite ville des Carpates, VÃlenii de Munte. Connue en Roumanie surtout parce que l’historien Nicolae Iorga, figure quasi mythique de l’historiographie et du nationalisme roumains, assassiné par la Garde de Fer[1] [1] Mouvement fasciste roumain (N. d. l. R. ). ...
suite en 1940, y avait fondé une université populaire et une imprimerie, VÃlenii de Munte venait d’être la scène d’un « attentat contre la mémoire » aux allures sordides. Le maire, soucieux de s’assurer des emplacements pour son futur caveau de famille et pour ceux de quelques proches, avait fait détruire les tombes de dizaines de soldats roumains morts sur ces lieux en 1916 et enterrés dans le cimetière local. Lorsque des protestations isolées se firent entendre contre ce traitement appliqué aux « sépultures des héros », le maire répliqua : « Des héros ? Ils furent des héros au temps de Ceausescu. Aujourd’hui ils ne le sont plus. »
2 D’une manière plus générale, le rapport au passé que trahit un tel geste ne surprend pas tout à fait ceux qui, sans oublier les monuments rasés par Ceausescu, se souviennent aussi de la disparition en Roumanie, entre 1991 et 2005, de quelque 550 monuments historiques classés comme tels mais détruits, en toute impunité, par insouciance, par ignorance ou par appât du gain. Dans le cas de VÃlenii de Munte, où il ne s’agissait pas d’un monument à proprement parler, la réplique du maire qui balaie d’un revers de manche les arguments de ses opposants n’est pas simplement absurde ou cyniquement indécente. Elle trahit, en creux, l’emprise encore vivante des pratiques et surtout de la rhétorique commémorative du national-communisme sur l’idée même de mémoire et de commémoration. D’autres amalgames, plus inoffensifs, affectent également la mémoire de la Grande Guerre, comme celui, pratiqué de nos jours, par les habitants du village de RobÃne½ti où, à l’automne 1916, la cavalerie roumaine a tenté par une charge aussi inutile que meurtrière, d’arrêter l’avancée des Allemands vers Bucarest. Certains villageois pensent que le monument modeste qui rappelle cet épisode sanglant est érigé en souvenir des combats contre « les Hitlériens ». La place de la Première Guerre mondiale dans la mémoire collective semble ainsi se situer à la croisée des réminiscences de la rhétorique commémorative national-communiste et de l’oubli.
3 Il est difficile de reconstituer l’histoire de la mémoire de la Grande Guerre en Roumanie. À un observateur français habitué aux multiples effets de la vague mémorielle dont la Grande Guerre fait l’objet dans son pays, la place marginale qu’occupe aujourd’hui cet événement dans la mémoire collective roumaine peut paraître paradoxale, étant donné la véritable hécatombe qu’il a occasionnée – près de 800 000 militaires tués, disparus ou blessés sans compter les nombreux civils morts à cause du typhus et de la famine, dans une population qui totalisait quelque 8 millions d’habitants. Il n’existe jusqu’à ce jour qu’une seule œuvre consacrée à l’histoire de la participation de la Roumanie à la Grande Guerre, qui, de plus, date des années 1925-1927, et l’intérêt dont cette participation jouit aussi bien dans l’opinion que chez les historiens demeure très modeste. Le paradoxe apparaît comme d’autant plus évident que, depuis 1990, la fête nationale est célébrée le 1er Décembre. Autrement dit, elle fête l’anniversaire du vote par lequel les délégués de la majorité roumaine de Transylvanie ont décidé, de 1918 à la fin de la Première Guerre mondiale, le rattachement de cette province à la Roumanie. L’entrée en guerre de la Roumanie, en 1916, avait eu lieu, précisément, dans le but d’acquérir la Transylvanie. Enfin, ni la résurgence des nationalismes en Europe de l’Est au lendemain de la chute du communisme ni la guerre de Yougoslavie – sur les lieux mêmes où tout avait commencé en 1914 – n’ont suscité en Roumanie de véritable regain d’intérêt pour la Grande Guerre.
4 On a expliqué le récent retour en force de la mémoire de la Grande Guerre dans un pays comme la France par l’inachèvement d’un travail de deuil collectif qui débuta pendant le conflit et continua après 1918, mais qui aboutit vite au sentiment d’une absence de sens aussi bien de l’événement que du nombre important de morts qu’il avait causé. Le sens des sacrifices de la Grande Guerre était bien établi en Roumanie pendant les deux décennies qui ont succédé au conflit : la guerre avait fait aboutir le processus d’unification nationale et, comme partout dans l’Europe de l’époque (à l’exception de la Russie soviétique), l’État avait largement contribué à la mise en place d’une chronologie et d’une géographie de la commémoration, tandis que les monuments aux morts s’étaient multipliés dans le pays.
5 Si la France des deux dernières décennies a connu la résurgence d’un deuil inachevé, tel n’est sûrement pas le cas en Roumanie. Il nous est impossible de retracer aujourd’hui l’histoire du deuil collectif qui a suivi, dans ce pays, la Grande Guerre. Les recherches sur ce phénomène, commencées pendant l’entre-deux-guerres, ne sont qu’à leurs débuts. L’instauration du communisme, fin 1947, a inauguré la condamnation idéologique de la participation roumaine à la Grande Guerre, qualifiée selon le dogme léniniste de « guerre impérialiste », condamnation qui devait durer plus d’une décennie et demie. À quelques exceptions près, il n’y a pas eu, au début du régime communiste, de destructions de monuments commémoratifs mais dans les guides illustrés de Bucarest d’avant 1965 aucun monument érigé en souvenir de la Grande Guerre n’est montré ou mentionné. L’événement qui était autrefois désigné comme « la Guerre de Réunification » a surtout été frappé d’illégitimité historique, et, si deuil collectif il y avait encore à cette époque, il demeure insaisissable, les mots et les gestes pour le dire étant interdits ou refoulés. On peut supposer, par ailleurs, que la chaîne de transmission familiale de la mémoire de la Grande Guerre s’est interrompue dans les années 1947-1965. Le passé des individus ou des familles était, pour de nombreux Roumains de l’époque, un sujet délicat, voire tabou, dont l’évocation pouvait avoir des conséquences graves. Tout comme la dimension collective, la dimension individuelle et familiale du deuil lié à la Grande Guerre a été profondément affectée par le régime mémoriel imposé par le communisme, d’autant plus qu’un autre deuil, encore plus inavouable à cette époque, était venu télescoper le premier : le deuil né de la guerre antisoviétique, qui va resurgir après 1989, lourd d’ambiguïtés morales et politiques.
6 La manière dont la mémoire collective se rapporte aujourd’hui à la Grande Guerre se ressent encore de la réhabilitation de cet événement à l’époque de Ceausescu. Les résultats proprement historiographiques de cette réhabilitation ont été très modestes et n’ont jamais égalé la multiplication des signes et des pratiques commémoratives – films à message patriotique, agrandissement ou restaurations d’anciens mausolées, érection de nouveaux monuments. Après la délégitimation et le silence des années 1950, l’encadrement du discours sur la Grande Guerre par la rhétorique national-communiste a, une fois de plus, empêché l’historicisation de cet événement et sa redécouverte, au-delà des carcans idéologiques, en tant qu’expérience vécue.
7 Le principal héritage du régime de Ceausescu demeure, cependant, la transformation du 1er décembre 1918 en un moment commémoratif qui phagocyte complètement la mémoire de la Grande Guerre. Dépourvue de toute autonomie, insérée dans la marche de la nation vers l’accomplissement de son unité, la Grande Guerre n’était plus qu’un préambule héroïque et « naturel » à l’apothéose représentée par le rattachement de la Transylvanie à la Roumanie. Cela explique pourquoi, jusqu’à aujourd’hui, il n’est vraiment question de la Première Guerre mondiale dans la presse écrite et audiovisuelle qu’une fois par an – le 1er Décembre – lorsque divers historiens sont invités sur les plateaux de télévision pour rappeler au public qui profite de ce jour férié la « signification » et l’« importance » de la participation roumaine à ce conflit. Un élément de nouveauté est apparu cependant, en même temps que l’on destituait la rhétorique commémorative pratiquée sous le national-communisme : la mémoire de la Grande Guerre est annexée non seulement à l’anniversaire du 1er Décembre, mais également à la mémoire d’une monarchie roumaine redécouverte après 1989 – et qui était évoquée de manière invariablement critique, sinon franchement injurieuse à l’époque communiste.
8 Le manque d’intérêt de l’historiographie roumaine postcommuniste pour la Grande Guerre est en partie responsable de sa faible présence dans la mémoire collective d’aujourd’hui. D’un point de vue historiographique, la Grande Guerre occupe une position ingrate, coincée entre, d’une part, un XIXe siècle dont l’étude est en train de devenir un véritable creuset de la modernisation de l’historiographie roumaine, et, d’autre part, l’époque tragique du XXe siècle qui nous a légué les traumatismes successifs de la montée du fascisme et de l’antisémitisme, de la Seconde Guerre mondiale et du totalitarisme communiste. Seule la transformation, dans l’esprit des historiens roumains, de la Grande Guerre en une jointure historique qui relie ces deux périodes permettra à ce conflit d’être redécouvert.
Notes
[ 1] Mouvement fasciste roumain (N.d.l.R.).
POUR CITER CET ARTICLE
Florin Ţurcanu « Une guerre oubliée : la Première Guerre mondiale », Cités 1/2007 (n° 29), p. 157-160.
URL : www.cairn.info/revue-cites-2007-1-page-157.htm.
DOI : 10.3917/cite.029.0157.




