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P.U.F.

I.S.B.N.9782130560524
192 pages

p. 176 à 181
doi: en cours

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n° 29 2007/1

 
Jean-Marc FERRY, Europe, la voie kantienne. Essai sur l’identité postnationale, Paris, Le Cerf, coll. « Humanités », 2005, 120 p.
 
 
Cet ouvrage reprend différentes interventions de l’auteur sur la question de la citoyenneté européenne et poursuit la réflexion engagée dans La question de l’État européen (Paris, Gallimard, 2000) par un développement particulièrement cohérent et intéressant. L’Europe, estime J.-M. Ferry, est un continent dont la vocation en termes de citoyenneté se trouve exprimée par l’idée de cosmopolitisme, expression de la capacité qu’ont les citoyens de s’abstraire de quatre sortes d’appartenance (sociale, ethnique, religieuse et nationale). Si le cosmopolitisme en constitue l’horizon, la citoyenneté européenne trouve sa condition de réalisation dans le « patriotisme constitutionnel », en des termes qui sont ceux de Habermas. Si bien que l’auteur se confronte à deux types d’adversaires. Il s’oppose d’une part à la pensée libérale, qui nie l’existence d’un ethos de la citoyenneté, en dissolvant littéralement la spécificité de celle-ci dans les us et coutumes d’un individu envisagé seulement comme un agent économique doué pour « maximiser » des préférences rationnelles. Mais, d’autre part, cette façon de concevoir la citoyenneté européenne s’inscrit également en faux contre un modèle civique – à savoir, contre celui de l’intégration républicaine à la française. Celui-ci comparaît sous trois chefs d’accusation : il est en échec dans ses tâches éducative et civique, il repose sur une idée confuse et mythologique de nation, et il constitue l’envers à peine voilé d’une politique étatique de nature souverainiste. Une telle position, identifiée dans des termes empruntés à Justine Lacroix comme le « national-républicanisme », a surtout le défaut, ajoute Ferry, de surdéterminer l’appartenance nationale – la nation étant dans cet ouvrage entendue de manière ethnique, comme une communauté historique de langue(s), de mœurs et de valeurs d’origine historique – au sein du processus de constitution de l’identité civique. Tout au contraire, il est nécessaire de penser la tâche historique que représente l’édification de l’union politique de l’Europe en mobilisant « les ressources civilisationnelles les plus élaborées qu’ait produites l’esprit européen moderne... notamment la civilité, la légalité et la publicité » (p. 68).
Le républicanisme à la française repose notamment sur la distinction trop tranchée que cette position induit entre l’Église et l’État. La deuxième partie de l’ouvrage est justement consacrée à la situation de la religion dans l’espace européen, repensée d’après l’éthique reconstructive qui sert de base à la définition de la citoyenneté d’après le patriotisme constitutionnel. Au lieu d’exclure par principe les religions du débat civique, une telle approche se montrera soucieuse de reconnaître leur capacité à constituer la communauté morale susceptible de servir de base à la communauté légale, nécessaire pour fonder la communauté politique (p. 81-82), elle sera par suite sensible au « potentiel sémantique des religions ». Inclure les religions dans le débat civique est possible si l’on institue une culture publique commune sur la base d’un « consensus par confrontation », cette expression étant bien entendu choisie pour se distinguer du « consensus par recoupement » proposé par Rawls dans sa Théorie de la justice afin de permettre la cohabitation des différences religieuses et philosophiques dans l’espace démocratique. Cette position, qui part du pluralisme axiologique des sociétés modernes, qui constitue même ce pluralisme comme principe pour la stabilité démocratique, revient, explique l’auteur, à confiner dans l’espace privé les motifs de différence susceptible de perturber cette stabilité. Il est au contraire nécessaire de considérer qu’« une formation stable de consensus public ne saurait se dispenser de la procédure qui consiste à mettre à plat et à découvert – à exposer à la raison publique – les motifs les plus profonds de nos prises de position. Suivant ce modèle, l’espace public doit ouvrir au contraire sans réserve les portes de la Cité aux intuitions jusqu’alors archivées dans le potentiel sémantique des religions » (p. 84). Or, en Europe, les religions ont justement réussi à développer un réel potentiel critique, constitué par le fait qu’elles sont les formes symboliques ayant su exprimer les intuitions morales les plus profondes. Il ne s’agit certes pas de « réenchanter le monde », c’est-à-dire de revenir en amont de la grande fracture décrite par Weber puis Marcel Gauchet, au terme de laquelle la religion ne constitue plus le principe déterminant du politique, mais « d’élargir et d’approfondir la raison publique ».
Une telle démarche, précise Ferry, doit se comprendre dans la perspective d’une critique de l’utilitarisme, lequel vide le débat démocratique d’une réflexion adéquate sur les normes et les valeurs. Dans une tentative dont on peut apprécier le courage, l’auteur se dresse à la fois contre le républicanisme substantialiste, accusé d’hypostasier des valeurs particulières et partiales, et contre le caractère procédural du libéralisme rawlsien, suspect de reconduire l’utilitarisme. Cependant, on peut également lui adresser plusieurs remarques. D’abord, un éclaircissement s’impose à propos de la manière d’intégrer les religions dans un processus dialogique de constitution de la citoyenneté européenne : au-delà de la pétition de principe, comment concevoir ce dialogue ? Quelle part doivent avoir les communautés religieuses dans la définition puis dans la promotion d’une norme de comportement civique valable pour l’espace européen ? Et sur quoi peuvent porter leurs recommandations ? Au-delà des déclarations de principe, le lecteur reste malheureusement sur sa faim sur ces questions cruciales.
Ensuite, on peut adresser à l’auteur deux critiques de fond : premièrement, ce dont il entreprend la critique sous le terme unique de « républicanisme » (et plus encore ce qu’il désigne péjorativement comme « national-républicanisme », selon une expression aux connotations politiques plus que fâcheuses) apparaît très réducteur, et ne saurait discuter adéquatement les arguments d’auteurs importants engagés dans le débat à propos des relations entre l’Europe et les nations – par exemple, les réflexions de Pierre Manent, de Dominique Schnapper ou encore de Paul Thibaud s’appuient expressis verbis sur une représentation de la nation opposée à celle qui sert de base à la critique de Ferry, c’est-à-dire sur une représentation qui distingue et valorise la nation comme communauté d’appartenance non ethnique. La position de Ferry est appuyée sur le fait que, pour lui, les valeurs éthiques suprêmes (notamment les droits de l’homme) sont indépendantes de l’idée de nation ; cependant elle le conduit à négliger d’importants aspects du lien historique (et organique ?) entre nation et république, c’est-à-dire que la relation entre un des principes les plus actifs de l’identité collective et ce qu’on serait tenté de nommer la forme la plus civique de la liberté.
Deuxièmement, si ce sont ses « ressources culturelles » plutôt qu’une définition territoriale qui permettent de cerner la nature de l’Europe, l’auteur se borne à relever que c’est par sa culture politique de la publicité, au sens kantien du terme, que l’Europe fait communauté. Cette façon de privilégier le formalisme dans la constitution de la communauté civique repose sur ce qui ne peut manquer d’apparaître comme une sous-détermination de la dimension culturelle de l’Europe, ou plus exactement comme une sous-estimation de la signification philosophique de la haute culture pour le destin du continent européen. Ainsi entendue, la « communauté morale », qui sert de base à la communauté politique que ce livre annonce et veut encourager, ne peut-elle tomber sous la critique qu’on peut généralement adresser au formalisme : ce dernier ignore ces éléments qui, dans l’existence sociale et politique, constituent bien plus que le matériau de la conduite éthique et civique ?
Thierry Ménissier
 
Myriam Yardeni, Enquêtes sur l’identité de la « Nation France ». De la Renaissance aux Lumières, Seyssel, Champ Vallon, coll. « Époques », 2004, 380 p.
 
 
Le présent ouvrage rassemble 27 historiae, soit 27 « enquêtes » qui, comme autant de pièces d’un « puzzle » (Introduction, p. 11), tentent de reconstituer le rôle joué par l’histoire et les historiens dans la formation de l’identité nationale française à partir du XVIe siècle – siècle « effervescent et douloureux de la Renaissance et des guerres de Religion » (p. 369) écrit Myriam Yardeni. Cette dernière, grande spécialiste de l’histoire des huguenots (voir notamment Le refuge protestant, Paris, 1985 ; Repenser l’histoire. Aspects de l’historiographie huguenote des guerres de Religion à la Révolution, Paris, 2000) et pionnière – avec la médiéviste Colette Beaune (Naissance de la Nation France, Paris, 1985) – dans l’étude de la naissance de la conscience nationale française, renoue ainsi, après trente-trois années, avec le propos de son premier ouvrage La conscience nationale en France pendant les guerres de Religion (1559-1598) (Paris-Louvain, 1971). Par l’emploi de l’expression « conscience nationale », l’historienne entend se préserver de tout anachronisme, même si, reconnaît-elle, « des phénomènes historiques, des sentiments collectifs peuvent exister longtemps avant même que le langage ne les désigne par un terme spécifique et approprié » (p. 126). Car, hormis leur particularité commune de surgir lors d’un moment de crise et d’incertitude des valeurs – c’est-à-dire lorsque l’identité d’un groupe se trouve menacée –, le sentiment d’appartenir à la « Nation France » au XVIe siècle n’a rien à voir en son fond avec l’idéologie nationaliste française du XIXe siècle. Mêlant, comme le dévoile la lecture de l’ouvrage, plusieurs « nuances » souvent contradictoires – catholiques, protestantes, gallicanes, monarchistes, laïques –, ce sentiment national se définit au XVIe siècle, selon Myriam Yardeni, comme « la forme la plus pure du patriotisme » (p. 19). La conscience nationale française, dont elle montre bien qu’elle évolue à la fin du XVIIIe siècle vers une « dé-monarchisation » (p. 127) ainsi que vers une laïcisation, survient lorsque s’affirme la volonté radicale de « sauver la France », alors en proie à la fracture religieuse (chap. I, p. 21 ; chap. V). D’autres éléments composent ce patriotisme, tels qu’une certaine fierté d’être Français (chap. II) parfois tournée contre les étrangers (chap. XVIII) ; la défense gallicane de l’indépendance de l’Église de France vis-à-vis de Rome (chap. V) ; le mythe de Paris – « élément de base du sentiment national français » (chap. VII, chap. XIX, p. 288) ; la défense de la monarchie et en particulier du roi de France, garant de l’unité de la nation (chap. VIII, chap. XXII) ; la célébration de la langue et de la culture françaises (chap. XXII) ; et, enfin, l’affirmation du lien de la nation à Dieu, c’est-à-dire ce sentiment très ancien de l’élection divine de la France (chap. VIII, chap. XX), élément qui, par-delà ses modifications au cours des siècles, demeure jusqu’à nos jours une « composante structurelle de l’histoire française » (p. 125). Myriam Yardeni rend compte avec intelligence de ce processus complexe, souvent trop méconnu, d’idéalisation de la « Nation France » dès le temps des guerres de religion. Elle montre aussi clairement que, loin de se réduire à une fonction passive de mémoire et de conservation, l’histoire, en tant qu’ « élément de propagande et d’endoctrinement » (p. 13, 318), assume une part décisive dans la création des nations.
Delphine Thivet
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