Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130560524
192 pages

p. 9 à 12
doi: 10.3917/cite.029.0009

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n° 29 2007/1

2007 Cités

Présentation.

Qu’est-ce (encore) qu’une nation ?

Christina Ion Docteur de l’EHESS en études politiques. Elle est l’auteur de plusieurs articles sur Machiavel et le machiavélisme, dont « Machiavelli ½i machiavelismul în ideile politice române½ti. Primele traduceri » [Machiavel et le machiavélisme dans les idées politiques roumaines. Les premières traductions], Studia Politica. Revista Român£ de Stiinta Politic£ [Revue roumaine de science politique], Bucarest, I, 1/2001, p. 69-85 ; « Vivre et écrire la politique chez Machiavel : le paradigme du ritratto », Archives de philosophie, 68, 3, 2005, p. 525-544 ; « L’envers du pouvoir. Le secret politique chez Machiavel », Cités, no 26, 2006, p. 85-99. Elle a également collaboré au volume collectif Lectures de Machiavel, M. Gaille-Nikodimov et T. Ménissier (dir.), Paris, Ellipses, 2006. Thierry Ménissier Agrégé de philosophie et docteur de l’EHESS en études politiques, est maître de conférences à l’Université Pierre-Mendès-France - Grenoble 2. Ses travaux actuels portent sur le rapport entre la démocratie et la république entendues comme des formes d’ethos collectifs, ainsi que sur les notions de corruption et d’inconduite civique. Principaux ouvrages publiés : Machiavel, la politique et l’histoire. Enjeux philosophiques (PUF, 2001), Machiavel, Le Prince ou le nouvel art politique (dir. en collab. avec Y. C. Zarka, PUF, 2001), L’idée de contrat social. Genèse et crise d’un modèle philosophique (dir. en collab. avec J.-P. Cléro, Ellipses, 2004), Éléments de philosophie politique (Ellipses, 2005), Lectures de Machiavel (dir. en collab. avec M. Gaille, Ellipses, 2006), L’idée d’empire dans la pensée politique, historique, juridique et philosophique (dir., L’Harmattan, 2006).
Dans la célèbre réponse qu’il a apportée en son temps à la question : « Qu’est-ce qu’une nation ? », Ernest Renan définit la nation comme un « principe spirituel » formé par la convergence de deux choses : « L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » [1] Aujourd’hui, ces deux éléments semblent partout et plus que jamais contestés : loin d’être ressenti comme commun et indivis, l’héritage du passé apparaît comme inégalitaire et morcelé ; quant au consentement politique sans cesse renouvelé qui devrait rassembler la nation autour de cet héritage, s’il a paru un temps survivre aux débats suscités par la Collaboration et par la Shoah, il est sorti considérablement ébranlé des débats sur le colonialisme. Le « principe spirituel » de la nation, qui pouvait, à l’époque de Renan, être tenu pour l’horizon de la politique, est désormais battu en brèche par des interrogations liées à l’extension de la démocratie et de la citoyenneté, à la maîtrise de la mondialisation et aux rapports de forces entre dominants et dominés, auxquelles le modèle de l’État-nation ne semble plus en mesure de répondre.
Ainsi, à une époque où l’identité politique ne se pense plus dans le cadre national mais investit les appartenances culturelles ou corporelles auparavant considérées comme infrapolitiques, quand elle n’aspire pas à se constituer en une identité civique supranationale, et où l’histoire s’assigne depuis longtemps d’autres tâches que celle de cultiver les valeurs capables de cimenter la nation, le rapport entre identité nationale et histoire semble relever de la pure érudition plutôt que du questionnement philosophique du présent. Selon Jürgen Habermas, « aujourd’hui, le retour à une identité qui se constitue à partir de l’histoire nationale est une démarche qui, du moins dans les sociétés occidentales, ne nous est plus permise » [2]. Il est pourtant nécessaire de constater la résurgence, souvent violente, des identités nationales et des mythologies qui les fondent. S’agit-il d’une tendance funeste, insuffisamment vaincue par le progrès de la civilisation ? Ou bien a-t-on affaire à une donnée objective, historiquement indiscutable, dont on ne saurait se débarrasser par un revers de manche universaliste ? Quoi qu’il en soit, il apparaît que les tensions entre cosmopolitisme et politique de puissance, identité nationale et globalisation, reconnaissance de la différence et intégration républicaine, héritage culturel et lien politique font obstinément retour dans l’actualité.
Elles se compliquent sans doute d’une tentative de surveiller l’histoire nationale qui ne dit pas son nom, ainsi qu’en témoigne l’exemple d’une affaire éditoriale récente. Pour des raisons qui tiennent à son interprétation iconoclaste de l’idée de démocratie et à sa volonté d’examiner la logique historique de part et d’autre de l’ancien Rideau de fer, l’historien italien Luciano Canfora a vu la parution en allemand de son ouvrage La démocratie. Histoire d’une idéologie finalement refusée par l’éditeur qui en avait pourtant assuré la traduction. Dans un opuscule qui délivre sa version des faits, Canfora estime que son hypothèse selon laquelle la forme démocratique qui s’est finalement imposée pour l’Allemagne réunifiée à partir du modèle social-démocrate n’est pas le paradigme pur du « pouvoir du peuple », de même que sa volonté de prendre en compte l’historiographie communiste, ont arrêté l’éditeur parce que notre époque se trouve sous la sourde influence d’une l’histoire écrite par ceux qui en sont les vainqueurs [3]. Cet épisode indique en tout cas que l’interprétation de l’histoire contemporaine ne s’est aucunement émancipée d’habitudes héritées du passé récent dans lequel l’idée qu’une nation se fait d’elle-même jouait un rôle décisif.
Il semble donc nécessaire de reconnaître que l’articulation entre identité nationale et histoire constitue l’un des traits majeurs d’une modernité dont nous ne sommes pas sortis. La conscience que les peuples ont d’eux-mêmes s’est forgée dans la manière dont chaque peuple se représente son histoire, se l’approprie et la met ensuite en rapport avec celle des autres. La prise de conscience de soi d’un peuple suppose l’affirmation de la spécificité de son destin historique, de sa langue et de sa culture parmi les autres peuples, à travers la représentation qu’il se fait de sa propre naissance et survie historique. Mais ce processus, dans lequel l’histoire joue un rôle fondamental, tend à figer la nation dans une identité éternelle, toujours aux prises avec les vicissitudes du temps. La promotion de la particularité engendre ainsi un fantasme d’intemporalité qui ne peut se réaliser en dernière instance qu’aux dépens des autres nations, potentiellement menaçantes.
Un tel glissement n’est nullement le fait d’une ère révolue. À notre époque postnationale, l’histoire n’a jamais autant mobilisé. Le rôle social de l’historien s’est transformé [4] : il est passé de celui d’enseignant des valeurs nationales et républicaines à celui d’expert, et plus récemment à celui de porte-parole des opprimés, dernier avatar de l’histoire magistra. L’excès actuel de mémoire dans le débat public n’y est sans doute pas étranger : l’historien est convoqué soit pour parler au nom de l’objectivité et corriger les dérives de la mémoire, soit pour nourrir celle-ci et en faire une arme militante. La mémoire est devenue la nouvelle idéologie contemporaine, parallèle à un changement dans la perception du temps après la mort des philosophies de l’histoire et à la confusion entre politique et humanitaire. La nouvelle forme d’histoire engagée semble être le témoignage de l’historien en faveur des victimes, et la compétition mémorielle semble avoir remplacé la rivalité des spécificités nationales qui sévissait à l’époque de ce que Hannah Arendt appelle « nationalisme tribal ».
Avant de donner la nation pour caduque (pour le déplorer ou pour s’en réjouir), il convient d’examiner à nouveaux frais les rapports contemporains entre politique, identité et histoire. Cela porte d’abord à s’interroger sur la pertinence de l’histoire nationale aujourd’hui. En effet, tout se passe comme s’il n’y avait plus d’innocence possible à propos du geste historien lorsqu’il restitue l’histoire nationale. Mais faire de l’histoire nationale, n’est-ce pas nécessairement procéder à une généalogie au sens nietzschéen – à savoir, une interprétation des « strates » sédimentées qui ont été engendrées par le jeu de forces antagonistes au fil du temps ? Il s’agit ensuite d’interroger le postnationalisme. Les identités nationales sont-elles vraiment dépassées ou avons-nous régressé au XIXe siècle ? Nous ne pourrons sortir de cette alternative stérile qu’en analysant les nouvelles manières dont s’articulent l’identité civique et l’histoire.
 
NOTES
 
[1] Qu’est-ce qu’une nation ? (1882), Paris, Mille et Une Nuits, 1997, p. 31.
[2] « Conscience historique et identité post-traditionnelle », in Écrits politiques, trad. franç., Paris, Éd. du Cerf, 1990 ; rééd. Paris, Flammarion, coll. « Champs », p. 293-317.
[3] Dans L’œil de Zeus. Écriture et réécritures de l’histoire (traduit de l’italien par Nathalie Gailius, Paris, Desjonquères, 2006), Canfora écrit : « Certaines “parties”, à la fois historiographiques et politiques, ne s’achèvent jamais. Même l’écart radical entre le jugement de Platon et celui de Thucydide sur l’œuvre de Périclès en tant qu’homme d’État ne peut être considéré comme tout à fait comblé, pas plus que celui qui a traversé le XXe siècle, pas plus assurément que la “guerre civile entre historiens”, français ou autres, concernant la période 1789-1793. La prédominance de l’un ou de l’autre courant dépend, nous le savons, particulièrement en ce qui concerne le XXe siècle, des rapports de force qui s’engagent en dehors et autour d’eux » (p. 87).
[4] Voir Olivier Dumoulin, Le rôle social de l’historien. De la chaire au prétoire, Paris, Albin Michel, 2003.
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