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P.U.F.

I.S.B.N.9782130560661
192 pages

p. 174 à 180
doi: 10.3917/cite.030.0174

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n° 30 2007/2

 
Sur Guy DEBORD, Œuvres, Paris, Gallimard, « Quarto », 2006, 1 903 p. Le jeu, le spectacle et la fronde.
 
 
À lire ainsi à la suite, comme le permet la belle édition « Quarto », tout ce qu’a écrit Guy Debord (né à Paris en 1931, mort à Bellevue-la-Montagne (Haute-Loire) en 1994), on est touché par la cohérence de son parcours intellectuel, par le souci constant, persévérant, de ne pas dévier d’un chemin pourtant marqué conceptuellement par les notions de dérive, de détournement ou de situation. On se dit que le jeune homme de 20 ans, qui écrit à un ami : « Il faut se lancer dans toute aventure intellectuelle susceptible de “repassionner” la vie » (p. 36), contient déjà tout entier le théoricien sûr de son style et de ses diagnostics sur la « société du spectacle », dont les dernières lignes évoquent « la fidèle obstination de toute une vie » (p. 1878). Entre-temps, il s’est passé beaucoup de choses : Debord a traversé, fondé, dissous des mouvements, des organisations ; il a tourné des films, écrit, inventé un jeu de société (le Kriegspiel – voir p. 1746 et s.) ; il s’est soigneusement tenu à l’écart de la presse, refusant systématiquement les entretiens : « Les journalistes d’aujourd’hui sont si habitués à la soumission des citoyens, voire à leur ravissement, devant les exigences de l’information, dont ils sont apparemment les grands prêtres, et en réalité les salariés, que je crois vraiment que beaucoup d’entre eux supposent coupable celui qui prétendrait ne pas s’expliquer devant leur autorité. Mais moi, j’ai toujours trouvé coupable de parler à des journalistes, d’écrire dans les journaux, de paraître à la télévision, c’est-à-dire de collaborer si peu que ce soit à la grande entreprise de falsification du réel que mènent les mass media » (p. 1561). Esprit de résistance à la mode du temps, on le voit, qui a tôt fait, selon une attitude réflexe aujourd’hui, de le ranger dans la catégorie des paranoïaques, des mégalomanes, des misanthropes, etc. Il est vrai que Debord ne faisait pas grand-chose pour plaire : ayant à peu près toujours raison sur tout, et bien avant tout le monde (le choix d’une édition chronologique est excellent), et le sachant parfaitement, il irrite (comme Nietzsche, avec lequel il partage un sens de l’écriture par aphorismes [1], peut irriter dans Ecce homo) : « Je me flatte d’être un très rare exemple contemporain de quelqu’un qui écrit sans être tout de suite démenti par l’événement, et je ne veux pas dire démenti cent fois ou mille fois, comme les autres, mais pas une seule fois. Je ne doute pas que la confirmation que rencontrent toutes mes thèses ne doive continuer jusqu’à la fin du siècle, et même au-delà » (p. 1465). Si Debord a toujours été si sage, si avisé, et s’il a toujours écrit de si bons livres (« “théoricien”, cela va de soi, quoique je ne l’aie pas été uniquement et à titre spécialisé, mais enfin, je l’ai été aussi, et l’un des meilleurs » p. 1575), c’est parce que « mes seules armes et mes peu encombrantes possessions sont mes capacités d’analyses stratégiques et mes grandes connaissances historiques ; et sans elles je n’intéresserais personne » (p. 1839). Ces deux points méritent examen car ils permettent de tracer le portrait de Debord en révolutionnaire et en joueur (et aussi en joueur révolutionnaire et en révolutionnaire joueur).
Debord est un théoricien et un révolutionnaire, mais n’est pas un théoricien de la révolution : « Il me faut tout d’abord repousser la plus fausse des légendes, selon laquelle je serais une sorte de théoricien des révolutions. Ils ont l’air de croire, à présent, les petits hommes, que j’ai pris les choses par la théorie, que je suis un constructeur de théorie, savante architecture qu’il n’y aurait plus qu’à aller habiter du moment qu’on en connaît l’adresse (...). Mais les théories ne sont faites que pour mourir dans la guerre du temps » (p. 1354-1355). Pourquoi ce refus de la théorie révolutionnaire ? Premièrement, parce qu’il ne propose pas un autre monde, il n’est pas un bâtisseur d’utopie : « Je me suis employé d’abord et presque uniquement à vivre comme il me convenait le mieux. Et, en outre, je n’ai pas eu la vaine prétention abstraite de sauver le monde ; j’ai tout au plus pensé à rendre service à ceux que je considérais comme mes amis » (p. 1803). Il refuse ainsi d’employer le terme de situationnisme (voir p. 322 et 528) : il n’y a pas d’idéologie fixée, de corpus théorique correspondant au « situationnisme » ; en revanche, il y a un mouvement situationniste, il y a des individus situationnistes. Il ne faut pas oublier que l’archéologie du mouvement situationniste réside dans l’idée de psychogéographie (voir p. 204), soit l’étude, puis l’amplification, de la relation entre un lieu et un état d’esprit. Détruire les lieux, détruire le vieux Paris (voir p. 1672), par exemple, c’est donc altérer la pensée. Deuxièmement, Debord est révolutionnaire mais n’est pas théoricien de la révolution, parce qu’il se méfie des projets qui passent par une tabula rasa : la connaissance historique (et l’étymologie) montre qu’être révolutionnaire se traduit aussi par une capacité à revenir en arrière. Ce diagnostic a une saine vertu critique : Debord décrit le rôle pervers joué par ce que la bourgeoisie baptise « avant-garde » (p. 310-311, 847), il se moque (dès 1956) d’un des socles de la « révolution culturelle » maoïste : « Les intellectuels dans l’embarras qui parlent de se faire maçon ou bûcheron, ou le font effectivement pendant quelques semaines, opèrent simplement un transfert, correspondant au niveau de conscience qu’ils s’imaginent posséder, de la plus répugnante conversion religieuse » (p. 220) ; il critique, à travers la spectacularisation de la société, le recul des humanités, du savoir historique, la destruction de l’architecture, du goût, y compris dans l’alimentation : « Ce public qui veut partout se montrer connaisseur et qui en tout justifie ce qu’il a subi, qui accepte de voir changer toujours en plus répugnant le pain qu’il mange et l’air qu’il respire, aussi bien que ses viandes ou ses maisons » (p. 1345). Enfin, et troisièmement, si Debord n’est pas théoricien de la révolution, c’est parce que la révolution est chez lui essentiellement affaire d’attitude et d’aptitude – l’aptitude à refuser toute compromission, toute composition ; c’est ce qui explique les traits aristocratiques de sa pensée, cette aptitude étant rare. Le film In girum imus nocte et consumimur igni le rappelle : « Il est assez notoire que je n’ai nulle part fait de concessions aux idées dominantes de mon époque, ni à aucun des pouvoirs existants. (...) Voilà bien l’essentiel : ce public si parfaitement privé de liberté, et qui a tout supporté, mérite moins que tout autre d’être ménagé » (p. 1334-1135). A contrario, l’esprit de concession, la tendance à la facilité, à la démagogie, sont la marque de l’esprit spectaculaire : contre le spectacle, qui est le mauvais goût et la vraie réaction, Debord va valoriser le goût du jeu.
Cette superposition des habits du joueur et du révolutionnaire peut surprendre, elle est néanmoins la marque de ce qu’on appelle un esprit frondeur, au sens strict. Debord se rattache ainsi à la figure paradigmatique du cardinal de Retz : « L’extraordinaire valeur ludique de la vie de Gondi, et de cette Fronde dont il fut l’inventeur le plus marquant, reste à analyser dans une perspective vraiment moderne » (p. 230). Il y a chez Debord, dès les premiers écrits, une passion pour le jeu, une vision, sérieuse et ironique à la fois (c’est cela, être un bon joueur), de la dimension ludique du monde ; il recherche alors (en 1956) « toute expérience vécue de comportements rigoureusement inhabituels (fondés en permanence sur le goût du jeu) et aussi libérés qu’il est possible de causes connues (travail, divertissement, ou paresse) » (p. 268). Il oppose à la valeur travail la valeur ludique : « L’homme disposera d’une nouvelle plus-value, incalculable en argent parce qu’impossible à réduire à la mesure du travail salarié : la valeur du jeu, de la vie librement construite » (p. 529). Debord a été marqué par le livre de Huizinga, Homo Ludens, et il cherche à le radicaliser, mais surtout il souhaite basculer du plan descriptif au plan normatif, et louer le jeu comme norme, susceptible de s’opposer au principe qui gangrène la société, le spectacle. La passion du jeu est aussi passion des jeux (outre l’invention du Kriegspiel, Debord écrit sur le poker, s’intéresse au tarot, s’amuse à produire des listes [2] – d’alcools bus, de camarades exclus, de critiques de ses livres ou de ses films, etc. –, à détourner des textes – les Mémoires de Debord ne comprennent ainsi pas une seule ligne écrite de sa main). Mais cette passion n’est ni gratuite ni stérile : le jeu, qui est affaire sérieuse, est la méthode de combat la plus adaptée pour mener une guerre efficace contre le spectacle. Qu’est-ce que le jeu ? Deux choses. D’une part : des règles, des joueurs en compétition, une stratégie – identification des enjeux majeurs, des points décisifs –, une tactique – choix de la méthode pour emporter ces points décisifs –, un objectif à atteindre. D’autre part : de la marge de manœuvre, de la liberté (comme quand on parle du jeu d’une porte). Debord joue en stratège, il cherche à porter des coups à l’adversaire – la spectacularisation. Pour bien jouer, il faut donc commencer par ne pas être la dupe des ruses de l’adversaire, de sa puissance d’illusion. Le jeu doit commencer par faire tomber les masques : « Kennedy était resté orateur jusqu’à prononcer son éloge sur sa propre tombe, puisque Théodore Sorensen continuait à ce moment de rédiger pour le successeur les discours dans ce style qui avait tant compté pour faire reconnaître la personnalité du disparu. Les gens admirables en qui le système se personnifie sont bien connus pour n’être pas ce qu’ils sont ; ils sont devenus grands hommes en descendant au-dessous de la réalité de la moindre vie individuelle, et chacun le sait » (p. 786). Ensuite, le joueur doit s’organiser, c’est-à-dire mettre en place, plus ou moins clandestinement, des organisations, des réseaux, pour perturber l’ensemble du système, à la manière d’une guérilla intellectuelle : « Ces Commentaires sont assurés d’être promptement connus de cinquante ou soixante personnes ; autant dire beaucoup dans les jours que nous vivons, quand on traite de questions si graves » (p. 1593). En 1954, il fonde ainsi avec des amis un journal, Potlatch, qui n’est pas commercialisé mais envoyé à un nombre réduit de personnes, qui reçoivent ce mode d’emploi : « Quelques centaines de personnes déterminent au petit bonheur la pensée de l’époque. Nous pouvons disposer d’eux, qu’ils le sachent ou non. Potlatch envoyé à des gens bien répartis dans le monde nous permet de troubler le circuit où et quand nous le voulons. Quelques lecteurs ont été choisis arbitrairement. Vous avez tout de même une chance d’en être » (p. 135). La méthode est séduisante et elle permet de se tenir à distance d’une difficulté propre à la société du spectacle – sa capacité à récupérer, à spectaculariser tout ce qui lui résiste : la clandestinité, l’invisibilité, la marginalité protègent. Revers de la médaille, la bataille doit être menée pendant longtemps : « J’ai pensé qu’il y a vingt-deux ans (...) que l’on n’avait pas projeté un film de moi à Paris. Dans ce temps-là, des centaines d’imbéciles hurlaient dans la salle contre des nouveautés qui les heurtaient dans leurs pauvres habitudes. Tu vois comme, en cette matière, la méthode est simple : il suffit de radicaliser encore sa critique, et d’attendre qu’une génération capable de comprendre cela ait remplacé l’autre » (p. 1281).
Néanmoins, dans cet affrontement du jeu et du spectacle, du noble et du vulgaire, Debord sait bien que la partie est non seulement déséquilibrée, mais qu’au surplus elle est perdue d’avance. D’où, les années passant, une forme de repli aristocratique et de (lucide) pessimisme : « À qui se fâche de ne pas comprendre toutes les allusions, ou qui même s’avoue incapable de distinguer nettement mes intentions, je répondrai seulement qu’il doit se désoler de son inculture et de sa stérilité, et non de mes façons ; il a perdu son temps à l’Université, où se revendent à la sauvette des petits stocks de connaissances abîmées » (p. 1353). On pourra juger déplacé ce bel orgueil, qui est pourtant la vie même, mais on ne saurait nier qu’il lui a donné la liberté d’écrire merveilleusement ce qu’il voulait (voir l’extraordinaire description de la montagne d’Auvergne, p. 1674 et s.), et de ne pas se laisser enfermer dans les vénérations et les prestiges factices dont notre temps est friand : « Là où la possession d’un “statut médiatique” a pris une importance infiniment plus grande que la valeur de ce que l’on a été capable de faire réellement, il est normal que ce statut soit aisément transférable, et confère le droit de briller, de la même façon, n’importe où ailleurs. Le plus souvent, ces particules médiatiques accélérées poursuivent leur simple carrière dans l’admirable statutairement garanti » (p. 1599). Contre cette société et ses valeurs, l’orgueil jaloux de Guy Debord est bien fondé et le joueur peut, sans mauvaise vanité, exhiber ses décorations d’Ancien Régime, pour ainsi dire, car elles sont d’un temps certes révolu mais toujours admirable : « Là où personne n’a plus que la renommée qui lui a été attribuée comme une faveur par la bienveillance d’une Cour spectaculaire, la disgrâce peut suivre instantanément. Une notoriété anti-spectaculaire est devenue quelque chose d’extrêmement rare. Je suis moi-même l’un des derniers vivants à en posséder une ; à n’en avoir jamais eu d’autre. Mais c’est aussi devenu extraordinairement suspect. La société s’est officiellement proclamée spectaculaire. être connu en dehors des relations spectaculaires, cela équivaut déjà à être connu comme ennemi de la société. » Nous ne pouvons que souhaiter que se multiplient de tels ennemis.
Pierre-Yves Quiviger
 
Simone REGAZZONI, La decostruzione del politico. Undici tesi su Derrida, Genova, Il Melangolo, 2006, 572 p.
 
 
Simone Regazzoni, jeune philosophe italien (né en 1975), a animé en 2005-2006, à l’Université de Paris VIII, un séminaire, Jacques Derrida et la déconstruction du politique, dont le présent livre est issu. Il s’agit d’abord d’une exposition complète et impressionnante de l’ensemble de la pensée politique derridienne, sous l’angle de la déconstruction. Tous les textes de Derrida sont connus et discutés en profondeur, toutes les notions fondamentales font l’objet de définitions et d’explications très développées, qui tiennent compte d’une riche bibliographie. Le seul regret qu’on pourrait avoir à ce sujet est l’absence d’index, aussi bien des noms que des lieux, qui auraient permis d’utiliser avec plus de profit encore la très grande richesse de cet ouvrage. Mais, en plus d’une exposition claire et compréhensive de la philosophie politique de Derrida, le livre a une ambition directement philosophique, qui est de renouveler, à l’aide des propositions derridiennes, l’ensemble de la philosophie politique et de la politique elle-même. De ce point de vue, sont réexaminées les notions fondamentales de la philosophie politique antique (l’auteur semblant aussi à l’aise en grec et en latin qu’en allemand, en anglais et en français, ce qui est sans doute conforme à l’excellence bien connue de la tradition universitaire italienne, mais mérite tout de même d’être souligné) : logos, nomos, jus, justitia, mais également de la philosophie moderne et contemporaine. Comme de juste, la « démocratie à venir » et la théorie de la « souveraineté » occupent le dernier chapitre de l’ouvrage, et sont particulièrement mises en valeur. J’aurais personnellement accordé plus de place, notamment dans le chapitre sur le sacrifice, aux liens que l’on peut établir entre Derrida et Girard. Mais on doit reconnaître que Girard est mentionné (voir p. 324) et que dans l’ensemble le livre est remarquablement complet, et, dans l’ensemble, excellent. Il reste à espérer une traduction prochaine en français.
Charles Ramond
 
NOTES
 
[1] « Cette société qui supprime la distance géographique recueille intérieurement la distance, en tant que séparation spectaculaire » (p. 837) ; « J’ai donc eu les plaisirs de l’exil, comme d’autres ont les peines de la soumission » (p. 1577) ; « Le secret domine ce monde, et d’abord comme secret de la domination » (p. 1628).
[2] On ne s’étonnera donc pas que Boris Donné, auteur d’un des livres les plus subtils consacrés à Debord (Pour mémoires) (Paris, Allia, 2004), soit aussi le traducteur et l’adaptateur des célèbres Miscellanées de Mr. Schott (Paris, Allia, 2005) de Ben Schott, riche (et ludique) recueil de listes.
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