2007
Cités
Éditorial
Le souverain vorace et vociférant
Yves Charles Zarka
Professeur de philosophie politique à la Sorbonne (Université de Paris Descartes). Il est notamment l’auteur de La décision métaphysique de Hobbes. Conditions de la politique (Paris, Vrin, 1987 ; 2e éd., 1999) ; Hobbes et la pensée politique moderne (Paris, PUF, 1995 ; 2e éd., 2001) ; Philosophie et politique à l’âge classique (Paris, PUF, 1998) ; La questione del fondamento nelle dottrine moderne del diritto naturale (Naples, Editoriale Scientifica, 2000) ; L’autre voie de la subjectivité (Paris, Beauchesne, 2000) ; Figures du pouvoir : études de philosophie politique de Machiavel à Foucault (Paris, PUF, 2001 ; 3e éd., 2001) ; Quel avenir pour Israël ? (en collab. avec Shlomo Ben-Ami et al., Paris, PUF, 2001 ; 2e éd. en poche « Pluriel », 2002) ; Hobbes, the Amsterdam Debate (débat avec Q. Skinner), Olms, 2001 ; Difficile tolérance (Paris, PUF, 2004) ; Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt (Paris, PUF, 2005) ; Réflexions intempestives de philosophie et de politique (Paris, PUF, 2006) ; Critique des nouvelles servitudes (Paris, PUF, 2007).Il a également publié : Raison et déraison d’État (Paris, PUF, 1994) ; Jean Bodin : nature, histoire, droit et politique (Paris, PUF, 1996) ; Aspects de la pensée médiévale dans la philosophie politique moderne (Paris, PUF, 1999) ; Comment écrire l’histoire de la philosophie ? (Paris, PUF, 2001) ; Machiavel, le Prince ou le nouvel art politique (Paris, PUF, 2001) ; Penser la souveraineté (2 vol.), Pise-Paris, Vrin, 2002 ; Les fondements philosophiques de la tolérance (3 vol.), Paris, PUF, 2002 ; Faut-il réviser la loi de 1905 ? (Paris, PUF, 2005) ; Y a-t-il une histoire de la métaphysique ? (Paris, PUF, 2005) ; Les philosophes et la question de Dieu (en collab. avec Luc Langlois, Paris, PUF, 2006) ; Matérialistes français du XVIIIe siècle (en collab., Paris, PUF, 2006) ; Hegel et le droit naturel moderne (en collab. avec Jean-Louis Vieillard-Baron, Paris, Vrin, 2006).
« Il y a sans doute bien des raisons pour lesquelles la majorité des textes hâtivement identifiés comme “déconstructionnistes” semblent, je dis bien semblent, ne pas placer le thème de la justice, comme thème, justement, en leur centre, ni même celui de l’éthique ou de la politique. Naturellement ce n’est qu’une apparence » (in Force de loi).
« ... en suivant la conséquence de ce que dit Hobbes au-delà de sa propre intention explicite, si la souveraineté, comme animal artificiel, comme monstruosité prothétique, prothétatique, comme Léviathan, est un artefact humain, si elle n’est pas naturelle, elle est déconstructible » (cf. ci-dessous l’inédit « Le souverain bien », in fine).
La question politique n’est aucunement chez Derrida une pièce, accessoire et accidentelle, rapportée à une pensée philosophique formée sur un tout autre terrain, celui déjà labouré par Heidegger à travers la
Destruktion des concepts de l’ontologie et de la métaphysique occidentale. Certes, la déconstrution derridienne s’est bien exercée également sur ce champ. La notion de « déconstruction » a même été formée en vue de « traduire » la
Destruktion heideggérienne
[1], mais elle a très vite été mise en
œuvre au-delà de ce champ en devenant elle-même comme réfractaire à la modélisation, voire à la définition. C’est pourquoi la déconstruction n’est, dans la « Lettre à un ami japonais », l’objet que d’une approche par approximations négatives : elle « ne se limite ni à un modèle linguistico-grammatical, ni même à un modèle sémantique, encore moins à un modèle machinique »
[2]. Précisément, parce qu’elle entend défaire, décomposer, disséminer les structures linguistiques, logocentriques, phonocentriques et autres. Mais elle n’est pas non plus une analyse (du complexe en éléments simples), ni une méthode (procédurière ou technicienne), ni même un acte ou une opération. Mais qu’est-ce alors ? En guise de réponse à cette question, Derrida tente de soustraire la déconstruction à la définition : « Pour être très schématique, je dirai que la difficulté de
définir et donc de
traduire le mot “déconstruction” tient à ce que tous les prédicats, tous les concepts définissants, toutes les significations lexicales et même les articulations syntaxiques qui semblent un moment se prêter à cette définition et à cette traduction sont aussi déconstruits ou déconstructibles directement ou non. »
[3] On comprend donc que Derrida puisse en inférer : « Toute phrase du type “la déconstruction est X” ou “la déconstruction n’est pas X” manque
a priori de pertinence, disons qu’elle est au moins fausse. »
[4] Mais déjà, et même bien avant, Derrida pointe la sortie de la déconstruction hors de l’espace des textes (philosophiques, littéraires, etc.), hors donc du commentaire et de l’interprétation, vers « ce qui se passe aujourd’hui, dans notre monde et dans la “modernité” »
[5]. Bien qu’il ne s’agisse pas dans ce passage de politique, en tout cas pas directement, on peut dire sans forcer le texte qu’il y est fait signe aussi vers la question politique. Mais celle-ci n’est pas un simple supplément, pas plus que la conclusion d’une réflexion qui se serait jouée hors d’elle et avant elle, et qu’elle laisserait intacte. À l’opposé, c’est sur une question politique ou juridico-politique, mais aussi éthico-politique, que l’interrogation sur la déconstruction va connaître ce que je caractériserais comme une mutation. Alors que, comme on l’a vu, la déconstruction semblait se soustraire, en son principe même, à la forme définitionnelle « S est P », voici que Derrida affirme :
« La déconstruction est la justice »
[6] parce que la justice n’est pas déconstructible. La découverte de l’indéconstructibilité de la justice, dans un sens assez proche de Levinas
[7], rend possible ce qui jusqu’alors ne l’était pas : une définition de la déconstruction. « La justice en elle-même, si quelque chose de tel existe, hors et au-delà du droit, n’est pas déconstructible. Pas plus que la déconstruction elle-même, si quelque chose de tel existe », ou encore : « La déconstruction a lieu dans l’intervalle qui sépare l’indéconstructibilité de la justice et la déconstructibilité du droit. »
[8] On voit à quel point la problématique éthico-juridico-politique intervient dans le champ même de la déconstruction, dans la définition de celle-ci au point de la rendre possible : « La justice comme possibilité de la déconstruction. »
[9] La déconstruction se joue en effet entre la justice – indéconstructible – et le droit positif – déconstructible. On pourra donc poser la question de la justice du droit, accuser le droit au nom de la justice, ou encore faire l’épreuve des apories du droit (calculable, réglé, codé) et de la justice (incalculable, rebelle à la règle, hétérotrope).
Le déconstruction continue donc, dans le champ politique, à déstabiliser, défaire, disséminer les dispositifs stables, ou prétendument tels, les concepts fondateurs, ou prétendument tels, les substantialisations indues. Mais la question politique ne peut s’arrêter au rapport de la justice et du droit. D’ailleurs le droit lui-même enveloppe en son concept le rapport à autre chose que lui-même, le rapport à la violence, à l’usage de la force, à la force de la loi. Derrida consacre à ce point l’éblouissant commentaire
[10] qu’il donne du texte de Walter Benjamin, « Critique de la violence »
[11] : « Le concept de violence appartient à l’ordre symbolique du droit, de la politique et de la morale – de toute forme d’
autorité ou d’
autorisation, de prétention à l’autorité au moins. »
[12] La politique n’est pas seulement le droit mais aussi la puissance, qui ne se réduit pas à la force ou à la violence, mais les enveloppe. Or le trait particulier de la modernité politique, ce qui, d’une certaine manière, la définit, c’est que le droit y est lié non seulement à la puissance, mais même à la toute-puissance. La liaison du droit et de la toute-puissance, c’est ce que l’on nomme souveraineté. Celle-ci est pour Derrida, dans le prolongement de sa lecture de Carl Schmitt, sinon le concept majeur de la politique, du moins celui de la politique à l’âge moderne qui commence seulement à finir sous nos yeux, enfin à ce qu’il semble. Il y a peu de doute sur l’influence de Schmitt sur Derrida concernant, du moins, la question de la souveraineté et la détermination de celle-ci en termes d’exception à la loi ou au droit : le souverain étant dans ce contexte celui qui dispose d’un droit au non-droit. Faire, ainsi, de la souveraineté la pièce centrale autour de laquelle s’édifie la politique moderne n’est pas du tout un acte neutre ou indifférent, parce que déconstruire notre monde politique, celui dans lequel nous vivons encore, c’est se donner prioritairement pour tâche de déconstruire la souveraineté. Cela, Derrida le dit, avec quelques précautions, dans l’admirable texte que nous publions ici grâce à la générosité de Mme Marguerite Derrida, au travail de Joseph Cohen et à l’aimable autorisation des Éditions Galilée.
Pour mesurer la signification de cette importance accordée à la souveraineté, il faut se souvenir que Foucault, qui lui aussi a profondément modifié le champ de la problématique politique dans la seconde moitié du XX
e siècle, a toujours refusé de faire du concept juridico-politique de souveraineté un élément déterminant de la politique à l’âge moderne. La souveraineté pour Foucault était au contraire, dans sa juridicité même, un leurre, un masque du pouvoir dont il fallait se défaire, se déprendre, pour découvrir les concepts opérationnels de la politique moderne (la gouvernementalité, le bio-pouvoir, etc.). La souveraineté était pour lui l’opérateur de la transformation du couple réel : domination/soumission en couple fictif : obligation/obéissance, ce couple fictif ayant pour fonction de reproduire la soumission en légitimant la force qui soumet. Contrairement à Foucault, Derrida suit Schmitt
[13], mais le suit jusqu’à un certain point. Jusqu’au point précisément où dans le texte « Le souverain bien – ou l’Europe en mal de souveraineté », que nous publions ci-dessous, il le renverse complètement. Je crois que c’est ce à quoi nous assistons à travers la figure du souverain vorace et vociférant évoquée par Derrida dans ce texte : « La souveraineté serait-elle dévoratrice ? Sa force, son pouvoir, sa plus grande force, sa puissance absolue serait-elle, par essence et toujours, en dernière instance, puissance de dévoration (...) ? (...) Le lieu de la dévoration, c’est aussi le lieu de ce qui porte la voix, c’est le
topos du porte-voix – en un mot, le lieu de la
vocifération. Dévoration, vocifération, voilà, dans la figure de la figure, dans le visage en pleine gueule, mais aussi dans la figure comme trope, la dévoration vociférante ou la vocifération dévorante. »
[14]
La déconstruction de la souveraineté dans ce texte de Derrida s’engage dans trois directions : 1 / Le lien intrinsèque entre le bien et le mal ; la contagion, dans la souveraineté, entre ce qui porte au souverain bien et ce qui porte au mal radical. 2 / La double figure qui hante la souveraineté : la divinisation et la bestialité. Le souverain est celui qui, en s’approchant de la toute-puissance et de la transcendance divines, risque à tout moment de tomber dans la bestialité et y tombe, en effet : « Il y a entre le souverain, le criminel et la bête une sorte d’obscure et fascinante complicité, voire une inquiétante attraction mutuelle, une inquiétante familiarité, une (...) hantise réciproque. Comme entre le Bien absolu et le mal radical, peut-être. être en mal de souveraineté, ce n’est sans doute pas seulement cela, mais c’est peut-être aussi cela. »
[15] 3 / La formation souveraine d’une
Ipséité majeure. La lecture du
De Cive de Hobbes porte Derrida à déconstruire la double égalité : d’un côté, maître, roi, homme, mari et père ; de l’autre, au-dessous, assujettis à son service, esclave, bête, femme, enfant. Inégalité radicale de cette double égalité. La déconstruction du politique relève ainsi également d’une démystification. Par là même, Derrida renverse complètement Schmitt qu’il semblait pourtant suivre. Voici un passage capital : « Il faut tenter de penser ce devenir-bête, ce devenir-animal, d’un souverain qui est avant tout chef de guerre, et se détermine comme souverain ou comme animal face à l’ennemi. Il est institué en souverain par la possibilité de l’ennemi, par cette hostilité en laquelle Schmitt prétendait reconnaître, avec la possibilité du politique, la possibilité même du souverain, de la décision et de l’exception souveraines. »
[16] Le souverain schmittien, condition de l’existence d’un État véritablement politique, détenteur de la décision ultime et du pouvoir d’exception, a toujours en soi la possibilité, la possibilité réelle, de devenir une bête féroce, un loup terrible, vorace et vociférant.
La déconstruction de la souveraineté, loin de faire du pouvoir d’exception et de la décision ultime le dernier mot de la politique, en montre au contraire les risques majeurs. En allant au-delà de ce que Derrida dit explicitement, en passant, comme il le fait lui-même souvent, du commentaire à l’interprétation, je dirai que nous avons là le principe du lien susceptible de rendre compte du rapport entre les positions théoriques de Schmitt et son engagement dans le nazisme entre 1933 et 1945, pour le Führer vorace et vociférant. On voit donc comment Derrida s’arrache à Schmitt et le renverse. En un certain sens, Derrida se rapproche, sans doute involontairement, de Foucault, puisqu’il réalise également une démystification de la souveraineté. La souveraineté peut n’être qu’une prothèse artificielle : une machine de mort qui entend, qui prétend, servir le vivant.
Un dernier mot ; je crois finalement que Derrida va en un certain sens plus loin que Foucault, au moins sur un point : la possibilité de faire référence à ce qui doit être, ou pourrait être par opposition à ce qui est. C’est la référence à la justice qui donne cette ouverture salutaire. Je laisse donc à Derrida le dernier mot :
« Je rêve d’une Europe dont l’hospitalité universelle et de nouvelles lois de l’hospitalité ou du droit d’asile en fassent l’arche de Noé du XXI
e siècle. »
[17]
[1]
Cf. J. Derrida, « Lettre à un ami japonais », in
Psyché : Invention de l’autre, II, Paris, Galilée, 1987, p. 9-10.
[2]
Ibid., p. 11.
[3]
Ibid., p. 13.
[6]
Force de loi, Paris, Galilée, 1994, p. 35.
[7]
« [Il existe] une distinction entre la justice et le droit, une distinction difficile et instable entre d’une part la justice (infinie, incalculable, rebelle à la règle, étrangère à la symétrie, hétérogène et hétérotrope) et d’autre part l’exercice de la justice comme droit, légitimité ou légalité, dispositif stabilisable, statutaire et calculable, système de prescriptions réglées et codées. Je serais tenté, jusqu’à un certain point, de rapprocher le concept de justice – que je tends à distinguer du droit – de celui de Levinas. Je le ferais en raison de cette infinité, justement, du rapport hétéronomique à autrui, au visage d’autrui qui me commande, dont je ne peux pas thématiser l’infinité dont je suis l’otage. Dans
Totalité et infini, Levinas écrit “la relation avec autrui – c’est-à-dire la justice” – justice qu’il définit ailleurs comme droiture de l’accueil fait au visage. La droiture ne se réduit pas au droit... » (
ibid., p. 48).
[8]
Ibid., p. 35.
[9]
Ibid., p. 36.
[10]
« Prénom de Benjamin », in
Force de loi, op. cit.
[11]
Publié en traduction française, in W. Benjamin,
Œuvres, I, Paris, Gallimard, 2000, p. 210.243.
[12]
Force de loi, op. cit., p. 80.
[13]
Il convient de noter que Derrida a souligné le lien qui existe entre la pensée de Schmitt et son engagement dans le nazisme : « La première concerne le lien indéniable entre cette pensée
du politique comme
pensée politique, d’une part et, d’autre part, les engagements de Schmitt, ceux qui ont conduit à son arrestation et à son jugement après la guerre. À bien des égards, ces engagements paraissent souvent plus graves et plus répugnants que ceux de Heidegger » (
Politique de l’amitié, Paris, Galillée, p. 102, n. 1).
[14]
Cf. ci-dessous l’inédit de Derrida.