Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130560678
192 pages

p. 11 à 14
doi: 10.3917/cite.031.0011

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n° 31 2007/3

2007 Cités

Présentation.

La volonté d’espace

Jean-Pierre Cléro Jean-Pierre Cléro est actuellement professeur de philosophie à l’Université de Rouen. Il dirige le Centre Bentham au sein du groupe de recherches Sophiapol, posté à Paris X - Nanterre. S’il est parti de recherches en philosophie anglaise (Locke, Hume, Bentham, Stuart Mill), il s’efforce désormais de construire, dans le sillage de l’utilitarisme benthamien, une théorie des fictions qui permet d’articuler les différents domaines où la fiction a cours, l’épistémologie, bien sûr, mais aussi l’esthétique, l’éthique et la politique. Les textes les plus significatifs, de ce point de vue sont : Hume, un philosophe des contradictions (Paris, Vrin, 1999) ; la traduction de Chrestomathia (Paris, L’Unebévue, 2004) ; Les raisons de la fiction (Paris, A. Colin, 2004).
Quiconque réfléchit à la notion de frontière de façon un peu générale ne peut manquer d’être pris de vertige. D’abord par l’incroyable diversité de sens qu’elle revêt : il semble bien que, dès que deux valeurs, qui présentent quelque homogénéité, se confrontent, elles tendent à constituer une frontière. Les espèces botaniques, les espèces animales, les concepts scientifiques, les idéologies politiques, les religions, les productions et les échanges économiques, les peuples constituent des frontières ; parce que le degré de chaleur et d’humidité et la qualité des sols pour les unes, les valeurs explicatives des divers domaines où on les applique pour les autres, les valeurs d’unification d’hommes autour d’institutions, de langues, de croyances, sont autant de valeurs qui entrent inévitablement en contact les unes avec les autres, se confrontent, qu’on le veuille ou non, et déterminent des limites, constamment soumises à des mouvements plus ou moins lents, mais toujours présents. Chaque valeur ne peut s’imposer qu’avec ses moyens propres et elle ne peut se défendre qu’avec ses armes propres ; elle ne se trouve pas toujours en contact direct avec toutes les valeurs, mais chacune est dans la nécessité de produire ou d’inventer ses frontières avec les autres ; si bien que les frontières ont la complication des espaces de contact ou d’évitement des valeurs entre elles : elles les expriment, pour une part, et les sollicitent ou les font rebondir, pour une autre. Toute valeur cherche à se servir des autres à son avantage propre ou pour sa propre conservation. La seconde cause d’étonnement est liée au fait que certaines limites, essentiellement politiques ou, en tout cas, symboliques, pourtant extrêmement abstraites, fictives et physiquement inexistantes, n’empêchent pas les hommes d’y tenir comme si leur vie en dépendait.
Les deux causes, l’éristique générale d’une part, le fait que l’on soit capable de donner sa vie pour des fictions d’autre part, ne sont pas sans lien l’une avec l’autre. Un certain nombre de valeurs symboliques, politiques, administratives semblent ne pouvoir exister que si elles s’incarnent dans un espace. Cette volonté de se confronter dans l’espace, d’exister en se jouxtant et de s’articuler les unes aux autres sur des modes infiniment variés, comme si elles étaient des réalités naturelles alors qu’elles ne sont nullement des choses, si contradictoire soit-elle – car il est étrange que ce soit par volonté idéologique que l’on se donne une réalité tangible –, paraît bien être une donnée élémentaire de la question de la frontière ; de même que la frontière, issue d’une sorte de mouvement brownien des valeurs, fait l’objet d’une volonté de stabiliser, de sacraliser. Dans les deux cas, la frontière est la recherche fantasmatique d’une impossible réalité.
Vouloir exister spatialement est particulièrement ambigu ; parce que l’espace existe au moins de deux façons. Sans doute paraît-il plus réel quand il est entendu à la façon d’une chose étendue, faite d’objets visibles et tangibles, comme Descartes définissait l’espace. Et c’est bien dans cette direction que les cités antiques et moyenâgeuses s’enferment derrière de hauts murs, qu’un Vauban trace la carte de France derrière des fortifications, que l’on se croit militairement à l’abri derrière des lignes au bout du compte parfaitement imaginaires et contournables de toutes sortes de façons. L’enkystement derrière des murs dressés contre l’étranger, l’ennemi, le terroriste, voire contre les velléités de sortir de ceux qu’ils sont censés enserrer et préserver, l’attachement à un sol, apparaissent des fictions fallacieuses dès lors que l’on comprend que l’espace n’existe pas comme res extensa, mais comme ensemble de relations entre des situations extrêmement diverses, au sens où l’entendait Leibniz lorsqu’il remarquait que, alors qu’il n’y aurait rien de fixe dans l’univers, « le lieu de chaque chose ne laisserait pas d’être déterminé par le raisonnement ». Quand on élèverait des murs et quand on voudrait que l’étendue fixât et séparât les hommes, on buterait sur cette autre réalité que l’espace est relation, échange de situations et entre des situations extrêmement différentes. C’est en produisant un espace proliférant d’idéalité et d’abstraction que la plupart des choses humaines existent. Rousseau qui, étrangement, dans Le contrat social voulait qu’un peuple ait un territoire, n’en demeure pas moins admiratif du peuple juif qui, sans territoire au XVIIIe siècle, n’en constitue pas moins, depuis deux mille ans, un peuple plus stable que tous les autres peuples.
Les moyens modernes de production d’informations et de communication entre les hommes semblent condamner les étendues séparatrices si vastes soient-elles et les murs si hauts soient-ils à l’inefficience. Pour plusieurs raisons que l’on trouvera dans les textes qui suivent : il se pourrait que le nomadisme, loin d’être une exception à la sédentarité apparemment imposée par les grands États modernes, à l’abri derrière leurs frontières, soit plutôt la règle lorsqu’on regarde l’histoire à longue échelle. La permanence des frontières n’est qu’une croyance idéologique, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne soit pas une âpre source de conflits, dont la lutte contre l’immigration n’est pas une figure mineure. Mais – et c’est là que nous avons à la fois une deuxième raison et une superbe contradiction – la défense des espaces « réels » ne sauraient se faire que par des constructions fictives qui se font en marge des premiers et ne parviennent à leurs fins qu’en prenant le contre-pied du réalisme. L’espace stratégique est d’une complication beaucoup plus grande que celui des territoires pour lesquels il est construit. La volonté de réalisme, si tant est qu’elle a encore un sens, ne peut gagner l’ombre d’une réalité qu’en prenant le contre-pied d’elle-même.
Ce débordement des espaces réels ou crus tels ne se comprend pas seulement à travers les stratégies militaires de surveillance ; il est la règle même des échanges commerciaux, artistiques, culturels qui ignorent les frontières administratives et politiques des États ou, s’ils ne peuvent le faire totalement, qui en jouent comme de simples paramètres. La réalité des espaces dans lesquels nous vivons réellement se moque de nos croyances réalistes lesquelles, pour avoir quelque plausibilité, doivent compter sur les conceptions et les pratiques « relatives » de l’espace.
On sait que, pour résoudre un problème, il faut souvent lui accorder une dimension de plus ; mais on sait aussi que cette dimension que l’on a accordée en plus, d’abord de manière fictive, a tôt fait de revendiquer et de devenir la réalité, condamnant à l’illusion ce dont on ne doutait pourtant pas qu’il fût le plus réel. Cela est vrai jusqu’en mathématiques. Ainsi la thèse « réaliste » affronte trop de démentis pour être maintenue, mais la thèse « idéaliste » bute, à son tour, sur un singulier écueil par le fait que ce ne sont pas les nations les plus en retard dans la création des espaces informatiques, ce serait même plutôt parfois les plus avancées en ce domaine, qui, aujourd’hui encore, construisent les murs que l’on croyait d’un autre âge. Les murs, que la théorie idéaliste pourrait faire passer pour une persistance absurde, ne plaident-ils pas en faveur de la réalité triviale de l’extension ?
Ainsi le type de philosophie qui convient à la pensée de la frontière et du mur est naturellement une philosophie critique, qui réfléchit fondamentalement à la limite, dont elle fait à la fois son outil et son but. Mais à condition qu’elle puisse rendre compte du renversement permanent du fictif dans le réel, de ce qui était tenu pour réel dans le fallacieux. Il est intéressant, de ce point de vue, de regarder le jeu des positions qui vont suivre. Les unes qui, généralement, n’acceptent pas que l’on traite les nations comme des unités fictives, voire chimériques, insistent sur la nécessité de leur implantation sur un sol, dans un terroir, qui joue le rôle d’un Stück Realität [1], tout à fait indispensable ; les autres conçoivent l’espace des communautés très différemment et ne pensent pas qu’un fragment de res extensa défini à la surface du globe, puisse déterminer la réalité d’une nation ou d’un peuple. Les premières, quand elles accepteraient une grande diversité de frontières, accordent à leur notion une certaine réalité ; les autres, qui peuvent s’entendre avec les premières sur cette diversité, à condition de l’ouvrir encore, la tiennent pour fictive. De cette essentielle opposition découlent toutes les autres contradictions, en une véritable cascade de thèses et d’antithèses par laquelle chacune accuse l’autre de ne pas mettre le poids de réalité où il faut. Ce qui est idéologie pour les unes est réalité pour les autres et réciproquement. Toutefois, aucune des positions entre lesquelles nous verrons osciller les textes qui suivent n’est tenable isolément. Dès qu’un problème concret se pose, qu’il soit militaire, économique, politique, on voit aussitôt des dialectiques se mettre en place qui transforment chacune de ces conceptions en quelque moment de l’autre, par un mouvement indéfini dont nous avons cessé de croire qu’il se résoudra en quelque fin prochaine de l’histoire.
 
NOTES
 
[1] Nous empruntons l’expression à Freud qui, dans les Konstruktionen in der Analyse, parle du morceau de réalité de quelque prétendu souvenir ou de quelque impression vive qui paraît cautionner les constructions que l’analyste échafaude grâce à l’analysant et qui n’ont, par elles-mêmes, aucune espèce de correspondance dans l’expérience.
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