Lucian BOIA, La Roumanie. Un pays à la frontière de l’Europe, Paris, Les Belles Lettres, 2007, 433 p.
La « frontière » comme matrice : telle est, selon Lucian Boia, la définition de la Roumanie, son destin et son charisme. La frontière ne représente pas uniquement un tracé géographique, elle est aussi un passage, un espace d’effervescence et d’insécurité qui conditionne l’imaginaire du peuple qui y vit. Et en fin de compte, c’est cet imaginaire qui crée le peuple, lui confère le sentiment de son identité. Tel est le postulat de l’auteur, spécialiste de l’histoire de l’imaginaire et pionnier de cette discipline dans l’historiographie roumaine. L’ouvrage nous présente donc la Roumanie sous le prisme de son mental collectif, de ses mythes historiques et de son panthéon héroïque. Conséquence du positionnement précaire, deux mots reviennent comme un leitmotiv pour décrire ce pays : la diversité et l’instabilité.
Au début de l’époque moderne, la Roumanie se trouve à la croisée de trois grands ensembles politiques : l’Empire ottoman, l’Empire habsbourgeois et l’Empire russe. Les trois provinces historiques – la Valachie au sud, la Moldavie à l’est et la Transylvanie à l’ouest – présentent jusqu’au début du XIXe siècle une diversité ethnique et une spécificité assez prononcées. « La Roumanie est un pays qui a assimilé, d’une époque à l’autre, ou spécifiquement, en fonction des régions, des éléments turcs et français, hongrois et russes, grecs et allemands... » (p. 18). Mais l’ouverture caractéristique de l’espace de marge se conjugue au repli sur soi. Ainsi, « l’européanisme et l’“autochtonisme” illustrent une polarisation intellectuelle typique de la société roumaine » (p. 19).
Pour nous aider à déchiffrer cette spécificité, l’auteur entraîne son lecteur dans un voyage non pas à travers l’histoire tout court, mais à travers la reconstitution historique. L’origine et l’unité sont les deux interrogations obsessionnelles des Roumains. Sont-ils des Daces, sont-ils des Romains, voire une synthèse des Daco-Romains ? Les réponses ont varié au fil des siècles, selon qu’on accentuait l’une ou l’autre origine, en fonction des considérations du moment. Se percevant comme des héritiers de Trajan, l’empereur romain conquérant, et de Décébal, le roi dace qu’il a fallu deux guerres pour soumettre, les Roumains se sont choisi une ascendance prestigieuse. En cela, ils ont fait le choix de la latinité et de l’autochtonisme dace en refoulant l’apport des Slaves migrateurs.
L’unité nationale, quant à elle, est projetée rétrospectivement sur toutes les époques historiques : dans l’Antiquité, c’est le roi dace Burébista qui l’incarne, malgré les maigres informations historiques dont on dispose à son sujet ; le Moyen Âge n’est qu’une longue préfiguration de l’unité étatique qui s’incarne surtout en la personne de Michel le Brave, premier prince à avoir éphémèrement réuni sous son sceptre les trois Pays roumains (1600). L’époque moderne, particulièrement le XIXe siècle, est mise sous le signe de l’Union des deux Principautés, la Valachie et la Moldavie (1859), ouvrant ainsi la voie de la modernisation et de l’occidentalisation du pays. Enfin, la Roumanie actuelle célèbre sa fête nationale le 1er décembre 1918, jour de la déclaration d’union de la Transylvanie à la Roumanie.
À l’idée latine et à celle d’unité nationale, caractéristiques du mental collectif roumain, on doit ajouter l’oscillation entre l’Est et l’Ouest. « Ce pays se tourne vers tous les points cardinaux de l’Europe. Sa spécificité s’exprime aussi par le fait que, jusqu’à présent, il n’a pas choisi, de manière décisive, une direction établie » (p. 17). C’est de 1828-1834, paradoxalement période du gouvernorat russe du général Pavel Kisseleff, que date le tournant « français » de la Roumanie : après un siècle de prééminence de la culture grecque, l’élite se tourne résolument vers la France. Dorénavant, la Roumanie va regarder vers l’Ouest. L’entre-deux-guerres confirme cette orientation : cette période deviendra, dans la mémoire collective, « l’âge d’or » de la culture roumaine. Le communisme brisera l’évolution naturelle du pays et sera ressenti comme un corps étranger, imposé par le grand voisin russe. Pour donner un seul exemple, malgré des années de russification, les études russes en Roumanie sont un domaine rare. Quant à la Roumanie post-communiste, son choix fut clair et sanctionné par l’adhésion à l’Union européenne au 1er janvier 2007, moment qui clôt le voyage à travers l’histoire roumaine entrepris par l’auteur.
Lucian Boia aborde la question de l’identité sous un angle inédit pour les études roumaines. La subjectivité est partie prenante de ce processus historique de façonnement identitaire ; l’histoire ne se résume plus au seul conditionnement extérieur mais intègre les faits de conscience – en premier lieu, la fonction imaginaire. La Roumanie réelle n’est peut-être qu’une Roumanie imaginée.
Madalina Vârtejanu-Joubert