En 1981, Agnès Varda réalise, avec Juliet Berto, le documentaire
Murs, murs dans lequel elle a filmé des dizaines de
murals peints dans la ville de Los Angeles (et dont la plupart ont aujourd’hui disparu). Tourné au début de la décennie, le film de Varda devait nous rendre vigilants à ce que la fin de cette décennie, avec la chute du mur de Berlin, contribuera à nous faire oublier, et que les années suivantes, avec le mur de sécurité israélien ou celui entre les États-Unis et le Mexique
[1], nous rappelleront brutalement : les murs ne sont pas appelés à disparaître ; l’époque des flux, des migrations « nomadologiques » et des « déterritorialisations », qui est de plus en plus la nôtre, s’accompagne, symétriquement, de la plus sédentaire, de la plus protectionniste et de la plus inquiète des réactions conservatrices, qui séquestre ce qu’elle défend. C’est précisément là que, comme dans un écho de la parole hölderlinienne de la présence de ce qui sauve dans ce qui menace, des mots, des couleurs – et Agnès Varda est allée les trouver dans l’inattendu, chez des ouvriers
chicanos, sans prétention artistique affichée – peuvent transfigurer les murs dans un
murmure, comme un « sur-mur », mur dessiné et surmonté, qui abat les cloisons, peuvent faire du mur qui fait obstacle un appel à l’imagination, une invitation, comme s’en souviendra Chantal Akerman en 2002 dans
De l’autre côté, à en chercher la faille, à rejoindre ce qui se trouve par-delà. Entretiens à l’appui, Varda a patiemment localisé, dans une ville connue pour ses ghettos et sa sectorisation urbaine économico-ethnique, la métamorphose, par les habitants de ces quartiers, des murs (fonctionnels, isolant, aliénant
[2]) en
pans visuels, en supports, au-delà de leur contexte initial de production, d’expression artistique, dans un geste qui se révèle à la confluence entre, d’une part, le muralisme mexicain (chez Revueltas, Orozco ou Siqueiros), sorte d’avatar d’avant-garde, urbain et révolutionnaire, de la fresque italienne, voire au-delà jusqu’aux origines de l’art comme
recouvrement d’une paroi (Lascaux, tombes égyptiennes), et, d’autre part, le développement de toute une culture qu’on appellera justement urbaine (notamment
rap), celle du graffiti (que le siècle a patiemment valorisé
[3]), du
tag, du
graph. L’impact de telles pratiques sur plusieurs artistes américains contemporains, comme Keith Haring, suffit à attester leur importance, tant sur le plan « environnemental » (
Murs, murs est le portrait d’une ville, des aspirations de ses habitants, de leurs colères, vues à travers ses murs) que sur le plan esthétique, écrans dans l’écran, Cinérama
à même le réel, mise en
œuvre de la « fenêtre ouverte sur le monde » (André Bazin) poussée à sa limite extrême comme à son paradoxe constitutif d’obstacle qui donne à voir.