Cités 2007/3
Cités
2007/3 (n° 31)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130560678
DOI 10.3917/cite.031.0093
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L’Internet au-delà de tout territoire

AuteurPaul Mathias du même auteur

Paul Mathias est professeur de philosophie au lycée Henri IV et Directeur de programme au Collège international de philosophie (Paris). Il est par ailleurs membre de l’équipe de recherche « Réseaux, savoirs et territoires » (ENS-Ulm) et membre du conseil scientifique de Vox Internet (MSH). Il a publié La Cité Internet en 1997 (Presses de Sciences-Po), mais vient également de faire paraître Montaigne ou l’Usage du monde aux Éditions Vrin (2006).

Un territoire décrit toujours un système normatif complexe. Inscrit dans la terre, il est délimité non seulement par la loi, mais aussi par l’ensemble de nos pratiques, la coutume ou les activités humaines ; il traduit un travail ou trahit une symbolique ; il exprime l’effort ou garantit la prospérité. Tissu d’interactions et saturé de négociations, un territoire n’est pas « chose », il est « faire », il est moins « terre » qu’il n’est « dire ». « Ceci est à moi ! », tel est le territoire : histoire et humanité – représentations.

2 Mais quoi s’il manque l’histoire, quoi s’il n’y a rien de véritablement appropriable, et s’il n’y a rien de proprement « moi » ? Et en quoi ceux qu’on appelle par métaphore et commodité les « espaces numériques » affectent-ils nos conceptions normatives de la territorialité et de leur corrélat, les frontières ? Au creux de l’Internet, dans l’extase ou dans l’effroi[1] [1] Paraphrase d’un titre du Monde diplomatique...
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, l’occasion est belle désormais de magnifier l’effacement des frontières, en raison de quoi la lande uniforme d’un marché mondialisé des biens et des services constituerait la négation même de toute territorialité ; bel est aussi le prétexte de la sécurité, et par conséquent efficace la surenchère technologique par la vertu de laquelle, où les territoires se dissolvent, la surveillance des individus s’accroît et la coercition s’amplifie. L’essor du « cyberespace », qui n’est spatial que par métaphore, et translationnel en réalité, fait manifestement obstacle à une conception univoque de la territorialité. Principalement, c’est pour cette raison que les pratiques réticulaires, informationnelles et dématérialisées, semblent permettre de surmonter ou, pour le moins, de contourner les contraintes normatives opposées aux interactions humaines par leur criblage frontalier et leur quadrillage territorial. Mais, subrepticement, c’est aussi pour cette raison que les schèmes conceptuels nous manquent pour appréhender, identifier et caractériser ces avatars territoriaux qui abritent nombre de groupes, communautés, tribus même, qui les habitent et qui les hantent. Or, avec l’informatisation des interactions vient celle des représentations, et avec l’informatisation des représentations s’inventent la mixtion des territoires et des frontières, et avec elle les conditions d’une puissance panoptique sublimée par l’immatérialité de l’espace universel des translations réticulaires.

***

3 Quoique les pratiques réticulaires soient uniformément informatiques, « pratiques réticulaires » doit s’entendre en plusieurs sens. À l’évidence, l’expression désigne avant tout les usages communs de l’Internet, le courrier électronique ou la navigation sur la Toile, ainsi que le téléchargement ou l’échange de fichiers, la recherche, les loisirs, les achats, etc. Mais de telles pratiques de surface ne sont possibles qu’en vertu d’une gestion informatique des réseaux[2] [2] L’Internet, également désigné dans ce travail...
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, par la grâce de protocoles multiples garantissant l’efficacité et/ou la sécurité de nos communications. Ainsi, « pratiques réticulaires » fait également – et, au fond, surtout – référence à des couches conceptuelles et applicatives tantôt résidentes, quand elles sont prises en charge par l’ordinateur de l’usager final[3] [3] Le protocole TCP/ IP, par exemple, pour « Transfer...
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, tantôt distantes, comme dans le cas de programmes ou de langages qui, par exemple, permettent la composition à la demande et le chargement d’une page web dans un navigateur et donc sur l’écran de l’utilisateur[4] [4] Les cas les plus courants sont celui du langage PHP,...
suite
. Or, si l’usager n’a aucune prise sur les couches logicielles les plus « enfouies » de l’Internet, il peut néanmoins tirer parti de sa nature informationnelle, d’une part, et de sa structure réticulaire, d’autre part. Et en « tirer parti », cela signifie qu’il occupe comme une position, sur le graphe très réel des communications réticulaires, en vertu de laquelle, par les connexions qu’il initie, il tisse comme le territoire de ses propres pratiques et l’ajuste à ceux de 100, de 1 000, de 100 000 autres qu’il imite ou réplique. Simple métaphore ? C’est précisément ce qui fait question.

4 Considérons à cet effet le premier point, celui de la nature informationnelle de l’Internet.

5 La nature informationnelle de l’Internet libère de la contrainte d’une localisation des biens et des services. De fait, aucune coïncidence n’est requise entre par exemple l’attribution d’un nom de domaine national[5] [5] Les « noms de domaine » sont la traduction...
suite
, représentation sémantique de la territorialité, et l’assise territoriale effective des serveurs renvoyant aux adresses IP désignées par ce nom de domaine[6] [6] Toute machine connectée à l’Internet possède,...
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. Prosaïquement, cela signifie qu’un usager ou qu’un prestataire quelconque ne sont pas requis de localiser leurs services sur le lieu ou à proximité du lieu – ou même sur le territoire – où ils exercent leurs activités. Ou cela signifie également qu’une grande entreprise peut, tout en conservant une dénomination unique à symbolique territoriale[7] [7] Il n’est pas nécessaire que l’adresse airfrance. fr...
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, disséminer à travers le globe ses serveurs et optimiser ainsi ses services en fonction de la localisation territoriale de sa clientèle, c’est-à-dire du lieu probable de provenance des requêtes auxquelles elle est requise de donner économiquement et efficacement satisfaction.

6 L’on a donc affaire avec les réseaux à une délocalisation potentielle des conditions techniques de prestation des biens et des services, dont cependant la portée n’est elle-même pas d’ordre purement technique. Bien plutôt, elle révèle qu’il peut n’y avoir aucun lien de solidarité entre les règles multiples qui conditionnent l’existence politique, économique ou sociale d’un particulier ou d’une personne morale, et l’exploitation des ressources informatiques dont l’Internet est un phénomène communicationnel tangible. Autrement dit, les réseaux paraissent induire une « aterritorialité » des agents et de leurs pratiques, dont ils autorisent, à proportion de l’immatérialité, les transactions qu’ils réalisent.

7 Dans un tel contexte, l’un des enjeux les plus manifestes concerne la territorialité de la loi et de l’ « épée de justice ». Depuis une dizaine d’années, le psychodrame mondial du « droit d’auteur » est traversé par cette contrainte nouvelle liée à la dématérialisation de l’offre musicale ou vidéographique, qui rend au moins partiellement inapplicables les normes nationales de protection des « ayants droit » ; et non seulement nationales, mais également internationales, puisque l’accord des nations est tributaire de la moindre brèche dans le système de leur entente juridique[8] [8] Sans parler d’échanges illégaux sur les...
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. Le problème qui se pose – ou plutôt s’oppose – à l’espace juridique est par conséquent non seulement celui de l’efficace de la loi, mais encore et plus fondamentalement celui de la nature même de la normativité[9] [9] Voir sur ce point notre contribution à la revue...
suite
. Problème qui ressortit sans doute techniquement à celui de la coercition, mais qui concerne aussi, sur un plan herméneutique, les principes et l’ordre de production des normes du « cyberespace ». Le « cyberespace » n’est en effet nullement dénué de normes, il en est bien plutôt encombré, depuis les couches logicielles qui en assurent le fonctionnement[10] [10] Le Pr Lawrence Lessig, de l’Université...
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jusqu’aux règles déontologiques appliquées par les usagers de manière plus ou moins librement consentie[11] [11] On pense évidemment à la « netiquette »,...
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, en passant par les lois proprement dites, auxquelles ils restent d’une manière ou d’une autre assujettis. Or, de même qu’il est notoire que les réseaux sont constitués de multiples « couches logicielles », de même il est permis d’affirmer qu’ils sont construits par et sur de multiples « couches normatives ». C’est pourquoi l’on doit rapporter les processus de production des normes du « cyberespace » à une multiplicité de sources internes aussi bien qu’externes aux mondes numériques, et à une multiplicité de modes de fonctionnement de ces sources – la fabrication juridique de la loi participant d’autres contraintes que la genèse empirique et/ou spontanée de dispositifs régulatoires immanents aux réseaux. Aussi, la dématérialisation des transactions réticulaires ne doit pas être comprise comme la condition effective d’un dispositif formant dans son ensemble un déni universel de territorialité, mais paradoxalement comme le signe d’une démultiplication des instances productrices de normes. Ou : de la sourde dispersion des territoires matériels et de leurs frontières, il faut conclure à l’apparition d’une infinité de territoires numériques, non point « virtuels » mais suffisamment efficaces au contraire pour que leurs effets de réticularité se ressentent jusque dans les législations territoriales qui leur font écho[12] [12] La loi française, dite « sur le droit d’auteur...
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.

8 L’on en vient donc au second point, qui concerne la structure réticulaire des réseaux, et la démultiplication des nœuds d’interconnexion non tant des machines que des pratiques, non tant des canaux que des « objets de sens »[13] [13] Sur le point de la production des « objets...
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.

9 « Cyberespace » est un faux-ami. Évoquant l’idée d’un milieu homogène renfermant une infinité de possibles, le vocable crée l’illusion d’un espace sans limites extérieures ni frontières intérieures, et tient lieu d’antonyme de toute territorialité. Mais le vocable est trompeur, car l’idée de cette isomorphie est tout simplement fausse. L’Internet, en effet, n’est ni « espace » ni « milieu », il n’est qu’un effet de translations, l’état actuel d’une création continuée de myriades d’ « objets de sens » plus ou moins richement interconnectés : publications, contenus « syndiqués »[14] [14] Les sites de syndication, comme DiggIt, Del. icio. us,...
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, productions culturelles de toutes sortes, ou bien logicielles, informationnelles, etc. En un certain sens, donc, l’Internet n’existe pas, car il n’y a pas de représentation instantanée qui puisse être à la mesure des translations qu’il dénote. En un autre sens, l’existence de l’Internet est sa temporalité, le tout de ces flux qui, d’abord engendrés, à leur tour engendrent perpétuellement d’autres flux. En un mot : passage.

10 Ce qui est de considérable conséquence pour la représentation, c’est-à-dire principalement l’appropriation, que nous pouvons en espérer. Essentiellement fait de translations et de significations, le Réseau est réfractaire au schème de la territorialité. Paradoxalement, pourtant, il reste vulnérable aux contraintes de territorialité. Car il existe évidemment des infrastructures techniques formant l’armature matérielle de l’Internet, et qui sont propriétés locales et territoriales des nations et des entreprises qui les ont installées et en commercialisent l’usage ; et l’on n’oubliera pas non plus que toutes requêtes laissant des traces identifiables sur les « routeurs » des fournisseurs d’accès à l’Internet, d’entreprises spécialisées dans la collecte des données, ou des services juridiques ou de police chargés d’exercer de quelconques contrôles, une territorialisation a posteriori de l’Internet est toujours possible, sous couvert d’une exploitation autoritaire des ressources informatiques qu’il mobilise.

11 Mais, paradoxalement encore, la vulnérabilité des réseaux, leur « blocabilité » ne font pas argument en faveur de, mais bien contre toute représentation « territorialiste » de l’Internet. Effets de pouvoir, les contraintes locales pesant sur les réseaux portent tout autant témoignage de leur volatilité, du primat de la translation sur ses pôles, de la temporalité toujours actuelle des requêtes sur la spatialité des opérateurs et des machines qui les opèrent. À certains égards, donc, notre expérience de l’Internet jette un voile opacifiant entre d’une part nos pratiques réticulaires et ce que nous en comprenons, notamment à partir de l’expérience que nous faisons des contraintes locales qui les régissent – économiques, culturelles, politiques, etc. – et d’autre part les réseaux et ce qu’il faut bien appeler leurs affordances, leurs « offres de possibilités », et qui gravite autour de leur « scripturalité ». En eux-mêmes, en effet, les réseaux sont fondamentalement écriture, une superposition de couches logicielles dont certaines sont sans doute inaccessibles aux usagers ordinaires, quoiqu’elles ne soient pas immuablement dessinées ni définitivement verrouillées ; et dont d’autres sont tout simplement disponibles, transformables, perpétuellement réinscriptibles – à savoir, l’éternel et infini palimpseste que constituent les groupes et listes de discussions, la Toile, les réseaux professionnels ou d’échanges de fichiers ; en somme, toutes les possibilités réticulaires offertes pas l’Internet.

12 Or, que l’Internet soit ainsi en rupture ontologique avec le schème de la territorialité implique non point qu’on s’en tienne au postulat de sa temporalité, mais bien qu’on en instruise au rebours le procès en métaphorisation territoriale.

13 Comprenons : l’Internet n’est pas territoire, et pourtant l’Internet est pour ainsi dire irreprésentable sans référence à des modèles de territorialité. Confer, sur ce point, la représentation cartographique de LambdaMOO, un « espace » de toutes pièces créé par les écrits de ses usagers, dont les discours et la programmation – une seule et même chose en réalité – sont à l’origine d’un microcosme peuplé d’êtres et de choses réalistes et/ou irréalistes, mimétiques et/ou fantasmagoriques[15] [15]LambdaMOO est un des plus anciens MOO (pour Multiuser...
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. Confer encore la « carte du réseau » que composait dès 1994 l’Américain John December[16] [16] URL : hhh http:/ / mappa. mundi. net/ ...
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, et qui semble inspirée de la célèbre « Carte du Tendre » ; ou bien encore celles, plus récentes, de l’entreprise de télécommunications Interoute, parmi lesquelles figure une étonnante représentation métropolitaine de l’Internet[17] [17] URL : hhh http:/ / w www. cybergeography. ...
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. « Non-territoire », c’est donc comme si l’Internet ne se laissait pas appréhender hors quelque représentation territoriale, comme si la territorialité, quoique fantomatiquement, devait tenir lieu de condition d’objectivation du Réseau. Ontologiquement déterminé par la temporalité des transferts informatiques qui l’accomplissent, le Réseau s’inscrit pour nous dans un imaginaire non pas chronologique mais topologique. D’où il ne faut sans doute pas conclure, trop rapidement, que toute topologie donne des images fallacieuses de la structure réticulaire des réseaux ; mais peut-être que la vraie question de leur « représentabilité » n’est point pratique mais herméneutique, et qu’elle est de savoir non quelles sont les représentations adéquates ou approximatives de l’Internet, mais ce qu’il faut entendre par se le « représenter ».

14 Faisons, pour l’entendre, le détour de nos pratiques réticulaires, et notamment des formations discursives et tout à la fois humaines qu’elles engendrent. Les communautés qu’héberge l’Internet présentent à l’observation trois caractéristiques principales : elles sont extrêmement volatiles, parce qu’elles n’imposent habituellement pas de lourd engagement formel à leurs membres ; elles ne requièrent pas de règles d’organisation strictes, quand bien même elles mobiliseraient un halo relativement efficace de normes comportementales, textuelles ou iconographiques ; enfin, elles peuvent être très vastes, et rassembler jusqu’à plusieurs millions d’utilisateurs issus d’horizons variés – géographiques, économiques ou politiques[18] [18] Selon diverses sources convergentes, la communauté...
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. Il en résulte une extrême plasticité des communautés réticulaires, extensibles autant qu’elles sont volatiles, dont l’explication ressortit incontestablement à la robustesse des protocoles informatiques permettant de les créer, de les gérer, et ainsi de les développer. Conséquence pratique, et certainement majeure, de la puissance de calcul des machines auxquelles ces communautés sont redevables de leur existence. Parfaitement homogènes aux autres applications en usage sur les réseaux, les communautés réticulaires extraient de l’outil informatique et de sa flexibilité leurs conditions primordiales de possibilité. Pur effet algorithmique, elles n’ « existent » à proprement parler que comme calculs, et plus exactement comme l’expérience actuelle que font des usagers en nombre indéfini de la convergence entre les calculs de leurs propres machines et ceux des serveurs informatiques auxquels ils se connectent.

15 Issues des algorithmes de stockage et de gestion de bases de données, les communautés réticulaires ne « sont » donc que ce que font leurs utilisateurs, elles « sont » les « bits » qui s’échangent et vont projeter sur des écrans des pratiques intellectuelles ou commerciales, des réflexions ou des désirs, un éventail infini d’aspirations devenues discours, pratiques informatiques, communication réticulaire. Pour dire simplement, les réseaux ne constituent pas des « espaces » communautaires à l’intérieur desquels des pratiques communicationnelles sont possibles. Ce sont tout au rebours les transactions ou les négociations communicationnelles entre les machines qui provoquent la formation de communautés réticulaires, et celles-ci ne sont fondamentalement que des effets de discours, elles ne consistent que dans les transactions actuelles que les machines opèrent en étant connectées les unes aux autres par l’intermédiaire des serveurs dont c’est la fonction de les relier entre elles. En bref : l’ontologie des communautés réticulaires est une ontologie algorithmique qui conditionne notre aspiration même à communiquer, mais aussi son pouvoir de s’exhaler des profondeurs existentielles de notre désir.

16 Il importe dès lors de faire la part d’une ontologie et d’une technologie de l’Internet. Sur un plan pratique, les communautés réticulaires peuvent se décrire en termes métaphoriques de spatialité. Ce qui ne signifie nullement qu’elles forment des « espaces », mais tout simplement que la métaphorisation par laquelle nous nous repérons ordinairement sur l’Internet – et donc la représentation à la fois dominante et pratiquement efficace que nous nous en donnons – est fondamentalement spatiale et topologique. Ontologiquement déterminé par la temporalité des transferts informatiques, le Réseau s’inscrit manifestement pour nous dans un imaginaire non pas chronologique mais bien topologique.

17 En cela, cependant, une modélisation spatiale n’est jamais traductrice mais bien révélatrice d’une réalité : ce n’est pas le réel qui impose sa représentation, mais la représentation qui fait apparaître un réel adéquat aux finalités techniques de sa représentation topologique. Effectivement, la détermination téléologique de toute entreprise cartographique exprime une relation étroite entre les modes de territorialisation de l’Internet et les présupposés cognitifs ou idéologiques d’une telle entreprise : « cartographier » l’Internet ne consiste pas à traduire une certaine réalité dans les termes d’une autre, mais à produire la représentation de relations communicationnelles qu’il importe pour une raison ou pour une autre – de commerce ou de police – d’isoler, de circonscrire et de baliser. La représentation territoriale de l’Internet n’est pas adossée à une territorialité du Réseau, mais à un univers de pratiques communicationnelles essentiellement constitué par les finalités qu’elles expriment et réalisent, et par la temporalité qui les traverse.

18 Dès lors, toute représentation du Réseau est représentation graphique de pratiques de parole et d’écriture, partant de rapports humains, de vouloirs, de rivalités, antagonismes, relations professionnelles ou privées – représentation d’humain, dans ce qu’il y a potentiellement de plus intime dans cette humanité, et non représentation de « lieux » et de « territoires ». La métaphore territoriale n’est donc pas exactement la métaphorisation de la réalité physique et industrielle du Réseau. Bien plutôt, elle signifie qu’il peut être important de faire entrer les pratiques réticulaires dans des schématisations graphiques capables et de livrer une image, non de ce qu’est le Réseau, mais de ce que nous y faisons ; et, à partir de cette image, de nous inspirer un certain développement futur des infrastructures technico-informatiques nécessaires à ces usages – aussi bien le développement des infrastructures industrielles (dimensionnement des câbles, etc.) que le développement des logiciels (algorithmes de désengagement, IPv6, etc.). Où il apparaît, comme l’écrit le géographe Henri Desbois, que « la visualisation prend le pas sur la représentation »[19] [19] « Territoires de l’Internet : suggestions...
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.

19 La remarque est d’une grande portée, et permet de comprendre au moins trois choses.

20 Premièrement, que les métaphores territoriales ressortissent non à une topographie, mais bien à une topologie : les images ne sont pas au sens classique des « imitations » de la réalité qu’elles représentent, mais au sens moderne des « représentations » de certaines pensées et des interprétations de leur objet. Elles témoignent donc de « préférences » et de « processus d’objectivation » qui eux-mêmes expriment des choix qui ne sont pas seulement cognitifs, mais aussi industriels ou sécuritaires. Représenter l’Internet, c’est chercher à y exercer une manière ou une autre de pouvoir, et pour forcer le trait on pourrait dire que l’idéal de la « cybercartographie » serait de produire les cartes d’état-major de l’industrie de la communication.

21 Deuxièmement, que ce n’est pas le réel qui conditionne la carte, mais la carte qui conditionne une certaine interprétation du, et une certaine action sur, le réel : affranchie de toute contrainte topographique, la visualisation du Réseau peut être, indifféremment, simplement graphique ou plus richement imagée, parce qu’elle est essentiellement numérique et qu’elle ne consiste qu’en un système de calculs rendus indifféremment sous une forme ou sous une autre : nuage de points, répartition « territoriale » des adresses IP et des serveurs afférents, etc.

22 Et, troisièmement, que la visualisation de l’Internet n’est pas, et n’a pas à être « réaliste », au sens d’une traduction imitative du Réseau. La construction des graphes de visualisation « ne repose pas sur des principes de construction simples et naturels »[20] [20]Ibid. ...
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, mais sur des choix épistémiques (modèles mathématiques) effectués selon le type de résultats anticipés. Ainsi, la visualisation est un travail non d’enregistrement mais de sélection et d’interprétation des données, non de translittération des pratiques. Et, en ce sens, la représentation de l’Internet est une représentation statistique, c’est-à-dire instantanée, actuelle et évanescente, moins comparable à la géographie proprement dite qu’à la météorologie et à ses représentations statistiques animées.

***

23 À la lettre, la métaphore du territoire appliquée à l’Internet est donc fausse, mais non pour autant inopérante ou illusoire. Bien plutôt, c’est à travers elle qu’une technologie de l’Internet est possible, et avec elle certaines problématisations de nos pratiques – dans le sens d’une psychosociologie, par exemple, qui en évaluerait le caractère immersif[21] [21] C’est l’objet des recherches du Canadien...
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 ; ou dans le sens d’une méthodologie destinée à formaliser les pratiques de « sérendipité »[22] [22] La sérendipité caractérise une démarche...
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, de « text mining », ou encore l’accessiblité différenciée des données « structurées » et « non structurées ». Des frontières et des territoires nous sont donc nécessaires dans des contextes téléologiquement déterminés, industriels, commerciaux, de recherche. Ils ne disent cependant pas adéquatement ce qui se joue dans les réseaux, et qui se pense en termes non d’espaces mais de communications, c’est-à-dire de temps et de flux. Le temps, c’est celui des transformations continuelles des réseaux, du renouvellement incessant et imprévisible des pratiques réticulaires ; les flux, eux, signifient que nous ne passons pas notre temps à parcourir un territoire qui serait déjà là, marqué par des espaces spécialisés – savant, commercial, ludique, etc. – mais que nous créons par des pratiques fondamentalement intellectuelles une réalité réticulaire que nous ne saurions dire, sinon comme descriptions de ce simulacre de « territoire » auquel nous associons si commodément un nom emblématique : « Internet ».

 

Notes

[ 1] Paraphrase d’un titre du Monde diplomatique datant d’octobre 1997.Retour

[ 2] L’Internet, également désigné dans ce travail par le terme de « Réseau », est composé d’une myriade de réseaux distincts, professionnels ou non, privés et publics, destinés à telles activités plutôt qu’à telles autres. Le Web ou la Toile est l’un de ces réseaux. Le contexte, dans la suite, permet de discerner ces expressions sans aucune ambiguïté.Retour

[ 3] Le protocole TCP/IP, par exemple, pour « Transfer Control Protocol over Internet Protocol ». Il s’agit du protocole informatique de contrôle des transferts de données, qui opère « par-dessus » le protocole Internet proprement dit assurant ce même transfert.Retour

[ 4] Les cas les plus courants sont celui du langage PHP, qui permet la composition dynamique, à la requête, d’une page Web ; ou bien celui du programme Java, qui permet le téléchargement temporaire de petites applications hébergées sur des serveurs distants mais lancées localement et de façon transparente par l’utilisateur final.Retour

[ 5] Les « noms de domaine » sont la traduction en langage naturel d’adresses IP associées à des machines. Il existe à ce jour deux catégories générales de noms de domaine, les CCTLd (pour country-code Top-Level Domain– à l’instar de .fr, .it, .uk, etc.), et les gTLd (pour generic Top-Level Domain– à l’instar de .com, .org, .net, etc.).Retour

[ 6] Toute machine connectée à l’Internet possède, durant le temps de sa connexion, une « adresse IP » donnée sous la forme d’une série de quatre groupes de nombres de type 123 . 123 . 123 . 123 permettant de les identifier comme uniques et de garantir ainsi les transferts de données d’une machine expéditrice à une machine réceptrice.Retour

[ 7] Il n’est pas nécessaire que l’adresse airfrance.fr – préférée aux possibles airfrance.com ou airfrance.aero – renvoie à des serveurs situés sur notre territoire national, tout comme les serveurs d’entreprises comme Hotmail ou Apple sont eux-mêmes disséminés à travers le monde.Retour

[ 8] Sans parler d’échanges illégaux sur les réseaux P2P (pour peer to peer, « de pair à pair »), l’entreprise russe allofmp3.com propose de manière tout à fait légale, aux termes du droit russe ou du moins de l’interprétation qui en est donnée, une offre musicale considérable à des prix équivalents à une fraction de ceux pratiqués par les entreprises du même type en Europe ou aux États-Unis.Retour

[ 9] Voir sur ce point notre contribution à la revue [Sens][Public], à l’URL : hhh http://w www.sens-public. org/ article. php3 ? id_article=359(dernière consultation le 1er juin 2007).Retour

[ 10] Le Pr Lawrence Lessig, de l’Université de Stanford, a étudié l’intrication des codes informatiques et de la loi dans un ouvrage intitulé Code and Other Laws of Cyberspace (New York, Basic Books, 1999 ; 2e édition augmentée, 2006).Retour

[ 11] On pense évidemment à la « netiquette », dont il est encore parfois question sur certains sites de discussion.Retour

[ 12] La loi française, dite « sur le droit d’auteur et les droits voisins dans la société de l’information » (DADVSI), est une laborieuse et claudiquante tentative de mettre le droit français en conformité avec la « loi » erratique des réseaux.Retour

[ 13] Sur le point de la production des « objets de sens », cf. notre communication à l’ENS-LSH, 2007, URL : hhh http://pmat. ciph. free. fr/ article. php3 ? id_article=57(dernière consultation le 1er juin 2007).Retour

[ 14] Les sites de syndication, comme DiggIt, Del.icio.us, ou MyWeb, sont des sites sur lesquels il est possible de sauvegarder et de « taguer » les pages que l’on a visitées de telle sorte que, par capillarité, il devient possible de passer à des myriades d’autres pages, sauvegardées par d’autres utilisateurs, et qui sont désignées par les mêmes tags ( « balises » ).Retour

[ 15] LambdaMOO est un des plus anciens MOO (pour Multiuser Object Oriented [program], « programme multi-utilisateurs orienté objets ») et compte plusieurs milliers de co-scripteurs. En tout état de cause, la représentation cartographique en est donnée à l’URL : hhh http://w www.lambdamoo. info/ lambdamoomap/ lambdamoomap. htm(dernière consultation le 1er juin 2007).Retour

[ 16] URL : hhh http://mappa. mundi. net/ maps/ maps_010/ (dernière consultation le 1er juin 2007).Retour

[ 17] URL : hhh http://w www.cybergeography. org/ atlas/ interoute_large. gif(dernière consultation le 1er juin 2007).Retour

[ 18] Selon diverses sources convergentes, la communauté MySpace aurait atteint le nombre de 100 millions de comptes en août 2006. Sans qu’il faille en conclure qu’il y a 100 millions d’utilisateurs différents et réguliers des services de MySpace, cela donne une idée assez juste de la façon dont se détermine quantitativement une communauté réticulaire.Retour

[ 19] « Territoires de l’Internet : suggestions pour une cybergéographie », in Comprendre les usages de l’Internet, Paris, Éd. Rue d’Ulm, 2000, p. 258.Retour

[ 20] Ibid.Retour

[ 21] C’est l’objet des recherches du Canadien Jacques Lajoie. – Cf. Jacques Lajoie et Éric Guichard (dir.), Odyssée Internet, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 2002.Retour

[ 22] La sérendipité caractérise une démarche de recherche que ses fins explicites conduisent à des découvertes connexes, inattendues et néanmoins pertinentes. – Cf. Olivier Ertzscheid, Gabriel Gallezot, « Des machines pour chercher au hasard : moteurs de recherche et recherche d’information », XIVe Congrès de la SFSIC, Béziers, 2004.Retour

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Paul Mathias « The last frontier ? », Cités 3/2007 (n° 31), p. 93-103.
URL :
www.cairn.info/revue-cites-2007-3-page-93.htm.
DOI : 10.3917/cite.031.0093.