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2007/4 (n° 32)



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INTRODUCTION

1

Le document présenté ici est le texte intégral d’un discours prononcé par Mustafa Ceriä, grand mufti de Bosnie-Herzégovine, à la mosquée de Zagreb le 24 février 2006.

2

Cette Déclaration précède et annonce la Déclaration de Topkapi, prononcée à Istanbul par M. Ceriä en juillet de la même année. La Déclaration de Topkapi clôturait une « conférence des musulmans d’Europe » soutenue par le Foreign Office britannique, soucieux, un an après les attentats de Londres, de l’image de la Grande-Bretagne impliquée en Irak. Instrument de communication et de diplomatie à l’égard du monde musulman, cette conférence a réuni les figures musulmanes contemporaines les plus emblématiques, aux personnalités les plus diverses : grands muftis, télécoranistes, chanteurs, prédicateurs, professeurs, etc. [1]   Tariq Ramadan était notamment présent. [1] . Le système d’intégration britannique y fut promu et vanté, et la loi française sur le port du voile dénoncée comme une discrimination. Pour les responsables des communautés musulmanes d’Europe, l’enjeu affiché de cette conférence était la constitution et l’émergence d’un islam proprement européen : la lecture finale par M. Ceriä d’un texte commun lu au nom de toute l’assemblée et adressé à l’Europe avait pour but de démontrer la compatibilité de l’islam avec les principes politiques européens. Ainsi il s’agissait notamment de dénoncer le terrorisme et l’image négative qu’il fait peser sur l’ensemble des musulmans, démontrer que les musulmans peuvent être en Europe des citoyens à part entière ou que l’islam peut reconnaître la liberté de religion.

3

La Déclaration de Zagreb, présentée ici, doit, quant à elle, être comprise à plusieurs niveaux. Tout d’abord, elle est prononcée par Mustafa Ceriä, représentant d’une communauté musulmane qui a la particularité d’être indiscutablement européenne d’un point de vue historique, vivant au cœur d’une société profondément laïque et traditionnellement multiconfessionnelle. On peut donc légitimement attendre de sa part un discours différent, permettant peut-être d’éviter nombre d’impasses concernant l’adaptation des préceptes de l’islam aux principes politiques européens.

4

Ensuite, il faut noter le déplacement symbolique de Sarajevo à Zagreb : dans l’esprit de Mustafa Ceriä, il vient là en « terres chrétiennes », à Zagreb la Catholique, l’Autrichienne et bientôt peut-être nouveau pays d’une Europe qu’il perçoit comme un cercle chrétien. Sa posture serait-elle alors celle d’une lutte contre l’idée d’une Europe chrétienne, dans laquelle les musulmans n’auraient pas encore leur place ?

5

Bien que le discours de M. Ceriä ne soit en rien capté par l’influence d’un islam wahhabite, pourtant quelque peu présent en Bosnie, et bien que son texte apporte une ouverture notamment pour la reconnaissance de la pluralité des religions, ne tombe-t-il pas, peut-être à dessein, dans tous les pièges qu’offre le thème de la tolérance ? À aucun moment, il ne parvient à sortir des ambiguïtés de la définition de ce que peut être un « islam modéré », à aucun moment encore il n’établit de distinctions claires et indiscutables entre religion et politique.

6

Barbara Guibal.

DÉCLARATION DES MUSULMANS EUROPÉENS [2]   La déclaration du reis Ceriä est disponible sur hhhhttp://... [2]

7

Mustafa Ceriœ

8

« Considérant que le 11 septembre 2001 des milliers d’hommes et de femmes qui travaillaient dans le World Trade Center de New York ont été tués par un attentat terroriste, que le 11 mars 2004 des centaines de personnes qui avaient pris le train à Madrid ont été massacrées, et que le 7 juillet 2005 de nombreux passagers innocents ont été victimes d’attentats à la bombe à Londres, et alors que tous ces actes de violence ont été attribués au “terrorisme islamique” ;

9

Considérant qu’à la suite des attentats de New York, Madrid et Londres les musulmans d’Europe ont à supporter la lourde pression de la culpabilité collective d’un “terrorisme islamique” qui est constamment propagée par certains médias et hommes politiques ;

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Considérant que les musulmans d’Europe croient qu’il y a non pas une culpabilité collective mais une responsabilité individuelle ;

11

Considérant que les musulmans d’Europe souffrent de l’islamophobie provoquée par la façon irresponsable dont certains médias traitent les questions musulmanes en Europe ;

12

Considérant que les musulmans d’Europe aiment la liberté pour les autres comme ils l’aiment pour eux-mêmes, et reconnaissent la valeur de la citoyenneté et des Droits de l’Homme dans les sociétés multiculturelles ;

13

Considérant que les musulmans d’Europe souhaiteraient élever leurs enfants parmi les autres communautés religieuses européennes dans la paix et la sécurité sur les bases de l’ “Éthique du Partage” ;

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Considérant que l’islam enseigne aux musulmans que juifs et chrétiens sont les gens du Livre et que par conséquent juifs, chrétiens et musulmans devraient apprendre à partager sans préjugés leurs racines spirituelles communes et leurs espoirs communs pour l’avenir, afin d’éviter la discrimination, la faible estime de soi, la démoralisation, la haine raciale et religieuse, l’impuissance, le manque de maîtrise, la dérobade sociale, l’absence de perspectives d’avenir et la négligence politique ;

15

Considérant que l’Europe est un continent commun fait de nombreuses religions, nations, langues, cultures et coutumes ;

16

Considérant que l’Europe est fière d’être passée de l’esclavage à la liberté, de la mythologie à la science, de la force au droit et de la théorie de l’État à la légitimité de l’État, ainsi que de son engagement pour les valeurs essentielles des Droits de l’Homme et de la Démocratie ;

17

Considérant que les musulmans d’Europe veulent participer à la vie et à la prospérité de l’Europe, ainsi qu’au développement social, politique, culturel et moral des sociétés européennes :

18

Nous déclarons,

I – A L’UNION EUROPEENNE

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Les musulmans d’Europe estiment que :

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1 / L’Europe est un lieu de paix et de sécurité sur la base du principe du Contrat social.

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2 / L’Europe est le lieu d’un Contrat social parce que l’on peut y vivre conformément à sa foi dans le contexte des “principes mêmes que des personnes libres et rationnelles, désireuses de favoriser leurs propres intérêts, et placées dans une position initiale d’égalité, accepteraient et qui, selon elles définiraient les termes fondamentaux de leur association” (John Rawls).

22

3 / Le Contrat social relève de la raison d’une personne, tandis qu’un Engagement spirituel relève de la volonté de son cœur / de sa foi. Il s’ensuit que le musulman est une personne qui s’en remet à Dieu par un acte de volonté du cœur / acte de foi ; et que le citoyen est une personne qui a des devoirs envers l’État comme le lui dicte sa raison. Par l’Engagement l’homme donne son cœur à Dieu et en reçoit la quiétude intérieure ; par le Contrat il donne sa raison à l’État et en reçoit la sécurité en tant qu’habitant d’une cité ou d’une ville. Un citoyen, en tant que personne libre, membre d’un État, de souche ou naturalisée, devant loyauté à un gouvernement, est en droit d’en recevoir une protection pour sa vie, sa religion, sa liberté, sa propriété et sa dignité, et de jouir des droits et privilèges qui lui reviennent.

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4 / Les musulmans d’Europe adhèrent pleinement et sans équivoque aux valeurs européennes communes, à savoir :

24

a) l’autorité de la loi ;

25

b) les principes de tolérance ;

26

c) les valeurs de la démocratie et des Droits de l’Homme ;

27

d) la conviction que tout être humain a droit à la reconnaissance de cinq valeurs humaines fondamentales : la vie, la foi, la liberté, la propriété et la dignité.

28

5 / Pour pouvoir vivre décemment en Europe, les musulmans d’Europe ont les attentes suivantes :

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a) une institutionnalisation de l’islam en Europe ;

30

b) le développement économique de la communauté musulmane afin qu’elle jouisse, tant spirituellement que culturellement, d’une liberté et d’une indépendance totales ;

31

c) le développement des écoles islamiques capables d’éduquer les musulmans nés en Europe en les préparant aux nouveaux défis des sociétés multiculturelles ;

32

d) la liberté politique qui permettra aux musulmans d’Europe d’avoir des représentants légitimes dans les parlements des États européens ;

33

e) une réforme de la politique d’immigration européenne, qui a tendance depuis quelque temps à se montrer très restrictive vis-à-vis des musulmans ;

34

f)jjl’ouverture de possibilités afin que la loi musulmane soit reconnue dans le domaine privé, pour ce qui est, entre autres, du droit de la famille ;

35

g) la protection des musulmans d’Europe contre l’islamophobie, la purification ethnique et autres atrocités de ce type.

36

6 / Les musulmans d’Europe s’engagent dans un vaste programme commun pour le dialogue religieux visant à :

37

a) susciter une prise de conscience de la complexité du contexte laïque dans lequel les religions existent aujourd’hui ;

38

b) promouvoir la compréhension, respecter les différences et s’intéresser aux points communs ;

39

c) affirmer que les identités religieuses peuvent être des moyens non négligeables de traiter l’insécurité et les conflits ainsi que d’apprendre le respect et la vie en commun dans sa diversité au sein de situations de conflit ;

40

d) contribuer au dialogue actuel sur les Droits de l’Homme ;

41

e) aider à la compréhension de la différence entre les hommes ;

42

f)jjmontrer les relations complexes entre la religion, la culture, la politique et l’économie, et mettre en avant les facteurs conduisant à des contributions positives des religions à un effort commun pour la vérité, la justice et la paix ;

43

g) identifier les principes religieux, les valeurs morales et éthiques et les normes qui sont communs à tous et qui peuvent être affirmés dans le but de vivre ensemble, ainsi que ceux qui sont propres à chaque confession ; et reconnaître des différences, tensions et malentendus éventuels entre morale particulière et valeurs éthiques dans différentes religions ;

44

h) mettre en avant les expériences historiques positives et rappeler le souvenir des relations de concorde et de vie commune qui font aussi partie de l’histoire de l’Europe ;

45

i)  établir une plate-forme commune pour une coexistence religieuse dans l’esprit d’une bonne volonté que l’on peut trouver et dans les Livres de Dieu et dans l’espoir d’un avenir commun.

II – AUX MUSULMANS QUI VIVENT EN EUROPE

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Les musulmans d’Europe estiment que :

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1 / Les musulmans qui vivent en Europe devraient prendre conscience de ce que la liberté n’est pas un don concédé par quiconque. La liberté des musulmans en Europe doit être gagnée. Et la présence musulmane doit être reconnue en dépit d’une opposition xénophobe.

48

2 / Les musulmans qui vivent en Europe devraient désormais se soucier davantage de leurs responsabilités que de leurs libertés car en assumant leur responsabilité dans la vie économique, politique et culturelle européenne les musulmans qui vivent en Europe gagneront leur droit à la liberté. Ainsi, la liberté des musulmans d’Europe ne sera pas à la merci de quiconque, mais sera une valeur acquise qui ne pourra leur être ni refusée ni enlevée.

49

3 / Les musulmans qui vivent en Europe devraient présenter l’islam au public occidental non comme une culture tribale, ethnique ou nationale, mais comme une conception du monde universelle (Weltanschauung). Les musulmans ne peuvent pas attendre des autres européens qu’ils apprécient l’universalité du message de l’islam si ceux-ci sont constamment confrontés à une expression ethnique ou nationale de l’islam. Il ne s’agit pas seulement pour les musulmans d’Europe de donner une bonne impression à un large public européen en présentant l’universalité de l’islam, l’Europe est aussi un lieu favorable à ce que les musulmans eux-mêmes découvrent la puissance et la beauté de l’universalité de l’islam.

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4 / C’est en Occident que de nombreux musulmans découvrent l’islam sous un jour complètement différent de ce qu’il est dans leur pays d’origine, parce qu’ils y rencontrent leurs coreligionnaires venus d’autres parties du monde musulman et commencent ainsi à reconnaître la valeur de la diversité de l’expérience et de la culture islamiques. Les musulmans qui vivent en Europe n’ont pas seulement le droit mais encore le devoir de développer leur propre culture européenne de l’islam comme le gage d’une nouvelle relation entre l’Orient et l’Occident, et comme nécessité d’une renaissance qui conduira l’humanité vers un monde meilleur et plus sûr.

51

5 / La jeune génération de musulmans qui vit en Europe doit être suffisamment forte spirituellement et audacieuse intellectuellement pour briser les stéréotypes que les musulmans eux-mêmes ont sur l’islam avant de demander aux autres de changer leurs stéréotypes. La jeunesse musulmane doit être la première à façonner son avenir sans attendre que les aînés le fassent pour eux. La jeunesse musulmane ne doit pas hésiter à ouvrir la voie à un avenir meilleur pour les musulmans qui vivent en Europe.

52

6 / Les musulmans qui vivent en Europe devraient adhérer aux impératifs de leur foi, à savoir :

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a) “Lis et instruis-toi !” La révélation du Coran n’a pas commencé par l’impératif de la foi mais par celui de la connaissance. Dieu Tout-Puissant n’a pas demandé à Mohammed, a.s. [3]   Abréviation de l’expression arabe alaïhi salem signifiant :... [3] , de croire, mais il lui a demandé de lire et s’instruire de ce qu’il faut croire, et comment. Il en est ainsi car l’humanité est née avec la foi. Il n’est donc pas nécessaire de demander à l’humanité de croire si cela est déjà dans l’âme. Mais il est nécessaire de rappeler à l’humanité de lire et de s’instruire de ce qui est dans l’âme. L’humanité a besoin de la connaissance avec la foi comme elle a besoin de la foi avec la connaissance ;

54

b) “Crois et travaille dur !” L’humanité ne vit ni dans un monde purement spirituel exempt de matière, ni dans un monde purement matériel exempt d’esprit. Pour toute personne, le secret de la réussite tient en ce qu’elle unit en elle-même ces deux valeurs : l’esprit et le corps. En d’autres termes, le but de sa vie est dans l’activité de l’esprit, et cela est la foi, et dans l’activité de son corps, et cela est le travail assidu. Il ne peut pas y avoir de dignité musulmane tant que n’est pas comblé le vaste fossé entre la foi du cœur et la puissance de l’esprit ;

55

c) “Sois pieux et respecte tes parents !” L’insistance du Coran sur le lien entre le culte de Dieu et le respect pour les parents porte un message fort pour l’Orient comme pour l’Occident. Le message pour l’Orient est de ne pas céder à la pression en abandonnant les valeurs familiales ; et le message pour l’Occident est de cesser de jouer au jeu du hasard en ce qui concerne l’avenir de l’humanité. Il n’y a pas d’alternative à l’institution de la tradition familiale. La question des valeurs familiales est non seulement une exigence morale de la société humaine, mais aussi une condition existentielle de l’humanité. Tenter de rompre les lois coutumières de la vie familiale revient à tenter de rompre les lois naturelles selon lesquelles le soleil se lève à l’Est. Personne n’a jamais été en mesure de changer la nature du lever du soleil, personne ne sera en mesure de rompre les lois familiales tant que le soleil se lèvera par la volonté de Dieu Tout-Puissant ;

56

d) “Sois honnête et lutte pour tes droits !” La réussite ici-bas et le salut dans l’au-delà ne viennent pas d’eux-mêmes. Il faut rechercher la réussite, il faut lutter pour ses droits ici et maintenant. Il faut également travailler à son salut pour l’au-delà ; il faut mériter la miséricorde de Dieu. La différence entre l’Orient et l’Occident réside en ce que l’Orient se fie plus à la miséricorde de Dieu qu’au travail assidu, tandis que l’Occident compte plus sur le travail assidu que sur la miséricorde de Dieu ;

57

e) “Avise-toi de demain !” Il est clairement dit dans le Saint Coran que nous avons non seulement le droit, mais aussi le devoir de prévoir notre avenir et de croire que notre avenir peut être meilleur que notre passé. Il est extrêmement étrange que certains aient acquis l’idée que l’avenir des musulmans est désespérant et qu’alors le seul espoir se trouve dans leur passé comme mode de vie et but de l’histoire. Cette idée n’a aucun fondement dans l’islam. En effet non seulement Dieu Tout-Puissant nous enseigne que notre avenir pourrait être meilleur que notre passé, mais en outre le sens commun nous dit que nous ne pouvons pas changer notre passé, mais que nous pouvons, avec l’aide de Dieu, façonner notre avenir. Donc nous ne sommes pas responsables de l’histoire musulmane passée, mais nous sommes responsables de l’histoire musulmane à venir. Les musulmans ne devraient pas avoir peur de penser à leur avenir, tout comme ils ne devraient pas être obsédés par leur passé. Les musulmans ont un avenir parce qu’ils ont foi en Dieu. Et ils ont foi en Dieu parce qu’ils croient que la vérité et la justice l’emporteront.

III – AU MONDE MUSULMAN

58

Les musulmans d’Europe estiment que :

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1 / Le monde musulman est une communauté universelle de musulmans qui sont frères par leur foi commune en un Dieu Unique et en la prophétie de Mohammed, que la paix soit sur lui.

60

2 / L’idée d’une conscience collective à l’échelle mondiale ne devrait pas être étrangère aux musulmans. Par essence, l’islam est une foi universelle et un phénomène mondial. Il eût été exemplaire que les musulmans aient su proposer un programme de mondialisation en termes de liberté et de sécurité à l’échelle du monde, car les musulmans sont disséminés presque partout sur la surface du globe, et par conséquent leur liberté et leur sécurité sont d’une importance mondiale.

61

3 / Non seulement les musulmans n’ont pas su faire une proposition de mondialisation originale mais, d’une manière générale, ils ne se montrent pas non plus capables de vivre dans un univers mondialisé. Les musulmans n’ont pas de stratégie à l’échelle du monde ; ils n’ont pas non plus de vision ni de chef universel ; ils ne disposent pas d’un calendrier universel qui leur épargnerait l’embarras de la confusion concernant la date de l’Aïd el-Kebir [4]   Fête du mouton. [4] . Malheureusement, l’image qu’ils donnent est celle d’une menace pour la liberté et la sécurité du monde ; ils sont stigmatisés comme responsables du terrorisme mondial.

62

 4 / C’est cette stigmatisation d’un terrorisme islamique dont les musulmans souffrent injustement aujourd’hui qui justifie que soit élaborée une Déclaration des musulmans d’Europe au monde musulman afin de souligner l’importance que revêt le passage d’une mauvaise image mondiale à une bonne image mondiale des musulmans, en particulier en ce qui concerne leur foi.

63

 5 / Le centre de l’islam devrait adopter une position de guide mondial émettant des avis sur des questions pratiques de notre foi universelle, sur des sujets contemporains d’ordre mondial, et sur le dialogue avec nos voisins à l’échelle de la planète.

64

 6 / Les musulmans, où qu’ils se trouvent, devraient prouver au monde entier que l’islam est une foi sincère et une religion droite, à la fois attrayante par sa culture et pacifique dans ses politiques, composée d’hommes bons et de terres riches, et que l’islam réunit l’homme sage de l’Orient et l’homme rationnel de l’Occident.

65

 7 / C’est à tort que l’islam est accusé du manque de démocratie du monde musulman ; c’est un péché que de violer les Droits de l’Homme au nom de l’islam ; c’est un crime contre l’islam que de tolérer un taux d’illettrisme élevé dans le monde musulman, et de voir se creuser un fossé immense dans le monde musulman entre des gens démesurément riches et des gens extrêmement pauvres.

66

 8 / Les musulmans d’Europe ont le droit et le devoir de soulever ces questions ainsi que d’autres qui ont un impact sur l’avenir de leurs enfants tout en s’efforçant de déterminer qui ils sont et ce qu’ils sont censés faire en tant que musulmans dans un environnement européen.

67

 9 / Les musulmans d’Europe appellent de leurs vœux une communauté musulmane mondiale qui promeuve la paix et la sécurité dans le monde.

68

10 / Le monde musulman est une Oumma [5]   Communauté, peuple. [5] légitime qui devrait être en mesure de remplir son rôle de communauté moralement bonne, rationnellement équilibrée, juste économiquement et efficace dans le monde, et qui soit partout digne de confiance, de partenariat et d’amitié.

***

69

Nous prenons tous dans la vie des chemins différents, et où que nous allons nous y emportons un peu les uns des autres.

70

Les amis sont la façon dont Dieu prend soin de nous ! »

71

(Déclaration traduite de l’anglais par Sophie Buthaud.)

COMMENTAIRES de JEAN-ARNAULT DERENS

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Commentaires

de la Déclaration

des musulmans européens

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Contrairement aux nombreuses communautés musulmanes qui se développent dans les différents pays européens, seul l’islam balkanique peut se prétendre « autochtone ». Alors que les autres communautés musulmanes d’Europe occidentale conservent souvent des liens étroits – et parfois pesants – avec leurs pays d’origine, les musulmans balkaniques peuvent donc revendiquer une identité spécifique ancrée dans une longue histoire.

74

L’islam traditionnellement pratiqué en Bosnie, comme dans tous les Balkans, suit le rite hanéfite, dominant dans l’Empire ottoman. Rien ne serait plus faux, cependant, que de croire que l’école juridique porterait plus à la « tolérance » que les autres grandes écoles juridiques traditionnelles de l’islam. En fait, la notion d’ « islam européen » que Mustafa Ceriä entend privilégier s’inscrit avant tout dans l’expérience historique particulière d’un islam qui a toujours cohabité avec d’autres traditions religieuses – parfois en position dominante, comme à l’époque ottomane.

75

Mustafa Ceriä, né en 1952, devenu imam principal à Zagreb en 1987, reis-ul-ulema (grand mufti) de Bosnie-Herzégovine depuis 1993, a « créé » la Communauté islamique de Bosnie en 1993, en pleine guerre, alors qu’existait auparavant une communauté islamique de toute la Fédération yougoslave (dirigée au moment de son éclatement par le Macédonien Jusuf Selimoski).

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Il a (re)construit les structures de l’islam en Bosnie, mettant notamment en place un dense et efficace réseau de formation, chapeauté par la prestigieuse Faculté de théologie islamique Gazi Husrev-Beg de Sarajevo. Cet homme dynamique et habile veille soigneusement sur son image de marque en Occident, il est engagé de longue date dans diverses initiatives de dialogue interreligieux, tout en entretenant des relations très étroites aussi bien avec l’Arabie Saoudite qu’avec les autorités religieuses et civiles turques.

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Le reis s’impose aussi comme un faiseur de roi. Alors que les structures de l’islam ont soutenu durant des années le SDA (Parti de l’action démocratique), un grand revirement s’est produit à l’occasion des élections du 1er octobre 2006. Le reis a apporté un soutien ouvert à Haris Silajdxiä, le candidat du SBiH (Parti pour la Bosnie-Herzégovine) : celui-ci a été élu membre bosniaque de la présidence collégiale du pays, battant Sulejman Tihiä, candidat du SDA considéré comme un « réformateur » de ce parti, trop détaché de l’islam et du nationalisme bosniaque traditionnel. La victoire, inattendue, de Haris Silajdxiä est la meilleure illustration de la grande puissance politique du reis et de la Communauté islamique de Bosnie.

78

Dans cet esprit, le reis souhaite construire à Mostar une Université islamique européenne, qui serait le pendant de la prestigieuse Université al-Azhar du Caire. Cette volonté d’ancrer l’islam en terre d’Europe mobilise l’histoire – celle de l’Empire ottoman, mais aussi celle, plus lointaine, de l’Espagne et de la Sicile musulmanes du Moyen Âge – mais elle risque de se heurter à la grande diversité des réalités musulmanes. En effet, les différences sont multiples entre les musulmans des Balkans et ceux d’Europe occidentale, le plus souvent issus de l’immigration. Ainsi, quelles langues seraient en usage dans cette Université, en dehors de l’arabe ? Quels enseignants dispenseraient les formations ? Malgré le dynamisme de l’Université Gazi Husrev-Beg de Sarajevo, la communauté musulmane bosniaque ne dispose pas de suffisamment de cadres formés, ce qui imposerait d’inviter de nombreux enseignants venant de différents pays du monde arabo-musulman, remettant en cause les spécificités de cette Université de l’ « islam européen ».

79

Dans les Balkans eux-mêmes, le dialogue n’est pas forcément évident entre musulmans bosniaques ou albanais. Et surtout, l’approche moderniste que propose le reis – tout en se fondant sur la « tradition spécifique » de l’islam ottoman – n’est que l’une des voies que suivent les fidèles d’Allah dans les Balkans.

80

Le reis cherche cependant à inscrire son projet dans l’histoire tragique et récente de la région [6]   Sur ces enjeux, lire le Cahier du Courrier des Balkans,... [6] . En ce sens, il accorde une grande importance aux cérémonies qui marquent, tous les 11 juillet, l’anniversaire du massacre de Srebrenica (1995) : ce pèlerinage annuel vise à faire du mémorial de Potoçari, où sont enterrées les victimes identifiées, un haut lieu du martyrologe musulman en Europe, un lieu de mémoire universel des crimes menés contre les « musulmans d’Europe ».

COMMENTAIRES de ARNAUD DANJEAN

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L’initiative de cette Déclaration, les références utilisées (Rawls, Rousseau...) et les principes énoncés (raison, liberté individuelle...) constituent d’heureuses surprises et sont novatrices par rapport à des conceptions beaucoup plus ambiguës de l’islam en Bosnie et en Europe dont le reis Mustafa Ceriä avait été porteur ces dernières années. Il s’agit d’une prise de position très intéressante qui semble rompre avec les hésitations passées. Cela est particulièrement important lorsqu’on aborde la reconnaissance d’une différenciation entre la politique et la foi. La communauté islamique de Bosnie, et le reis lui-même, ont en effet longtemps favorisé, voire prôné une forme d’identité entre un seul parti politique, le Parti de l’action démocratique (SDA) [7]   L’aile religieuse a défini une orientation musulmane... [7] et l’ensemble des musulmans de Bosnie. Cette porosité politico-religieuse a été pendant longtemps un facteur de polarisation au sein même de la communauté bosniaque, et donc potentiellement un vecteur de radicalisation religieuse et politique, avec un caractère trop exclusif de représentation politique basée sur la seule appartenance religieuse.

82

L’islam de Bosnie offre pourtant une véritable alternative au discours stéréotypé sur un islam « importé », exogène, tel que nous pouvons l’appréhender dans nos pays d’Europe occidentale. Par comparaison, l’implantation multiséculaire de l’islam en Bosnie semble en faire un facteur religieux endogène, européen. Mais il faut être conscient que cette perception reste largement polémique dans les pays mêmes des Balkans, de très nombreux Serbes et Croates continuant par exemple de considérer les Bosniaques comme des Croates ou des Serbes convertis « de l’extérieur » (c’est-à-dire par une puissance extérieure occupante) à l’islam. Ce qui en relativise le caractère endogène dans la région même où il est le plus profondément enraciné. Et n’oublions pas que le musulman de Bosnie est encore souvent appelé « le Turc » par les Serbes, pour en marquer justement l’identité extérieure.

83

Par ailleurs, l’islam en Bosnie, en Albanie, au Kosovo ou en Macédoine, se caractérise avant tout par son caractère profondément balkanique. Il s’agit plus d’une appartenance culturelle que d’une appartenance strictement religieuse. Le facteur religieux n’est qu’un facteur tout à fait secondaire de la définition de l’identité, alors même que les autres nations (Serbe, Croate, Slavo-macédonienne) tendent à surévaluer la prégnance de l’islam pour discréditer ou relativiser l’ « européanité » même de ces populations albanaises et bosniaques.

84

Pourtant, l’absence de véritables passerelles entre ces mondes musulmans balkaniques est justement le signe de la faiblesse du facteur religieux dans l’actualité de la définition des identités, ce qui confirme que les références constitutives sont plus historiques, territoriales et culturelles que religieuses.

85

L’islam est certes un des éléments d’identité, mais plus dans sa dimension passée, au moment où s’est introduite la césure entre catholiques, orthodoxes et musulmans. La vivacité de la religion n’est clairement pas l’élément décisif lorsqu’il convient de caractériser ces communautés.

86

En regard de l’islam, il existe pourtant certains dangers, notamment en Bosnie. Ils sont de deux ordres d’importance inégale. Il y a bien sûr les reliquats extrémistes du dernier conflit, qui persistent même si on peut penser qu’ils sont marginaux au sein de la société bosnienne. Mais il existe toujours des influences wahhabites et des noyaux d’activistes, comme l’ont montré les récents événements au Sandxak [8]   En avril 2007, des affrontements ont eu lieu entre... [8] . Il ne faut pas surévaluer cette menace d’ordre sécuritaire (ceux qui le font ont généralement des arrière-pensées), mais on ne peut pas faire non plus comme si cela n’existait pas.

87

Le deuxième danger est bien sûr un repli et une polarisation communautaire et religieuse exclusive. De ce point de vue, le soutien politique que peut apporter Mustafa Ceriä à des structures partisanes (SDA puis SBiH), même s’il ne se limite plus à un seul parti, vient largement contredire les beaux principes de séparation temporel/spirituel contenus dans sa Déclaration [9]   De cette remise en cause des principes de séparation... [9] . Mais, compte tenu des circonstances historiques, et en particulier celle des vingt dernières années, il est impossible aux musulmans de Bosnie de s’affranchir d’une forme d’identité communautaire dans laquelle la religion est un des paramètres essentiels. On ne peut que souhaiter qu’il ne devienne pas LE paramètre.

88

Les Serbes et les Croates, en usant eux-mêmes à l’excès des références religieuses pendant le conflit, et en acculant finalement les Bosniaques à se replier sur leur marqueur religieux pour survivre en tant que nation, portent une lourde responsabilité dans ce phénomène de radicalisation qu’ils dénoncent aujourd’hui. Les noyaux de société civile laïque, détachée des références religieuses, comme les villes de Sarajevo et Tuzla, ont été mis à mal par les dirigeants nationalistes des trois communautés, même si par ailleurs la perception occidentale, à travers le prisme de ces villes, a exagéré le caractère multiculturel et multiconfessionnel de la Bosnie.

89

Pendant la guerre, le SDA et son président, Alija Izetbegoviä, ont joué la carte religieuse, provoquant d’ailleurs avant même le conflit des clivages politiques au sein de cette mouvance. L’aile plus « libérale » et « laïque » du SDA a été écartée, et l’aile religieuse, autour des réseaux qu’animaient alors la mosquée de Zagreb (Çengiä, Behmen...), a pris le dessus et défini une orientation religieuse au SDA.

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Côté croate, la vision du président TuTman était imprégnée du « choc des civilisations » cher à Huntington (c’était un de ses livres de chevet), et il pensait que la frontière croato/bosnienne en était un front emblématique. Ainsi il donnait le beau rôle à une Croatie européenne, ultime rempart de la civilisation occidentale. Dans le même temps, TuTman laissait passer par la Croatie les centaines de combattants islamistes étrangers ainsi que les cargaisons d’armes iraniennes. Redoutable manipulation qui permettait aux autorités nationalistes croates de stigmatiser la dérive islamiste du voisin bosniaque tout en évitant qu’il soit militairement anéanti par les Serbes.

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Côté serbe, c’est également la vision de l’ultime rempart occidental face au péril islamiste qui a été mise en avant par les élites, sur les plans interne et externe. Avec l’utilisation grossière de la menace de la « diagonale verte » au cœur de l’Europe, conspiration musulmane regroupant, dans une même unité territoriale et religieuse la Turquie, les communautés musulmanes slaves et albanaises de Macédoine, de Grèce, de Bulgarie, du Kosovo, d’Albanie, du Sandxak serbe et de la Bosnie-Herzégovine. Cet amalgame, qui a été bien reçu par un large public notamment français, faisait naturellement fi de toutes les différences majeures, voire des incompatibilités politico-idéologiques et ethniques, qui existent entre tous ces groupes dont le supposé lien à l’islam constituerait la seule fragile communauté de destin.

Notes

[1]

Tariq Ramadan était notamment présent.

[2]

La déclaration du reis Ceriä est disponible sur hhhhttp:// test. rijaset. ba/ qui est le site officiel de la communauté islamique de Bosnie.

[3]

Abréviation de l’expression arabe alaïhi salem signifiant : « Que la paix soit sur lui. »

[4]

Fête du mouton.

[5]

Communauté, peuple.

[6]

Sur ces enjeux, lire le Cahier du Courrier des Balkans, 5 : « Les islams des Balkans », Paris, 2007.

[7]

L’aile religieuse a défini une orientation musulmane au SDA ; le reis soutient aujourd’hui le SBiH (Parti pour la Bosnie-Herzégovine).

[8]

En avril 2007, des affrontements ont eu lieu entre la police du Sandxak et des militants wahhabites. Un mois auparavant un camp d’entraînement du groupe avait été démantelé.

[9]

De cette remise en cause des principes de séparation temporel/spirituel naissent plusieurs risques, notamment : promotion politique d’un ordre moral, adaptation du droit de la famille – ce qui voudrait dire que des droits à portée universelle pourraient ne plus s’appliquer.

Plan de l'article

  1. INTRODUCTION
  2. DÉCLARATION DES MUSULMANS EUROPÉENS2
  3. I – A L’UNION EUROPEENNE
  4. II – AUX MUSULMANS QUI VIVENT EN EUROPE
  5. III – AU MONDE MUSULMAN
  6. ***
  7. COMMENTAIRES de JEAN-ARNAULT DERENS
  8. COMMENTAIRES de ARNAUD DANJEAN

Pour citer cet article

Cerić Mustafa et al., « Déclaration des musulmans européens », Cités 4/ 2007 (n° 32), p. 119-134
URL : www.cairn.info/revue-cites-2007-4-page-119.htm.
DOI : 10.3917/cite.032.0119


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