Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130560685
192 pages

p. 3 à 6
doi: 10.3917/cite.032.0003

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n° 32 2007/4

2007 Cités

Éditorial

L’islam et les Lumières

Yves Charles Zarka Yves Charles Zarka est professeur de philosophie politique à la Sorbonne (Université de Paris-Descartes). Il est notamment l’auteur de La décision métaphysique de Hobbes. Conditions de la politique (Paris, Vrin, 1987 ; 2e éd., 1999) ; Hobbes et la pensée politique moderne (Paris, PUF, 1995 ; 2e éd., 2001) ; Philosophie et politique à l’âge classique (Paris, PUF, 1998) ; La questione del fondamento nelle dottrine moderne del diritto naturale (Naples, Editoriale Scientifica, 2000) ; L’autre voie de la subjectivité (Paris, Beauchesne, 2000) ; Figures du pouvoir : études de philosophie politique de Machiavel à Foucault (Paris, PUF, 2001 ; 3e éd., 2001) ; Quel avenir pour Israël ? (en collab. avec Shlomo Ben-Ami et al., Paris, PUF, 2001 ; 2e éd. en poche " Pluriel ", 2002) ; Hobbes, the Amsterdam Debate (débat avec Q. Skinner), Olms, 2001 ; Difficile tolérance (Paris, PUF, 2004) ; Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt (Paris, PUF, 2005) ; Réflexions intempestives de philosophie et de politique (Paris, PUF, 2006) ; Critique des nouvelles servitudes (Paris, PUF, 2007).Il a également publié : Raison et déraison d’État (Paris, PUF, 1994) ; Jean Bodin : nature, histoire, droit et politique (Paris, PUF, 1996) ; Aspects de la pensée médiévale dans la philosophie politique moderne (Paris, PUF, 1999) ; Comment écrire l’histoire de la philosophie ? (Paris, PUF, 2001) ; Machiavel, Le Prince ou le nouvel art politique (Paris, PUF, 2001) ; Penser la souveraineté (2 vol.) (Pise-Paris, Vrin, 2002) ; Les fondements philosophiques de la tolérance (3 vol.), (Paris, PUF, 2002) ; Faut-il réviser la loi de 1905 ? (Paris, PUF, 2005) ; Y a-t-il une histoire de la métaphysique ? (Paris, PUF, 2005) ; Les philosophes et la question de Dieu (en collab. avec Luc Langlois, Paris, PUF, 2006) ; Matérialistes français du XVIIIe siècle (en collab., Paris, PUF, 2006) ; Hegel et le droit naturel moderne (en collab. avec Jean-Louis Vieillard-Baron, Paris, Vrin, 2006) ; Monarchie et république au XVIIe siècle (Paris, PUF, 2007).
Sarajevo est magnifique. On me l’avait dit plusieurs fois avant que je ne m’y rende, mais il me semble que je ne le comprenais pas ou, plutôt, que je ne pouvais pas le comprendre. Comment une ville qui fut le théâtre d’une guerre meurtrière, il y a seulement quelques années (1992-1995), une ville saccagée par des bombardements, terrorisée par des francs-tireurs, traversée surtout par d’archaïques haines communautaires et religieuses pourrait-elle être magnifique ? Pourtant, c’est bien le cas. Entourée de collines, Sarajevo s’ouvre au ciel comme une fleur au début du printemps, lors du retour du soleil après un long exil, qui fait renaître la nature. Rien en elle ne rappelle la tristesse de Mostar.
On ne pourrait s’en faire une idée sans l’avoir vue. Cette ville est majoritairement musulmane (avec deux minorités quantitativement inégales, une croate et une serbe), mais ne ressemble en rien aux autres villes musulmanes, en particulier celles du pourtour de la méditerranée. Ce qui frappe d’abord, c’est la liberté qui y règne. Au centre ville, beaucoup de commerces, de cafés, de jeunes gens et de jeunes filles qui s’activent, bavardent, déambulent, parfois même s’embrassent. On ne perçoit rien de ce rigorisme islamique qui enserre les corps et les pratiques, les comportements et les manières de se vêtir, jusqu’à se transformer en une police des mœurs. Il y a peu de femmes voilées. Les rues et les lieux publics ne sont nullement le domaine réservé des hommes. Bien que des dignitaires musulmans en provenance d’Arabie Séoudite aient tenté d’y faire admettre les règles sociales de la Charia, ils semblent, du moins pour le moment, n’avoir pas de prise sur une population pour laquelle l’islam reste cependant un facteur d’identification. Ce qui frappe ensuite, c’est l’incongruité de ce que l’on nomme « différences ethniques », expression que l’on a, depuis quelques décennies, substituée à la notion plus compromettante de différence des races, les deux locutions signifient pourtant la même chose. Les différences existent, mais elles ne sont pas de nature, elle résultent de l’histoire, des cultures et des religions. Les différences n’étaient pas au départ, elles se sont forgées progressivement, jusqu’à s’introduire dans le langage. Ce ne sont pas elles qui expliquent les guerres mais l’inverse. Elles ne sont pas des causes mais des effets. On comprend donc qu’il ne suffit pas de voir Sarajevo pour la comprendre. Il faut y demeurer longtemps, mais surtout, comme me le disait récemment un ami Croate, sans parler, en écoutant simplement ce qui se dit, en laissant venir en soi la compréhension des situations. Les conflits entre Bosniaques (Musulmans), Croates et Serbes ne sont pas simplement extérieurs, opposant trois États distincts, mais aussi internes à la Bosnie-Herzégovine entre ces trois communautés. Les forces de séparation sont donc très puissantes. Elles ont sommeillé pendant le temps de l’ancienne Yougoslavie, mais dès que le carcan idéologique et politique a sauté, elles sont revenues au grand jour avec une force redoublée. On y voit s’y souder mutuellement les peuples et les territoires, les volontés farouches d’indépendance et l’enracinement aux lieux. Ce sont des vérités que l’on a parfois oubliées là où les frontières ne font plus problème.
On se prend à rêver. Voici une ville de tradition musulmane ancienne, au centre de l’Europe qui plus est. Ne doit-on pas y voir l’islam d’Europe que l’on a cherché partout ailleurs en vain ? Ce qui a fait l’Europe moderne (la technique, les droits de l’homme, l’esprit critique, l’autonomie de l’individu, etc.) est l’héritage des Lumières, quelles que soient les remises en causes plus ou moins outrancières dont cet héritage a fait l’objet. Aurait-on donc ici affaire à l’islam des Lumières ? On peut formuler la question d’une autre manière : l’islam a-t-il changé ici au point de devenir compatible avec les idéaux des Lumières ou cette compatibilité est-elle due au fait que l’islam a été maintenu dans la sphère privée par la force de traditions plus anciennes ? Je voudrais examiner ces questions à travers le texte de la « Déclaration des musulmans européens » prononcé par Mustafa Ceriä, grand mufti de Bosnie-Herzégovine, à la mosquée de Zagreb, donc en Croatie, le 24 février 2006. On pourra lire l’intégralité du texte de la déclaration ci-dessous. Son contexte et ses enjeux locaux sont examinés dans l’introduction de Barbara Guibal et les commentaires de Jean-Arnault Dérens et d’Arnaud Danjean. Je m’attacherai personnellement à son contenu touchant le rapport entre l’islam et les idéaux des Lumières, en quoi se joue selon moi la possibilité d’un islam d’Europe.
La déclaration se donne principalement comme une réponse à l’islamophobie dont les musulmans d’Europe auraient souffert à la suite des actes terroristes du 11 septembre 2001 et de ceux qui ont suivi : « Considérant qu’à la suite des attentats de New York, Madrid et Londres les musulmans d’Europe ont à supporter la lourde pression de la culpabilité collective d’un “terrorisme islamique” qui est constamment propagée par certains médias et hommes politiques [...]. »1 À partir d’un certain nombre de considérations préliminaires concernant la situation présente, la Déclaration prend des positions de principe sur le statut des musulmans dans leur rapport à l’Union européenne, à eux-mêmes, et au monde musulman. On notera d’emblée que, sur le plan du dispositif de l’énonciation, les instances auxquelles s’adresse la Déclaration sont parfaitement identifiées (l’Union européenne, les musulmans d’Europe, le monde musulman) dans son texte même. En revanche, le sujet de l’énonciation reste incertain. Dire qu’elle est prononcée par Mustafa Ceriä ne suffit nullement à régler la question du sujet de l’énonciation que l’on peut poser ainsi : qui peut légitimement parler au nom des musulmans d’Europe ?
Dans son contenu, la Déclaration est tendue entre deux pôles opposés. Le premier exprime une pleine adhésion aux « valeurs européennes communes », qui sont précisément celles des Lumières : adhésion à l’autorité de la loi, aux principes de la tolérance, aux valeurs de la démocratie, aux droits de l’homme, à la dignité, à la liberté, à la propriété, etc. On y trouve même un argument théorique important pour penser la séparation entre la religion et l’État. La première est fondée, est-il dit, sur le cœur et la foi, le second sur la raison et le contrat. Le second pôle a une teneur toute différente, il s’énonce sous la forme d’une série de revendications sous la rubrique : « Pour pouvoir vivre décemment en Europe, les musulmans d’Europe ont les attentes suivantes. » Ces attentes sont : une présence institutionnelle de l’islam, des écoles islamiques, une réforme de la politique d’immigration pour qu’elle ne soit plus défavorable aux musulmans, et surtout « que la loi musulmane soit reconnue dans le domaine privé, pour ce qui est, entre autres, du droit de la famille ». Ce second pôle n’est donc pas une suite naturelle du premier. À l’énoncé des principes universels succède en effet une série de revendications particularistes sur la base de l’appartenance à une religion déterminée. On pourrait même y voir une revendication de droits collectifs particuliers en eux-mêmes incompatibles avec l’universalité des principes démocratiques. L’adresse « aux musulmans qui vivent en Europe » accentue encore cet aspect puisqu’elle s’articule autour de deux thèmes principaux : 1 / le maintien et le développement de la foi musulmane ; 2 / la conservation des traditions familiales : « Il n’y a pas d’alternative à l’institution de la tradition familiale. La question des valeurs familiales est non seulement une exigence morale de la société humaine, mais aussi une condition existentielle de l’humanité. Tenter de rompre les lois coutumières de la vie familiale revient à tenter de rompre les lois naturelles selon lesquelles le soleil se lève à l’Est. »
Que faut-il penser de cette insistance sur l’inviolabilité des lois familiales ? Est-ce à dire que l’espace de la famille musulmane doit être régi uniquement par la Charia, sur le plan du port du voile, des mariages, de l’héritage, de la répudiation, etc. ? N’y a-t-il pas là un risque majeur pour les libertés individuelles et pour l’égalité ? Il y a d’ailleurs un principe démocratique fondamental qui est totalement absent de la Déclaration, c’est celui de l’égalité (sauf dans une allusion à John Rawls). Est-ce un hasard ? Pour ôter toute équivoque, pour que les principes des Lumières puissent être assumés sans ambiguïté, il faudrait au moins que l’égalité de droit et de liberté (et pas seulement l’égalité devant Dieu) entre l’homme et la femme soit explicitement énoncée. Il ne faudrait pas que sous couvert de préservation des traditions familiales se masque la revendication d’une hégémonie religieuse sur l’espace de la famille et, par voie de conséquence, sur la communauté musulmane qui refermerait l’islam européen sur lui-même.
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