2007
Cités
Présentation.
Sarajevo, l’Europe d’Orient
Barbara Guibal
Barbara Guibal est doctorante en philosophie politique à l’Université de Paris V et à l’Université de Sarajevo. Ses recherches portent sur la transformation de la guerre avec comme exemple privilégié la guerre en Yougoslavie. Sa thèse est dirigée par Yves Charles Zarka et co-dirigée par Ugo Vlaisavljevic. Depuis 2004, elle est boursière de la DGA.
Guillaume Desert
Ancien élève de l’IEP de Paris et de l’INALCO, Guillaume Désert est analyste politique pour l’Europe balkanique au ministère de la Défense depuis 2002.
Le temps est venu de tourner le regard vers la ville de Sarajevo, l’œil cette fois apaisé : exit les discours idéologiques, les surenchères journalistiques dans la qualification de l’horreur et la pollution intellectuelle des années 1990. Et que voit-on ?
Sarajevo n’est ni cette ville d’Europe, martyre des Temps modernes, martyre d’un temps qui prétendait « ne plus permettre cela », ni le lieu d’où partirent les foudres qui se sont abattues sur l’Europe en 1914.
Sarajevo n’a pas fini le siècle comme elle ne l’a pas commencé.
Sarajevo est ce qu’elle est. Autre, étrange et méconnue. Les fantasmes de l’Histoire, autant par leur démesure que leur vacuité, ont fini par occulter sa valeur et en faire un lieu de méconnaissance et de malentendus.
Sarajevo est le fruit du déferlement au XIVe siècle de la vague ottomane vers l’Occident, qui, après son reflux progressif, a laissé derrière elle un joyau musulman au cœur de l’Europe. Sarajevo, seule dans une région aux capitales chrétiennes, est une ville de tradition musulmane pour une raison simple : son âge d’or fut ottoman. Ainsi, tout en elle porte le souvenir d’une certaine magnificence orientale, méconnue dans le reste de l’Europe. Mais notons qu’elle porte également celui d’une domination politique avec tout ce que cela implique de brutalité et d’injustice.
Non, Sarajevo n’est pas non plus le symbole de la tolérance bienveillante et fraternelle entre les peuples. Cette coexistence de communautés différentes, qui semble d’ici tellement mystérieuse et qui, forçant une admiration béate, finit par apparaître comme le comble de la maturité politique, est bien loin de tout ce que nos catégories modernes espéraient apporter depuis trois siècles, notamment en termes de pacification, de sécurité et d’universalité.
C’est pourtant, il est vrai, cette coexistence qui a permis à Sarajevo, carrefour culturel, de faire fleurir et perdurer une multitude de traditions et d’identités. Sarajevo n’a pas été que musulmane. À différentes époques et pour différentes raisons, cette ville a tout simplement su offrir une place à ces identités, au point de les faire siennes.
Cette incroyable acceptation des origines et des différences lui vaut d’être la dépositaire d’un patrimoine textuel plurilinguistique. Par ailleurs, une langue slave commune (de laquelle naîtra le serbo-croate au XIXe siècle) a pu, en fonction de la communauté qui l’utilisait, être transcrite indifféremment en alphabets latin, cyrillique, arabe ou hébreu.
C’est tout cela qui lui donne cette image poétique et parfois un peu trompeuse de tolérance exemplaire. Ce foisonnement culturel partagé (dans le double sens de réciprocité et de cloisonnement) a fait dire à certains au début des années 1990 que la guerre en Bosnie n’aurait pas lieu, ne pouvait avoir lieu.
La profonde altérité de Sarajevo en regard de nos États-nations est aussi la cause d’une certaine confusion : c’est une ville dont le destin est fermement européen d’un point de vue social et culturel, mais que l’histoire politique et administrative a rendue insaisissable à nos yeux. La preuve en est le piège que constitue Sarajevo en particulier, et tous les Balkans en général, pour les spécialistes de la nation : il s’agirait même d’un véritable « obstacle épistémologique »
[1]. Quel est ce piège ? Sarajevo n’est ni cette Autre venue d’Orient, sorte de mauvaise élève de l’histoire européenne, ni cette Autre absolue, qui paralyse l’entendement et fascine l’imaginaire. Il est sûrement possible d’évaluer son passé et son présent politique à l’aune de la « nation », de la « citoyenneté », du « contrat » et de la « volonté générale », mais il faut également être convaincu du vide conceptuel que laissent les penseurs politiques de l’Europe moderne quant à la coexistence de plusieurs peuples, nations ou communautés.
Sarajevo réclame donc une posture intellectuelle mesurée ; mesure que l’on retrouve tout au long des articles présentés ici, qui témoignent tous à leur manière d’une certaine prudence. Ainsi il ne faut pas s’étonner de trouver des guillemets comme pour atténuer le sens de certains mots qui n’accéderaient pas à leur pleine signification : « national », « nationalité », « peuple », etc. La prudence se transforme parfois même en malaise, surtout lorsqu’il s’agit de nommer ces peuples. Le flottement conceptuel se reflète à tel point dans la sémantique, que l’on s’y perd parfois : « Bosno-serbes », « Serbes de Bosnie », « Serbes de Serbie », « Bosno-musulmans », « Musulmans bosniens », « Bosniaques »...
Sur ce point justement, notons l’habitude choquante pour le lecteur non averti de définir la Bosnie-Herzégovine comme composée de trois peuples : les Serbes, les Croates et... les Musulmans, avec un M majuscule. Habitude qui passerait facilement, vu d’ici, comme une désignation à caractère discriminatoire. Rien de cet ordre ici : il s’agit en fait de la terminologie officielle adoptée sous Tito pour satisfaire cette partie même de la population en Bosnie. Aujourd’hui on dira plutôt que la Bosnie-Herzégovine est « composée de trois peuples constitutifs » : de Serbes, de Croates et d’une majorité de Bosniaques
[2]. À noter, là encore, le flou quant à la terminologie française qui avait pris l’habitude historiquement de désigner indistinctement tout habitant de Bosnie comme étant « Bosniaque ». Pourtant une certaine rigueur est ici importante : certains spécialistes, et le linguiste Paul Garde en tête
[3], tentent de généraliser en France l’usage de « Bosniaque » pour le seul peuple de tradition musulmane vivant en Bosnie, tel qu’il le revendique lui-même par le terme
« Bošnjak », et d’introduire par ailleurs dans la langue française le terme « Bosnien »
(Bosanac), en référence à une citoyenneté partagée, cette fois sans distinction de nationalités.
Mais nous voilà une fois de plus au c
œur du problème. Car en effet, quelle est la patrie de Sarajevo ? Elle fut ottomane, austro-hongroise, yougoslave... Sarajevo est aujourd’hui la capitale de la Bosnie-Herzégovine, État au fonctionnement complexe sous administration internationale, né de la dernière guerre (1992-1995). Mais saurait-elle être pour autant « bosnienne » ? Saurait-elle être « bosnienne » sur un territoire éclaté administrativement et institutionnellement ? Éclaté par la ligne de démarcation qui sépare l’État en deux entités politiques
[4], éclaté par une présidence à trois têtes
[5], par des villes et des villages qui ne parviennent pas à sortir d’un infernal rapport de majorité à minorité et donc d’un rapport de domination. Dans cet enfer, Sarajevo n’est pas neutre, ne saurait être neutre. La plupart des Serbes et Croates se reconnaissent-ils en elle et en ont-ils seulement la possibilité dans la mesure où Sarajevo est malgré elle communautaire, dans la mesure où les pays voisins, la Serbie et la Croatie, portent le nom de leur peuple
[6] ?
Dans une guerre qui, en Bosnie-Herzégovine, a vu s’affronter les trois communautés serbe, croate et musulmane, différemment selon les régions et les périodes du conflit, Sarajevo symbolise l’affrontement serbo-musulman. Mais elle symbolise également une guerre qui a eu lieu à deux niveaux. Le premier est politico-militaire et, à ce titre, les divisions n’ont pas été exclusivement communautaires : le camp « bosniaque » a aussi été dans une certaine mesure fédérateur, porteur de l’idée d’une Bosnie unie. C’est Sarajevo défendant son identité plurielle. Le second niveau concerne la population civile : le siège de Sarajevo symbolise alors le projet serbe de domination politique sur une base « ethnique », à l’origine de cette volonté d’asphyxie et de destruction de la ville et de ses habitants
[7]. Ce projet est également à l’origine, à l’échelle du pays, de ce qu’on a appelé le « nettoyage ethnique », qui consistait en l’application d’une stratégie combinant man
œuvres d’intimidation, déplacements forcés, viols, meurtres, parfois de masse.
Sarajevo est aujourd’hui une ville musulmane. Avant la guerre, elle était une ville profondément mélangée, aux familles mixtes, et tout au moins d’un « communautarisme respectueux »
[8]. Cette nouvelle homogénéité est le résultat à la fois de l’échec des forces serbes et du succès de la polarisation communautaire qu’a entraînée la guerre, et qui amena les différents camps à fuir et à faire fuir, à se regrouper, s’isoler. Mais on pourrait soutenir que Sarajevo est redevenue musulmane, comme elle avait déjà pu l’être par le passé : au XVI
e siècle, elle l’était à plus de 95 % avec un islam présent « comme siège du pouvoir et de l’administration locale »
[9].
Mais quel est le malentendu qui vient ici se glisser en notre époque contemporaine ? Sarajevo cherche à entrer dans la modernité :
— le fait-elle en manifestant une haine indigne de l’hétérogène ?
— ou bien Sarajevo serait-elle victime de cette modernité dont le terreau est une certaine forme d’homogénéisation ?
La communauté comme catégorie politique est bien l’occasion d’une crise de la modernité, dont on ne sait pas encore si ses propres catégories conceptuelles suffiront pour en sortir.
Enfermé dans ce cadre conceptuel, on avait cru que la Bosnie-Herzégovine serait protégée de la guerre par sa diversité culturelle : « Un tel pays ne se partage pas, ne se revendique pas, ne se divise pas... » C’était vrai : un tel pays se détruit. Ce qui a eu lieu, c’est la destruction du corps social et des ressources de tout un pays, le coup de scie « fraternel et unitaire »
[10] sur une branche commune.
La guerre a donc bien eu lieu, mais pas telle que la modernité l’avait instituée, notamment concernant la place des populations civiles. Et la notion de guerre civile, pour sa part, ne permet pas à elle seule de répondre à toutes les interrogations que la guerre de Bosnie a pu soulever, ni, par conséquent, à occulter complètement cette crise déjà ancienne que traverse la pratique de la guerre dans son déroulement et ses objectifs.
Mais la crise est plus générale, car c’est la paix à Sarajevo, après la guerre, qui aujourd’hui renvoie la modernité à ses propres contradictions, ce qu’illustrent les apories de l’action internationale au travers de ses missions civiles et militaires, aussi bien en Bosnie-Herzégovine qu’au Kosovo.
C’est également aujourd’hui la paix qui à Sarajevo fait plus discrètement dysfonctionner les catégories juridico-politiques modernes, et qui nous rappelle que la structure étatique n’est justement pas exclusivement juridico-politique, qu’elle n’est pas « sans qualité ».
La Révolution française avait fait surgir la Nation comme catégorie politique, et la modernité s’en était accommodée.
En temps de guerre, la Nation a été en Bosnie-Herzégovine un prétexte pour déchirer le corps social, et c’est en son nom qu’a été adoptée et imposée comme une évidence une logique de partition des territoires par la communauté internationale.
En temps de paix, c’est la figure de la communauté qui en Bosnie-Herzégovine fragmente la Légalité de la structure étatique par définition indivisible, et qui met à mal le principe d’égalité des individus, au nom de fictions politiques activant des catégories ethniques, généalogiques et identitaires. La propriété de ces catégories est de n’entrer que très difficilement dans la sphère du droit, et à ce titre, l’exemple des frontières et de la division interne du territoire est le plus spectaculaire en Bosnie-Herzégovine, pays aux frontières inscrites institutionnellement et traversant le territoire et la population.
Sarajevo se trouve à ce jour au c
œur de ces difficultés fondamentales, dans un contexte où ses communautés s’excluent et se séparent, plutôt qu’elles ne se reconnaissent. Et qu’apprenons-nous alors de Sarajevo ? La modernité, pour garder son âme, devrait-elle refuser cette catégorie politique qu’est la communauté ? Puisque le « destin [de Sarajevo et de la Bosnie en général] est le communautarisme »
[11], la réponse est ici cruciale.
Or, ce n’est pas en acceptant de prendre en compte la communauté que les principes modernes se mettent en danger, mais en laissant l’État ne plus tenir compte de l’individu qu’au travers de celle-ci. L’erreur, à Sarajevo et ailleurs, est de laisser la figure de la communauté instrumentaliser la structure étatique et se substituer aux intérêts de l’État, à tel point que l’État finit par chercher à atteindre et satisfaire la communauté pour elle-même, et non plus l’individu libre appartenant au groupe. Sans faire appel à une citoyenneté partagée pleine et entière et sans pour autant rejeter la communauté, le salut, d’un point de vue politique et institutionnel, passerait alors une fois encore par l’individu.
Avant de vous inviter à la lecture des articles du présent numéro, nous souhaitons ici rendre hommage à M. le professeur Bernard Lory, à qui les anciens élèves et disciples que nous sommes doivent beaucoup, et qui a toujours su conserver une rigueur intellectuelle et historique dans ses enseignements et ouvrages.
ORTHOGRAPHE ET PRONONCIATION DU SERBO-CROATE
L’orthographe serbo-croate est strictement phonétique : chaque lettre se prononce toujours, et toujours de la même manière, quelle que soit sa position dans le mot. Il n’y a pas de phonèmes composés de plusieurs lettres (sauf pour l’alphabet latin avec lj, nj et dx, qui constituent à vrai dire davantage des lettres composées que des phonèmes et se notent d’ailleurs en cyrillique ¦, §, ©).
Les voyelles se prononcent a, ê, i, o, ou.
Certaines consonnes sont accentuées :
— T se prononce « dj » mouillé (les Djinns) : KanaTanin (Canadien) se prononce « kanadjianine » ;
— z se prononce « j » (Jules) ; zivjeti (vivre) se prononce « jivyeti » ;
— lj se prononce « lieu » (Malien) : ljudi (hommes, gens) se prononce « lioudi » ;
— nj se prononce « nieu » (Agnan) : manjina (minorité) se prononce « magnina » ;
— ; se prononce « tch » mouillé (ciao, bella !) : ;uti (écouter) se prononce « tch(i)outi » ;
— ç se prononce « tch », dur (Atchoum) : çovek (homme) se prononce « tchovek » ;
— dz se prononce « dj » dur (Jazz) : dzamija (mosquée) se prononce « djamiya » ;
— š se prononce « ch » (Chouquette) : šef signifie et se prononce « chef ».
Les autres consonnes se prononcent à peu près comme en français, à quelques exceptions près :
— le r est roulé et précédé d’un e bref lorsqu’il se trouve entre des consonnes : Krk (nom d’une île croate) se prononce « Keurk » ;
— le h est « soupiré » ou « expiré », presque un « r » français ;
— le c se prononce ts (Tsé-tsé) : centar (centre) se prononce « tsentar » ;
— g se prononce toujours « gu » et jamais « je » (Gag) : gibanica (feuilleté au fromage) se prononce « guibanitsa » ;
— j se prononce « yeu » et jamais « jeu » (Youpi !) : junak (héros) se prononce « younak » ;
— s se prononce « ss » et jamais « z » (Massage) : pasoš (passeport) se prononce « passoche »
Les pays issus de l’ex-Yougoslavie (© Frédéric Legrain)
[1]
Voir l’article de Joseph Kruliä, « Islam et communisme en Bosnie-Herzégovine ».
[2]
Pour une généalogie de la désignation de la population musulmane de Bosnie, voir l’article de Marina Glamotchak, « À la recherche de l’identité bosniaque : entre religion, nation et État ».
[3]
Voir l’article de Paul Garde, « Vrais et faux problèmes de langue en Bosnie-Herzégovine et dans les pays limitrophes ».
[4]
La Fédération de Bosnie-Herzégovine (croato-bosniaque) et la
Republika Srpska sont les deux entités qui constituent l’État central de Bosnie-Herzégovine depuis 1995.
[5]
L’État est doté d’une présidence tricéphale, où chacun des peuples constitutifs se trouve représenté. Chacun des trois présidents élus pour quatre ans prend la tête de l’État par alternance tous les huit mois.
[6]
L’article de Marina Glamotchak cherche à répondre à cette question.
[7]
Voir l’article de Paul-David Regnier, « Sarajevo, les géographies d’un siège », ainsi que celui de Drago Roksandiä, « Les quatre destructions de Sarajevo ».
[8]
L’expression est de Marina Glamotchak.
[9]
Voir l’article de Bernard Lory, « L’âge d’or de Sarajevo (XVI
e-XVII
e siècles) ».
[10]
Sous Tito, l’idéologie officielle, afin de faire oublier à la fois les crimes entre communautés lors de la Seconde Guerre mondiale et les nationalismes toujours présents, se résumait dans le slogan
« bratstvo-jedinstvo » (fraternité-unité).
[11]
Voir la conclusion de Marina Glamotchak.