2008
Cités
Dossier
Sur le prétendu « héritage judéo-chrétien commun »
Présentation
Yeshayahou Leibowitz
Yeshayahou Leibowitz (1903-1994) fut une personnalité éminente mais controversée de la société israélienne. Il obtint en 1993 le prestigieux Prix Israël que le Premier ministre de l’époque, Itzhak Rabin, refusa cependant de lui remettre en raison de ses prises de positions provocatrices (il avait notamment qualifié les unités d’élite de l’armée israélienne intervenant dans les Territoires palestiniens de « judéo-nazis »...). Ce serait commettre cependant une grave erreur d’appréciation que de s’arrêter aux quelques formules tranchées et assassines de ce polémiste né, qui, s’il reconnaissait chercher à « blesser », ne le faisait que pour « éveiller » les consciences. S’il est surtout connu pour avoir énoncé ces formules, c’est la pertinence de sa pensée qui doit retenir l’attention.
Yeshayahou Leibowitz est né à Riga (en Lettonie, alors dans l’Empire russe), en 1903, au sein d’une famille aisée. Fuyant les soubresauts qui suivirent la révolution bolchevique, il fit ses études à Berlin. Il y poursuivit également des recherches, notamment au futur Institut Max-Planck, avec le biochimiste Karl Neuiber, puis à Cologne. Il étudia également la médecine. Il s’installa en Israël en 1935 et mena toute sa carrière à l’Université de Jérusalem. Il y enseigna notamment la biochimie et la neurophysiologie, manifestant des qualités pédagogiques exceptionnelles. Pendant près de vingt ans, il fut le rédacteur en chef exigeant de l’Encyclopedia hebraica.
Il prit une part active à la vie politique du pays où il milita pour la séparation totale de la Synagogue et de l’État et lutta pour que la Torah d’Israël régît, dans le cadre de l’indépendance nationale, la totalité de l’existence juive
[1]. Déçu dans cette espérance, il s’attacha à mettre en garde les Israéliens devant la tentation d’asservir un autre peuple au nom du « Grand Israël ». Dès le lendemain de la guerre des Six Jours, il dénonça l’occupation et le projet de colonisation dont il clama qu’à cause d’eux, le peuple finirait inévitablement par perdre son âme. Il en vint à appeler à la désobéissance civile. D’où l’épisode du prix décerné mais non remis, lui-même y ayant renoncé.
UN NOUVEAU PROPHÈTE OU UN NOUVEAU SOCRATE ?
Leibowitz a parfois été qualifié de « prophète de la colère ». Mais son idéal était avant tout celui d’une « existence consciente devant Dieu » (par laquelle il définissait la foi) – un idéal qu’il réalisait quotidiennement dans l’observance scrupuleuse des préceptes du judaïsme et le refus concomitant de tout mysticisme et de toute exaltation de mauvais aloi. On peut également signaler, outre son éminente activité scientifique et éditoriale, déjà signalée, un intérêt affirmé pour les questions théologiques, philosophiques et épistémologiques qu’il lui plaisait d’aborder, notamment à travers l’étude des grands textes, avec des « étudiants amis » (talmidim-haverim) de tous âge, condition et confession. Ces derniers se réunirent chez lui près de trente ans durant. C’est ainsi qu’il étudia Maïmonide (sa grande référence), Moshé Haïm Luzzato, Hasdaï Crescas, mais aussi saint Thomas d’Aquin, Wittgenstein et Popper. Leibowitz répondait à toutes les sollicitations, qu’elles fussent pour des séminaires, des conférences ou des émissions radiophoniques, mais aussi pour des rencontres individuelles. Des milliers de personnes lui demandèrent conseil ou d’échanger simplement sur toutes sortes de sujets, et il les invitait volontiers à son modeste domicile pour ce faire. Une telle disponibilité est la marque certaine d’un humaniste ; cependant, il ne se qualifiait pas de tel, pour cette raison que la conception humaniste du monde impliquait à ses yeux l’athéisme. En raison de l’influence profonde qu’il exerçait on vit en lui une sorte de Socrate moderne.
Leibowitz ne fut l’auteur d’aucun traité. Pour autant, sa pensée est éminemment systématique. Elle se décline dans de nombreux articles, émissions, conférences ou causeries transcrites qui témoignent de son activité multiforme. Son génie est analytique et non pas synthétique : il insiste toujours sur les différences et leur caractère le plus souvent irréductible. De ce point de vue, cette dernière formule de Montaigne – qu’il appréciait beaucoup – pourrait bien caractériser la modalité essentielle de sa pensée : « La ressemblance ne fait pas tant un que la différence fait autre. » Grâce, notamment, à Gérard Haddad et à David Banon nous disposons présentement d’un nombre significatif de traductions de ses œuvres
[2]. Le questionnement sur la nature du christianisme et ses rapports avec le judaïsme y occupe une place non négligeable.
Jean-Marc Joubert.
[1]
Autrement dit, il ne voulait pas que le judaïsme fût imposé « d’en haut », mais qu’il se diffusât « d’en bas » par un retour spontané du peuple à l’observance de la Torah.
[2]
Judaïsme, peuple juif et État d’Israël, traduit de l’hébreu par Gabriel Roth, Paris, Jean-Claude Lattès, 1985 ;
La foi de Maïmonide, traduit de l’hébreu par David Banon, Paris, Le Cerf, 1992 ;
La mauvaise conscience d’Israël. Entretiens avec Joseph Algazy, Paris, Le Monde Éditions, 1994 ;
Brèves leçons bibliques. Remarques sur la Parashah de la semaine, traduit et présenté par Gérard Haddad avec la collaboration de Catherine Neuve-Église, Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Midrash », 1995 ;
Israël et judaïsme, ma part de vérité. Entretiens avec Michaël Shashar, traduction, préface (à la deuxième édition) et notes par Gérard Haddad (avec la collaboration de David Banon et Yvan Haddad), Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Midrash », 1996 ;
Science et valeurs, traduction, présentation et notes par Gérard Haddad, Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Midrash », 1996 ;
Devant Dieu. Cinq livres de foi, traduit de l’hébreu par David Banon, Paris, Le Cerf, coll. « Histoires-judaïsme », 2004 ;
Les fondements du judaïsme. Causeries sur les Pirqé Avot
(Aphorismes des Pères) et sur Maïmonide, préface de Gérard Haddad, traduit de l’hébreu par Gérard Haddad et Yann Boissière, Paris, Le Cerf, coll. « Patrimoines-judaïsme », 2007.