Accueil Revues Revue Numéro Article

Cités

2008/4 (n° 36)


ALERTES EMAIL - REVUE Cités

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 51 - 62 Article suivant
1

Le XXe siècle a produit les formes les plus radicales du mal en politique, poussant à un degré inédit dans l’Histoire la négation de l’humanité de certains groupes, qui a conduit à la perpétration des plus grands crimes de masse jamais commis. Par un paradoxe apparent, il a produit également des formes inédites de négation du crime, constituées en véritables idéologies, formant comme un corollaire au crime lui-même quand il ne s’agit pas d’un élément consubstantiel. La négation de l’extermination des Juifs par les nazis est apparue à la chute du IIIe Reich, mais elle s’est surtout répandue à compter des années 1970, notamment en France dans certains milieux politiques et universitaires. Les historiens l’ont désignée sous le terme de « négationnisme » à compter de la fin des années 1980. Le présent article tente d’en esquisser la genèse et de fournir quelques réponses à la question de savoir : pourquoi en France ? pourquoi dans les années 1970 ? pourquoi à l’Université [1][1]  Cet article est une version revue et abrégée d’un... ?

DE LA REVENDICATION A LA NEGATION (1940-1950)

2

La négation délibérée du crime commence pendant la guerre elle-même, les nazis ayant cherché à dissimuler l’ampleur et à effacer les traces les plus visibles de la « Solution finale ». En revanche, fait moins connu, l’antisémitisme qui se déploie dans les cercles collaborationnistes, notamment en France occupée, ne révèle aucun signe tendant à dissimuler l’extrême violence faite aux Juifs. Certes, peu d’informations précises et crédibles filtrent dans la presse bien que le gouvernement de Vichy participe activement aux déportations depuis juin 1942. Néanmoins, les journaux collaborationnistes ne manifestent aucune retenue particulière, qu’ils soient ou non informés des réalités de l’extermination en cours. Ils expriment au contraire une violence verbale croissante et expriment sans réserve leur satisfaction de voir les Juifs exclus socialement, économiquement et physiquement. Le 25 septembre 1942, quelques semaines après les premières grandes rafles de Juifs dans toute la France, Robert Brasillach fait paraître dans Je suis partout, un article retentissant répondant aux protestations de Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, qui a stigmatisé dans une homélie célèbre les arrestations, en particulier dans la zone non occupée où les Juifs n’étaient pas menacés par les nazis : « L’archevêque de Toulouse [...] accuse le gouvernement du Maréchal de suivre des inspirations étrangères. Il parle de brutalités et de séparations que nous sommes tous prêts à ne pas approuver, car il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder de petits, l’humanité est ici d’accord avec la sagesse [...]. » [2][2]  Robert Brasillach, « Les sept internationales contre... Écrit au pire moment des persécutions antijuives, lors de l’arrestation de milliers d’enfants, ces propos sont très éloignés de toute « euphémisation ». Brasillach assume, au contraire, la violence faite aux Juifs en France même, indépendamment du sort qui les attend à Auschwitz. En avril 1944, alors que la déportation a touché déjà plus de 90 % du total des Juifs déportés de France, soit 76 000 hommes, femmes et enfants, Maurice-Yvan Sicard, l’un des responsables du Parti populaire français de Jacques Doriot, fait paraître une des brochures les plus antisémites jamais publiée sous l’Occupation. Sa présentation, agrémentée de photos de camps d’internement, se termine par ces mots : « Il y a dans notre pays des patriotes qui ne reculeront devant rien. Il y a dans notre pays des Français qui ne seront jamais vaincus, quoi qu’il arrive. Alors, nous disons aux Juifs : Ne vous mettez pas sur leur chemin. Ne vous présentez pas à leur regard. Chapeau bas, en veston, comme vous êtes venus il y a cinq ans ou cinq siècles, partez. Partez vite. Partez AVANT. » [3][3]  Maurice-Yvan Sicard, « Dernier avertissement », in... Sachant que les victimes n’avaient nul endroit où aller et que les hommes de Doriot participent alors aux rafles, ce propos sonne comme une justification de la déportation. Nous sommes ici dans le registre de la menace, de la dénonciation, de l’appel au meurtre, mais pas dans celui de la négation.

3

La guerre terminée et le nazisme vaincu, la négation du génocide n’apparaît pas dans la défense des principaux chefs nazis, à Nuremberg, pas plus qu’elle n’apparaît dans les procès des collaborateurs. Les uns ou les autres ont pu dire qu’ils ignoraient le crime ou n’en étaient pas responsables, mais pas que cela n’avait pas eu lieu. Les premières formes de négation se développent au sein d’une minorité d’intellectuels dont la plupart n’ont pas eu d’implication directe dans les crimes, même s’ils gravitent dans les cercles issus de la Collaboration. Ces derniers ont tenté, pour des raisons essentiellement idéologiques et postérieures à la guerre, d’élaborer un récit fondé sur l’idée que l’extermination des Juifs était un « mensonge » propagé par les Juifs eux-mêmes.

4

En France, cette idée est d’abord soutenue par le journaliste Maurice Bardèche, beau-frère de Robert Brasillach et figure du néo-fascisme d’après guerre. Elle se situe dans le registre de la déculpabilisation. Bardèche sent la nécessité vitale de nier non seulement le génocide des Juifs, mais l’ensemble des crimes imputés au nazisme afin de rendre à nouveau présentables les valeurs auxquelles il croit, dans le contexte des débuts de la guerre froide : « Si, un jour, les hommes cessaient de croire à la monstruosité allemande, ne demanderaient-ils pas compte des villes englouties [par les Alliés] ? » [4][4]  Maurice Bardèche, Nuremberg ou la Terre promise, Paris,... Si la négation pure et simple n’est pas explicite, Bardèche érode la portée du crime : « Il est inévitable alors que l’extermination des Juifs ne nous apparaisse plus maintenant que comme un des procédés nouveaux de cette guerre que nous avons à juger comme nous avons à juger les autres, l’extermination des Slaves, le bombardement des grandes villes allemandes. » [5][5]  Ibid., p. 193-194. Comme d’autres après lui, Maurice Bardèche hésite entre la banalisation et la négation, deux procédés rhétoriques contradictoires sur le plan logique – si les crimes sont moins étendus et si les autres aussi en ont commis, c’est donc qu’ils ont bien eu lieu – mais qui rappellent l’argument freudien du chaudron, figure emblématique de la justification.

5

La véritable naissance de la thématique négationniste commence quelques années après, avec Paul Rassinier qui offre un profil singulier : socialiste, proche de l’extrême gauche avant la guerre, il a milité dans la résistance socialiste en zone Nord durant l’Occupation, ce qui lui vaut d’être déporté à Buchenwald [6][6]  Sur son parcours, voir Florent Brayard, Comment l’idée.... Après la guerre, il entreprend de mettre en doute l’existence des chambres à gaz homicides. Son rejet du communisme soviétique et son pacifisme intégral le conduisent à chercher des arguments visant à disculper l’Allemagne nazie afin de mieux mettre en évidence les crimes de Staline d’un côté, et ceux du capitalisme fauteur de guerre, de l’autre. Convaincu que la dénonciation des crimes nazis alimente le risque d’une nouvelle guerre, il commence par récuser les récits d’anciens déportés : « Un jour, je me suis aperçu que l’opinion s’était forgée une idée fausse des camps allemands, que le problème concentrationnaire restait entier malgré tout ce qui en avait été dit, et que les déportés, s’ils n’avaient plus aucun crédit, n’en avaient pas moins grandement contribué à aiguiller la politique internationale sur des voies dangereuses. » [7][7]  Paul Rassinier, Le mensonge d’Ulysse, Paris, 1950... Il se rapproche de la thématique de l’extrême droite et reprend comme un leitmotiv l’un des grands topoï de l’antisémitisme nazi : ce sont les Juifs qui sont responsables de la guerre. En mettant en cause les témoignages d’anciens survivants de camps de concentration (et non de camps d’extermination), Paul Rassinier propose une interprétation falsifiée de l’histoire dans laquelle les chambres à gaz et l’extermination ne sont plus que des « rumeurs ». Il inaugure ainsi la dimension scientiste et « hypercritique » du négationnisme qui inverse la charge de la preuve : plutôt que de démontrer que l’Holocauste est un « mensonge », injonction est faite aux survivants de prouver qu’ils ne mentent pas. Par la suite, Paul Rassinier n’a de cesse de répéter que l’Holocauste est un mythe destiné à servir l’intérêt des Juifs et du jeune État d’Israël [8][8]  Notamment dans Le véritable procès Eichmann ou les.... Son parcours éclaire la double origine politique du négationnisme, mise en lumière par Pierre Vidal-Naquet : un néo-fascisme qui cherche à renaître des décombres et un pacifisme antistalinien. Toutefois, ses idées sont restées à l’époque marginales, sans écho dans l’opinion, au contraire de ce qui se passe trente ans après.

RENAISSANCE ET DEVELOPPEMENT (1970-1980)

6

Dans les années 1970-1980, le négationnisme se développe dans de nombreux pays, la France étant particulièrement touchée. On peut en rappeler ici quelques épisodes marquants. En octobre 1978, Louis Darquier de Pellepoix, l’ex-commissaire général aux questions juives, déclare à L’Express : « À Auschwitz, on a n’a gazé que les poux. » L’article suscite une émotion considérable et joue comme un accélérateur dans la prise de conscience en cours des Français face au passé des Années noires. Quelques semaines après, Robert Faurisson, un maître de conférences en littérature à Lyon II, université réputée de gauche, affirme dans plusieurs grands quotidiens : « Les chambres à gaz, ça n’existe pas ! » [9][9]  Le Matin de Paris, 16 novembre 1978. Il reprend ces... C’est le début d’une longue polémique sur cet universitaire, mis à l’écart quelques années plus tard, qui a exercé une grande influence tant à l’extrême droite que dans des franges de l’extrême gauche, puis dans des cercles islamistes à l’échelle internationale. C’est également le début d’une longue controverse sur le rôle de la presse, sur les droits et devoirs des universitaires et sur l’étendue de leur « liberté académique ». En juin 1985, un ingénieur agronome en retraite, Henri Roques, militant d’extrême droite et proche de Faurisson, soutient à l’Université de Nantes une thèse sur Kurt Gerstein, mettant en cause la vérité « officielle » sur l’Holocauste. Son jury est composé presque exclusivement de militants d’extrême droite, non compétents sur le sujet, dont le président, Jean-Paul Allard, de Lyon III, militant du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE). C’est la première fois que les négationnistes tentent de faire avaliser un diplôme. Après une année de polémiques, celui-ci est annulé en raison de très nombreuses fraudes qui ont conduit à sa délivrance. En septembre 1987, Jean-Marie Le Pen déclare à propos des chambres à gaz : « Je crois que c’est un point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale », un propos qui fait entrer le négationnisme dans le débat politique national. En janvier 1990, Bernard Notin, un autre enseignant de Lyon III, publie un article raciste et négationniste dans la revue Économie et Sociétés. L’affaire prend des proportions considérables car elle montre que les idées négationnistes peuvent désormais franchir les barrages des plus grandes revues scientifiques. Après de longs mois, Bernard Notin est finalement sanctionné par l’Université. L’épisode a éclaté dans le contexte de la profanation des tombes juives du cimetière de Carpentras, le 10 mai 1990, et aboutit à une modification de la loi de 1881 sur la presse, en réprimant la contestation des crimes contre l’humanité commis par le IIIe Reich (la « loi Gayssot ») : à l’instar d’autres pays, le négationnisme devient un délit. C’est le point de départ d’une autre polémique sur l’émergence du législateur dans l’interprétation de l’Histoire qui s’est développée dans les années 1990-2000 avec la promulgation des « lois mémorielles » et l’extension possible du délit à la négation d’autres crimes contre l’humanité. En 1999, on découvre qu’un négationniste condamné par la justice, Jean Plantin, a obtenu quelques années plus tôt, toujours à Lyon III ainsi qu’à Lyon II, des diplômes fondés sur des thèses négationnistes. Ce nouveau scandale, non seulement concentre l’attention sur Lyon III, accusée d’être un « bastion » de l’extrême droite, mais met surtout au jour certaines carences universitaires touchant à la délivrance des mémoires et thèses. À compter de cette date, les sanctions deviennent moins rares à l’université : en octobre 2000, Serge Thion, l’un des principaux soutiens de Robert Faurisson, est révoqué du CNRS ; en 2004, après la remise du rapport cité sur Lyon III, l’un de ses enseignants, Bruno Gollnisch, par ailleurs dirigeant du Front national, fait des déclarations sur la question des chambres à gaz qui lui valent d’être exclu pour cinq ans.

7

Dans les années 2000, on découvre surtout, non sans quelques réticences et résistances, que le négationnisme a changé de nature et qu’il est devenu une arme politique dans les milieux islamistes. Là aussi, on retrouve l’influence d’intellectuels français, tel Roger Garaudy, qui publie en décembre 1995, les Mythes fondateurs de la politique israélienne, devenu un best-seller dans le monde arabo-musulman [10][10]  Cf. Richard J. Golsan, Vichy’s Afterlife. History.... Le pamphlet s’inscrit dans la lignée des écrits considérant l’Holocauste comme un mensonge et un « instrument » de la politique israélienne, thématique reprise notamment par le président iranien Ahmadinejad, lors du colloque négationniste organisé à Téhéran, en décembre 2006 : pour la première fois depuis 1945, la négation de la Shoah constitue la position officielle du chef d’un État reconnu par la communauté internationale.

LA NEGATION, UNE NECESSITE POLITIQUE

8

La première série de causes qui explique l’émergence du négationnisme en France tient d’abord à l’histoire de l’extrême droite. Après l’échec de Vichy, en 1944, celle-ci a connu un nouveau revers majeur avec l’indépendance algérienne, en 1962. Dans la décennie qui suit, elle perd à nouveau toute surface politique. Ce n’est qu’au début des années 1970, après la mort du général de Gaulle et la crainte à droite de voir la gauche parvenir au pouvoir, qu’elle retrouve un début d’influence, avec la création du Front national qui fédère plusieurs groupuscules. C’est à cette époque, grâce à François Duprat, l’un de ses fondateurs, que les textes négationnistes anglo-saxons de Richard Harwood (Did Six Millions really die ?, 1975) et d’Arthur Butz (The Hoax of the Twentieth Century, 1978) sont traduits et diffusés sous le manteau en France. On retrouve la même logique que dans l’après-guerre : nier l’Holocauste relève moins d’un credo idéologique qu’il ne constitue une nécessité politique destinée à faire sauter l’un des obstacles majeurs à la renaissance d’une extrême droite audible. Malgré l’évolution du Front national et son audience importante à compter de 1983, cette marque des origines, a priori pourtant plus stigmatisante que valorisante, n’a jamais disparu, comme en témoignent les déclarations récurrentes de Jean-Marie Le Pen ou les propos récents de Bruno Gollnisch lors de la sortie du rapport sur Lyon III, qui lui ont valu condamnation. Dans le contexte d’une guerre de succession où ce dernier affrontait une stratégie visant à une plus grande respectabilité du parti, celle de Marine Le Pen, l’affirmation publique de thèses négationnistes a semblé constituer un message « positif » destiné à rallier derrière lui une partie des cadres et militants du parti.

LA REVISION, UN PHENOMENE CULTUREL

9

Une deuxième série de causes peut expliquer la réémergence du phénomène dans les années 1970-1980, époque où s’enclenche le débat sur Vichy et sur les responsabilités proprement françaises dans la déportation des Juifs, thème qui connaît par ailleurs un développement à l’échelle européenne. La négation devient non seulement une condition de la renaissance de l’extrême droite, mais une nécessité d’autant plus urgente que l’histoire de l’Holocauste s’accélère durant ces années-là, et produit de plus en plus de témoignages ou d’écrits scientifiques. Il existe ainsi un lien de cause à effet entre le développement du négationnisme, la montée en puissance d’une nouvelle droite radicale, et l’anamnèse du passé de Vichy. Cependant, la grande nouveauté au regard de l’après-guerre, c’est l’impact de ces thèses dans l’opinion. Objet de sentiments où se mêlent curiosité, incrédulité et sans doute une certaine fascination, le négationnisme attire l’attention de la presse à compter de la fin des années 1970, laquelle, en retour, lui donne ipso facto une certaine importance. Fait singulier au regard des autres pays connaissant des mouvements négationnistes, la France est sans doute le seul pays où cette question est devenue un problème public récurrent, discuté au plus haut niveau de l’État, suscitant une mobilisation nationale, entraînant de véritables politiques publiques.

10

Il est donc nécessaire de chercher d’autres d’explications que les seuls facteurs politiques endogènes. Le négationnisme s’inscrit dans un climat général, celui de l’après-mai 68, qui connaît une remise en cause tous azimuts des grandes mythologies de l’après-guerre, en particulier les récits officiels sur l’attitude des pays occupés par l’Allemagne nazie. Cette « révision » de l’histoire ou cette relecture par d’autres générations, qui traversent toute l’Europe occidentale dans les années 1970-1980, ont certes abouti à réévaluer le poids de la collaboration, de l’antisémitisme, des responsabilités propres d’un régime comme celui de Vichy en France, mais elles ont également entraîné d’autres « révisions » qui ont eu un début d’écho dans l’opinion à cause, précisément, de cette suspicion générale envers les récits historiques établis. C’est la raison pour laquelle le négationnisme a toujours trouvé des appuis non seulement à l’extrême droite, qui y puise les arguments d’une déculpabilisation, mais également dans une frange de l’extrême gauche, notamment la revue-mouvement de la Vieille Taupe. L’attrait de ces groupuscules pour les théories de Rassinier, puis de Faurisson, s’explique notamment par une réceptivité plus grande aux théories du complot, à la « crypto-histoire », qui s’ajoute à leur incapacité d’admettre que l’un des événements les plus marquants du XXe siècle n’a rien à voir avec la lutte des classes.

11

L’attention portée au négationnisme s’explique également par le fait que cette entreprise d’éradication du passé a vu le jour au moment même où une partie de l’opinion internationale prenait peu à peu conscience non seulement de l’ampleur des crimes commis contre les Juifs, mais de ses lourdes conséquences pour les générations ultérieures. Cette entreprise s’est développée alors que, précisément, prenait corps chez les survivants une volonté de prise de parole publique qui, à la différence de la situation d’après-guerre, a rencontré une écoute, enclenchant même, de manière inattendue, des processus tardifs de réparation judiciaire, morale ou financière à très grande échelle. En ce sens, le négationnisme est une conséquence indirecte de l’ « âge de la mémoire » dans lequel sont entrées les sociétés occidentales depuis une vingtaine d’années. D’un côté, il a indirectement bénéficié de la très forte sensibilisation autour des questions liées au souvenir de la Shoah, de l’autre, son existence constitue l’une des justifications récurrentes des appels à l’entretien du souvenir.

12

La prégnance du négationnisme s’inscrit enfin dans la renaissance d’un antisémitisme contemporain, de droite comme de gauche, car il constitue un élément essentiel de la judéophobie de l’après-1945 [11][11]  Voir Pierre-André Taguieff, « La nouvelle judéophobie..... Il n’est pas en effet d’idéologie actuelle hostile au judaïsme qui ne fasse référence, d’une manière ou d’une autre, à la Shoah pour en dénaturer la signification, la minorer ou, cas extrême, la nier purement et simplement. Cet antisémitisme récent reproduit certes les figures rhétoriques de l’antisémitisme traditionnel, en particulier celui qui émerge au XIXe siècle : la théorie du complot mondial et la manipulation de l’opinion. Il reproduit également une constante dans l’histoire de la persécution physique des Juifs et des grands massacres de masse qui véhiculent presque toujours des phénomènes d’inversion des charges, les victimes devenant les bourreaux, et les bourreaux se présentant comme des victimes. Mais il se nourrit d’éléments postérieurs à 1945, notamment le conflit israélo-palestinien. C’est ainsi que le négationnisme s’est développé de manière spectaculaire dans le monde arabo-musulman, dans un contexte très différent du contexte occidental, touchant de larges secteurs de l’opinion et sans les freins juridiques ou politiques qui existent dans des pays comme la France ou à l’échelle des institutions européennes.

13

Le décalage est donc considérable entre la surexploitation par les médias ou les associations antifascistes en France de phénomènes négationnistes locaux limités, comme dans le cas lyonnais, au regard de l’ampleur du phénomène à l’échelle mondiale qui provient pour l’essentiel de pays arabes ou de milieux islamistes. La lutte contre le négationnisme et contre l’extrême droite, portée par de larges fractions de la jeunesse, a contribué à redonner depuis une quinzaine d’années une légitimité à l’extrême gauche – laquelle s’est abstenue au même moment de toute réflexion sur le bilan criminel du communisme, léninisme inclus. En outre, la dénonciation – justifiée – de l’antisémitisme d’extrême droite s’est faite jusqu’à une date récente au détriment de la dénonciation de l’antisémitisme et du négationnisme venus de milieux musulmans, radicaux ou non. Ces réalités ont considérablement gêné la gauche française qui a eu, un temps, la tentation de les occulter car l’obligeant à prendre en compte le racisme de populations elles-mêmes considérées comme des « victimes ». Ce négationnisme « victimaire », plus ou moins toléré, a eu, ces dernières années, un impact populaire sans commune mesure avec le négationnisme originel.

POURQUOI L’UNIVERSITE ?

14

S’il y a eu des universitaires accusés dans d’autres pays pour des faits similaires [12][12]  Voir le cas de l’historien britannique David Irving..., la France arrive sans conteste en tête des mises en cause directes de l’Université en tant que telle : la majorité des épisodes recensés supra la concerne, qu’ils mettent en cause des universitaires ayant utilisé leur titre pour propager des thèses négationnistes ou qu’ils résultent de dysfonctionnements. Si le nombre total d’affaires sur près de trente ans reste malgré tout faible, ce qui invite à une certaine prudence, on peut cependant avancer quelques éléments d’explication. Si l’extrême droite française s’est montrée sensible aux idées développées par Robert Faurisson, dans les années 1970, ce n’est pas qu’elles étaient nouvelles ou originales sur le fond – depuis 1945, les arguments n’ont guère varié –, mais parce qu’elles développaient un argumentaire pseudo-scientifique, différent des textes plus « politiques » de Bardèche ou de Rassinier. L’occasion était ainsi offerte de sortir ces thèses de la semi-clandestinité dans laquelle elles évoluaient et de les déployer à une autre échelle : l’illusion qu’il peut exister une base scientifique à l’idéologie ne s’est pas éteinte avec le marxisme. Il y a eu ainsi une sorte d’investissement de certains lieux (Lyon III, Nantes, Paris IV), marqués déjà par une forme de réaction aux idées soixante-huitardes. Autant par tactique, celle de la conquête du « champ culturel » prônée par la Nouvelle droite, que par habitus professionnel, une minorité d’universitaires d’extrême droite y ont développé des stratégies visant à faire avaliser les thèses négationnistes par l’imprimatur académique. L’un de leurs atouts était que certains d’entre eux bénéficiaient déjà d’une position au sein de leur université, tel Robert Faurisson, et qu’ils pouvaient ainsi utiliser une légitimité académique acquise sur d’autres terrains pour faire avancer des thèses négationnistes dont le fondement se prétendait scientifique, au contraire d’un Rassinier qui s’était prévalu de sa qualité de « témoin critique ». Les faiblesses et incohérences du système universitaire français, notamment la réticence des pairs à prononcer des sanctions disciplinaires et le recours systématique à l’arbitrage étatique, ont joué enfin leur part, transformant des affaires internes à l’université en problèmes publics médiatisés à l’extrême [13][13]  Cette idée structure le rapport sur l’Université de.... À cet égard, on invoque souvent le fait que la plupart des négationnistes sont rarement des « historiens professionnels », comme Faurisson, Roques, Butz, Harwood – avec quelques exceptions comme Thion ou Irving. Or les affaires de négationnisme ont éclaté au sein de disciplines très présentes dans le champ des études sur l’Holocauste (comme la littérature ou la linguistique), qui n’a jamais été un monopole des historiens, loin s’en faut. L’argument est donc d’assez faible valeur : c’est bien l’ensemble des sciences humaines et sociales qui ont dû affronter le défi du négationnisme.

15

En définitive, le négationnisme doit être considéré comme un fait de société et de culture, voire comme un symptôme qui nous parle surtout des marges de nos sociétés démocratiques. Son histoire démontre, certes, qu’il n’a soulevé pratiquement aucune question historiographique d’importance, sinon en incitant les historiens à plus d’attention sur l’histoire du nazisme. Il n’a jamais modifié, de manière substantielle, les vérités factuelles, parfois imprécises et toujours provisoires, élaborées par l’historiographie scientifique : c’est un constat simple et massif, indépendant de son influence réelle ou supposée. Son évolution actuelle, notamment sur la toile, où les inepties scientistes sont peu à peu abandonnées au profit du langage ordurier de l’antisémitisme traditionnel, suffit à s’en convaincre. En revanche, il a soulevé des problèmes épistémologiques sur le statut de la vérité en histoire ou des interprétations plurielles du passé, qui étaient au même moment objet de farouches controverses. Il a soulevé des questions de méthode sur la meilleure manière d’analyser et de combattre les structures d’argumentation d’une négation d’un fait aussi massif et incontestable que l’Holocauste, un problème que les historiens ont souvent négligé pour s’attacher à réaffirmer la matérialité des faits déformés ou à analyser la posture des négationnistes. Or cette question est essentielle car la négation de l’Holocauste appartient à un registre de discours de plus en plus répandu, fondé pour l’essentiel sur la suspicion universelle, qui rend vaine toute argumentation scientifique classique, laquelle repose sur un minimum de conventions, de confiance, de propositions implicites partagées. Enfin, le négationnisme a soulevé des problèmes éthiques, juridiques et politiques touchant aux limites de la liberté d’expression, à la difficile définition des droits et devoirs d’un universitaire, à la difficulté d’accepter que l’Histoire soit écrite par des lois, même avec des intentions vertueuses : la loi Gayssot, nécessaire en 1990, a généré nombre d’effets indésirables qui divisent aujourd’hui les historiens sur sa légitimité. Peut-on rester vertueux en luttant contre la perversion ?

Notes

[1]

Cet article est une version revue et abrégée d’un texte paru aux États-Unis : « The political and cultural roots of negationism in France », South Central Review, vol. 23, Number 1, Spring 2006, p. 67-88. Il s’appuie sur le travail mené dans le cadre de la présidence de la Commission sur le racisme et le négationnisme. Cf. Henry Rousso, Le dossier Lyon III. Le rapport sur le racisme et le négationnisme à l’Université Jean-Moulin, Paris, Fayard, 2004, 314 p.

[2]

Robert Brasillach, « Les sept internationales contre la patrie », Je suis partout, 25 septembre 1942.

[3]

Maurice-Yvan Sicard, « Dernier avertissement », in Je vous hais, Bureau central de presse et d’informations, 15 avril 1944. Les mots soulignés le sont dans le texte.

[4]

Maurice Bardèche, Nuremberg ou la Terre promise, Paris, Éd. Les Sept Couleurs, 1947, p. 19.

[5]

Ibid., p. 193-194.

[6]

Sur son parcours, voir Florent Brayard, Comment l’idée vint à M. Rassinier. Naissance du révisionnisme, préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, Fayard, 1996, et Nadine Fresco, Fabrication d’un antisémite, Paris, Le Seuil, 1999.

[7]

Paul Rassinier, Le mensonge d’Ulysse, Paris, 1950 (à compte d’auteur). Ce texte, ainsi que les premiers écrits de Rassinier, a été repris en 1979 par l’éditeur de Robert Faurisson, La Vieille Taupe. La citation est tirée de la page 113 de cette nouvelle édition.

[8]

Notamment dans Le véritable procès Eichmann ou les vainqueurs incorrigibles, Paris, Les Sept Couleurs, 1962. La maison d’édition est celle de Maurice Bardèche.

[9]

Le Matin de Paris, 16 novembre 1978. Il reprend ces affirmations dans Le Monde, 29 décembre 1978.

[10]

Cf. Richard J. Golsan, Vichy’s Afterlife. History and Counterhistory in Potswar France, Lincoln, University of Nebraska Press, 2000, p. 124-142.

[11]

Voir Pierre-André Taguieff, « La nouvelle judéophobie. Antisionisme, antiracisme et anti-impérialisme », Les Temps Modernes, 520, novembre 1989, p. 1-80.

[12]

Voir le cas de l’historien britannique David Irving et l’histoire de son procès perdu contre Deborah E. Lipstadt. Cf. Richard J. Evans, Telling Lies about Hitler. The Holocaust, History and the David Irving Trial, Londres, Verso, 2002 ; Deborah E. Lipstadt, History on Trial : My Day in Court with David Irving, New York, Ecco, 2005.

[13]

Cette idée structure le rapport sur l’Université de Lyon III, op. cit.

Plan de l'article

  1. DE LA REVENDICATION A LA NEGATION (1940-1950)
  2. RENAISSANCE ET DEVELOPPEMENT (1970-1980)
  3. LA NEGATION, UNE NECESSITE POLITIQUE
  4. LA REVISION, UN PHENOMENE CULTUREL
  5. POURQUOI L’UNIVERSITE ?

Pour citer cet article

Rousso Henry, « Les racines du négationnisme en France », Cités, 4/2008 (n° 36), p. 51-62.

URL : http://www.cairn.info/revue-cites-2008-4-page-51.htm
DOI : 10.3917/cite.036.0051


Article précédent Pages 51 - 62 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback