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2008/4 (n° 36)


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Le terrorisme islamiste a suscité, plus que les opérations de police par lesquelles il est d?usage de répondre aux actes de terreur, de véritables actions militaires, comme celle des États-Unis et de l'OTAN en Afghanistan après le 11 septembre 2001, ou – ne serait-ce qu?au titre de prétexte – l'intervention américaine en Irak. Pour produire de la terreur, il n?est pas toujours nécessaire de faire un grand nombre de morts, mais il suffit de laisser croire qu?il est possible de recommencer à tuer. Comme le note Régis Debray, l'histoire du terrorisme n?est pas seulement une histoire « des moyens de faire mal » mais aussi « des moyens de faire peur » [1][1]  Régis Debray, « Le passage à l'infini », in Les cahiers.... Quelques usagers du métropolitain tués aveuglément lors de leur transport quotidien plonge durablement une population dans la peur, c?est-à-dire dans l'attente anxieuse d?un événement du même type, capable d?atteindre chacun au moment où il s?y attend le moins. Inversement, une opération de guerre très meurtrière peut provoquer deuil ou colère chez les peuples qui en sont les victimes, mais pas nécessairement de la terreur, tant que les civils sont épargnés et que la mort n?est pas distribuée au hasard. Si le 11 septembre a fait date, c?est parce qu?il a conjugué la forme classique de la terreur à une puissance meurtrière réservée jusqu?à présent à la seule guerre. L?effroi fut d?autant plus grand que l'on vit pour la première fois un acte terroriste atteindre à la dimension d?un acte de guerre.

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On peut bien sûr dénoncer la crainte suscitée par le terrorisme islamiste : celle-ci ne serait que l'effet d?une rhétorique sécuritaire. Ainsi, peut-on rappeler que le terrorisme islamiste n?a pas le privilège de l'attentat-suicide, qui est notamment pratiqué depuis 1987 par les terroristes tamouls, au Sri Lanka, qui sont pourtant marxistes-léninistes et laïcs [2][2]  Robert. A. Pape, Dying to Win, The Strategic Logic.... Pourtant, si le terrorisme islamiste concentre à juste titre les interrogations sur le devenir du monde, c?est qu?il est à la pointe du terrorisme, et tend à devenir la forme contemporaine de la guerre, laissant préfigurer de nouvelles évolutions de celle-ci, de même qu?au XVIIIe siècle, l'apparition de la guérilla, de la « petite guerre », a profondément changé la nature et le sens du fait militaire.

UN JIHAD POPULAIRE

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Le choc qui présida à la réflexion de Clausewitz est analogue à celui qui frappa Tocqueville. La guerre moderne a elle aussi cessé d?appartenir de droit à une élite, pour devenir la guerre des peuples. Ben Laden est à l'origine d?une révolution analogue. Le Jihad n?est pas inventé par les islamistes, mais dans la tradition coranique, il appartient aux oulémas de prendre la décision de le déclencher. Contre ces docteurs de la loi, érudits et investis d?une autorité, les chefs terroristes s?octroient la décision du Jihad, lequel devient, comme l'a déclaré Abdallah Azzam, le maître de Ben Laden, « un jihad populaire » [3][3]  Abdallah Azzam, « La défense des territoires musulmans.... Comme l'avait redouté Clausewitz, la guerre menée au nom du peuple perd toute limite dans l'ordre de la cruauté comme dans celui de la durée [4][4]  Carl von Clausewitz, De la guerre (posth. 1831), VIII,.... Ainsi peuvent naître les guérillas, comme les passions nationalistes des armées régulières. Le terrorisme hérite de la guerre non régulière – rivale ou servante de la guerre conventionnelle – qu?on nomme depuis le XVIIIe siècle « petite guerre », non en raison de son inefficacité, mais parce que ses soldats ne sont pas ceux de l'armée régulière.

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La « petite guerre » se justifie toujours de sa faiblesse devant l'armée régulière. Le mythe romantique du partisan, dont l'abus a été dénoncé par Raymond Aron, ne cesse d?inspirer la violence terroriste [5][5]  Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, t. II :.... À la résistance a succédé une rhétorique de la résistance. Le Hamas se nomme ainsi « mouvement de la résistance islamique », et Al-Qaïda se donne pour but allégué « la libération des lieux saints ».

LA POLITIQUE DE L?ECHEC

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Le terrorisme a inventé des manières de gagner une guerre que Clausewitz n?aurait pu imaginer. S?il est une politique du pire, c?est que l'échec n?est plus, dans cette singulière logique, le contraire de la victoire. Le cas de la guerre d?Algérie est emblématique de la promotion de l'échec au rang de tactique. Que l'armée régulière l'ait emporté sur l'alliance de la guérilla et du terrorisme du FLN algérien n?a pas été dénué de signification politique. L?usage de l'échec s?est radicalisé dans le terrorisme actuel qui n?est pas bridé par une stratégie telle que l'accès à l'indépendance nationale dans le cas de l'Algérie. Si les terroristes du 11 septembre avait détruit le Pentagone, ils auraient remporté une victoire classique. Mais en le ratant fortuitement, ils sont encore gagnants, car le terrorisme n?en paraît que davantage la guerre de victimes qui, n?ayant rien à perdre, ont tout à gagner. Plus radicalement encore que dans les autres luttes révolutionnaires, c?est du non-militaire qu?est attendu l'effet de l'acte terroriste. Le terrorisme est une guerre psychologique. La conséquence psychologique de l'acte, l'effroi, est visée comme telle et promue au rang de finalité – produisant la terreur. La peur n?est plus seulement un effet, mais une cause.

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L?attentat-suicide est l'aboutissement de la stratégie de l'échec. Il est impossible sans l'héritage révolutionnaire. Le premier acte terroriste conçu pour être un attentat-suicide a été accompli en 1972 par l'Armée rouge japonaise, à l'aéroport israélien de Lod, en lien avec le mouvement palestinien de Georges Habache. C?est le Hezbollah qui tira les leçons de l'attentat de Lod et qui perpétra le suivant en 1983, un an après sa fondation officieuse. Par l'attentat-suicide, le terrorisme acquiert une spécificité nouvelle. Il pousse à son terme la réduction de la zone de neutralité et d?immunité des civils, déjà entamée par le terrorisme révolutionnaire. On ne peut même plus dire que la désignation des cibles de la terreur est fonction de l'identité des victimes et non de leurs actes : c?est le hasard de l'ici et maintenant qui décide désormais seul du choix des morts.

LE DEPASSEMENT DE L?ETAT-NATION

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Le mouvement de Ben Laden est le premier à avoir effectué la sortie de l'État-nation. Le succès d?Al-Qaïda, sa capacité à infiltrer des mouvements islamistes encore ancrés dans une optique nationale, comme l'était le mouvement palestinien, provient de cet abandon de la cause nationale. Le recrutement des membres d?Al-Qaïda ne se fait pas sur une base nationale ; les jihadistes actuels sont des représentants de l' « islam mondialisé » et ont rompu avec toute identité nationale [6][6]  Olivier Roy, L?islam mondialisé, Paris, Le Seuil,.... Ben Laden a repris et radicalisé l'héritage des frères musulmans qui, les premiers, s?opposèrent en Égypte au nationalisme nassérien. Il en a tiré des conséquences que même son maître, Abdallah Azzam, n?a pu dégager. Ils ont cependant tous deux compris que c?était sur le lieu d?affrontement de l'ancienne guerre froide, en Afghanistan, que se jouait l'avenir du terrorisme islamiste. Ben Laden a été servi par la chute du mur de Berlin et l'effondrement du camp soviétique. Azzam meurt en 1989 dans des circonstances non élucidées et Al.Qaïda, « la base de données », organisation d?un genre apparemment inédit, apparaît alors. Si le terme d?international paraît abusif, il faut au moins parler de mouvement transnational. Le terrorisme islamiste est congruent au devenir transnational du monde. La décision d?attaquer l' « ennemi lointain » et pas seulement l'ennemi proche participe de cette ambition d?agir sur l'ensemble de l'humanité [7][7]  Gilles Kepel, Fitna. Guerre au cœur de l'Islam, Paris,....

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La critique de l'économie mondialisée sert, comme dans les mouvements révolutionnaires, de fondement à cette politique. Les thèmes anti-impérialistes des islamistes d?aujourd?hui remontent aux fondements de la doctrine, chez Al-Maudoudi et Sayyid Qotb dans la première moitié du XXe siècle. Il s?agit moins d?imposer une religion qu?une conception du monde. L?umma qu?il s?agit de réaliser recouvre moins une réalité empirique qu?une utopie, une idée virtuelle. Inversement, les musulmans n?ont en tant que tels aucune raison d?être épargnés par les attentats sur une base identitaire. La doctrine de la ? jahiliyya » (ignorance), inventée par Qotb, permet d?exclure tous ceux qui n?adhèrent pas à cette umma virtuelle.

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Cependant la critique du monde occidental ne porte pas seulement sur l'économie capitaliste mais sur le sens général de la vie et de la mort.

LE SENS DE LA VIE ET DE LA MORT

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La pratique de l'attentat-suicide n?est pas seulement un vecteur d?efficacité de l'acte terroriste, mais un élément clé de l'opposition à l'Occident. Ceux que nous nommons « kamikazes » préfèrent se qualifier de shahids (martyrs). Ici comme ailleurs, le suicide est contagieux. Les organisations palestiniennes sont débordées de candidatures – y compris féminines, les shahidas voyant, depuis quelques années, dans la mort au service du meurtre un accès paradoxal à l'émancipation. Plus qu?un défi ou l'achèvement d?une lutte pour la reconnaissance, la mort du shahid doit être une mort voulue pour elle-même. « Nous aimons la mort comme vous aimez la vie », dit Ben Laden en s?adressant aux Occidentaux [8][8]  Oussama Ben Laden, « Extraits de ?Entretien avec CNN? ».... La vie est ravalée aux biens de consommation, c?est-à-dire à l'idolâtrie occidentale. Ici, la mort n?est même plus le maître absolu. Le terrorisme islamiste, plus que les formes antérieures de la terreur, entend maîtriser jusqu?à la mort elle-même. Cette mort n?est plus de l'ordre du sacrifice. Le sacrifice suppose le renoncement et l'attachement, la perte consentie mais douloureuse d?un objet aimé. Si le sacrifice atteste d?un lien au père, on peut voir dans la mort meurtrière une relation à un modèle d?autorité maternelle [9][9]  Michel Schneider, Big mother. Psychopathologie de.... Le mouvement salafiste ambitionne de rejoindre une source pure. Le projet totalisant d?éradiquer toute occidentalité, jusque dans le vœu d?une interprétation du Coran épurée de toute lecture puisant à d?autres sources philosophiques que celles de l'islam lui-même, le refus de voir dans l' « Occident » une réalité multiforme et divisée conduisent au déferlement de la pulsion de mort, c?est-à-dire en l'occurrence à l'opposition d?une mère nocive et intrusive, source de l'économie mondiale, l'Amérique, à une mère source de toute jouissance pour laquelle le combattant peut se faire exploser.

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Le shahid n?est pas un martyr, au sens traditionnel de ce terme. Par sa mort, le terroriste, comme le martyr, impute à l'Autre la responsabilité de sa propre mort, mais si le martyr s?expose à la mort, il n?use pas de celle-ci comme d?un moyen de tuer. En utilisant des avions de ligne, les terroristes du 11 septembre ont de surcroît utilisé des victimes pour tuer d?autres victimes.

SOUS LE MARXISME, L?ANARCHISME

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Le terrorisme islamiste de la branche Al-Qaïda a d?abord déconcerté par le caractère décentralisé de son organisation. C?est que nous avons tendance à concevoir encore toute organisation révolutionnaire sur le mode léniniste. Or, c?est bien davantage avec l'anarchisme que renoue cette forme de terrorisme. Les mouvements révolutionnaires anarchistes laissaient en effet, comme aujourd?hui Al-Qaïda, une grande marge d?initiative à ceux qui faisaient allégeance à la doctrine, leur laissant organiser des attentats pour le compte de l'organisation. S?il y eut toujours des leaders anarchistes, comme Bakounine ou Kropotkine, ils furent souvent à l'extérieur des mouvements, non seulement pour des raisons conjoncturelles, mais parce qu?il appartenait à la structure de l'anarchisme qu?ils ne se trouvent ni au sommet d?une pyramide, ni au centre d?un oignon – pour reprendre les deux grandes métaphores de l'autorité politique évoquées par Hannah Arendt [10][10]  Hannah Arendt, « Qu?est-ce que l'autorité ? », in.... Si Al-Qaïda semble comporter un noyau central, hiérarchique et pyramidal, l'organisation d?ensemble est plutôt une forme de « coalition souple » [11][11]  Rohan Gunaratna, Al-Qaïda. Au cœur du premier réseau....

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L?abandon du paradigme révolutionnaire marxiste a, dans notre temps, des conséquences diverses, au nombre desquelles il faut compter le terrorisme islamiste. Le modèle anarchiste est en quelque sorte un retour à la branche aînée de la révolution en Russie, car ce sont les anarchistes qui ont d?abord eu le monopole de la déstabilisation politique. C?est en méditant sur l'échec de son frère, anarchiste et terroriste, que Lénine fonda le marxisme politique, parce qu?il ne supportait pas la politique de l'échec. L?idéologie anarchiste est depuis l'origine anticommuniste et révolutionnaire, comme l'islamisme d?aujourd?hui. Elle entretient, comme lui, un rapport ambivalent à la modernité, critiquant les illusions du progrès sans se priver d?une sournoise table rase de la tradition, au nom de celle-ci. Les anarchistes russes, en reprenant le modèle du mir – la commune rurale ancestrale – pour forger l'idéal de la commune, ont donné l'exemple de la fabrication d?une idée nouvelle, capable de parler aux esprits les plus réactionnaires comme aux plus révolutionnaires. Ce tour de force est encore celui de l'islamisme terroriste, qui modifie le sens de l'umma pour privilégier le lien horizontal d?une communauté forgée par le bas, aux dépens de l'acception nationale ou territoriale d?une communauté gouvernée par un souverain. L?argumentaire théologico-politique prône en l'occurrence cette étrange soumission qui autorise une entière désobéissance.

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L?islamisme terroriste rejoint la source nihiliste qui produisit les premières formes de terrorisme élaboré, au XIXe siècle, en Russie. Le nihilisme russe se constitue, contre l'hégélianisme, comme une forme de négation non dialectisable. Si celle-ci demeure, pendant les années 1860, purement intellectuelle, donnant lieu à une critique générale aussi bien de la société russe que des projets de réforme modérés, chez Pisarev ou Dobrolioubov, son enseignement engendra à la génération suivante, dans les organisations anarchistes, la décision de passer à la version active de la destruction, dont Netchaïev ou Savinkov demeurent les plus célèbres représentants. Un phénomène analogue unit les fondateurs de la doctrine islamiste aux terroristes ultérieurs. Le fondement nihiliste fait de tout terrorisme une politique du pire, comme le remarquait déjà dans ses mémoires l'éditeur de Dostoïevski, Alexandre Souvorine :

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« ?Tout ou rien?.

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« Plus le peuple souffre, mieux s?en trouve la révolution. L?Ancien Régime tendait à devenir constitutionnel. C?est alors qu?on a tué Alexandre III.

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« C?est que nous ne voulons pas de réformes modérées ! C?est pire que rien [...]. Impossible de vivre tant que tout n?est pas reconstruit conformément aux idées des socialistes révolutionnaires.

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« Ce n?est pas l'homme qui importe, mais la formule. » [12][12]  Journal intime d?Alexandre Souvorine, directeur du...

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La « formule » est ce qui demeure du langage quand tout usage de celui.ci à des fins politiques a été récusé. C?est de l'ancrage nihiliste de l'anarchisme que provient l'idée de « propagande par les actes » qui inspire toute politique de l'échec, toute politique du pire, tout usage de la violence aux dépens de la parole et de ses laborieuses médiations. Comme l'a montré Michael Walzer, le terrorisme n?est pas tant une arme de « dernier recours » que ce qui s?impose en premier dès lors qu?on renonce à avoir confiance en la fonction médiatrice du langage [13][13]  Michael Walzer, « Critique de l' ?excuse? : le terrorisme.... Un terroriste qui discute est un terroriste perdu. La référence religieuse joue, dans le terrorisme islamiste, le même rôle que la référence scientiste dans le terrorisme anarchiste.

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L?usage de la référence religieuse n?est toutefois pas un slogan comme un autre et la spécificité du terrorisme islamiste, autant que sa singulière portée dans le monde d?aujourd?hui, tient à ce que la religion lui a permis tout à la fois de nier et d?affirmer.

MESSIANISME ET MODERNITE

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On a coutume de considérer que le terrorisme islamiste, en tant que majoritairement sunnite, ne relève pas d?une idéologie messianiste. Dans l'islam, c?est le chiisme qui fait place à l'attente messianique de l'imam caché. Toutefois, le dépassement des appartenances nationales par Al.Qaïda prend place dans le projet plus global d?aller au-delà de l'opposition du chiisme et du sunnisme. De plus, le messianisme qui peut permettre à des sujets de s?engager dans un acte terroriste n?est pas tant le messianisme religieux, traditionnellement eschatologique, que le messianisme révolutionnaire qui veut précipiter une rupture brutale de la temporalité. Or, si le chiisme joue un rôle clé dans le terrorisme islamiste, au moins par le biais du Hezbollah, c?est en raison du remaniement conceptuel permis par la révolution iranienne. Le messianisme religieux est venu alimenter le messianisme révolutionnaire de Khomeiny. Cette alliance a permis le devenir terroriste de l'islamisme.

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Les anarchistes russes, malgré leur athéisme, n?ignoraient pas le soutien de la source religieuse au messianisme de la destruction. Boris Savinkov ne cesse de se référer au livre de l'Apocalypse [14][14]  Boris Savinkov, Le cheval blême. Souvenirs d?un terroriste,.... L?islamisme joue, dans le terrorisme actuel, le rôle du mythe sorélien qui encourage les masses à la violence et décourage les niaises espérances utopiques [15][15]  Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris,.... Ne rien attendre des lendemains de la catastrophe : telle doit être la conviction terroriste.

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Si l'anarchisme a su entrer en convergence avec la modernité tout en la critiquant, c?est que la validation de l'attentat devait passer par la presse imprimée. Le terrorisme islamiste entre aussi en résonance avec la modernité. Les médias visuels sont l'instrument nécessaire de sa portée mondiale et les vidéos-testaments des bombes humaines, jouant sur la contagion spécifique à l'acte suicidaire, forment à donner la mort. Mais, plus encore, comme l'a affirmé Gilles Kepel, il n?y aurait pas d?Al-Qaïda sans Internet [16][16]  Gilles Kepel, « Il n?y aurait pas d?Al-Qaïda sans.... S?il en est ainsi, ce n?est pas seulement pour des raisons techniques de facilitation de la communication, mais parce qu?Internet suscite une ferveur religieuse dont la dimension messianique n?est pas absente. Comme l'a montré Jean-Michel Besnier, l'Internet réveille l'aspiration religieuse parce qu?il réalise le rêve fusionnel du dépassement des médiations spatiales et temporelles. Il encourage une religion de l'immanence, plus que la crainte de Dieu. Le sujet qui se prend au mirage de cette sorte de « savoir absolu » ne se heurte au réel que dans la mort car il est voué au néant et à l'absence de tout repère fixe dans un monde sans altérité [17][17]  Jean-Michel Besnier, « La société de l'information....

CONCLUSION

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Au regard de la violence politique actuelle, les anciens anarchistes apparaissent rétrospectivement comme des aristocrates du terrorisme, attachés à un code de l'honneur et luttant contre le despotisme. S?ils avaient déjà abandonné le code militaire et la distinction des civils et des soldats, ils n?avaient pas renoncé au code politique [18][18]  Michael Walzer, Guerres justes et injustes (1977),.... Pourtant, s?ils s?en sont tenus pour eux-mêmes à l'assassinat politique, sans jamais pratiquer l'attentat aveugle – terroriste au sens propre du terme – ils ont inauguré le discrédit de la parole en politique et la confusion des responsabilités. Inversement, les terroristes d?aujourd?hui entendent toujours se parer de la noblesse de l'assassinat politique. Pour Ben Laden, tout Occidental, en tant qu?il est un « Américain », est une cible : le terrorisme islamiste invite chacun d?entre nous à se considérer comme une victime potentielle, mais pas comme une victime innocente.

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La source anarchiste permet donc paradoxalement de saisir le caractère inédit du terrorisme islamiste. Son innovation majeure consiste à aller au terme de la logique terroriste et du nouveau partage de la vie et de la mort qu?elle instaure. L?attraction exercée par le messianisme de la destruction dérive dans les deux cas d?une critique de la modernité qui use dans le même temps du ressort de celle-ci sans accepter de le dire. La différence entre système religieux et athée doit être minorée si l'on tient pour spécifique de tout terrorisme une forme de messianisme capable de se conjuguer avec tout habillage idéologique. De même que les anarchistes étaient habités par une religiosité nihiliste, les terroristes islamistes d?aujourd?hui héritent à leur insu de la mort de Dieu.

Notes

[1]

Régis Debray, « Le passage à l'infini », in Les cahiers de médiologie, no 13, premier semestre 2002, p. 11.

[2]

Robert. A. Pape, Dying to Win, The Strategic Logic of Suicide Terrorism, New York, Random House Trade Paperbacks, 2006, p. 4 ; Eleanor Pavey, « Mort volontaire combattante : sacrifices et stratégies. Les kamikazes sri lankais », in Cultures et conflits, no 63, automne 2006, p. 135-154.

[3]

Abdallah Azzam, « La défense des territoires musulmans constitue le principal devoir individuel », trad. J.-P. Milelli, in Jean-Pierre Milelli et Gilles Kepel (dir.), Al-Qaïda dans le texte, Paris, PUF, 2005, p. 169.

[4]

Carl von Clausewitz, De la guerre (posth. 1831), VIII, 3, trad. P. Naville, Paris, Minuit, 1955, p. 685.

[5]

Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, t. II : L?âge planétaire, Paris, Gallimard, 1976, p. 184 sq.

[6]

Olivier Roy, L?islam mondialisé, Paris, Le Seuil, 2002, rééd. coll. « Points », 2004.

[7]

Gilles Kepel, Fitna. Guerre au cœur de l'Islam, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2004, p. 115.

[8]

Oussama Ben Laden, « Extraits de ?Entretien avec CNN? » (1997), trad. J.-P. Milelli, in Jean-Pierre Milelli et Gilles Kepel (dir.), Al-Qaïda dans le texte, op. cit., p. 53.

[9]

Michel Schneider, Big mother. Psychopathologie de la vie politique, Paris, Odile Jacob, 2002, coll. « Odile Jacob poches », 2005, p. 332.

[10]

Hannah Arendt, « Qu?est-ce que l'autorité ? », in La crise de la culture (1954-1968), trad. de l'anglais sous la direction de P. Lévy, Paris, Gallimard, coll. « Folio », p. 128-132.

[11]

Rohan Gunaratna, Al-Qaïda. Au cœur du premier réseau terroriste mondial (2002), trad. de l'anglais par L. Bury, Paris, Autrement, 2002, p. 70.

[12]

Journal intime d?Alexandre Souvorine, directeur du Novoïe Vremia, trad. du russe par M. Lichnevski, Paris, Payot, 1927.

[13]

Michael Walzer, « Critique de l' ?excuse? : le terrorisme et ses justificateurs » (« Terrorism : A critique of excuses » [1988]), in De la guerre et du terrorisme (Arguing about War), trad. Camille Fort, Paris, Bayard, 2004, p. 80-98.

[14]

Boris Savinkov, Le cheval blême. Souvenirs d?un terroriste, trad. du russe par Bernard Taft, Paris, Payot, 1931.

[15]

Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, Marcel Rivière et Cie, 1908.

[16]

Gilles Kepel, « Il n?y aurait pas d?Al-Qaïda sans l'Internet », in Le Monde, 19 janvier 2006.

[17]

Jean-Michel Besnier, « La société de l'information ou la religion de l'insignifiance », in Revue européenne des sciences sociales, t. XL, no 123, 2002, p. 147-154.

[18]

Michael Walzer, Guerres justes et injustes (1977), trad. S. Chambon et A. Wicke, Paris, Belin, 1999, p. 275 sq.

Plan de l'article

  1. UN JIHAD POPULAIRE
  2. LA POLITIQUE DE L?ECHEC
  3. LE DEPASSEMENT DE L?ETAT-NATION
  4. LE SENS DE LA VIE ET DE LA MORT
  5. SOUS LE MARXISME, L?ANARCHISME
  6. MESSIANISME ET MODERNITE
  7. CONCLUSION

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