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2011/2 (n° 46)



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Derrière les métaphores la limite et la borne

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Il n’arrive jamais que l’on puisse écrire ou énoncer des idées sans user de métaphores. Celles de l’immigration sont étonnamment obsédantes : les gouvernants, les partis ouvertement xénophobes et racistes, les partis qui ne le sont pas et qui s’opposent à l’action policière, juridique, administrative des gouvernements de droite, lesquels ont trouvé leur terrain d’élection dans la lutte sécuritaire contre l’étranger, les journalistes, les scientifiques qui ne laissent pas de s’affronter sur le sujet parlent unanimement d’appel d’air, mais surtout de vague, de déferlement, avec les exagérations cataclysmiques qu’il n’est pas difficile d’imaginer ; cette eau surabondante, cette mer qui menace d’envahir, mais aussi ce sang venu d’ailleurs, il s’agit de les endiguer, de les canaliser. Quand donc les images ne sont pas délibérément guerrières et héroïques, dans leur développement contre les hordes qui veulent s’emparer de notre bien-être, c’est en termes de lutte contre les catastrophes naturelles que l’on exprime l’immigration. Ce qui est la meilleure façon d’effacer l’Autre, de l’anonymiser, de lui nier toute individualité de parcours ; après quoi on peut, en prenant des airs savants, « gérer les flux », ouvrir ou plutôt rouvrir les camps de « rétention » qui avaient servi à parquer d’autres indésirables avant et pendant la dernière guerre, en éloignant tout regard indiscret, en écartant la presse, laquelle ne s’en émeut, pour l’ordinaire, que modérément.

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Sous le couvert hydrodynamique, on trouve ce qu’on n’ose plus appeler des politiques, mais plutôt des préoccupations tracassières, seulement rusées quand l’intelligence s’en mêle ; toujours cyniques : on livre, avec un courage que tout le monde peut admirer, des milliers d’hommes au pays européen dont on sait qu’il va les expulser sans aucun égard à quelque danger que ce soit. On établit, au mépris de toute esquisse de preuve, un lien entre l’immigration et la délinquance, faisant ainsi le lit du racisme et de la xénophobie que l’on suppose ou que l’on obtient d’une opinion publique, peut-être moins dupe qu’il y paraît. On prétend défendre les valeurs, lesquelles, quand elles ne sont plus que celles du repli timoré derrière les murs symboliques, ne suscitent guère de désir ; non sans commettre de brusques confusions dans l’opération d’expulsion, promue à grand renfort d’images : les Roms, si européens qu’ils sont, sont-ils à l’intérieur des murs ou à l’extérieur ? Il est vrai que l’on feint de s’appuyer sur des études scientifiques et que, par un effet d’aubaine, tel livre tombe à pic, écrit par un homme de l’autre camp, pour paraître conforter le bien-fondé du racisme ordinaire, désormais « sans complexe ». C’est toutefois peut-être un peu vite compter sur un retournement qui, jusqu’à présent, n’a guère affecté que quelques ministres.

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Cette entreprise n’est pas seulement celle de la France ; elle est aussi celle de l’Union européenne en proie à la même hypocrisie qui clame les Droits de l’Homme et la liberté de la démocratie, tout en pratiquant le contraire, comptant sur la léthargie politique des peuples qui la composent. Sans même parler des dirigeants, en retard de deux mois sur l’événement et ne commençant que fin février 2011 à tenir sur les événements partis du Maghreb des propos dignes du café du Commerce autour du couplet sur le déferlement, l’opinion européenne a regardé se développer les révolutions tunisiennes, égyptiennes, algériennes, libyennes, syriennes, yéménites, peut-être marocaines, avec un scepticisme ahuri devant les exigences de liberté. Rassis, nous avons appris à céder même nos libertés, à abandonner notre générosité envers les étrangers – devenue, dans certaines circonstances, un délit – au nom d’une sécurité administrative tatillonne et envahissante. Le plus grave de ce nihilisme, qui paraît désormais fortement installé, est que, quand ces régimes seront défaits, on peut encore se demander quel type de politique sera mis en œuvre par ceux qui auront pris leur place.

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On avance parfois, offerte sous couvert d’un anglicisme, une politique du care, comme si l’on voulait transformer les États en grands centres hospitaliers. Mon intérêt pour l’éthique des soins ne me rend pas assez amoureux de ses concepts pour les étendre sans discernement à toute l’humanité, la divisant en soignants et en soignés. On peut craindre que le care ne soit l’autre face de la fuite devant les solutions politiques ou de la démission devant les charges de la citoyenneté. Le traitement de la question de l’immigration est l’indice le plus criant d’une carence de citoyenneté, qu’il s’agisse de la participation à quelque État particulier ou de l’appartenance à l’Union européenne. Sans doute, le problème est-il moral et religieux : l’accueil de l’étranger est une preuve de santé, d’aisance dans ses valeurs, de force dans son désir. Mais il ne faut pas demander à l’éthique de résoudre les problèmes politiques ; du moins ne peut-elle se mettre en place tant que la politique ne prend pas ses responsabilités.

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Il est vrai que, en ce domaine, elles sont difficiles à prendre. Le problème est dialectique ; il tend à enliser dans un jeu d’antinomies dont on sait gré aux auteurs qui ont accepté de participer au dossier de ne pas les avoir masquées et d’avoir su les présenter dans toute leur âpreté. Toutefois, elles sont tellement entremêlées que l’on peine à construire l’antithétique qui réunirait des thèses cohérentes entre elles, d’une part, avec des antithèses cohérentes d’autre part, si bien que la résolution d’une antinomie n’est pas nécessairement compatible avec la résolution des autres. Contre les politiques délibérées, conscientes, capables de calculer, les droites sont tentées par des politiques du Ça, de ce que nous voudrions inconsciemment sans le dire, qui seraient les vraies politiques, comme si le xxe siècle n’avait pas amplement montré les périls d’une telle conception. La migration est-elle un droit fondamental, au même titre que celui de se fixer, ou est-elle une anomalie qu’il convient d’interdire ? L’hospitalité est-elle une valeur fondamentale ou est-elle la facilitation de la délinquance ? La nécessité de s’ouvrir pour un État est-elle compatible avec le maintien de son contrat social ? Le devoir de prendre en compte l’arrivant est-il compatible avec la défense de la souveraineté ? Faut-il donner du travail aux immigrés en vue de les intégrer ou faut-il le réserver aux autochtones ? Faut-il protéger les familles des immigrés en permettant à leurs membres de se rapprocher les uns des autres ou ne faut-il réserver le souci des familles qu’à ceux qui sont membres d’un État depuis longtemps ? On s’aperçoit très vite que les Droits de l’Homme sont à géométrie variable, qu’ils portent en eux la contradiction de ne pouvoir désigner qui peut jouir du statut d’homme et on comprend qu’il faudrait déjà des droits aux droits pour que les Droits de l’Homme s’appliquent ; constat terriblement accusateur pour les Droits de l’Homme eux-mêmes.

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Les antinomies que nous venons de parcourir sont-elles susceptibles de solutions ? Tout gouvernement intelligent, toute citoyenneté avisée n’existent que pour se livrer à de telles constructions, lesquelles ne sont pas pérennes, mais sont plutôt constamment à refaire. Lorsque M. Rocard avait dit que « la France ne pouvait accueillir toute la misère du monde », la droite a découpé le propos pour n’en retenir que la partie qu’elle pouvait facilement transformer en aveu qu’elle faisait mieux que la gauche. Mais il ajoutait tout autre chose : qu’il fallait qu’elle prenne sa part dans le traitement du problème. Cette participation peut consister en aide au développement des pays mêmes d’émigration. On vient de se réjouir des chiffres de la démographie en France, sans toujours souligner qu’on les doit à l’immigration, laquelle, avec une politique du travail plus intelligente, permettrait, au moins partiellement, d’aborder avec plus d’optimisme le problème des retraites. Il est étrange que bon nombre de nos concitoyens, français et européens, n’aient jamais conçu le problème que sous la forme d’un coût imaginaire de l’immigration plutôt que sous celle d’un coût réel que l’on pourrait chercher à calculer, sans laisser la peur le faire seule au profit de la haine ordinaire et du simple racisme.

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Il est vrai que, comme on le verra dans le dossier même qui suit, le discours scientifique est difficile sur le registre et qu’il se divise devant l’opinion et devant les politiques, toujours prêts à choisir le camp qui les avantage, au plus mauvais moment et sur les points les plus dangereux. Le lecteur appréciera la longue et passionnante querelle qui porte sur la possibilité de mettre en relation les phénomènes de délinquance avec l’origine culturelle de ceux qui les commettent, dans laquelle on isole à nouveau des traits (le plus souvent liés aux structures de parenté) censés expliquer les comportements délictueux. Les concomitances et subséquences des phénomènes requièrent la plus grande prudence quand il s’agit de faits sociaux extrêmement complexes, qui mêlent des paramètres innombrables, en rapport de retentissement les uns sur les autres, et ne sauraient être élevés au rang de causes et d’effets, sans prendre de hauts risques. Le simplisme, aux aguets pour justifier ses fantasmes racistes ou xénophobes, en est pour ses frais lorsqu’il attend la caution du travail scientifique : l’esprit de méthode ne peut se satisfaire du causalisme étroit auquel un certain nombre de politiques et de journalistes sans scrupules voudraient pouvoir s’arrêter au nom d’un réel qu’ils oseraient dire et qui gênerait leurs adversaires.

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Or, loin d’être du côté du simplisme, le réel est toujours plus complexe que ce qu’on voudrait. Il ne se décide pas au moyen d’idées simples et ceux qui imaginaient, du côté des gouvernants, contrôler les phénomènes, les retrouvent en face d’eux, bien rebelles. Comment faudrait-il juger, selon ses propres critères, un gouvernement qui se vante de restreindre l’immigration alors qu’elle n’a jamais été plus haute, en France, que de nos jours ? Ce qui ne veut pas dire que les immigrés soient reçus avec plus d’aménité.

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Ne laissons toutefois pas croire que les discours démographiques et sociologiques livrent seuls le réel en écrivant les signifiants qui ont le plus de chances de se dissocier des signifiés idéologiques ou affectifs dont on espère des effets électoraux. Certes, les signifiants du démographe et du sociologue sont les meilleures réfutations des misérables, quoique puissants efforts dépensés pour peser sur un hypothétique sens commun et l’empêcher de regarder correctement, dans leur complication, les situations ; ce que celui-ci n’a que trop tendance à laisser faire dès lors que l’exigence des preuves n’est obtenue que par une scrupuleuse éducation. Toutes les formes littéraires, du roman à l’autobiographie, en passant par la nouvelle et le témoignage, disent, sur des modes aussi divers que la sociologie, la démographie ou l’histoire, l’immigration dans le réel des parcours dont parle Georges Pérec. Dès lors, le réel n’est pas la frilosité administrative recroquevillée derrière des murs symboliques, déchétisant l’Autre en le laissant mourir et en trouvant qu’il coûte toujours trop cher ; il nous renvoie à notre propre dénuement qui fait que nous n’avons jamais à donner que ce que nous n’avons pas, et à notre déréliction, celle que nous ressentons lorsque, en voyage, nous sommes étrangers aux codes dans lesquels s’expriment ceux qui nous entourent, qui est aussi celle que durent affronter, à une ou quelques générations de là, nos ancêtres, car nous sommes tous, à quelque titre, les produits de l’immigration. À partir de quel nombre de générations, fonctionnant comme des quartiers de noblesse, aurons-nous le droit de priver les autres du droit même qui fut celui de nos ancêtres ? Et en quoi le fait de s’en autoriser donnerait-il ce droit ? En quoi la fuyante identité des filiations permettrait-elle le geste de repousser certains autres ? Et si l’on regarde l’identité vers l’avenir, au nom de quelle consistance aurait-elle le droit de s’imposer officiellement à l’autre ? Le chosisme de l’identité, que l’on cherche à imposer comme une loi d’airain, est un singulier symptôme de ce que sont devenues, sous la pression des idéologues qui nous gouvernent, les républiques et les démocraties.

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On aurait tort de croire que, parce que l’immigration se joue aux frontières – frontières étranges d’ailleurs puisqu’elles sont devenues réticulaires et qu’elles ne coïncident plus avec les limites géographiques des États – et qu’elle se traite sur le mode du rebut, elle ne se situe pas au centre de la vie politique. Même si son bilan, en France et dans l’Union européenne, est, pour le moment, sinistre, l’immigration est une question politique de premier ordre.

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Les quelques articles qui suivent ne prétendent évidemment épuiser une question qui devrait être explorée dans chaque pays du monde concerné par le phénomène ; sous l’angle des religions, dont l’importance n’est pas mince sur le registre de l’amour du « prochain » et de l’hospitalité ; sous l’angle des manifestations culturelles, qui ne sont pas toutes de littérature. Ils entrelacent déjà, en tout cas, suffisamment de discours au sein même de ce numéro, tout en faisant allusion à d’autres lignes discursives qui n’y figurent pas expressément. Discours de celui qui trie, retient, éjecte ou se figure éjecter : discours du maître qui échoue piteusement ; discours de celui qui sait et qui prétend en remontrer, en assénant ses opinions, à l’esprit de méthode, plus sceptique, plus subtil et, par là, plus faible ; discours enthousiaste de celui qui veut accueillir tout le monde et qui n’y parviendrait certainement pas si on le laissait faire ; discours fermé de celui qui, au nom de valeurs rabougries en alibis, ne veut accueillir personne ; discours d’entre-deux imaginaires, d’entre-deux symboliques de l’immigré, irréductible au lit de Procuste des grands discours nationaux, qui nous renvoie à notre propre précarité.

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Chacun connaît le propos de Nietzsche concernant l’exclu, qui laisse de toute façon dans l’inconfort, puisqu’« on se fâche de lui donner et qu’on se fâche de ne pas lui donner » ; on se sent toujours trop bon d’avoir fait le geste qu’on regrette déjà et méprisable quand on ne l’a pas fait ; il est vrai que nos gouvernants, non sans volte-face, s’appliquent à nous déculpabiliser de ce dernier sentiment.

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Le lecteur croisera ici un certain nombre de propos qui auront su dire ce qu’il faut que nous soyons pour que ces discours puissent être tenus ; aucun n’a l’outrecuidance de dire comment il faudrait s’y prendre avec l’immigration. La vraie question est de savoir pourquoi nous sommes incapables de créer une solution qui, ni folle ni inhumaine, permettrait à l’hospitalité de prendre ses limites maximales. À la borne têtue, il est temps de substituer la limite qui serait l’intelligence et le calcul de cette valeur d’accueil ; nous n’avons pas le choix, car c’est faute d’avoir le courage de définir la limite que nous butons présentement, dans son arbitraire, sur la borne. Les articles publiés ici esquissent à quoi ressemblera la véritable tâche.

Plan de l'article

  1. Derrière les métaphores la limite et la borne

Pour citer cet article

Cléro Jean-Pierre, « Présentation », Cités 2/ 2011 (n° 46), p. 9-16
URL : www.cairn.info/revue-cites-2011-2-page-9.htm.
DOI : 10.3917/cite.046.0009


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