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2013/2 (n° 54)


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Pierre-Henri Castel, Âmes scrupuleuses, vies d’angoisse, tristes obsédés. Tome 1 : Obsessions et contrainte intérieure de l’Antiquité à Freud, Paris, Les Éditions d’Ithaque, 2011

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Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les hésitations de l’esprit et les scrupules de l’âme ne sont pas de tous temps et de tous lieux. Pour le psychanalyste Pierre-Henri Castel, ces « embarras de l’agir » ont une histoire et une géographie : grosso modo, ils caractérisent l’Occident depuis saint Augustin. C’est l’auteur des Confessions, en effet, qui a découvert ce qui désormais est une banalité à nos yeux : que les contraintes qui s’opposent à notre volonté ne viennent pas seulement de l’extérieur, mais du plus profond de nous-mêmes. Les Anciens avaient tendance à tout extérioriser : en cela consistent leurs superstitions. De même, si le type de l’obsédé ou du mélancolique ne se rencontrait pas en Afrique, c’est parce que la mélancolie et l’obsession impliquent des reproches que le sujet s’adresse à lui-même en tant qu’agent libre.

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C’est à une formidable et passionnante histoire que nous invite Pierre-Henri Castel dans son dernier ouvrage, depuis l’ascétisme délirant et les tentations non moins folles des Pères du Désert, dans les premiers siècles, jusqu’à l’invention de la névrose obsessionnelle par Freud, en passant par les cas de conscience des chrétiens du temps de Louis XIV (c’est alors que prend naissance la conscience obsédée du scrupuleux), les tourments de Kierkegaard fils d’une faute paternelle (peut-être le viol de la mère), et la médicalisation de l’angoisse par la psychiatrie du xixe siècle. Anecdotique en apparence, le sujet est vaste et profond en réalité. Les contraintes intérieures recouvrent un espace psychique immense. Il y a bien de la marge entre la simple hésitation et la folie du doute, bien de la différence entre l’obsession comme contrainte intérieure portant sur les pensées, et la compulsion, qui concerne les actions.

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Transposant sur le plan psychologique le concept de « fait social total » élaboré en anthropologie par Marcel Mauss, Pierre-Henri Castel, qui réhabilite (contre l’air du temps) la méthodologie holistique, voit dans la contrainte psychique un « fait moral total », comportant des sens et se déployant sur des registres aussi bien politiques que psychologiques, religieux et philosophiques que littéraires. D’où l’usage d’une impressionnante documentation. Le sociologue allemand Norbert Elias parlait de « civilisation des mœurs » au sens d’action de civiliser les mœurs. Il existe, selon Pierre-Henri Castel (qui refuse la réduction foucaldienne de l’épistémologie de la psychiatrie à une pratique d’exclusion et de stigmatisation), une « civilisation de l’esprit » qui a laissé ses traces un peu partout. Ainsi la psychasthénie (la faiblesse et l’impuissance du moi) inventée par Pierre Janet (en France sa psychologie a durablement concurrencé la psychanalyse de Freud inventeur, lui, de la névrose obsessionnelle et de la névrose d’angoisse) est-elle interprétée comme « l’expression psychique du mal-être républicain ».

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L’ouvrage de Pierre-Henri Castel, qui se présente déjà en soi comme une somme, est le premier volet d’un diptyque dont le second nous conduira de Freud à notre présent. La névrose obsessionnelle, qui fut avec l’hystérie le pilier de la psychanalyse, n’est plus de saison. Place aux troubles obsessionnels compulsifs (les TOC, espèce de « parasites mentaux » dont nous débarrasseraient la pharmacie et les thérapies cognitivo-comportementalistes, ont été décrits pour la première fois par Esquirol au début du xixe siècle) et à l’addiction. Après la moralisation de l’autocontrainte psychique dont traite ce premier volume, le second volume (intitulé La Fin des coupables) analysera sa dé-moralisation. Car désormais, comme l’a montré Alain Ehrenberg dans La Fatigue d’être soi[1][1] Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi. Dépression..., l’embarras de l’agir consiste moins à se sentir coupable qu’à se sentir inapte. Vient alors l’âge des « individus sans individualité » : le nôtre.

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Christian Godin

Luis Mora-Rodríguez, Bartolomé de Las Casas. Conquête, domination, souveraineté, Paris, Puf, 2012

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Le fil conducteur de l’étude proposée par Luis Mora-Rodríguez est la vie et l’œuvre de Bartolomé de Las Casas (1484-1566), prêtre dominicain et auteur de la célèbre Très Brève Relation de la destruction des Indes. La restitution de son parcours motive l’analyse des aspects politiques et doctrinaux de la colonisation du Nouveau Monde par la Couronne espagnole au xvie siècle. Le sort des Indiens tel que Las Casas le restitue vient alors éclairer la formulation idéologique de la conquête par les penseurs de l’époque, à travers une véritable philosophie des colons. Sur fond de ce tableau, Las Casas développe l’originalité de son humanisme.

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Préalable à l’évocation des différents enjeux culturels et politiques que Las Casas a traversés, un récit biographique ouvre le livre. L’histoire individuelle du dominicain s’inscrit dans la Grande Histoire de l’appropriation espagnole des territoires indiens. À partir de textes d’époque, Luis Mora nous décrit l’implantation sur le sol indigène, les caractères de la juridiction du plus fort et la mise en place de la politique coloniale à travers la genèse de l’encomienda, institution centrale de l’exploitation territoriale et manouvrière. Parallèlement, c’est la volonté d’extension du règne papal qui est restituée, portant, à travers le requerimiento, sa caution à l’invasion ; mais aussi celle du règne espagnol, du fait de l’afflux de puissance économique que représente la mainmise sur le Nouveau Monde.

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Jeune homme traversant l’océan avec son père pour participer à l’exploitation agricole des îles conquises, Bartolomé est d’abord peu prompt à la mise en question de la loi des vainqueurs. Pourtant, bientôt requis, en tant qu’homme de foi, de légitimer l’évangélisation des indigènes, prétexte à tous les abus, son esprit va se former selon un tour ouvertement polémique vis-à-vis des exactions commises et de leur « justification » chrétienne. Ce faisant, la pensée lascasienne nous est présentée dans les étapes de sa maturation, depuis un « réformisme » souhaitant endiguer les excès coloniaux à une condamnation systématique des arguments prétendant légitimer le droit de conquête.

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Luis Mora met Las Casas en situation par rapport aux discours tenus par ceux dont il devient le concurrent quant à la vérité sur les enjeux indiens. Un débat auquel participent Francisco de Vitoria et Ginés de Sepúlveda. La philosophie espagnole classique nous apparaît comme un virulent questionnement sur la liaison entre religion et politique, visant à donner forme à l’idéologie coloniale. Pour Vitoria, la conquête est rendue légitime lorsque les Indiens font entrave au caractère naturel du « commerce ». Pour Sepúlveda, c’est le devoir de civiliser un peuple vicieux et inculte qui justifie l’imperium espagnol. Pour Las Casas enfin, aucun droit de conquête n’est légitime, si ce n’est comme pédagogie évangélique purifiée de toute atteinte physique, morale ou économique portée aux Indiens.

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La contemporanéité des débats présentés par Luis Mora sera sans doute relevée par le lecteur, qui trouvera dans ce livre un recueil synthétique et précis des formulations fondatrices relatives à l’entreprise coloniale. Touchant à l’appareil conceptuel utilisé par l’auteur, trois remarques nous semblent toutefois pouvoir être apportées. L’usage insistant d’un lexique de la « corporalité », voulant expliciter les caractères physiques de l’exploitation des Indiens, opère comme un masque plutôt que comme un dévoilement. Ce lexique fait l’objet d’une introduction plus métaphysique qu’analytique et manque, paradoxalement, d’un développement plus incarné. Il en va de même pour l’usage récurent de la catégorie de « l’Autre », se référant bien sûr aux Indiens, mais sans que la signification précise de son emploi soit donnée. Enfin, le caractère presque incontournable d’une approche de la colonisation en termes de « domination » pose cependant, de manière caractéristique, le problème accompagnant couramment cette notion (et qu’on retrouve si fréquemment en sociologie par exemple) : l’effacement de la dynamique historique derrière la description de la structure politique.

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Reste que la lecture du texte de Luis Mora-Rodríguez demeure l’occasion singulière pour le lectorat français d’un vertigineux décentrement : ce dernier est amené à considérer le sens que revêt une telle étude pour le lectorat espagnol, ou latino-américain — ce qui n’est pas la moindre expérience de communauté dans l’universel que puisse susciter l’étude scientifique de l’histoire. En effet l’indigène français, dont l’histoire directe ne recouvre pas cet épisode de la conquête des Amériques, voit pourtant se rejouer devant ses yeux quelque chose de sa propre histoire. C’est le rapport entretenu entre les différentes manifestations coloniales qui est interrogé implicitement au fil du texte, à mesure que Luis Mora déroule les caractères de son sujet. Ce faisant, il invite la philosophie, d’une part à considérer la spécificité de chaque expression de l’impérialisme, d’autre part à poser la question de ce qu’elles ont eu et continuent d’avoir de commun.

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Samuel Zarka

Juliette Grange, Pour une philosophie de l’écologie, Paris, Pocket Agora, 2012

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Il n’est pas aisé, pour la philosophie, de se faire une place entre la technique et l’idéologie en matière d’écologie. D’autant qu’elle ne s’est pas beaucoup intéressée, même depuis la révolution industrielle, à la nature et à l’environnement.

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Dans son dernier ouvrage, Pour une philosophie de l’écologie, la philosophe Juliette Grange, spécialiste d’Auguste Comte et de Saint-Simon [2][2] Juliette Grange, Auguste Comte, la politique et la..., réussit à élaborer un discours philosophique sur l’environnement en montrant la possibilité d’une conception proprement républicaine de l’écologie et en établissant que les concepts de John Rawls (Théorie de la justice) [3][3] Traduction française, Paris, Seuil, 1971. et d’Amartya Sen (Éthique et économie) [4][4] Traduction française, Paris, Puf, 2001. peuvent servir à définir les « biens communs » fondamentaux sans lesquels une res publica n’est pas envisageable. Tout en récusant l’idée passablement irrationnelle du « contrat naturel » proposée par Michel Serres [5][5] Michel Serres, Le Contrat naturel, Paris, François... et celle, non moins problématique, de « droits de la Nature » défendue par la deep ecology, l’auteur montre la nécessité d’étendre l’idée de république au non-humain car désormais l’homme dépend de ses actes. En attendant d’être mondiale, la République sociale et écologique devra être européenne.

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Contre une conception exclusivement économique du « bien commun », Pour une philosophie de l’écologie rappelle le sens d’abord républicain, politique de l’expression. Oscar Wilde déplorait l’utilitarisme de ses contemporains qui connaissaient le prix de toutes choses et la valeur de rien. Juliette Grange rappelle que le bien commun a d’autant plus de valeur qu’il n’a pas de prix. Évidemment l’économisme aujourd’hui triomphant ne le comprend pas ainsi : n’a-t-il pas réussi à faire croire au peuple que le système de sécurité sociale était déficitaire, comme s’il avait un but lucratif ? Pareillement, il ne cesse de traduire l’environnement en termes de « ressources naturelles » sans que grand monde trouve à y redire.

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Il existe désormais une justice, et donc une injustice environnementale. La ségrégation environne- mentale est repérable à travers la répartition spatiale de l’habitat et, avec le réchauffement climatique, les réfugiés environnementaux pourraient bien être au xxie siècle ce que les réfugiés politiques et les réfugiés de guerre auront été au xxe. « La justice environnementale joint la considération sur la qualité environnementale minimale à des droits sociaux et économiques », insiste Juliette Grange.

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Cela dit, le terme même d’environnement prête à discussion et l’auteur montre l’insuffisance de ce qu’il est convenu d’appeler l’éthique environnementale. Car parler d’environnement, c’est rester prisonnier d’une logique gestionnaire, de type économique (l’exploitation à moindre coût et sans trop d’effets pervers visibles) et éthique (pragmatiste), dans l’oubli du politique et du juridique. En avalisant l’idée que des aménagements pourraient suffire à faire face aux urgences écologiques, le concept de développement durable pourrait bien n’être qu’illusoire, quand il n’est pas cynique.

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L’ironie avec laquelle est aujourd’hui considérée la religion de l’Humanité qu’Auguste Comte promeut dans sa Synthèse subjective, est une manière d’habitus philosophique. Juliette Grange montre l’intérêt qu’il y aurait à l’idée d’une certaine resacralisation de la Terre (appelée Grand-Fétiche par le fondateur du positivisme) par l’instauration d’une « Fête de la Terre » et plaide pour un « service civique écologique universel » qui serait un moyen de mixité des sexes et de brassage des classes sociales. Certes, un lecteur scrupuleux pourrait regretter les tournures parfois polémiques de l’ouvrage. Mais comment imaginer qu’une philosophie de l’écologie ne soit pas aussi, et peut-être d’abord, un combat ?

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Christian Godin

Notes

[1]

Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 2000.

[2]

Juliette Grange, Auguste Comte, la politique et la science, Paris, Odile Jacob, 2000, et Saint-Simon Œuvres complètes, collectif, Paris, Puf, 2012.

[3]

Traduction française, Paris, Seuil, 1971.

[4]

Traduction française, Paris, Puf, 2001.

[5]

Michel Serres, Le Contrat naturel, Paris, François Bourin, 1990 ; réédition Paris, Flammarion, 2009.

Titres recensés

  1. Pierre-Henri Castel, Âmes scrupuleuses, vies d’angoisse, tristes obsédés. Tome 1 : Obsessions et contrainte intérieure de l’Antiquité à Freud, Paris, Les Éditions d’Ithaque, 2011
  2. Luis Mora-Rodríguez, Bartolomé de Las Casas. Conquête, domination, souveraineté, Paris, Puf, 2012
  3. Juliette Grange, Pour une philosophie de l’écologie, Paris, Pocket Agora, 2012

Pour citer cet article

« Recensions », Cités, 2/2013 (n° 54), p. 167-172.

URL : http://www.cairn.info/revue-cites-2013-2-page-167.htm
DOI : 10.3917/cite.054.0167


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