Cliniques méditerranéennes
érès

I.S.B.N.2-86586-889-3
320 pages

p. 143 à 156
doi: en cours

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no 63 2001/1

2001 Cliniques méditerranéennes

Paradoxes et fonctions narcissiques de la filiation

Alberto Konicheckis  [*]
Deux situations permettent de mettre en évidence des paradoxes et des fonctions narcissiques de la filiation : des patients ayant rencontré dans leur existence plusieurs personnes qui ont eu pour eux une fonction parentale et la relation transférentielle où, d’un point de vue psychique, les liens de filiation peuvent être re-créés. Quelques séquences extraites de l’analyse de Jérôme, jeune homme d’une trentaine d’années, montrent comment dans certains comportements agressifs et de rejet, paradoxalement, il s’identifie à son propre père, détesté au niveau manifeste, et qu’il quitta par ailleurs sans donner des nouvelles. Les théories sexuelles infantiles, le roman familial et les fantasmes de scènes primitives, avec des inévitables risques d’idéalisation et de négativité, et en faisant apparaître des traits d’identification maternels et paternels, s’avèrent des références indispensables dans l’établissement de correspondances entre des événements historiques et les expériences subjectives individuelles, l’enjeu étant d’établir un sentiment – narcissique – de continuité là où fatalement et nécessairement se produisent des ruptures et des séparations.Mots-clés : paradoxes de la filiation, fonctions narcissiques, idéalisation transfert négatif, continuité-discontinuité. Two situations allow the paradoxes and narcissistic functions of filiation to be highlighted : patients having encountered several persons in their lives who have hac for them a parental function and the transference relation where, from a psychic point of view, the filiation bonds can be re-created. Some sequences taken from the analysis of Jerome, a young thirty-year-old man, show how in certain forms of behaviour involving aggression and rejection, paradoxically, he identifies with his own father, detested at the manifest level (whom he left, moreover, without giving any further news). Infantile sexual theories, the family romance and fantasies of primitives scenes, with the inevitable risks of idealisation and negativity, and showing traits of maternal or paternal identification, prove to be essential references in drawing up correspondences between historic events and subjective individual experiences, the issue being to establish a (narcissistic) feeling of continuity where, fatally and necessarily, breaks and separations occur.Keywords : paradoxes of filiation, narcissistic functions, negative transfer idealisation, continuity-discontinuity.
Deux situations particulières constituent à la fois le point de départ de mon questionnement et l’arrière-plan des développements qui suivront. La première de ces situations se réfère aux enfants ayant grandi dans des familles « décomposées » qui éventuellement par la suite se sont d’une façon ou d’une autre « recomposées ». De plus en plus souvent, nous recevons en consultation des enfants, mais aussi des adultes, issus de couples divorcés et ayant par la suite vécu de remariages successifs des parents. Cette situation concerne également des enfants qui en raison de maltraitances de toute sorte ont été placés, ou plus exactement dé-placés. Ces patients ont rencontré au cours de leurs existence des personnes différentes ayant pu avoir pour eux une fonction parentale : des beaux-pères, des belles-mères, des éducateurs, des parents d’accueil ou d’adoption, des tuteurs, etc. Comment pour ces patients aux parcours familiaux accidentés se forment les liens de filiation ? À quelle filiation peuvent-ils se référer ? Qu’est-ce qui peut déterminer pour chacune d’eux l’établissement d’une filiation plutôt que d’une autre [1] ? À partir de leur situation, nous pouvons constater que, du point de vue psychique, la spécificité de la filiation gît dans le monde interne, dans l’intimité de la personne. Et dans cette perspective-là, on peut souligner que des liens de filiation s’établissent en fonction des besoins narcissiques.
La deuxième situation, plus classique, est la relation transférentielle, qui interroge aussi l’essence des liens de filiation du moment où à travers le processus thérapeutique ces liens peuvent être modifiés, sublimés ou tout simplement créés. Quelles sont la nature et les fonctions de ces liens de filiation donc si, par le transfert, ils sont transformés, rejoués ou inventés ? Questions qui nous amènent à considérer la filiation d’une façon paradoxale. En effet, à partir de la position transférentielle, radicalement infantile, le patient est capable de concevoir des liens de parenté avec ceux qui en réalité lui ont donné naissance. Là aussi, d’un point de vue spécifiquement psychique, et à partir de ces ensembles fantasmatiques qui nous sont bien connus comme le roman familial [2] et les théories sexuelles infantiles [3], d’une certaine manière, l’enfant peut avoir l’illusion d’être le géniteur de ses propres parents.
Je postulerai donc qu’il n’existe pas seulement un malaise de la filiation propre à notre société actuelle. Si dans la relation transférentielle et à travers toutes ces différentes formes d’élaboration fantasmatique les liens de filiation se font et se défont, c’est qu’en eux mêmes ils sont malaisés. Par définition et de par leur nature, ils suscitent toujours des conflits ce qui ne les rend pas toujours facilement acceptables.
 
Jérôme : tout comme… tout contre…
 
 
Je propose de commencer à parcourir ces différentes questions à travers l’étude d’une situation clinique, celle de Jérôme, jeune homme d’une trentaine d’années à qui tout semble sourire et réussir. Il vient de terminer avec succès des études supérieures et il n’a eu aucun mal à trouver un emploi dans un domaine qui l’intéresse. Son amie, avec laquelle il habite depuis plus de deux ans et qu’il aime profondément est enceinte de trois mois. C’est un enfant qu’ils ont toujours envisagé d’avoir ensemble, et depuis quelques mois déjà, ils n’avaient rien fait pour éviter sa conception. Ils avaient aussi songé à se marier dès qu’ils auraient un enfant.
Tous les grands projets de l’existence de Jérôme semblent se réaliser, et pourtant il consulte car il est assailli par des crises d’angoisse très aiguës. Il souffre aussi d’insomnies et par moments sent monter en lui une violence incoercible. Jérôme est irascible en permanence et les disputes avec son amie deviennent presque quotidiennes. Il me raconte que déjà par deux fois, il a quitté des relations de couple précédentes dans des circonstances affectives similaires bien que dans ces autres liaisons amoureuses il ait été moins engagé. « C’est comme une machine bizarre qui se met en route, dit-il. J’ai peur de recommencer encore. Je voudrais bien pouvoir sauver mon couple. Mais je ne sais pas si j’y arriverai. Vous êtes mon dernier recours. Je suis tenté de tout plaquer et de me tirer. Je ne supporte plus tout ce stress. »
Dès les premiers entretiens, il comprend que tout cet ensemble de violence et d’angoisse ressemble à si méprendre à celui qu’il connaît parfaitement et depuis toujours chez son père. Il est tout dépité de s’en apercevoir car au niveau conscient il le déteste intensément. Depuis plus de dix ans au moins, dans un mouvement de révolte, il a rompu tout contact avec lui. Et c’est à ce propos que le cas de Jérôme nous éclaire sur certains aspects paradoxaux de la filiation.
En effet, déjà très jeune, et dans une réaction de rébellion, son grand père paternel était parti de sa maison familiale pour s’engager dans la marine militaire d’abord et dans la marine marchande ensuite. Une fois marié, toujours engagé comme officier marin, il partait pour des longues périodes et personne n’avait de ses nouvelles. Le père de Jérôme est le seul fils entre deux filles. Tout comme le grand père, dans un mouvement de rupture et de conflit ouvert, le père de Jérôme est parti avant même sa majorité, sans avoir eu aucun contact avec sa famille par la suite. Il s’est fait tout seul, comme on dit. Il est devenu chef d’une entreprise prospère mais d’une grande sévérité domestique. Habitué à des décisions tranchées, il était intraitable et avait des idées bien arrêtées. C’est ce personnage paternel que Jérôme trouva insupportable et avec qui à son tour il rompît tout contact.
Voici comment génération après génération, une forme paradoxale de filiation s’est construite. Dans cette succession d’hommes, l’individualité s’affirme par le départ violent du fils. Au niveau des liens manifestes, toute relation est rompue, mais au niveau des identifications les plus profondes ce lien est maintenu avec une rare passion. Tout contre le père, tout comme le père. Génération après génération, ces fils semblent jouer et rejouer le destin œdipien, plus ils essayent de s’en éloigner et plus profondément ils s’y enfoncent.
Cette filiation paradoxale rappelle également la panique et la contagion psychique dont parle Freud dans la constitution du groupe [4]. Au moment où dans un lieu public l’on crie : « Au feu ! » chacun essaie de se sauver et ainsi faisant reproduit exactement par identification et par imitation ce que son proche est en train de vivre. Paradoxalement, le groupe – et en l’occurrence aussi ce groupe familial – se constitue en se désintégrant, et par la désintégration.
Ce n’est certainement pas un hasard si au moment même où il devient père, se déclenche chez Jérôme une crise de panique majeure. Dans sa tradition familiale, le père apparaît comme ce père de la horde primitive : père originaire, et absolument originaire. Peu de place est laissée aux générations précédentes. Le père originaire s’origine lui-même. « Il se fait tout seul. » La succession de génération disparaît et, avec elle, la différence de générations. Par là même, les possibilités d’individuation aussi se réduisent à néant.
Dans cette forme de toute-puissance paternelle, tout mouvement qui ressemblerait à de la rivalité est impitoyablement réprimé. Jérôme projeta dans cette image du père ses propres détresses et violences infantiles. Une violence primitive, de type fondamentale, s’installe [5]. Ou c’est l’un ou c’est l’autre. C’est l’infanticide ou le parricide. Deux générations successives ne peuvent pas cohabiter. Par ses poussées de rupture soudaine, c’est à cette violence que Jérôme tente d’échapper.
 
Roman familial et théories sexuelles infantiles
 
 
Chez Jérôme, cette lignée de filiation et d’identité masculine s’est également complexifiée par le divorce et le remariage de ses parents. Lorsqu’il avait 8 ans, son père quitte violemment le domicile conjugal. Après toute une période de disputes, procès et agressions mutuelles, son père et sa mère se remarient, chacun avec un nouveau partenaire. Et une fois ces deux couples reformés, ils se retrouvaient pour fêter avec leurs nouveaux conjoints certains événements comme Noël, par exemple. Jérôme éprouvait alors un grand sentiment d’étrangeté. Il se sentait complètement désorienté, dans un état d’incompréhension proche de la dépersonnalisation.
Entre ces deux nouvelles familles dites recomposées, quels liens de parenté se créaient dans son esprit ? Les approches sociologiques actuelles parleraient de familles recomposées, ce qui serait relativement acceptable en pensant à l’expérience de l’adulte. Mais pour l’enfant, dans l’élaboration de ces fantasmes comme le roman familial et les théories sexuelles, la famille est plutôt décomposée et démultipliée. Ce qui va se jouer comme attrait, rivalité ou exclusion est nécessairement diffracté et démultiplié à l’infini.
À l’occasion de ce type de difficulté, nous pouvons préciser les fonctions narcissiques du roman familial et des théories sexuelles infantiles. Chacun tente de se mettre au service de la vérité psychique de l’enfant. Le roman familial et les théories sexuelles infantiles reflètent les recherches qu’il entreprend pour retrouver une correspondance entre la vérité historique et ses propres expériences personnelles. On peut envisager alors le roman familial non pas comme une histoire ni comme une simple généalogie mais plutôt comme une historisation, une mise en histoire des personnages supports d’identification où l’auteur pourrait trouver une place : sa place.
Se tissent ainsi des correspondances entre la généalogie et les différentes liaisons intrapsychiques. Certaines histoires familiales proposent des unités de lieu et de temps. À travers tout un jeu en miroir de projections et d’identifications, le roman familial permet de rassembler différents aspects du psychisme de son auteur. Sous cet angle, le roman familial peut apporter un sentiment de rassemblement, ce qui correspond à une fonction éminemment maternelle et narcissique d’enveloppement. Ce n’est précisément pas le cas pour Jérôme, qui en voyant ces deux familles réunies dans un même repas eut l’impression plutôt de se désintégrer complètement.
Le roman familial et les théories sexuelles infantiles supposent une élaboration fort complexe. L’enfant se construit des images parentales à partir d’expériences nécessairement partielles, fragmentaires. La fantasmatisation modifie et corrige les carences, les insatisfactions et les excès de la réalité événementielle. Entre un parent extérieur et l’image interne de ce même parent des différences parfois importantes existent. Toutefois, dans son intimité, l’enfant investit les personnages parentaux avec ses propres fantasmatisations. L’image parentale porte des attributs qu’il lui prête. Lorsque dans la réalité extérieure certains éléments de son roman manquent, ou s’imposent de trop, l’enfant cherche à les transformer et à les rendre adéquats avec sa subjectivité, ce que bien évidemment en raison de situations parfois dramatiques voire même tragiques, il ne parvient à accomplir que très imparfaitement [6].
 
Idéalisation et maltraitance
 
 
Dans la présentation du roman familial Freud souligne l’importance de l’idéalisation des parents, aspect qui nous permet d’éclaircir encore la fonction narcissique des liens aux figures parentales. Dans son imaginaire, l’enfant remplace ses parents réels et se pense être issu des parents dotés de qualités qu’il estime supérieures. En retour, l’enfant s’identifie à ces êtres idéalisés, dépourvus, eux, de tous ces défauts qu’il rencontre chez ses parents au quotidien. Le destin parfait, merveilleux et magnifique qu’il suppose à ces parents romancés sera aussi le sien. Ce projet, voire cette projection, dans son versant positif, par son existence même en tant que roman, peut apporter au moi un sentiment d’assurance et de maintien.
Aussi illusoire et projectif soit-il, cet axe tendu vers un avenir radieux et meilleur n’apparaît pas moins garant de la continuité de l’existence et donc de l’autoconservation, but recherché par les pulsions narcissiques. La projection temporelle dans un « plus-tard » parfait assure le maintien spatial d’un « ici-et-maintenant » décevant, conflictuel et frustrant. On peut considérer cet axe tuteur, dressé vers l’avenir, comme l’expression de la fonction paternelle dans le psychisme en dissemblance, à l’intérieur même du narcissisme, avec les aspects enveloppants, plutôt maternels, du roman familial et qu’on a pu souligner précédemment. Par ailleurs, cette assurance de survie, de permanence, de continuité, apportée par une construction psychique comme le roman familial, permet également de résister aux attaques des motions pulsionnelles aussi bien agressives que libidinales.
Les personnages idéalisés par le roman familial constituent néanmoins la partie la plus manifeste et probablement la plus sophistiquée d’un processus psychique ne comportant pas toujours, ni nécessairement, des représentations. L’idéalisation peut être envisagée avant tout comme un processus proche d’un destin affectif et pulsionnel. Elle cherche à retrouver un objet bon, qui fasse du bien et qui par son existence procure une stabilité narcissique. Toutefois, par cette incitation à ne retrouver que du bon, l’idéalisation devient le terreau où clivages et dénis pousseront sans encombre. Si elle peut conforter le sentiment d’une certaine continuité d’exister, elle peut laisser également apparaître toute un versant pathologique ainsi que d’autres aspects paradoxaux de la filiation comme ceux que nous pouvons trouver en particulier chez certains enfants maltraités et placés-dé-placés par la suite.
En effet, souvent, ces enfants se présentent comme les plus ardents défenseurs de leurs parents. Ils pensent les comprendre mieux que quiconque. Ils les justifient. Dans les meilleurs des cas ces enfants se sentent responsables de leurs parents. Dans les pires des cas, ils se vivent comme les coupables de tout ce qui arrive, culpabilité qui risque de les amener jusqu’à refuser les bienfaits de l’institution ou de la famille qui les accueille. Toutefois, cette culpabilité ne se limite pas seulement aux agissements parentaux, elle touche également au sentiment de ne pas avoir pu créer, se créer, des parents meilleurs. Les enfants ayant subi des mauvais traitements ont de leurs parents des représentations souvent réalistes. Mais au-delà, ou en deçà, de ces représentations, ce lien affectif d’idéalisation paraît déterminant pour les attentes de ces enfants à l’égard des parents. Ils espèrent trouver des parents parfaits, les parents « d’avant ». Les parents « d’avant » tels qu’ils n’ont jamais existé.
On peut, on doit, s’interroger alors en quoi une telle idéalisation est-elle si importante pour l’enfant ? Et c’est là que nous retrouvons d’autres sources narcissiques à la filiation. Je pense en particulier aux toutes premières expériences psychiques du bébé. Dans son univers, si les représentations existent, elles sont pour le moins rudimentaires. Le monde du bébé est peuplé de perceptions et de sensations. Le sentiment de vie est fragile. Pendant ces premiers temps de l’existence, la vie ne tient qu’à un fil infiniment tenu. L’idéalisation, destin pulsionnel, magnifie ce fil.
Je me demande aussi si l’émerveillement éprouvé par les parents pour les tous petits bébés ne provient pas justement d’une identification des adultes – et tout particulièrement de la mère, par sa préoccupation maternelle primaire [7] – à cet état de détresse infantile. Dans « Pour introduire au narcissisme », Freud rattache la surestimation du bébé non pas aux besoins psychiques de ce dernier mais au narcissisme même des parents. « L ’amour des parents, écrit-il, si touchant et, au fond, si enfantin, n’est rien d’autre que leur narcissisme qui vient de renaître et qui, malgré sa métamorphose en amour d’objet, manifeste à ne pas s’y tromper son ancienne nature [8]. » Pour Freud, il y était important de montrer la présence de ce narcissisme infantile chez les adultes. Pourtant, lorsque l’enfant maltraité idéalise ses parents, il ne reflète pas purement et simplement les souhaits parentaux projetés sur lui. Il a besoin de compter sur des parents fiables pour sa propre survie. Il cherche à les construire en adéquation avec lui.
Réfléchissons encore aux parents incestuels et maltraitants dont on souligne souvent le désarroi et l’immaturité. L’idéalisation de leur enfant, comme le rappelle Freud, répond en effet à leurs propres nécessités narcissiques plutôt qu’à celles de l’enfant. Ils attendent vraiment que, comme un messie, leur enfant sauve et soulage la famille de toutes ses malheurs. Ainsi, par une sorte de retournement, l’enfant devient le parent idéalisé qui sauvegarderait et protégerait ses propres parents.
Nécessairement, l’enfant ne peut que décevoir ces attentes. Les parents tolèrent mal un tel échec et c’est là, me semble-t-il, que risque de se produire la maltraitance. Le parent immature et maltraitant, ayant parfois lui-même vécu cette forme d’échec, se retrouve projeté sur son propre enfant, tel que lui n’a pas pu être non plus. Et ainsi, de génération en génération, se recrée immuablement le même scénario. C’est une répétition du même qui fige le temps et au niveau fantasmatique, là aussi, abolit la succession de générations. Situation aggravée dans des cas avérés d’inceste où l’enfant se retrouve effectivement à la place d’un partenaire sexuel de la génération des parents. En l’occurrence il ne peut découler qu’un terrible malaise dans la filiation.
 
Négativité et transfert négatif
 
 
Chez Jérôme aussi l’idéalisation des liens de filiations risqua de l’entraîner dans une pente pathologique. Après un premier temps de son analyse sans incidents particuliers, il commença à manquer des séances et à arriver souvent en retard. Il prit aussi des vacances précipitées et menaça d’interrompre le traitement. De toute évidence le maintien de la relation thérapeutique lui était difficile sans que pour autant il en eut conscience. Un jour, après s’être disputé avec son amie, Jérôme arriva en retard à sa séance et dit : « En venant ici, je savais que j’étais en retard, et je pensais que j’allais vous décevoir et que vous alliez vous fâcher. Je vous voyais comme quelqu’un de violent, de sévère, de menaçant, qui allait s’emporter contre moi… ». Il craignait que je puisse lui reprocher d’avoir été agressif à l’égard de son amie. Tout comme il imaginait que son père pourrait le faire.
Je le lui fais remarquer. Et là, il associe aussitôt en me disant qu’à l’image de ce qu’il ressent à l’égard de son père, il se sent mandaté pour me satisfaire et se montrer irréprochable à mes yeux. Il se doit d’être parfait. Tout manquement à cette image idéalisée de lui même devient une menace pour lui. D’où ses absences ou ses retards aux séances qui apparaissent ainsi comme des évitements à affronter des images qui lui semblent intolérables. Dans une relation transférentielle en miroir, j’étais devenu pour lui un père idéalisé et il devait, tel le reflet de Narcisse, se montrer absolument à la hauteur.
Il me paraît important que nous n’idéalisions pas nous mêmes les liens de filiation. Ils ne recouvrent pas exclusivement des relations d’amour positif qui apporteraient du pur bien-être. L’expérience analytique, comme celle de Jérôme, nous a familiarisé avec ce qu’il a été convenu d’appeler le transfert négatif. Outre des idéalisations excessives dans des sens multiples, elle mobilise tous les conflits, rivalités, haines, rejets, exclusions et désirs meurtriers suscités par les figures parentales. Or, ces processus qu’on peut qualifier de négatifs, se présentent comme des contraintes universelles. Non seulement ils sont inévitables, mais ils doivent être vécus – et ne peuvent être vécus – qu’à travers justement des liens de filiation. C’est le lieu même où à l’origine se déroulent toutes ces expériences dites négatives mais absolument structurantes pour la vie psychique. Ce n’est pas un hasard si ces processus constituent souvent les parties les plus refoulées et enfouies de la personne. Ce n’est pas un hasard non plus s’ils resurgissent comme des apparentes entraves à la relation transférentielle.
À ce propos, nous pouvons nous référer au texte classique de Winnicott, « La haine dans le contre-transfert [9] ». Il y parle entre autres d’un jeune enfant de 9 ans aux comportements antisociaux très marqués qu’il a recueilli chez lui pendant la Deuxième Guerre mondiale. À un moment, en raison des multiples provocations, Winnicott lui-même a été amené à mettre ce jeune garçon à la porte et il a découvert alors que justement, pour cet enfant, il était important de ressentir que Winnicott pouvait éprouver de la haine pour lui. Paradoxalement, seule l’acceptation de ces sentiments négatifs permît le rétablissement de la relation entre eux.
Chez Jérôme, l’image de son père, idéalement négative, n’était pas moins en correspondance avec ses propres besoins d’autoconservation. Comme pour les enfants ayant subi des sévices ou des maltraitances, il ressentait le besoin d’investir – aussi bien dans le transfert que dans ses relations amoureuses – une image parentale idéale pour pouvoir maintenir son sentiment de continuité. Même si en l’occurrence cette image par son despotisme et son arbitraire se retournait contre lui.
Avec son analyse, peu à peu, cette image négativement idéalisée du père se fissura et de ses débris jaillirent tous les aspects infantiles de l’attitude paternelle. Le despotisme qu’il imposa à sa famille et qui plus tard amena Jérôme à partir, n’était autre que les restes d’un sentiment de toute-puissance infantile finalement très peu élaboré. His majesty the baby. Il put percevoir sous un autre jour la personne de son père lorsque lui même commença à vivre différemment ses propres expériences infantiles. Il devint plus compréhensif, complaisant et bienveillant à son égard, tout comme il l’est devenu pour sa propre personne.
 
Entre continuité et discontinuité, les scènes primitives
 
 
Un des enjeux narcissiques de la filiation consiste à trouver une individualité propre tout en faisant partie d’une lignée, ce qui suppose une place dans la succession de générations et une définition quant à l’identité sexuelle. Freud soulève cette problématique en évoquant l’opposition entre d’une part l’espèce, potentiellement immortelle et d’autre part l’individu, voué, lui, à la mort [10]. Par ailleurs, il définissait également la névrose de transfert comme le conflit entre le moi en tant qu’individu et le moi considéré comme un membre dans une série de générations [11].
Opposition paradoxale, car l’immortalité supposée de l’espèce ne peut être assurée que par des individus qui eux sont mortels. La chaîne continue de générations s’établit uniquement par des maillons hétérogènes. La conception juridique actuelle se fait écho de cette paradoxalité en privilégiant le maintien de la lignée par le droit du sang, de telle façon que les biens soient transmis des parents aux enfants plutôt que par exemple aux conjoints.
Pour l’individu, l’acceptation de la finitude, de sa propre finitude, implique l’abandon d’un sentiment d’immortalité, ce qui peut constituer une atteinte de type narcissique. La filiation se forme à la fois par des liens et des continuités, mais aussi par des séparations et des discontinuités. Du point de vue psychopathologique, il est important que la succession de générations n’enchaîne ni ne déchaîne. Dans ce dernier cas, on connaît trop les conséquences néfastes de ruptures familiales violentes. Mais on sait aussi comment des identifications aux ancêtres qui tentent de maintenir la continuité de la lignée à tout prix empêchent toute possibilité d’individuation.
Dans une étude récente, consacrée à la parentalité chez des enfants ayant subi des parcours familiaux chaotiques, Houzel propose de formuler leurs difficultés de la manière suivante : « On pourrait dire qu’un des aspects fondamentaux du développement psychique de l’enfant consiste à faire de la continuité avec de la discontinuité [12]. » Mais si chez ces enfants les discontinuités se manifestent d’une façon évidente et brutale, elles se révèlent être tout aussi inévitables que nécessaires à l’organisation psychique individuelle de chaque enfant. La qualité de l’élaboration psychique et fantasmatique peut rendre ces discontinuités vivables, enrichissantes et acceptables ou au contraire traumatisantes, déliantes et désorganisatrices.
Une des discontinuités les plus évidentes est celle qui peut s’établir entre les lignées maternelle et paternelle. Étayé par la sensorialité et par la biologie, le lien de filiation maternelle est continu, flagrant et certain. Celui du père suppose justement une discontinuité. La filiation paternelle s’établit par un éloignement de la sensorialité, par des séparations spatiales et temporelles d’avec le corps maternel qui rendent la place du père incertaine et à déduire. Le patronyme tente de dissiper ces incertitudes et d’assurer ainsi la pérennisation et la continuité de la lignée. Tout comme les biens patrimoniaux ou les identifications pathologiques aux ancêtres, le nom préserve la postérité familiale.
Mais il me paraît important de souligner que du point de vue du narcissisme aussi le patronyme peut apporter un sentiment de continuité d’exister à l’individu inévitablement pris dans des expériences de discontinuité et de rupture. Tout comme un projet tendu vers l’avenir, et sur un arrière-plan de séparations, le nom représente une sorte de liaison, de pont, à l’intérieur même du psychisme qui nous permet de définir la fonction narcissique de la paternité. Elle y préserve non seulement la continuité de l’espèce mais aussi celle de l’individu. Ce sentiment narcissique de continuité s’établit alors par la possibilité de rassembler des éléments hétérogènes : le corps et le nom.
Toutefois, la perpétuation d’une lignée n’implique pas seulement une discontinuité dans la succession de générations. Elle suppose aussi une autre forme de discontinuité, dans la simultanéité, par l’alliance – en tant que lien de parenté opposé au lignage – impliquant ainsi une réunion avec ce qui par définition est étranger et extérieur à la lignée. Par elle-même, cette dernière est incomplète, insuffisante, et dans l’impossibilité donc de s’autoperpétuer. Elle ne peut continuer à exister que par l’acceptation d’une autre différence, radicale, la différence entre les sexes. C’est tout l’enjeu d’une question posée par une petite fille de 4 ans : « Pour quoi faut-il une maman et un papa pour faire des enfants ? » L’acceptation de l’alliance, c’est-à-dire l’acceptation de ce qui est radicalement différent, représente une forme de renoncement au sentiment de bisexualité à la puissance autogénérante qui donnerait l’illusion de pouvoir se dispenser du recours à l’autre dans la conception d’une descendance.
Les fantasmes de filiation impliquent l’admission de tous ces renoncements narcissiques suscitées par la différence entre les sexes et les générations. Paradoxalement encore, ces mêmes fantasmes de filiation préservent l’individu des blessures infligées par les sacrifices nécessaires justement à la perpétuation de l’espèce. Une importance toute particulière prennent alors les fantasmes de scènes primitives. Ils mettent en sens à la fois l’exclusion de l’enfant de la générations des parents, la non-bisexualité génitrice des individus ainsi que les tentatives de rencontre entre les deux sexes, le tout accompagné par un cortège de conflits, d’excitations et de souffrances.
Il est certain que comme nous l’avons souligné par rapport à Jérôme, des enfants ayant rencontré dans leur vie différents foyers familiaux risquent de vivre par rapport aux scènes primitives des expériences diffractées, démultipliées, dispersées. Plus que dans d’autres circonstances, il convient que nous restions attentifs alors non pas seulement aux avatars historiques de la vie de l’enfant mais surtout à ses capacités à mettre en scène et en jeu ces renoncements nécessaires à l’organisation de son psychisme. Ces capacités élaboratives se mesurent à la possibilité de transformer les expériences de deuil, exclusion, rivalité et violence qui nécessairement font partie de ces fantasmes.
Les fantasmes de scène primitive ne relèvent pas du pur imaginaire, ils sont en eux-mêmes irruptifs et explosifs, comme en témoigne le cauchemar du petit homme aux loups. Ils ne représentent pas simplement les origines historiques du sujet, comme on l’a souvent souligné, mais, par leur caractère effractant, ils constituent aussi sa propre sexualité s’originant. Le désir actuel s’origine là même où dans le fantasme le sujet a été originé. L’ontogenèse des désirs du sujet se produit au lieu même où dans les fantasmes apparaissent les représentations de sa phylogenèse.
Les fantasmes de scènes primitives se réfèrent certes aux origines, mais ils favorisent également les processus de subjectivation du moment où ils proposent des réponses aux questions comme : quelle femme, quel homme vais-je devenir ? Quelle sexualité vais-je vivre ? En effet, l’assomption d’une identité de genre et la relation d’objet amoureuse exigent un processus de type identificatoire aux personnages mêmes des scènes fantasmées. Jérôme, en souhaitant se présenter à mes yeux comme un être parfait, s’identifiait complètement à ce même père que par ailleurs il détestait. Ce personnage violent qui était son père, ne l’origina pas seulement dans la nuit des temps, mais aussi dans l’actuel, dans l’ici et maintenant de chaque retard à l’une de ses séances.
 
En conclusion
 
 
À travers un cas clinique et des réflexions au sujet d’enfants et d’adultes ayant vécu dans différents foyers familiaux, j’ai essayé d’examiner comment les liens de filiation pouvaient être déterminés par des nécessités narcissiques. Il peut sembler paradoxal d’évoquer la création des liens de filiation à partir d’une position narcissique, car les figures parentales seraient conçues par des besoins éminemment infantiles. Ce point de vue suppose que ces figures parentales se forment au plus intime de la personne et lui apportent un sentiment de maintien de la vie ainsi que de protection et de l’assurance au moi. Elles sont donc au service de l’autoconservation. Mais dans leur fonction narcissique, il convient surtout de considérer ces figures parentales comme constitutives des conditions nécessaires pour que les liens aux figures parentales sexuées ne menacent de détruire ni l’individu, ni l’objet d’amour.
D’autres aspects paradoxaux sont apparus en raison d’une tendance idéalisante à concevoir les liens de filiation uniquement en termes de continuité ininterrompue. La perpétuation d’une lignée de filiation impose la séparation entre les générations. Jérôme, le cas clinique étudié, à l’image d’Œdipe, s’enfonça dans le destin familial qu’il tentait de fuir, illustrant ainsi ses recherches et de rupture et d’assomption d’une identité masculine et paternelle. Mais, la perpétuation d’une lignée exige également l’alliance, c’est-à-dire l’acceptation de ce qui lui est radicalement différent, la différence entre les sexes.
Paradoxaux aussi nous sont apparus les liens de filiation du moment où impérativement s’y jouent des processus dits négatifs : conflits, rivalités, haines, rejets, qui dans la relation thérapeutique se manifestent par le transfert dit aussi négatif. Mais il nous est apparu comme tout aussi paradoxale qu’à travers la relation thérapeutique les figures parentales puissent changer, évoluer, s’enrichir et se montrer sous des aspects tout à fait nouveaux et inédits pour les patients.
Il me semble que dans la clinique auprès des personnes ayant connu des trajectoires familiales heurtées une place déterminante revient à l’élaboration fantasmatique individuelle du roman familial et des théories sexuelles infantiles et tout particulièrement sous la forme des scènes primitives. L’historisation de la filiation par ce type de fantasme non seulement établit les origines de la personne mais détermine également, du moins en partie, les expériences sexuelles actuelles. En effet, la qualité élaborative de ces scènes permet de soulager ou de renforcer le refoulement, d’accentuer ou de diminuer les inhibitions, d’accroître ou de réduire les conflits, de susciter ou de modifier des souffrances et des angoisses.
 
NOTES
 
[*]Alberto Konicheckis, Laboratoire de psychopathologie clinique, université de Provence, 29 avenue Robert Schuman, 13621 Aix-en-Provence cedex 1.
[1]Dans un travail récent, j’ai eu déjà l’occasion d’aborder certaines de ces questions à partir d’une série de consultations auprès d’un enfant qui s’est présenté à son premier rendez-vous en disant : « Mon problème c’est que j’ai trois pères. » A. Konicheckis, « Se construire un père. Julien, l’enfant qui en avait trois », dans M. Dugnat (sous la direction de), Devenir père, devenir mère, Toulouse, Erès, 1999.
[2]S. Freud, « Le roman familial des névrosés », 1909, dans Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1973.
[3]S. Freud, « Les théories sexuelles infantiles », 1908, dans La Vie sexuelle, Paris, puf, 1969.
[4]S. Freud, « Psychologie de masses et analyse du moi », 1921, O.C., xvi, Paris, puf, 1991, p. 34-35.
[5]Cf. J. Bergeret, La Violence fondamentale, Paris, Dunod, 1984.
[6]Avec M. Broquen, nous avons exploré certaines facettes de cette problématique à partir du cas d’une jeune fille qui n’avait jamais rencontré son père géniteur, mais dont elle en avait entendu parler d’une manière tout à fait particulière. A. Konicheckis, et M. Broquen, Raphaëlle. « À la recherche du père perdu », dans A. Konicheckis et J. Forest (sous la direction de), Narration et psychanalyse. Psychopathologie du récit, Paris, L’Harmattan, 1999.
[7]D.W. Winnicott, « La préoccupation maternelle primaire », 1956, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
[8]S. Freud, « Pour introduire le narcissisme », 1914, dans La Vie sexuelle, Paris, puf, 1969, p. 96.
[9]D.W. Winnicott, « La haine dans le contre-transfert », 1947, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
[10]S. Freud, « Pour introduire le narcissisme », op. cit., p. 85. Et aussi : S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », 1920, dans Essais de psychanalyse (nouvelle traduction), Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1981, cf. en particulier chap. VI.
[11]S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse (1916-1917), Paris, Petite Bibliothèque Payot, p. 391.
[12]D. Houzel, Les Enjeux de la parentalité, Toulouse, Érès, 1999, p. 107.
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S. Freud, « Psychologie de masses et analyse du moi », 1921...
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Cf. J. Bergeret, La Violence fondamentale, Paris, Dunod, 19...
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Avec M. Broquen, nous avons exploré certaines facettes de c...
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D.W. Winnicott, « La préoccupation maternelle primaire », 1...
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S. Freud, « Pour introduire le narcissisme », 1914, dans La...
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[9]
D.W. Winnicott, « La haine dans le contre-transfert », 1947...
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[10]
S. Freud, « Pour introduire le narcissisme », op. cit., p. ...
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S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse (191...
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D. Houzel, Les Enjeux de la parentalité, Toulouse, Érès, 19...
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