2001
Cliniques méditerranéennes
Nom et filiation à La Réunion : de l’histoire à la clinique
Geneviève Payet
[*]
La Réunion, île déserte jusqu’en 1665, s’est peuplée par migrations successives depuis la colonisation : arrivée des colons, mise en place de l’esclavage puis de l’engagisme. Plus tard, la modernisation et l’accroissement économique liés à la départementalisation ont fait de cette île un véritable pôle d’attraction dans la zone de l’océan Indien.
Avec ses origines pluri-ethniques, la population actuelle est une véritable mosaïque où le métissage s’opère à tous les niveaux : dans les croyances, dans les mœurs, dans les langues...
C’est à partir d’une telle diversité que se constituent depuis toujours les familles créoles, que se transmettent les valeurs, les savoirs, les biens, les noms. Mais c’est aussi à partir de cette réalité que se créent les enjeux, que se trament les secrets, que se nouent les conflits, que s’opèrent les ruptures.
Qu’en est-il pour chaque sujet de la problématique de la transmission (recevoir/donner) et du lien (lier/délier) dans un contexte pluriel ? De la complexité et de la dynamique de chaque situation familiale naît ce qui constituera sa singularité, sa richesse, parfois aussi sa fragilité, sa souffrance.
Pour avancer dans ce questionnement sur la filiation, cet exposé s’est particulièrement centré sur une approche anthroponymique. La réflexion porte sur deux axes :
- celui de l’histoire et de la législation (application du Code Noir, pratiques de l’émigration, mise en adéquation suivant les règles de l’état civil...) ;
- celui des données issues de la clinique en psychopathologie infantile (prise en considération dans la dimension thérapeutique de tout ce qui concerne le nom des enfants).
L’objectif de cette recherche est d’approcher la fonction symbolique de l’acte de nomination et les conséquences liées aux atteintes de ce processus constitutif de l’identité. Car être nommé c’est se placer par rapport aux autres et être reconnu en tant que tel, c’est expérimenter la dialectique de l’intimité et de l’altérité, c’est introduire la dimension de l’histoire avec ce qu’elle ouvre du côté du rêve et de la fiction. Être nommé, c’est s’inscrire dans la temporalité, car le nom résiste au temps et au métissage, c’est peut-être d’une certaine façon retrouver une part de bonheur et de liberté...
Mots-clés :
Ile de La Réunion, histoire des patronymes, atteintes au processus de filiation, clinique du nom.
Reunion Island, which was deserted until 1665, was populated by successive waves of immigration following colonisation with the arrival of settlers, the development of slavery, then of indenture. In the last decades, thanks to modernisation and economic growth resulting from the change from colony to department status, Reunion Island has become a centre of attraction in the Indian Ocean.
The current population, with its multi-ethnic origins, is a veritable kaleidoscope of intermingling beliefs, customs, languages, etc.
This diversity has always been at the heart of Creole families and is the vector of values, skills, property and names. But, at the same time, it causes problems, fosters secrets, provokes conflict and leads to fractures.
How does each individual stand in terms of transmission (receiving/giving) and links (bonding/unbonding) in the context of plural-identity families ? The complexity and dynamics of each situation give rise to the singularity and richness, but also sometimes to the fragility and suffering of each family.
In order to gain a clearer insight into filiation, this study is based on research into family names. There are two main lines of study :
- history and legislation (application of the Code Noir or Negro Laws, emigration patterns and the transformation of names to suit French civil status requirements, etc.) ;
- the results of clinical study into child psychopathology (consideration of everything relevant to the child’s name in therapy).
The aim of this study is to analyse the symbolic function of the act of name-giving and the consequences of discrepancies in this identity-building process. For to be named is to take one’s place among others and to be thus recognised, to experience sameness and otherness, to acquire a historical dimension, gaining access to dreams and fiction. To be named is to fit into a temporal framework, because names transcend time and are unaltered by racial mixity ; it is perhaps also a means of regaining some degree of happiness and freedom.
Keywords :
Reunion Island, history of family names, discrepancies in the filiation process, clinical aspects of names.
« C’est Null Achtzehn. On ne lui connaît pas d’autre nom. Zéro dix-huit, les trois derniers chiffres de son matricule. Comme si chacun s’était rendu compte que seul un homme est digne de porter un nom, et que Null Achtzehn n’est plus un homme. Je crois bien que lui-même a oublié son nom, tout son comportement porterait à le croire », a écrit Primo Lévi à propos de l’un de ses compagnons de détention à Auschwitz.
La population de l’île de La Réunion s’est constituée sur une période de trois cents ans à partir de groupes ethniques d’origines très variées et suivant le cours d’une histoire douloureuse qui a profondément marqué les hommes et les institutions. Colonie française régie par la Compagnie des Indes Orientales, dès le xviiie siècle, l’île Bourbon a organisé son destin autour du commerce du café puis du sucre dans le monde. Tous ceux qui ont participé, de gré ou de force, à cette épopée ont fondé cette société créole de l’océan Indien.
Venus de France donc, mais aussi de Madagascar, d’Afrique, des Indes, de Chine, des Comores, avec leurs cultures, leurs croyances, leurs langues, ces citoyens français forment ce que l’on a coutume d’appeler aujourd’hui une véritable « mosaïque » au sein de laquelle survivent avec plus ou moins d’acuité les racines de chaque histoire respective et commune à la fois. Mais avant de parvenir à cet ensemble spécifique issu du métissage, dans une organisation que chacun souhaite la plus harmonieuse possible, chacune de ces communautés s’est implantée à des époques différentes, suivant des logiques différentes également, contradictoires aussi : colonisation, esclavage, engagisme, départementalisation en sont les principales étapes.
Au fur et à mesure de leur arrivée dans l’île, et suivant les circonstances qui la motivaient, ces hommes se sont progressivement adaptés, ou ont été contraints de le faire, négociant du fait de leur migration souvent définitive avec les liens, les repères et les processus qui jusqu’alors soutendaient leur existence et leurs systèmes d’appartenance. Cette acculturation, parfois longue, parfois partielle, toujours difficile vu le contexte historique si chargé sur une période si réduite, a nécessité d’inévitables renoncements, bouleversements, pour que puissent se créer de nouvelles conditions pour retrouver une organisation et parvenir à une réelle intégration.
Des répercussions de ce vécu collectif, constamment déstabilisé, se sont bien sûr produites à tous les niveaux : dans les rapports aux anciens, voire aux ancêtres, dans les constructions familiales, dans les systèmes de filiation, dans les structures même de la parenté et, entre autre également, dans tout ce qui a trait à la nomination des personnes (composition, attribution, transmission et fonction du nom).
Car toutes ces modalités destinées à l’identification individuelle et groupale répondent de manière générale à des critères culturels spécifiques. Les fondements même de la nomination prennent leur sens et leurs particularités dans l’histoire et dans la réalité des peuples, dans les politiques et les croyances qui les habitent. À travers le nom, à travers son évolution et sa signification, c’est bien plus qu’une simple identité qui est déclinée. D’une certaine façon, on peut dire qu’avec son nom l’individu porte sa propre histoire et toutes celles dont il est issu.
Voilà pourquoi toutes mutation, perte, crise, rupture, attaque, touchant au nom et, plus encore au système de nomination, est susceptible de provoquer une fracture symbolique profonde dans le vécu social. Ce d’autant que le phénomène va se répéter et se démultiplier
[1]. C’est bien ce qui s’est produit à La Réunion depuis la colonisation, et jusqu’à présent encore, avec l’arrivée successive des colons, des esclaves, des engagés, puis des migrants libres venus de la zone océan Indien.
Tous ces hommes ont connu, en fonction de leur nom, mais surtout du devenir de celui-ci, un vécu différent de la migration.
Ainsi par exemple, du fait du déséquilibre dans la répartition des sexes et des règles imposées à la colonie par l’Église d’un côté, de l’accroissement des propriétés et partant des richesses, et de la nécessité de préserver les biens d’un autre, les colons ont-ils été très tôt confrontés à une véritable crise de la transmission. Car il leur était indispensable de contrôler les mariages qui avaient préférentiellement lieu « entre parents et alliés » (P. Eve) en négociant avec les missionnaires des dérogations allant jusqu’aux limites de la consanguinité.
Ainsi par exemple, du fait de leur nouveau statut, les assimilant juridiquement à des biens (assimilés à des « meubles », cf. Code Noir), les esclaves avaient-ils perdu généralement toute identité avant même leur arrivée dans la colonie et se voyaient attribuer un prénom de baptême, ou simplement leur immatriculation pour ceux qui n’avaient pas été baptisés à bord des vaisseaux négriers. Et comme eux, plus tard, leurs enfants ne porteront qu’un prénom ou un surnom et seront la propriété du maître.
L’axe anthroponymique peut valablement servir de repère pour classer la population de la colonie à cette époque. Pour vous la présenter, citons à titre d’exemple : d’un côté, les Sieurs Vitale Hoareau ou Jules de Parny, Les Dames Marie Anne Thérèse Ombline Panon-Desbassyns ou Anne-Marie Pignolet de Fresnes ; d’un autre côté, parmi les prénoms : les nommés Simon, Albert, Marcelin, Toussaint…, et parmi les surnoms : les nommés Fidèle, Tabatière, Parfait, Février, Appolon, L’Amour, Toison, Monchéri, Lendormy, Trente-six, Pastille, Sans Chagrin, Lami, Gros yeux, Bibi, Bacchus, Jupiter, Trésor ou même Ulysse qui, n’étant « personne », pourrait à lui seul représenter tous les autres ! Une identité donc constituée pour les blancs de plusieurs prénoms et d’un nom, parfois d’un nom composé (double et/ou à particule)
[2] ; pour les noirs d’un seul prénom de baptême et/ou d’un surnom ou d’un sobriquet. Précisons que sur les registres, la référence ethnique et l’immatriculation comptaient tout autant que le nom de l’esclave ou de l’Affranchi.
Pour les uns, le nom est sacralisé, car il est intimement lié avec la transmission des biens et la pureté du sang ; il fait l’objet d’un véritable culte. Pour les autres, il a tout simplement été gommé, on a annulé avec lui l’existence même de celui qui le portait. Les blancs se sont appropriés le pouvoir d’oblitérer les noms, les personnalités et les lignées, pour imposer aux noirs, privés d’état civil, une identification semblable à une marque ou une appellation, qu’ils pouvaient modifier quand ils le souhaitaient. Et ces deux réalités totalement opposables concernant la signification du nom et les actes de nomination vont coexister, avec la violence que l’on sait, pendant plus d’un siècle et laisser des stigmates définitives dans les pratiques sociales ultérieures.
Ainsi, déjà à partir de l’ordonnance de 1836 et bien sûr à compter de l’abolition de l’esclavage en 1848, toutes les questions relatives aux noms sont-elles réapparues avec plus de difficultés encore lorsque les maîtres ont fait procéder à l’enregistrement des actes d’affranchissement des esclaves et de leurs familles. Car il s’agissait alors d’attribuer à ces « étrangers » par opposition aux « habitants » soucieux avant tout de maintenir leur rang, à ces « citoyens de 1848 », comme on les nommait par dérision, à ces hommes « nés d’hier » pour reprendre les mots de Sarda-Garriga, une identité complète, composée d’un prénom et d’un nom
[3] ; étant précisé par l’officier public que « le nom donné à l’affranchi doit être différent de ceux déjà utilisés dans la colonie » (cf.
Regards croisés, collectif), il lui était donc interdit de prendre le patronyme d’une famille blanche
[4]. Dans ce contexte, un certain nombre de surnoms (qui étaient à l’origine des noms communs) sont passés du collectif à l’individuel et ont été érigés au statut de noms propres. Parmi les plus courants à l’heure actuelle, citons : Cocotier, Dimanche, Février, Orange, Lin, Bataille, Portail, etc. Des prénoms sont également parfois devenus des noms propres, citons : Philibert, Félix, Céline, Geneviève, Marie-Francoise, Georgette… Ce pouvoir de nommer a permis à certains Blancs de laisser libre cours « à toutes les fantaisies de l’imagination » dans l’invention de patronymes « ridicules », « bizarres », susceptibles de marquer « l’affranchi et ses descendants d’une tâche indélébile » (S. Fuma). Pour toutes ces raisons les Libres regardaient « comme un outrage les noms d’hommes de couleur ou de noirs libres », P. Eve citant Bory-de Saint-Vincent, 1804. Pour la petite histoire, notons que parfois les Affranchis oubliaient le nom qu’on venait à peine de leur attribuer tant il leur était étranger ou perçu comme une violence supplémentaire (cf.
Le Mémorial de La Réunion, collectif). Citons à titre d’illustration, le cas du Nommé Bacchus, portant le matricule n° 5290, qui a été inscrit sur les registres de l’état civil sous le prénom de Bacchus et sous le nom de… Vigneron (cf.
Regards croisés, collectif) ou encore celui de la Nommée Irma devenue par un cynique jeu de mots Irma Homet (D. Miloche-Baty). Comme pour marquer définitivement les générations futures, en divisant par le nom après avoir divisé par la couleur, est même apparu toute une série de noms de famille issus de la culture grecque et romaine, tels : Arthemise, Taurobolion, Mnemosyne, Tantale, Agamemnon, Domitien, Titus, etc., ou de l’histoire Antique (Babylone, Carthage), tels : Nabuchodonosor, Annibal, Hamilcar, etc. Étant entendu que la totalité de ces noms propres appartiennent encore de nos jours à notre stock patronymique.
Rappelons au passage que, dans la Rome antique, l’esclave, « sans état civil, sans nom légal… porte seulement le nom de son maître auquel il est adjoint un surnom indiquant son origine ethnique ou une particularité anatomique » (J. Schmidt). P. Ghiron-Bistagne précise que ce nom, surnom ou ethnique pouvait à l’occasion changer au cours de la vie. De plus, à l’instar de Psyché
[5], il était tout à fait courant dans le monde romain de donner des noms grecs aux esclaves ; Psyché étant d’ailleurs à cette époque « par excellence un nom d’esclave » (S. Gely). Ce n’est qu’au moment de l’affranchissement que ce surnom devient un cognomen, il est alors accompagné du gentilice et du prénom de son ancien maître ; le nouveau citoyen, conformément aux traditions dans l’Empire, porte ainsi les
tria nominas (P. Corbier).
Mais refermons cette parenthèse et, avec elle, celle de l’esclavage, pour examiner ce qui s’est passé à La Réunion dans la période qui lui a succédé, à savoir celle de l’engagisme. Des travailleurs volontaires, venus de Chine, de Madagascar, des Indes, ont été engagés sur contrat pour succéder à la population servile qui avait massivement fui les plantations au lendemain de l’abolition.
Pour bon nombre d’entre eux, ces engagés du sucre ont connu des conditions de travail et d’existence semblables à celles des anciens esclaves. Ainsi, parmi les coolies indiens, le nombre des femmes était insignifiant ce qui engendrait de graves conflits auxquels les propriétaires répondaient en promettant l’arrivée de convois féminins si les hommes acceptaient de renouveler leur contrat pour trois ou cinq années supplémentaires… Les nouveau-nés étant juridiquement des sujets britanniques, comme leurs parents, on pouvait leur attribuer arbitrairement le patronyme de l’un des hommes du « calbanon ». Mais parfois les parents parvenaient à cacher les naissances afin que leurs enfants soient libres et échappent à l’engagement.
Dénonçant l’engagisme, les Chinois quant à eux ont très rapidement choisi l’émigration libre. En s’acquittant régulièrement d’une taxe, ils obtenaient une carte de « passager » sur laquelle ne figurait parfois qu’une partie de leur nom francisé (à savoir, les deux premiers éléments correspondant en fait à leur prénom ou « ming »). Cette francisation du nom pouvait aller jusqu’à la modification lui faisant perdre son apparence, sa consonance et son caractère étranger, exemple : Acine étant la retranscription du nom She Fuxing. Plus tard, ces Chinois solliciteront de plus en plus un permis définitif de séjour puis la naturalisation. Pour cela, certains se verront attribuer d’office un prénom par les services de l’état civil. Leurs enfants quand à eux accéderont sans difficulté – avec la loi de 1889 – à la nationalité française. Pour favoriser leur intégration dans la société réunionnaise les Chinois opteront pour la christianisation (étant une condition préalable au mariage et une réponse au problème du métissage), tout en restant cependant fidèles au confucianisme. Leurs enfants auront donc un prénom de baptême tandis que le nom de leur père, composé classiquement des trois éléments, deviendra leur patronyme. Dès lors, intégré dans une nouvelle logique de la constitution et de la transmission, conforme à la législation française, ce nom ne suivra plus son évolution traditionnelle et donc ne sera plus porteur de sa signification particulière (l’une des parties du nom constituant un indicateur de génération et de lignée, le nom chinois véhicule de ce fait un ensemble d’informations sur celui qui est nommé et sur celui qui le nomme, cf. Édith Wong-Hee-Kam).
Et pour finir cette approche multiple de l’anthroponymie spécifique à la réalité historique réunionnaise, examinons rapidement les bouleversements dans la formation et la transmission du nom que rencontre actuellement la population mahoraise
[6] amenée à renoncer progressivement au système cadial issu de la loi coranique. Afin de bien comprendre cette réalité précisons tout d’abord qu’à Mayotte, et aux Comores de manière générale, l’identité se compose de deux prénoms : celui de la personne et celui de son père (ex : Ali Abdou, soit Ali fils d’Abdou). Si cette identité officielle reste bien stable tout au long de la vie dans les écrits, il en est tout autrement par contre pour son identité sociale (celle dont on se servira quotidiennement pour appeler une personne ou parler d’elle) qui change inévitablement lorsqu’elle accède à la parentalité, devenant alors : père de… et non plus fils de… (ex : Ali Mohamed, soit Ali père de Mohamed). Depuis l’application des dispositions légales relevant de l’état civil français, les mahorais doivent instituer le système du patronyme transmissible en lignée généalogique. Ainsi, Mohamed devra désormais s’appeler Abdou (qui est le prénom de son grand-père paternel) et non Ali (qui est celui de son père). Ainsi, Abdou devient définitivement un nom de famille. Les conséquences de cette mutation sont d’autant plus importantes qu’elles se situent dans un contexte migratoire et socio-économique problématique. À la difficulté de s’identifier par rapport à celui qui l’accueille (les mahorais sont régulièrement victimes de quiproquos et de manipulations au niveau de leur identité dans la société réunionnaise), s’ajoute désormais celle, plus sérieuse encore, d’identifier ses propres descendants dans une logique qui n’est pas celle qui a prévalu pour soi-même. Ce nom en tant que marqueur d’identité collective est soudain totalement remis en cause. Mettant alors l’accent sur l’individu et non sur la filiation, ce qui est contraire aux valeurs islamiques, ce nom n’est plus en rapport avec les principes de la communauté d’origine qui reste malgré tout la communauté d’appartenance.
* * *
Ce rapide tour d’horizon concernant les conditions d’intégration des divers groupes ethniques à l’origine du peuplement de La Réunion, sous l’angle particulier de la patronymie (constitution du stock patronymique, acte de nomination et transmission du nom), montre toutes les répercussions induites aux plans individuel, groupal et institutionnel ; on pourrait dire psychologique, sociologique et politique.
Le nom constitue l’élément de référence de la personne, son point de repère dans son appartenance sociale. Le nom a son origine, son sens, sa valeur, sa fonction. On évoque mais aussi on invoque un nom : nom secret, nom sacré, nom masque… Le nom vit, il peut se modifier au cours de l’existence suivant les cultures. Cependant, même s’il détermine la personnalité juridique singulière, il ne recouvre pas à lui seul toute l’identité. Le nom évolue avec la personne et réciproquement. Ne dit-on pas : porter un nom, se faire un nom ?
Du point de vue psychologique, l’acte de nomination de l’enfant est, pour P. Ayoun et B. Tabone, « fondateur de son identité subjective, nouant les registres psychique, corporel et social. Par le nom qui lui est donné, l’enfant échappe à l’anonymat mortifère en même temps qu’il se trouve inscrit dans une généalogie et une culture ». Aussi, toute manipulation sur le mode d’attribution du nom (celui qui nomme) perturbe sa fonction en tant que marqueur d’identité individuelle ; toute mutation sur le mode de transmission du nom (comment on nomme) influe sur sa fonction en tant que marqueur d’identité collective.
En quelque sorte, nommer c’est façonner un destin et en se nommant le créole d’aujourd’hui dévoile ses racines entremêlées par l’histoire et par la migration. Il révèle entre autre tout ce qui est à la source de la constitution, de la place et du devenir de son nom dans la société et dans sa vie, ici par opposition à cet ailleurs d’où il est nécessairement issu. Pris dans cette double réalité, brouillée par le métissage, de l’ici et de l’ailleurs qui constitue son existence même, sa quête identitaire ne cesse de le tourmenter. La culture, les traditions (religieuses, folkloriques, orales), le mythe du voyage… sont autant de modes d’expression de cette recherche, mais qui peut aussi se manifester par la souffrance, par le conflit, par la crise. À partir du nom, dans sa dialectique constitution/nomination/transmission, des dérives et des déviances peuvent parfois s’installer. Le nom perd alors sa fonction positive qui permet d’identifier, de situer, de relier, un individu dans son groupe d’appartenance. Il peut même devenir une arme pour ceux qui s’approprient, ou croient pouvoir le faire, le pouvoir de nommer et de modifier les systèmes de transmission ; une arme susceptible de briser les filiations, de ligaturer les lignées, de prendre en otage les enfants en tant que maillons de la chaîne inter-générationnelle, étant dans l’incapacité de préserver leur propre identité et de garantir l’équilibre de leur double filiation. C’est dans l’intimité des familles et dans les conflits inconscients que s’originent les manipulations et les attaques qui utilisent le biais de la nomination pour se révéler.
Identité reçue/identité vécue, ces deux réalités ne sont pas toujours superposables, c’est ce que nous enseigne la clinique en psychiatrie infantile. En effet, nous rencontrons trop souvent des situations inextricables où, à partir du jeu – tout à fait légal du reste – de la reconnaissance, de la légitimation, du désavœu ou de l’abandon, l’enfant devient l’objet, pour ne pas dire l’enjeu, d’un processus infernal d’affiliation, de réaffiliation, de désaffiliation même. Compte tenu du contexte tout à fait particulier de la place et de la fonction du nom dans l’histoire et dans la société réunionnaise, ces situations se compliquent quand elles intègrent des éléments liés aux appartenances ethniques et religieuses de chacun.
C’est à partir de quelques cas particuliers, dont celui d’une enfant (Christine dans le texte) suivie en psychothérapie, que nous avons commencé avec un groupe de consultants, courant 1993/1994 au Centre hospitalier spécialisé de Saint-Paul à l’île de La Réunion, à établir des liens entre des paroles et des actes portant atteinte à l’identité des enfants et leurs troubles psychopathologiques. Par la suite, ce nouvel axe de travail a été analysé par P. Ayoun et B. Tabone comme une forme particulière de maltraitance à partir du concept d’« attaque de filiation », défini comme : « Tout ce qui vise à modifier le nom et le prénom donnés à l’enfant, sans considération pour son intérêt et pour les exigences de son développement et, au-delà de sa nomination, tout doute ou toute manipulation, volontaire ou inconsciente, mettant en péril ses “fondements généalogiques” », pour reprendre l’expression de P. Legendre.
Pour illustrer ce type de questionnement avec l’éclairage particulier que nous offrent les données historiques et les références multiculturelles, prenons deux études cas :
1. Tout d’abord celui d’un jeune garçon, âgé de 6 ans, pour lequel les deux parents (l’un d’origine comorienne et musulmane, l’autre malgache et catholique) n’ont pas pu s’entendre sur le choix du prénom à sa naissance, alors que tous les autres enfants de la fratrie ne portent qu’un prénom musulman. Pour solutionner ce différend, ses parents ont opté pour un étrange compromis qui a consisté à donner à leur fils un prénom musulman à l’état civil et un prénom d’usage chrétien. Ainsi, cet enfant répond-il au prénom de Thomas et ne réagit absolument pas lorsqu’on l’appelle Abdelaziz. Mais aujourd’hui Abdelaziz alias Thomas est psychotique, et ses parents estiment que ce conflit et la confusion qu’il entraîne sont la cause de sa maladie. Ils imaginent qu’il guérira si l’on parvient à faire coïncider son identité juridique et son identité usuelle. Pour ce faire, ils multiplient les démarches judiciaires pour obtenir que le prénom de Thomas, qui n’est en fait qu’un surnom, soit inscrit sur leur livret de famille. Mais rien n’est encore élucidé dans cette famille aux repères multiples et contradictoires sur le pouvoir de celui qui nomme et la place symbolique occupée par le nom.
2. Autre cas, celui d’Alexandra, âgée de 9 ans, enfant naturelle, présentant des troubles de la pensée et des fonctions cognitives. Pendant son placement dans une famille d’accueil, justifié par l’alcoolisme de sa mère et le décès de son père biologique, Alexandra a été, sans préparation aucune ni même information suffisante, légitimée lors du mariage blanc contracté par sa mère d’origine créole avec un jeune malgache ayant vingt ans de moins qu’elle. Du jour au lendemain, sans même avoir eu la possibilité de rencontrer ce père légal, cette fillette s’est vue attribuer un nouveau patronyme. Alexandra s’est retrouvée ainsi affiliée à une lignée paternelle qui lui était, dans tous les sens du terme, complètement étrangère. Quelques mois plus tard, au divorce des « parents », la mère reprend son nom de jeune fille tandis que l’enfant doit garder son patronyme malgache (qu’il est d’ailleurs nécessaire de couper en l’énonçant ou en l’écrivant car il est composé de dix-neuf lettres). Victime sacrificielle d’une histoire qui ne lui appartient pas, Alexandra est même devenue une étrangère pour sa propre mère. Effondrée par cette violence et gravement déprimée, elle a pu bénéficier parallèlement à l’accompagnement thérapeutique d’une aide judiciaire et sociale, dans laquelle sa mère a pu totalement s’investir, lui permettant de réparer narcissiquement et juridiquement les atteintes portées à son identité et à sa filiation.
En résumé, le conflit autour de l’attribution du prénom pour l’un et l’établissement d’un lien de filiation paternelle pour l’autre, ont provoqué des effets psychiques susceptibles de déboucher sur une véritable crise de la transmission ; ces effets se sont manifestés par des troubles de la structuration de la personnalité (c’est le cas d’Abdelaziz surnommé Thomas) et des troubles névrotiques (c’est le cas d’Alexandra). Ces cas cliniques nous ont montré l’impact de la filiation instituée sur le fonctionnement psychique avec, parallèlement, le rôle joué par l’acte de nomination dans un contexte pluriethnique.
Autant il apparaît effectivement tout à fait nécessaire de protéger l’enfant contre le vide d’une absence partielle de filiation (ce qui est le cas de nombreux enfants qui ne sont reliés qu’à une seule lignée, maternelle bien souvent) ou d’une absence totale de filiation (ce qui est le cas de certains pupilles dont on sait pertinemment qu’ils ne seront jamais adoptés), autant il apparaît tout à fait nécessaire de protéger l’enfant contre les abus de filiation. Ces excès, par leur répétition ou par leur importance, compromettent parfois gravement l’épanouissement sinon l’équilibre psychique et le devenir de l’enfant. Ils se concrétisent bien souvent par des changements patronymiques résultant de brouillages dans la nomination et dans la transmission. Alors, l’enfant n’est plus simplement un sujet porteur d’une identité mais devient un objet, dépositaire d’un secret, d’un drame ou d’un traumatisme. Incapable d’élaborer ce vécu, l’enfant en fait n’est plus porteur mais acteur, voire auteur, d’une catastrophe psychique, d’un acte délictueux ou d’un symptôme proche du manque, de la rupture, du vide ou de la défaillance (R. Kaës). En tant que « vécu non-vécu et toujours à revivre », comme disait Winnicott (cité par R. Kaës), ce vécu n’est pas transmissible, car « ce qui est transmis n’est pas conscient, et ce qui est conscient n’est plus transmis ». Or, « transmettre, c’est mettre à travers l’autre », dans le taire et non dans le faire (M. Touboul-Compagnon). Dans ce cas, il est donc impossible d’habiter ce vécu sinon par la transgression ou par la folie, impossible de l’historiciser pour en faire un message, une structure, quelque chose de cohérent qui s’inscrira dans la généalogie.
Mais si « l’histoire n’a pas besoin de nous, nous, nous avons besoin de notre histoire » (M. Touboul-Compagnon) pour expérimenter les limites de l’intimité, de l’altérité et de l’étrangeté ; à travers le groupe et à travers la génération qui nous servent de repère dans la transmission. Et, pour que cette histoire soit bien la nôtre, symbole de vie et de liberté, il est indispensable que chacun puisse se reconnaître dans sa propre identité.
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Ile de La Réunion, regards croisés sur l’esclavage (1794-1848), cnh La Réunion, Somogy éditions d’art, 1998.
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Le Mémorial de La Réunion, volume III, 1849-1882, Prospérité et décadence, Australe Éditions, Saint-Denis de La Réunion, 1980.
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Geneviève Payet, 24 rue des Tecs-Tecs, 97460 Saint-Paul-de-La-Réunion ; psychologue clinicienne, Ile de La Réunion.
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Notons au passage que l’île elle-même a changé cinq fois de nom pendant la seule période allant de la colonisation à l’abolition de l’esclavage (Ile Bourbon, Ile de La Réunion, Ile Bonaparte, Ile Bourbon, Ile de La Réunion) et de nombreuses autres fois auparavant.
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Dans son questionnement sur la genèse du patronyme, M. Mulon rappelle qu’« au début du second millénaire, les homonymes sont ainsi de plus en plus fréquentes… il en résulte que le nom unique (nom de baptême) ne suffit plus à différencier les individus. Un peu partout, ceux-ci vont être dès lors désignés non seulement par leur nom de baptême, mais aussi par un surnom distinctif. Au
xive siècle, la pratique du surnom s’est généralisée ; en outre, le surnom tend à se transmettre de père en fils : il est devenu une marque de filiation ». Devenu transmissible le surnom a donc pris la place du nom de famille (
surname en anglais), tandis que le nom de baptême est devenu le prénom (cf. également sur ce sujet les travaux de M. Bourin sur l’anthroponymie médiévale, université Paris-I). Les premiers colons débarqués à l’île Bourbon à compter de 1665 étaient donc déjà tous indentifiés sur ce mode. Précisons par ailleurs que l’état civil a été créé en France sous François I
er, son application stricte est entrée en vigueur sous le règne de Louis XIV, et que le livret de famille date de 1876.
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Des erreurs se sont parfois glissées sur les actes d’enregistrement concernant le sexe. Il a ainsi été parfois attribué des prénoms féminins à des hommes, et inversement (ex : Joseph pour une femme). Autre événement anecdotique, l’attribution de patronymes différents au sein d’une même famille (ex : pour deux frères germains).
[4]
D. Miloche-Baty a recensé pas moins d’une vingtaine de procédés utilisés pour la conception des nouveaux patronymes dès la mise en place des procédures d’affranchissement. L’étymologie de ces noms est parfois à rechercher dans des références bibliques, historiques ou mythologiques comme nous le voyons dans le texte, mais il peut aussi s’agir de l’anagramme du prénom (ex : Lina Naïl) ou du nom du maître (ex : Elie Affranchi du Sieur Legay devient Elie Eglay), ou alors d’une réduction par apocope (ex : Julie Chaban, Affranchie par le Sieur Chabanneau), ou aphérèse du nom du maître. Parfois le patronyme qualifie physiquement ou moralement une personne (L’eveille, Fidelle, Jovial…), il peut indiquer son origine ethnique (ex : Malais, Malga, Indiana…), il peut représenter un site (ex : Laravine, La Montagne…), il peut aussi être un sordide jeu de mots (ex : le Nommé Jupiter devient Jupiter Tonnerre), etc.
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Avant de devenir dans le monde latin l’
anima (c’est-à-dire le symbole de l’âme humaine, pure et éternelle, au sens chrétien), Psyché était à l’époque de la Rome impériale un simple cognonem féminin d’origine grecque. À noter que dans le monde romain, il était tout à fait courant de donner des noms grecs aux esclaves et aux affranchis. Ainsi, Psyché (l’âme au sens païen en grec) était « par excellence un nom d’esclave ». Cependant, dans les
Métamorphoses d’Apulée, « c’est en prononçant le nom de Psyché que Jupiter lui donne sa place… dans la famille des dieux » (S. Gely) ; il la divinise en la nommant. Pour cela, « l’histoire de Psyché peut… être lue comme celle de la conquête du nom, de la conquête de l’identité », car elle permet de retrouver le sens de ce nom, son interprétation et l’allégorie qu’elle recèle. Dans le conte, Psyché passe du statut de simple mortelle (bien que fille de roi) à celui d’esclave, puis à celui de divinité, donc d’immortelle. À l’origine, le nom de Psyché contient donc à lui seul toute son histoire et sa valeur symbolique.
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Pour se présenter, le Mahorais fournit traditionnellement en plus de son nom, un certain nombre d’éléments identificatoires. Il précise d’où il vient (c’est-à-dire comment s’appelle son village maternel), de qui il est issu (c’est-à-dire de quel ascendant notoirement connu). Car, dans le fonctionnement social mahorais, et comorien voire musulman de manière générale, l’individu disparaît au profit du groupe, plus exactement, de ses groupes d’appartenance qui soutiendront son identité, sa place et son rôle dans la société (cf. S. Blanchy). Cette réalité orchestrée jusqu’à présent dans la collectivité territoriale mahoraise par les cadis (cf. E. Laope-Cerneaux), c’est-à-dire les magistrats musulmans qui remplissent les fonctions civiles, est actuellement remise en cause localement par l’administration française. Les services de l’état civil à La Réunion (en France de manière générale) appliquent désormais aux immigrés notre système de constitution et de transmission patronymiques. L’application brutale et sans préparation de ce système dans une organisation sociétale basée sur des principes et des valeurs totalement différents vient en bouleverser les fondements et, avec eux, les repères individuels et familiaux, claniques et hiérarchiques.