2001
Cliniques méditerranéennes
Hors thème
Potentialités perverses à l’adolescence
François Marty
[*]
Il n’est pas rare de rencontrer à l’adolescence des conduites d’allure perverse qui peuvent conduire le thérapeute à conclure à une perversion installée. Nous entamons dans cet article une discussion critique visant à considérer que, dans certains cas, il ne saurait s’agir de perversion mais de défenses d’allure perverse, défenses dont se parent certains adolescents – narcissiquement fragiles – pour faire face à l’effraction traumatique pubertaire. Il nous semble important, en effet, dans le déroulement de la cure, tant pour le thérapeute que pour l’adolescent, de bien distinguer ce qui est de l’ordre d’une organisation bien structurée sur le plan psychopathologique de ce qui est une défense, souvent transitoire, qui ne préjuge pas de la suite. C’est la dynamique même de la cure qui est en jeu.Mots-clés :
auto-érotisme, génitalité, processus d’adolescence, régression, choix d’objet.
When dealing with adolescents, one frequently comes across seemingly perverse behaviours that may entail the therapist to conclude that there’s a set perversion. In this paper, we start a critical discussion aiming at considering that in some cases what is at stake is no perversion as such but rather defence mechanisms seeming perverse, which some adolescents clad themselves with. The latter adolescents are narcissically weak and try therewith to face the puberty traumatic beaking in. Indeed it seems most important to both therapist and adolescent, during the unfolding of the cure, that they should be able to make out what truly belongs to an organization well structured on the psychopathological level, thus being a true defence mechanism often transitory, indeed yet not forseeing any specific future as such. Here, the very dynamics of the cure is at stake.Keywords :
auto-eroticism, genitality, adolescence process, regression, object-choice.
Dans cet article, je voudrais tenter d’aborder un aspect spécifique des problématiques adolescentes : celui des potentialités perverses. En parlant ainsi des « potentialités », et non d’une « structuration », perverses à l’adolescence nous entendons, d’emblée, mettre l’accent sur la plasticité de l’évolution de l’individu et sur la qualité transitoire (et constructive) de certaines organisations pathologiques d’allure perverse en ce temps de sa vie.
Mon hypothèse sera donc qu’à l’adolescence, et particulièrement au moment de l’entrée en puberté, l’adolescent erre à la recherche de l’objet « adéquat » (à la pulsion sexuelle génitale) et que, sur le chemin de cette quête, il se peut qu’il emprunte transitoirement des voies lui faisant vivre des expériences d’allure perverse ; des voies dont nous dirons, précisément, qu’elles sont celles des potentialités perverses.
Même si parfois se révèle à l’âge adulte la nature perverse d’une conduite tenue pour passagère au moment de l’adolescence et même si la perversion peut exister en tant que telle chez certains adolescents
[1], nous ne considérerons pas dans cet article les adolescents présentant des conduites perverses comme des sujets structurés sur le mode de la perversion, ni par ailleurs comme des sujets encore enfants « pervers polymorphes » ; nous les considérerons simplement comme des sujets adolescents recourant parfois à des défenses d’allure perverse en attendant d’avoir pu, par le travail du processus d’adolescence, intégrer sa maturité sexuelle et psychique.
Quand la pulsion sexuelle génitale fait référence
À travailler en psychanalyse auprès d’adolescents, de sujets engagés dans le processus d’adolescence, on en vient à penser qu’il y aurait, dans ce processus, un temps possible d’errance pulsionnelle, de déviation quant au but de la pulsion sexuelle. Cette hypothèse questionne l’analyste ou le clinicien quant à l’éventualité de potentialités perverses transitoires chez un sujet en adolescence. En fait, elle met en question l’existence d’un temps possible de vécu d’expériences « quasi-perverses » (qui ne seraient pas la marque structurelle de la perversion) au même titre qu’A. Green
[2] a pu parler d’expériences « quasi psychotiques » (qui ne sont pas la marque d’une entrée en psychose) au décours de l’adolescence.
L’installation de la pulsion sexuelle s’effectuant « au moment de la puberté, en relation étroite avec le processus de maturation », telle que l’a définie S. Freud avant de caractériser cette pulsion comme se manifestant « sous la forme d’une attraction irrésistible exercée par l’un des sexes sur l’autre », son but étant « l’union sexuelle ou du moins des actions qui tendent vers ce but
[3] », nous pourrions supposer que les conduites d’allure perverse à l’adolescence seraient à entendre au même titre que la perversion chez l’adulte. Ce qui n’est pas notre hypothèse, mais commençons par le supposer.
On y retrouverait sans peine le même ordre de déviations sexuelles définissant la perversion en tant que « dérivation par rapport à l’acte sexuel “normal”, défini comme coït visant à obtenir l’orgasme par pénétration génitale, avec une personne du sexe opposé
[4] ». La perversion pourrait effectivement sembler être de même nature à l’adolescence et chez l’adulte quand le plaisir sexuel est obtenu par d’autres zones corporelles ou avec d’autres objets que ceux de la sexualité génitale, ou bien lorsqu’il serait « subordonné de façon impérieuse à certaines conditions extrinsèques (fétichisme, transvestisme, voyeurisme et exhibitionnisme, sadomasochisme)
[5] ».
De même, on pourrait considérer que la perversion chez l’un comme chez l’autre peut se comprendre comme des points de fixation de la sexualité à des positions précédant l’accession de l’individu à la génitalité. La perversion serait donc marquée des traces de la sexualité infantile, voire par un ancrage dans celle-ci ; elle se donne même comme l’une des preuves de la nature infantile de la sexualité adulte.
L’intérêt théorique de S. Freud pour les perversions semble d’ailleurs entièrement subordonné à ce point de vue : l’existence de liens entre la sexualité adulte et celle de l’enfance. D’où la possibilité pour lui d’établir un lien entre la plupart des perversions et des préliminaires de l’acte sexuel (le voyeurisme cristallisant le moment qui précède l’acte, l’exhibitionnisme se révélant être l’expression de l’angoisse de la perte de l’objet, et tous deux participant de l’angoisse de castration), ou de ramener les perversions à des fixations à tel ou tel stade de l’évolution de la libido (celle-ci se fixant où la sexualité de l’enfant s’était comme attardée).
Chez l’adulte, bien que la plupart des perversions fassent intervenir une activité génitale, comme dans l’inceste réalisé, la plupart des homosexualités et certaines formes de fétichismes, elles révèlent surtout ces fixations antérieures de la libido. Mais, chez l’adolescent, s’agirait-il de fixation ou de régression temporaire, plus ou moins induite, favorisée par l’événement pubertaire et le processus d’adolescence ?
En s’en tenant à la définition freudienne de la perversion, en s’en tenant à cette définition inscrite dans le modèle libidinal de l’explication métapsychologique, perversion chez l’adolescent et perversion chez l’adulte pourraient apparaître comme semblables, si l’on ne prenait pas en compte que chez l’adolescent l’expression de conduites d’allure perverse est la plupart du temps une modalité défensive transitoire, une stratégie temporaire, alors que chez l’adulte il s’agit d’une structuration de cette stratégie. Cliniquement, il n’y a pas à confondre « potentialités » et « structurations » perverses.
Éclairage clinique : problématique de l’anorexie mentale
Prenons, par exemple, le cas de l’anorexie mentale chez la jeune fille
[6], dont le registre pervers peut apparaître dans la mesure où il s’agit manifestement d’une dérivation de l’investissement pulsionnel, au moment où se manifestent les premières transformations somato-psychiques de la puberté (apparition des règles, poussée des seins notamment). Régression, sexualisation de l’objet bouche tout autant que de l’objet faim, attaque du corps pubère vécu comme une menace narcissique : l’anorexie effectue alors un travail de sape visant à effacer les marques du pubertaire. Au niveau du corps pubère, la disparition (momentanée ou durable) des règles, l’effacement des formes de la féminité en témoignent.
Au moment de la puberté, la jeune fille réinvestit son corps à la lumière de la génitalité. Ce corps génital conduit l’adolescente à explorer ce qu’elle a dans le ventre, et au moment où elle investit la cavité vaginale, au moment où apparaissent les premières règles, se produit une régression et un déplacement qui feraient de la cavité buccale, modèle infantile préfigurant l’intérieur du corps pour la fille, le lieu du sexuel, substitut du vagin. Chez la jeune fille anorexique, la sexualité semble remonter d’un étage, changer de région – comme dans l’hystérie –, et se fixer dans une autre partie du corps, moins menaçante pour l’équilibre narcissique. L’image du corps qui s’est construite pendant l’enfance ne fait pas apparaître des zones érogènes clairement différenciées, et au moment de l’entrée en puberté, le corps est vécu par elle davantage comme un tube, avec un orifice à chaque bout, ou comme un sac, à double entrée, que comme un tissu de sensations différenciées et orientées vers la relation à l’autre, base narcissique des éprouvés pubertaires.
Le corps pubère est vécu par l’anorexique comme un persécuteur qui viendrait attaquer ses défenses et mettre en péril les acquis, fragiles chez elle, de la latence. Le refus de la génitalité s’accompagne d’une régression vertigineuse et d’une fixation dans une partie du corps sur laquelle vont se jouer les conflits psychiques. L’oralité va attirer les conflits infantiles liés à la relation à la mère. L’anorexique tente de sexualiser le rapport à l’objet nourriture pour reprendre en l’évitant le conflit avec l’objet maternel, identifié à la nourriture, objet qui n’a pu s’intérioriser pendant l’enfance et qui n’a pas permis à la fille de constituer une image interne de bonne mère susceptible de lui offrir la base d’une identification féminine acceptable au moment de son entrée en puberté. Dans ce cas, la perversion consisterait dans l’investissement libidinal d’un objet qui ne devrait être qu’un objet de satisfaction d’un besoin, voire qu’un objet qui appelle l’hallucination de la satisfaction : l’objet érotisé, celui par lequel la pulsion trouve exclusivement son but, et le sujet sa satisfaction et la jouissance, étant, dans ce cas, la faim. La sensation de faim est rassurante, elle donne au-delà de tout le sentiment d’exister. Mais elle génère aussi un paradoxe : comment y mettre fin, sinon au risque d’en mourir ?
Disons, pour simplifier le propos dans le cadre de notre discussion, que l’anorexique érotise l’objet du besoin
[7] au lieu de le faire avec l’objet du désir. Par ailleurs, elle choisit régressivement un objet partiel, la bouche au lieu d’investir, via la génitalité un objet total. Elle se fixe sur son propre corps, qu’elle clive en bon et mauvais objet, dans une forme auto-érotique. L’effacement de la dimension objectale à l’œuvre dans son auto-érotisme
[8], la conduit à dénier son corps pubère, de même que l’altérité et la différence des sexes ; elle reste fixée au corps prégénital de l’enfance.
Ainsi, l’anorexique utilise les mêmes mécanismes de défense que ceux employés dans la perversion : déni de la réalité (de la castration) et clivage du moi, mécanismes que l’on retrouve par ailleurs notamment dans la psychose. Mais cette identité des mécanismes de défense à l’œuvre dans la psychose et la perversion ne permet pas pour autant de conclure à une identité structurale ; elle indique simplement la proximité des deux organisations psychopathologiques, la stratégie perverse pouvant être envisagée, dans certains cas d’anorexie mentale notamment, comme une défense contre la psychose.
Les potentialités perverses à la lumière du processus d’adolescence
Plus généralement, et quelle que soit la structure sous-jacente ou future, l’anorexie mentale de la jeune fille joue dans le registre d’une modalité perverse où l’investissement auto-érotique d’une partie du corps traduirait la difficulté que rencontre l’adolescente qui s’engage dans la voie de l’anorexie à affronter le désir de l’autre dans la génitalité. Elle joue dans le registre des perversions au même titre que la relation fétichique à l’objet
[9], ou que la transaction fétichique
[10] (processus dans lesquels l’objet servirait à assurer la continuité narcissique du sujet, à lutter contre le sentiment de rupture, de cassure au sens où M. Laufer a utilisé le terme de « breakdown
[11] »), ou encore au même titre que certaines conduites masochistes ou sadiques avec ou sans passage à l’acte, dans lesquelles l’investissement pervers constitue une protection contre le risque d’anéantissement. Les régressions et conduites d’allure perverse qui se manifestent ainsi au décours de l’adolescence semblent être moins des marques d’une structuration perverse que de l’émergence de potentialités perverses à comprendre non seulement par rapport à la sexualité infantile mais aussi par rapport au processus d’adolescence ; ce processus, faisant partie intégrante de la dynamique psychique, corrélatif à la génitalisation du corps, fait revivre à l’enfant entrant en puberté les émois de l’œdipe infantile ; processus ou plus exactement « adolescence », théorisée actuellement en tant que processus.
Mais, l’adolescence étant envisagée à l’origine par S. Freud comme une étape maturative du développement de l’enfant
[12], devrions-nous considérer l’allure perverse de certaines conduites adolescentes en relation avec l’évolution psychosexuelle et maturative de l’adolescence, et l’adolescent comme un pervers polymorphe, un grand pervers polymorphe au moment où il s’engage dans la puberté ? Soutenir une telle hypothèse serait méconnaître que si S. Freud a pu considérer l’enfant comme présentant une « disposition perverse polymorphe
[13] », c’est dans la mesure où il n’est pas encore soumis au primat du génital. Or, et S. Freud est très clair sur ce point – même lorsqu’il parle encore d’enfant et non d’adolescent au-delà du seuil de la puberté –, la primauté du génital s’instaure
avec la puberté. L’adolescent ne serait donc plus être en sexualité infantile, en disposition perverse polymorphe.
Il y a un parcours à effectuer par l’adolescent entrant en puberté : héritier de ce passé potentiellement pervers, du fait de son immaturité bio-sexuelle, l’adolescent s’engage en puberté, poussé cette fois par la fantasmatique pubertaire, en quête d’un objet sexuel génital ; objet non incestueux, extra-familial et hétérosexuel, objet d’amour qui, n’étant pas accessible d’emblée, au moment même de l’installation de la pulsion sexuelle à la puberté, est à conquérir.
L’adolescent, dans sa quête d’un objet plus adéquat à la nouvelle donne génitale, est soumis au risque de la régression à la satisfaction prégénitale (masturbation, recours à l’objet fétichique), et est engagé à renoncer à ce type de tentation.
Stratégies perverses à l’adolescence
L’adolescence est un moment d’errance dans la conquête de la subjectivité, cheminement difficile où l’adolescent risque donc de recourir à la solution perverse. La fragilité des défenses du moi au moment de la puberté accentue la pression pulsionnelle au détriment des assises narcissiques de l’adolescent.
L’adolescence est par définition porteuse (et médiatrice) de la violence du pubertaire. Au moment de l’entrée en puberté, le moi est soumis à des forces qui opèrent sur deux registres différents. D’une part, l’attaque est interne, c’est l’expression de la resexualisation des imagos parentales. D’autre part, l’attaque vient du corps pubère, vécu comme externe, comme objet menaçant l’équilibre narcissique du sujet. La violence émane donc de la libido ou des objets externes (l’objet-corps, les objets parentaux) et s’exerce contre le moi.
La constitution du moi
[14] s’effectue grâce à la capacité de ses défenses à le protéger des attaques dont il est l’objet, attaques envahissantes, notamment provenant du ça, de la source pulsionnelle. Pierre angulaire de la constitution subjective, elle s’effectue aussi dans un rapport dialectique narcissique et objectal à la fois, et dans un équilibre qui contribue à assurer convenablement la relation à l’objet.
Face au danger qui le menace, notamment la violence du pubertaire, le moi peut avoir recours à divers modes de défense, plus ou moins élaborés selon le degré de développement qu’il a atteint. Il peut fuir en avant, attaquer les objets menaçants, dénier, cliver, quand l’usage du refoulement s’avère insuffisant. C’est l’histoire du moi et celle du sujet qui sont ici convoquées pour tenter de résoudre au mieux cette difficulté nouvelle générée par l’événement pubertaire et l’accès à la génitalité.
La difficulté est-elle totalement nouvelle ? Totalement, non. Elle reprend les données essentielles de la problématique œdipienne infantile sur le plan psychique, le pubertaire réactivant les fantasmes de l’enfance. Mais il y a du nouveau ! En particulier, sur le plan corporel. Nul mystère là-dessus, le corps pubère est génital, et laisse derrière lui, en somme, le corps de l’enfance. Le nouveau également s’observe dans la façon de nouer des liens aux objets parentaux. Ces objets sont resexualisés, comme ils l’étaient dans l’enfance, mais cette fois-ci avec la nouveauté de la donne génitale pubertaire. La puberté donne à l’enfant devenant adolescent un surplomb sur son enfance, elle lui donne les moyens de réinterpréter l’infantile à la lumière de cette révélation de la sexualité génitale, de le réécrire (sans confusion) dans la langue sexuelle adulte.
L’attaque pubertaire contre les bases narcissiques de la personnalité entraîne donc la recherche d’un mode de défense adapté à l’ampleur de la situation. Le pubertaire pousse à la réalisation des fantasmes incestueux et parricides. Elle entraîne l’adolescent à passer à l’acte, elle malmène le narcissisme en transformant l’image du corps de l’enfance (cf. les dysmorphophobies, par exemple). La réaction narcissique va être d’autant plus forte que l’organisation du moi reposera sur des bases fragiles. La libido narcissique va chercher à s’investir en désinvestissant l’objet source de menace et en (ré)investissant le moi, les zones érogènes, la prégénitalité, suivant en cela la voie inverse de celle de l’investissement de l’objet
[15].
Dans ce cas, la stratégie perverse est moins une structuration de la perversion qu’un passage, un essai entre deux positions, celle de l’enfant de la latence s’appuyant sur le parent homosexuel, et celle de l’adolescent ayant à intégrer l’événement pubertaire et ses excès (effraction pulsionnelle et excès de sens d’une relecture de l’infantile en langue sexuelle génitale) dont il aurait à se défendre, soit par la régression, soit par l’agir, soit par la dépression et/ou l’inhibition. La stratégie perverse est aussi une stratégie défensive face à l’angoisse liée à la rencontre avec l’objet ; la disposition perverse de l’enfance constituant alors un modèle et un frayage auquel l’adolescent peut recourir, au moment de la rencontre avec l’objet, dans un mouvement défensif, régressif et transitoire.
Prenons l’exemple clinique d’une régression à l’auto-érotisme, risque d’évolution perverse, qu’illustre un cas d’encoprésie récurrente dans une histoire familiale elle-même perverse.
Un adolescent, Jean, vient consulter sur les conseils de ses parents, après avoir rencontré déjà plusieurs thérapeutes, pour une encoprésie intermittente, ayant débuté dans l’enfance. Au moment où apparaissent chez cet adolescent des aspirations à l’autonomie, se développe un accès encoprétique qui mobilise l’agressivité des parents, surtout celle de la mère, vécue par Jean comme intrusive, les parents continuant à se comporter avec lui comme s’ils n’avaient pas remarqué qu’il n’était plus un enfant. Lui s’est engagé dans des jeux de rôle avec les copains, tout en laissant ses parents un peu à l’écart, ignorants de l’intensité de son activité ludico-fantasmatique. Le contrôle qui s’exerce sur lui est en partie déjoué par des escapades, des désobéissances passagères. Mais la contrepartie demeure la prégnance du symptôme : il réserve à sa mère ce cadeau de choix, son encoprésie, ce qui la rend furieuse.
Ne voir dans cette observation qu’un prolongement symptomatique d’une névrose de l’enfance serait, me semble-t-il, une erreur. Deux registres peuvent en effet être dégagés. Le premier concerne l’activité auto-érotique développée par Jean qui reproduit dans son encoprésie le contrôle que cherche à exercer sur lui sa mère. Il joue à retenir ses fèces, ce qui lui procure du plaisir, mais, ce faisant, il reprend avec son propre corps le schéma de l’emprise dont il est l’objet de la part de sa mère. Il cherche à contrôler ce corps que la mère n’a de cesse de surveiller. Il fait avec son bol fécal ce que la mère fait avec lui.
Le deuxième concerne la complicité du père qui voit dans son fils un allié dans sa lutte contre la mère. L’agacement que le symptôme de l’enfant provoque chez la mère arrange le père dans sa lutte contre elle. Loin de souhaiter la disparition du symptôme de son fils, le père met en échec le thérapeute dans sa tentative d’enrayer l’organisation auto-érotique de l’adolescent. Il participe en spectateur, induisant l’agressivité de son fils, au cours de ces scènes d’emprise, de déprise et finalement de méprise pour Jean.
L’encoprésie de cet adolescent a pour fonction la réappropriation de son corps face à la menace maternelle de dépossession, à un moment où ce corps se transforme, où le lien à la mère prend de nouvelles significations. Le risque, dans ce cas, est de voir l’investissement libidinal se fixer profondément dans cette analité, source de jouissance mais aussi source de défense contre le sentiment d’être pénétré par la mère phallique. La perversion serait alors l’érotisation des défenses
[16] et leur fixation.
Les transformations pubertaires qui se sont déjà amorcées chez Jean (mue de la voix, pilosité), subies comme un trauma ravivant la fragilité de ses assises narcissiques, le poussent à se protéger contre la menace de cette intrusion maternelle. Pour lui, comme pour tout adolescent, le caractère traumatique de la génitalité qui se développe au moment de la puberté ne provient pas seulement des transformations pubertaires, mais vient également de l’objet, dans la mesure où l’objet à conquérir nécessite (comme au temps de l’enfance) un renoncement, l’acceptation d’une perte. Renoncement à l’auto-érotisme (renoncer à la masturbation en tant que l’organe serait un substitut de l’objet), renoncement à l’objet incestueux pubertaire (qui s’avère être « inadéquat »). Il s’agit pour l’adolescent de pouvoir faire face à l’angoisse de la perte. Perte de la référence phallique pour accéder à la différence des sexes, perte de l’objet d’amour aussi, reprenant là le scénario de l’enfance où l’objet est ce qui permet à l’enfant d’exister. Le moi s’étaye sur l’objet qui, en s’intériorisant, contribue à constituer la subjectivité. L’objet est donc celui par qui la survie psychique est assurée, en même temps qu’il s’avère être celui qui vient à manquer. Le danger pour l’adolescent est d’être placé en situation de dépendance (à l’égard de l’objet), ce qui risquerait de le faire succomber à la tentation d’une addiction à un objet que l’on rend présent à volonté, un objet dont on tire le plaisir sur commande, dont on pense paradoxalement ne jamais avoir à souffrir de manquer. L’objet addictif, celui de la toxicomanie, ou celui de la relation de dépendance à l’autre, vient suturer l’angoisse du manque, évitant la douleur de vivre et de penser la séparation, l’absence. L’objet addictif marque une pause, une stase dans l’élaboration psychique de la sexualité génitale, dans la mesure où il ne permet pas de situer la relation sexuelle dans l’intersubjectivité mais dans la dépendance à l’objet. De ce point de vue, l’addiction est une stratégie perverse qui détourne la libido de son but et fait de l’autre un objet de jouissance. Elle constituerait néanmoins une tentative pour lutter contre le risque de la régression à l’objet fétiche ou au repli narcissique.
Une autre stratégie perverse peut être celle de la régression fonctionnant comme assurance contre le risque de la rencontre de la différence des sexes. L’exemple clinique suivant nous en offre l’illustration.
Un adolescent, Yves, vient consulter sur la demande pressante de sa mère qui trouve qu’il ne va pas bien. Yves est peu sûr de lui. Il développe une sorte d’eczéma, de rougeur au visage qui n’est pas assimilable à ces symptômes d’éreutophobie que l’on rencontre fréquemment à cet âge. S’il s’agit bien d’une dysmorphophobie discrète, Yves n’en est pas moins très gêné. Il s’observe longuement dans la glace, scrute les moindres aspérités de sa peau, et décide de l’emploi du temps de sa journée en fonction du résultat de cette autopalpation. S’il va peu à peu vers les filles, c’est parce qu’il y est poussé par sa mère. C’est sa façon d’avoir la paix avec elle. Il arrive même qu’il se convainque de ses choix hétérosexuels. Pourtant, Yves est profondément intrigué par les hommes. Il est fasciné par leur regard sur lui. Entraîné dans les bars homosexuels, il éprouve une impression jamais rencontrée jusque là. Il se sent exister lorsqu’un homme le regarde, il se sent traversé par ce regard, fondé par lui. Il passe des jours et des nuits avec des copains homosexuels qui voudraient bien le convaincre de nouer des relations moins équivoques avec eux. Mais Yves ne veut pas passer à l’acte. Ce qui l’intéresse c’est ce lien à l’autre semblable qui lui donne le sentiment d’avoir de la valeur.
On pourrait lire ce cas comme une problématique homosexuelle classique. Mais il est nécessaire aussi d’en entendre quelque chose au regard des problématiques de l’adolescence et des potentialités perverses (homosexuelles notamment) qui s’y déploient. L’autre semblable donne des nouvelles de soi. C’est son regard qui compte, c’est lui qui fonde la subjectivité. Yves est reconnu dans sa valeur narcissique quand l’autre le regarde avec envie, voire avec désir. Mais ce choix/non choix homosexuel n’est pas encore celui de l’homosexualité
[17]. Yves se voit dans le regard des autres hommes, il se regarde étant vu, mais il n’est pas dans une rencontre avec l’autre. Il se voit en regardant comment les autres le regardent. Il en tire de l’énergie et des bénéfices narcissiques, s’abreuve de l’objet pour mieux se tenir lui-même et cherche l’étayage narcissique dans l’autre. L’autre est un objet narcissique, pas un objet homosexuel.
Ce double homosexuel constitue un soutien narcissique qui semble, dans le cas d’Yves, absolument nécessaire à l’adolescent. Serait-ce une façon de mettre une barrière entre lui et sa mère, une nouvelle version de l’interdit de l’inceste en même temps qu’une réassurance narcissique (semblable à celles que nous étudierons tout à l’heure avec d’autres cas) ? Cette évolution est-elle anti-pubertaire ou constitue-t-elle au contraire un moment dans l’évolution de la puberté du garçon ? Yves peut avoir des relations avec des filles, mais ces récits concernant ces relations amoureuses montrent à l’évidence qu’il n’en tire pas une jouissance semblable à celle qu’il éprouve à être « dragué » par des garçons. Ce moment dans l’évolution du choix d’objet peut-il être qualifié de pervers ?
Pour l’instant, dans sa quête de l’objet d’amour, Yves s’est arrêté au choix de l’objet narcissique. Il a besoin de ce type d’objet au moment où il cherche à se dégager des fantasmes incestueux et parricides, à la recherche d’un objet amoureux, homo ou hétéro sexuel, qui lui donnerait le sentiment du manque et du désir, le souhait d’une rencontre qui le transformerait en le confrontant à la complémentarité des sexes. Le choix d’Yves est, au contraire, celui d’une réassurance narcissique qui vient le conforter dans la conviction que le bon objet est celui qui renforce et non celui qui manque. L’objet est ici narcissico-phallique, et non hétéro manquant. Le choix de l’objet phallique correspond à la nécessité de renforcer le narcissisme de l’adolescent face à la menace que fait peser sur lui la rencontre avec l’autre sexe. La différence des sexes apparaîtrait ainsi à l’adolescence comme un risque renvoyant à la menace de castration. Yves intériorisera-t-il l’image d’un objet narcissique et phallique en guise d’objet « adéquat » ? C’est l’enjeu du processus d’adolescence, son issue restant ouverte pendant toute la durée dudit processus.
La traque du désir de l’autre dans son regard pour lui, la jouissance qu’Yves retirait de se sentir objet du désir de l’autre, conduisent à se demander si Yves ne cherchait pas dans ce regard d’un homme la façon d’éprouver du désir pour un autre. On peut se demander si cette quête du désir dans le regard de l’autre n’était pas comme une scène reconstruisant l’image de soi au miroir, la reconnaissance narcissique de sa propre image. Les parents d’Yves que j’avais reçus initialement à la demande de la mère, m’avaient montré leur propre difficulté de couple, la mère d’Yves soutenant le père, dépressif, alcoolique. Yves surinvesti par sa mère dans sa fonction virile idéalisée, était ainsi confronté à la nécessité de ne pas la décevoir, sans pour autant pouvoir s’identifier à une figure masculine et paternelle, que la mère avait dévalorisée et destituée. Phallus de la mère, Yves recherchait dans le regard désirant des autres le mode d’emploi de cette fonction désirante désaliénée du désir de la mère
[18]. En s’appuyant en quelque sorte sur le désir d’un autre lui-même, Yves cherchait l’appui narcissique qui lui faisait défaut dans la relation à son père, qui aux yeux de la mère n’était pas une figure digne d’identification pour son fils. L’investissement narcissique serait dans ce cas une sorte de compensation du déficit narcissique dans la relation au parent homosexuel, tel qu’il s’établit pour l’enfant pendant la période de latence.
L’instant de jouissance d’Yves est celui où le regard s’allume, signe de l’importance narcissique qu’il revêt pour l’autre. La difficulté vient du fait qu’il est nécessaire de répéter sans cesse ce scénario de la séduction pour que l’angoisse soit apaisée. L’investissement narcissique de soi ne semble pas avoir été suffisamment intériorisé, pour que l’opération n’ait pas à être recommencée chaque fois. Le risque, dans ce cas, outre l’évolution vers l’homosexualité, est celui d’une évolution potentielle vers la perversion, dans la mesure où le regard de l’autre deviendrait un véritable fétiche.
Dans le registre de la perversion, l’autre n’est pas objet de désir, autre sexe, autre complémentaire, il est prothèse, utilisé comme moyen de défense contre l’angoisse de castration. Il est l’autre destitué de sa position de sujet, ravalé à celle d’objet nécessaire à la jouissance dans le scénario pervers. Lorsque l’angoisse de castration se réactualise avec l’événement pubertaire, comme dans le cas d’Yves, l’autre est utilisé comme moyen de réassurance narcissique, objet narcissique, objet double, et non pas objet tiers. Dans le cas de Jean, la rencontre avec l’autre est différée au profit d’un investissement du corps. Mais le corps que Jean salit est le corps-objet de sa mère. Il ne pourra envisager de s’allier avec un autre que lorsqu’il aura obtenu la certitude qu’il peut jouir de son corps, sans que cet usage n’affecte sa mère. La perversion est ici dans l’utilisation d’un corps qui n’est pas sien pour obtenir la jouissance. La persistance de cet investissement auto-érotique signe la non séparation entre le corps de l’enfant et l’imaginaire maternel. L’absence de soutien narcissique parental aggrave en ce cas la nécessité du recours au symptôme pour survivre à une telle dépossession de son propre corps.
Élaboration adolescente, abandon de la stratégie perverse, et choix amoureux
La sortie de l’adolescence s’effectue par la résolution de l’œdipe pubertaire, l’élection de l’objet « adéquat », « objet réel étranger » comme dit S. Freud
[19], et l’identification à la fonction parentale. Ce travail psychique accomplit une élaboration de la violence pubertaire, une transformation complète de l’économie psychique. La quête de l’objet « adéquat » engage l’adolescent dans la résolution de la problématique pubertaire et particulièrement dans celle des fantasmes incestueux et parricides. Le choix de l’objet de la génitalité concerne un autre, objet total, non incestueux, extra familial, perçu dans la dimension de la différence des sexes et avec la perspective d’une complémentarité vécue comme étant de nature à calmer l’angoisse du manque, dans un jeu de désir. Autrement dit, l’objet ainsi caractérisé est celui qui naît du renoncement à l’objet incestueux pubertaire, celui qui devient adéquat à la nouvelle capacité sexuelle, la nouvelle sexualité génitale de l’adolescent. Mais, bien sûr cette adéquation potentielle entre la capacité sexuelle nouvelle de l’adolescent et son objet ne dit rien quant à la rencontre effective, à l’errance à laquelle elle donne lieu, aux illusions qu’elle nourrit, notamment celle, pourtant fondatrice, de trouver l’être narcissiquement complémentaire.
Le passage de l’objet incestueux pubertaire à l’objet de la génitalité est souvent source d’errance. Le renoncement à l’objet incestueux repose sur l’élaboration des fantasmes incestueux et parricide. Il nécessite l’appui parental, le soutien narcissique parental qui offre la possibilité à l’adolescent de tuer symboliquement le parent rival et de se rapprocher fantasmatiquement du parent incestueux. Mais il nécessite aussi un renoncement à ces positions œdipiennes pour accéder à des registres d’identifications où il ne s’agira plus de prendre la place de l’autre, mais de s’identifier à sa fonction, de même qu’il ne s’agira plus de choisir l’objet incestueux comme objet potentiellement « adéquat » mais au contraire d’y renoncer au bénéfice d’un autre objet marqué symboliquement du sceau du possible et non de l’interdit.
Prenons, par exemple, pour illustrer la dimension de ce renoncement et les hésitations et errances auxquelles il donne lieu, le travail de la mue chez le garçon. La mue de la voix et de ses troubles offrent l’occasion d’entendre comme « le chant de la pulsion » au moment où se réorganise l’investissement libidinal. La difficulté du franchissement de cette frontière de l’enfance par l’adoption d’une voix de basse, traduit la puissance des fixations possibles au registre de l’infantile
[20]. La voix de fausset fait entendre chez le grand adolescent ou le jeune adulte l’attachement à la bisexualité, ou encore l’attachement incestueux à la mère – comme nous le rapporte S. Ferenczi
[21] dans deux cas de jeunes adultes venus consulter pour impuissance, sur fond d’homosexualité latente. Ces jeunes garçons, accompagnés tous deux de leur mère, faisaient entendre la bi-tonalité de leurs investissements sexuels : à la fois engagés dans la génitalité et le choix d’objet potentiellement adéquat, en quête d’un substitut maternel, mais demeurant encore attachés à leur mère. Ce statut d’entre-deux résonnait dans leur voix instrumentalement mature, mais psychologiquement encore accordée au registre incestueux. Comment jouir dans de telles conditions ?
L’élaboration adolescente de l’événement pubertaire se laisse percevoir dans la mue de la voix, dans ces couacs, ces variations non maîtrisées, qui indiquent que le travail est en train de se faire, que la chrysalide se fait papillon. Lorsque le trouble se fait entendre encore bien après que la voix a cessé son travail d’ajustement, il appelle une écoute attentive dans le registre de l’incertitude identificatoire. Ainsi, cet homme qui au téléphone se faisait régulièrement appeler « Madame
[22] », dont la voix de fausset était restée attachée au désir maternel de faire de son garçon un homme qui ne ressemble en rien à son père, vécu par elle comme violent. Signe de l’attachement incestueux ou de la fixation au monde infantile où règne l’illusion phallique de l’éternité (la voix soprano est éphémère, comme la vie elle-même, et se perd pour acquérir une voix basse, l’enfant grandissant en perdant quelque chose), les troubles de la mue apparaissent comme des manifestations d’une puberté qui s’accroche aux privilèges de l’enfance, jusqu’à la castration (réelle) pour garder cette voix divine, comme s’il était possible de se soustraire à cette opération symbolique de la perte et du renoncement à la toute-puissance.
Le changement de la voix est l’expression des changements plus fondamentaux qui sont en train de se produire. Mais la mue se fait aussi occasion de trouble quant à l’identité sexuée, moment de deuil de l’infantile, moment d’épreuve de vérité sur sa condition de garçon. Moment de trouble et de fragilité, qui peut dans certains cas être tentative de repousser, voire d’annuler l’effet des transformations pubertaires. C’est le cas du transsexualisme, demande de reconnaissance d’un fantasme déniant la réalité somatique d’un corps qui ne correspond pas à la version imaginaire que le sujet en a. Dans l’espace d’indécision qu’offre la voix en train de muer peuvent aussi se loger les fantasmes de cet ordre, fantasme d’auto-engendrement et de toute-puissance, où les identifications basculent. Les incertitudes vocales que présente la voix en train de muer sont l’occasion d’autres types d’incertitudes, identificatoires, celles-là.
Finalement, la mue achève son travail lorsque l’adolescent passe de l’objet incestueux à l’objet « adéquat », il passe de la voix haute, voix féminine et maternelle, à la voix grave au moment où la génitalisation de son corps s’est accomplie, faisant tomber dans le bas de son corps les testicules, signe, avec la pilosité labiale, que le temps est venu d’aller jouer ailleurs
[23].
L’abandon de l’objet incestueux couronne ainsi le processus d’adolescence, et dans cette perspective dynamique éloigne le risque de fixation plus définitive à la solution perverse. Peut-être pouvons-nous dire maintenant que la solution perverse serait parfois recherchée comme étayage transitoire dans le passage de l’auto-érotisme à l’investissement de l’objet incestueux pubertaire. Ce passage présente autant de dangers et d’embûches que celui qui conduit l’adolescent de l’objet incestueux à l’objet d’amour « adéquat » à la nouvelle donne génitale. La stratégie perverse précède le choix de l’objet incestueux, elle a pour fonction de protéger le sujet contre le risque d’une trop grande perte narcissique, d’un trop grand déplaisir. Elle est parfois une position d’attente, d’essai, en vue de la conquête de cet objet. Elle est choisie vraisemblablement par des sujets qui n’ont pas su ou pu intérioriser des objets suffisamment bons et étayants qui leur auraient permis de se risquer dans le désinvestissement du moi que suppose tout choix d’objet.
L’adolescence, comme processus et phase de maturation psychodynamique peut susciter d’intenses régressions au moment où l’investissement libidinal s’oriente vers la voie génitale. C’est comme si l’adolescent, ayant à accomplir cette mutation profonde qui crée un effet de rupture en lui, pouvait être tenté de préférer suivre un mouvement de continuité moins menaçant pour lui, en reprenant le chemin des investissements de l’enfance. La stratégie perverse apporte des avantages incontestables de ce point de vue (économique) là. Elle constitue un repli protecteur contre l’angoisse de castration, comme au temps de l’enfance. Mais, à la différence de ce temps-là, cette stratégie adolescente fixe la barrière défensive sur des objets auto-érotiques ou narcissiques qui risquent d’entraver le processus pubertaire.
Si la prédisposition perverse polymorphe de l’enfance fait partie intégrante de la sexualité infantile dans son devenir, les solutions perverses de l’adolescence, parce qu’elles ne s’inscrivent plus dans le registre de l’enfance et qu’elles ne sont pas encore du domaine de la sexualité adulte posent d’autres questions. Elles viennent notamment interroger ce qu’il pourrait en être d’une souffrance qui serait liée à l’hétérosexualité.
De fait, ne pourrait-on pas penser que, à l’heure où l’adolescence précipite l’enfant dans une quête de l’autre à laquelle il n’est pas tout à fait prêt, celle-ci puisse faire souffrance, et que l’hétérosexualité puisse être source de souffrance ? Souffrance du fait de la rencontre avec l’autre sexe, l’autre de l’autre sexe qui remet en cause la complétude narcissique, ce sentiment océanique dont S. Freud et R. Rolland parlent dans leur correspondance
[24], cette sensation de participer pleinement à l’univers, d’y être en quelque sorte enveloppé, immergé, annulant toute angoisse de la différence, de l’altérité ? L’hétérosexualité introduit au manque, ce que les processus pervers ont précisément pour fonction d’éviter. C’est à la recherche de réponses relatives aux énigmes que pose la sexualité que certains sujets sont ainsi amenés à explorer le recours à des stratégies d’allure perverse
[25] qui, pour la plupart des adolescents qui y ont recours, dessinent des passages, moments transitoires où l’émergence de potentialités perverses ne préjuge aucunement de l’avenir structural de la personnalité ni de ses choix d’objet à venir.
[*]
François Marty, 33 rue de l’Amiral Mouchez, 75013 Paris ; professeur des universités (Rouen), membre du Laboratoire de psychopathologie fondamentale et psychanalyse, université Paris 7 Denis-Diderot.
[1]
Il faudrait peut-être réserver le terme de pervers aux adolescents dits « psychopathes », notamment lorsque la psychopathie est entendue comme une pré-organisation perverse (forgée dans l’enfance) et apparaissant comme se structurant à l’adolescence. Ce thème mériterait à lui seul un développement que je ne peux envisager ici.
[2]
A. Green, « Point de vue du psychanalyste sur les psychoses à l’adolescence », dans F. Ladame, P. Gutton, Kalogerakis (sous la direction de),
Psychoses et adolescence, Paris, Masson, 1990, p. 231-244.
[3]
S. Freud, 1905,
Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1962, p. 17.
[4]
J. Laplanche et J.-B. Pontalis,
Vocabulaire de la psychanalyse, Paris,
puf, 1968, p. 306.
[5]
Ibid., p. 306.
[6]
Des auteurs aussi incontestables que E. et J. Kestemberg et S. Decobert ont d’ailleurs fait allusion au registre pervers de cette pathologie, le décrivant comme une organisation narcissique originale, de l’ordre d’une psychose « gelée », mais proche d’une perversion « froide », Kestemberg E. et coll., Paris,
puf, 1972.
[7]
E. Kestemberg parle d’orgasme de la faim chez l’anorexique, comme en écho à ce qu’évoque S. Freud à propos de la succion chez l’enfant et de la volupté qu’elle procure « une espèce d’orgasme »,
Trois essais sur la théorie de la sexualité, op. cit., p. 73.
[8]
Cf. à ce sujet, E. Kestemberg et coll.,
La Faim et le corps, op. cit.
[9]
E. Kestemberg, « La relation fétichique à l’objet »,
Revue française de psychanalyse, 1978, 42, p. 195-214.
[10]
P. Gutton, « Transaction fétichique à l’adolescence », dans
Adolescence, 1983, 1, p. 107-125.
[11]
M. Laufer, « The Breakdown », dans
Adolescence, 1983, 1, 1, p. 63-70.
[12]
S. Freud, 1905,
Trois essais sur la théorie de la sexualité, op. cit.
[13]
Ibid., p. 86. S. Freud évoque la disposition perverse polymorphe de l’enfant.
[14]
S. Freud, 1923, « Le Moi et le ça », dans
ocp, Paris,
puf, XVI, 1991, p. 255-302.
[15]
F. Marty, « À propos de la résistance narcissique à l’investissement de l’objet au moment de l’adolescence », dans
Le Carnet psy, 1998, 38, p. 20-22.
[16]
C’est la position que J. Lacan développe en dans son séminaire « La relation d’objet ». J. Lacan, 1956-1957,
Le Séminaire, livre IV. La Relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994.
[17]
On pourrait reprendre ici la distinction établie par S. Ferenczi entre l’homoérotisme subjectif (dans lequel le sujet se sent femme et se comporte comme tel) et l’homoérotisme objectif (dans lequel le sujet présente tous les caractères du mâle, mais échange l’objet sexuel féminin contre un objet du même sexe que lui), dans S. Ferenczi, 1913, « L’homoérotisme : nosologie de l’homosexualité masculine », dans
Psychanalyse 2, Paris, Payot, 1978, p. 117-129. Dans la conception de S. Ferenczi, l’homosexualité est un symptôme.
[18]
Au sujet du désir de la mère et du poids qu’il peut revêtir quant à l’idéalisation de la prégénitalité, l’idéalisation du moi et l’évolution de potentialités perverses vers une structuration de la perversion, voir J. Chasseguet-Smirgel, 1990, « L’idéal du moi et la perversion », dans
La Maladie d’idéalité, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 17-29.
[19]
S. Freud, 1915-1917,
Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 317.
[20]
J’ai décrit ces manifestations de la mue et de ses troubles dans « Le travail de la mue »,
Adolescence, 1996, 14, 2, p. 169-190.
[21]
S. Ferenczi, 1915, « Anomalies psychogènes de la phonation », dans
Œuvres Complètes, Paris, Payot, t. II, p. 167-170.
[22]
Ce cas est rapporté par J. Planckaert, « Voix au chapitre », dans
Voix et regards, Psypropos, 1991, p. 42-50.
[23]
J’ai développé ce point de vue dans « La mue : additif », dans
Adolescence, 1997, 15, 1, p. 283-286.
[24]
À propos du sentiment océanique, on peut se référer à l’ouvrage de R. Rolland,
Essais sur la mystique, Paris, Stock, 1930. On peut également lire F. Marty, « Le sentiment océanique », dans
Adolescence, 1998, 16, 2, p. 217-229.
[25]
Cf. J. Mac Dougall,
Éros aux mille visages, Paris, Gallimard, 1996.