Cliniques méditerranéennes
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I.S.B.N.2-86586-889-3
320 pages

p. 39 à 47
doi: en cours

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no 63 2001/1

2001 Cliniques méditerranéennes

Introduction sur un malaise supposé

Benjamin Jacobi  [*]
Un malaise dans la filiation semble s’établir à partir de changements très importants de l’environnement technique, médical, et désormais, juridique. La réalité de ce contexte évolutif ne peut suffire à approcher des détours, des détournements de la filiation, propres aux fomentations de l’inconscient.
Trois situations cliniques sont présentées, elles concernent : une situation d’insémination artificielle, une procédure de rencontre enfants-parents après divorce, un épisode de relation mère-fille déterminée par l’allongement de l’espérance de vie.
La diversité de ces situations trouve un point de réunion : les discours des parents, points de repère ultime de l’expérience de la filiation. Mots-clés : changement, détour, discours, filiation, inconscient, malaise, patient.
A malaise in filiation seems to arise from extremely significant changes in the technical, medical and, henceforth, legal environment. The reality of this changing context cannot suffice to approach detours, forms of alienation of filiation as specific to the upheavals of the unconscious.
Three clinical situations are presented, concerning a situation involving artificial insemination, a procedure to bring children and parents together after a divorce and a mother-daughter episode determined by increasing life expectancy.
The diverse nature of these situations retains a common feature in the discourse of the parents, the ultimate point of reference in the filiation experience. Keywords : change, detour, discourse, filiation, unconscious, malaise, patient.
Pour débuter mon propos, je partirai d’une expression proposée par Geneviève Delaisi de Parseval et dérivée d’une notion introduite par Winnicott (1975) : « La préoccupation paternelle primaire ». Winnicott décrit pour la préoccupation maternelle primaire une nécessaire folie de la mère pour identifier les besoins de l’enfant. Elle peut prendre soin avec efficience du nourrisson en suivant sa propre expérience de nourrisson. L’extension en est proposée pour le père qui n’est pas nécessairement exempt de cette identification projective. Après tout il a été lui aussi nourrisson et à ce même titre il peut se dévouer pour son enfant. J’imagine donc que Geneviève Delaisi de Parseval étendait donc au père cette aptitude à saisir les besoins du petit enfant qui n’est pas encore en mesure de les exprimer, cette capacité à le maintenir en vie en supposant par la survivance de sa propre expérience les besoins à satisfaire. Pour l’instant l’expression préoccupation paternelle primaire me servira de métaphore introductive à ce colloque. En concevant, avec Françoise Hurstel, cette rencontre, j’ai la faiblesse de penser que nous avons su repérer des besoins à propos de la question de la filiation ; les textes présentés dans ce numéro attestent de la nécessité de cette entreprise. Quelques rapides évocations cliniques aideront à cette présentation.
Il convient de préciser d’emblée que la question de la filiation ne se pose pas nécessairement de manière radicalement nouvelle, simplement elle s’appuie sur des événements différents, sur des restes diurnes spécifiques à notre époque. Quand je parle de données je ne vise pas à participer à l’incroyable réhabilitation du positivisme qui accompagne la mise à l’écart de la psychanalyse dans la période actuelle. Les data fournies par le tout informatique et l’internet envahissant sont des constructions, des productions et les éléments, les événements supposés à l’origine d’un malaise dans la filiation, ces événements, donc, sont l’objet de récits. Ils existent pour les cliniciens dans le discours de ceux qui les vivent et les supportent en situation d’interlocution. Et quelle que soit la radicale nouveauté de leur nature ils restent asservis et libérés par le langage et la parole.
Les considérer comme restes diurnes revient pour moi à affirmer que les fomentations de l’inconscient s’allient au langage pour leur conférer valeur en faisant coïncider, comme le précise Roland Gori (1996) : « Restes diurnes et réminiscences infantiles ». L’ampleur des changements suscités par les avancées de la médecine, l’importance des évolutions de mœurs pourraient avoir pour effet de nous mettre le nez sur l’événement, de faire une trop grande place aux faits scientifiques, juridiques nouveaux et du coup nous détourner de l’objet de notre pratique, de nos recherches.
En quelque sorte, le malaise supposé tiendrait aux modifications considérables de l’environnement technique, médical, moral, de la modernité (c’est-à-dire de la mode) et ces changements pourraient faire perdre de vue les mouvements psychiques propres au processus de filiation. Pour dire les choses plus simplement la question pourrait être résumée ainsi : en quoi les changements modifient le fait de devenir père et mère, d’être inscrit dans une filiation ? Mon idée, a priori, est que la source d’un éventuel malaise pourrait tenir à ceci : le contexte nouveau de sa filiation laisse venir au jour des détours, des détournements, des avatars de la filiation abusivement attribués au progrès de la science, à l’évolution des mœurs alors qu’ils peuvent être entendus et traités en tant que productions soumises aux désirs et aux craintes inconscientes. Les virtualités contemporaines n’abolissent pas l’œuvre de l’imaginaire. Le virtuel ne suffit pas pour évacuer le fantasmatique.
C’est avec cette conviction qu’il m’est apparu nécessaire d’introduire nos travaux, mais la préoccupation paternelle primaire dont je me sens habité, renvoie à une dimension non contenue dans l’approche winicottienne et que je voudrais ajouter et peut-être illustrer.
Au souci de répondre aux besoins s’ajoute celui de transmettre, la transmission du nom est bien entendu l’acte symbolique fondateur de la filiation. Pour ce qui est de l’universitaire praticien que je suis : celle de transmettre le sens d’une expérience va, je l’espère, donner une forme accessible à ces premières réflexions sur la filiation. Le commentaire réflexif partira de discours énoncés par des patients. En effet, à la suite de Granoff (1975), j’estime que « la filiation est avant tout un ensemble de discours ». Discours relancé par la procréation et la naissance. Période où se distinguent des arêtes, des arrêts, des points de tension, mais il va de soi que ces butées ne sont pas seules participantes de la constitution de ces discours. Ces derniers se constituent d’abord et préalablement à partir de lois qui régissent les relations entre les hommes, entre les hommes et les enfants, entre les parents et les enfants. Ces lois se sont élaborées progressivement dans l’histoire de l’humanité, rien n’interdit de penser qu’elles restent à reprendre dans l’ontogenèse même si elles existent avant et en dehors de chaque sujet, chaque être humain, a à les intérioriser progressivement. Leur permanence, leur stabilité, est mise à l’épreuve de l’expérience de chaque être vivant. Ces discours sont naturellement également soumis aux épreuves, aux mouvements du désir de chacun. Ces discours sont tenus face à la menace de mort, à sa crainte même si elle reste irreprésentable. Ces discours se structurent, enfin, à partir d’épreuves, de traces d’épreuves, de séparations auxquelles tout être humain aspire et se confronte.
Une première évocation clinique peut maintenant être livrée : une jeune femme séropositive souhaite devenir mère. Elle envisage une grossesse par insémination artificielle. Elle évoque avec régularité son désir « d’avoir un enfant à elle », elle pense qu’elle serait « très heureuse en s’occupant de son enfant, elle sait qu’elle pourra beaucoup lui donner ». Cette conviction qu’elle cherche à faire partager à l’analyste s’associe à une autre : elle n’a aucune appétence pour les relations sexuelles, « ça la dégoûte ». La séropositivité va permettre d’associer ces deux certitudes. Les relations sexuelles sans protection lui sont interdites du fait du risque de contamination d’un éventuel partenaire, en conséquence, il lui suffit d’obtenir le consentement d’un donneur de sperme, pour s’engager dans une grossesse. Le plus évident pour elle, sera de choisir un donneur homosexuel sain. En quelque sorte c’est l’union contre l’hétérosexualité qui devrait permettre la naissance éventuelle de cet enfant. La demande initiale de cette patiente avait été énoncée, à partir de la répétition d’échecs amoureux, elle estimait qu’elle tenait à l’épreuve douloureuse d’un viol alors qu’elle était encore enfant.
Le clinicien est implicitement invité à quitter son fauteuil pour l’accompagner chez le procureur dénoncer le viol ; il peut également abandonner sa position d’écoute et être tenté de lui faire part de son interprétation ; à savoir par exemple la réalisation d’un fantasme d’autofécondation.
Il reste que ce qui s’énonce sur les rives de son divan a déjà été abordé d’autres rives. Un encouragement à être mère lui a été fourni par l’équipe traitante de prévention du sida. À partir du moment où elle suit sa trithérapie où elle ne prend pas le risque de contaminer, rien pour ces spécialistes ne doit s’opposer au projet de procréation. La liberté de la personne est mise en avant, le droit de disposer de son propre corps préservé. Le souci de re-normaliser des malades (ou de futurs malades) considérés trop souvent comme pestiférés réduit au silence toute autre considération.
Notamment celle qui prendrait en compte un mode d’expression désirante qui par l’insémination lui permet de rester au père, de s’installer dans la négation de la différence, de faire l’impasse sur l’altérité nécessaire à l’établissement de la filiation.
Pour les spécialistes de l’insémination consultés, la procédure a pu être mise en route : un protocole préalable à base d’examens de laboratoire a été déclenché. L’attention portée aux conditions biologiques de la procréation paraît ignorer le contexte subjectif. Du coup, c’est le plus logiquement du monde qu’aboutissent dans le cabinet de l’analyste des paroles sur ce désir d’enfant.
Cette brève évocation clinique suscite quelques questions, seulement esquissées pour le moment.
L’analyste doit-il faire confiance à sa capacité d’écoute pour permettre la reconnaissance et l’élaboration de fantasmes ? L’accointance entre des développements de la médecine (ici pour la procréation et le traitement du sida) et des stagnations ou des régressions dans la mise en œuvre de la filiation doit-elle être dénoncée ?
La deuxième situation à laquelle j’ai pensé en préparant cet exposé est a priori plus banale, plus quotidienne. La thérapie de Ludovic n’avance pas. Il a été conduit en consultation auprès d’un psychothérapeute sur la recommandation du médecin de famille. Ses parents sont en instance de divorce et ce passage est orageux. Alors que le conflit conjugal couvait, très brutalement après avoir passé une journée au centre aéré, Ludovic ne retourne pas au domicile familial, il est raccompagné par sa mère dans un nouvel appartement où elle va désormais vivre séparée du père de Ludovic. Une décision provisoire du juge confie la garde de l’enfant au père et un droit de visite et d’hébergement régulier à la mère. Cette décision judiciaire n’a pas pu être appliquée, Ludovic refuse obstinément de se rendre chez sa mère, fait des scènes épouvantables au moment de monter dans sa voiture, et reste au domicile du père qui avec la mère de Ludovic cèdent devant son entêtement. Un espace dit de médiation est alors proposé : il porte le nom d’Archipel. L’enfant y est conduit et manifeste son irrédentisme insulaire. Malgré tous les précautions de divers missi dominici il refuse obstinément de s’approcher de sa mère. Elle téléphone également au domicile conjugal initial, il refuse de lui parler, et s’il décroche lui-même le combiné, il le raccroche aussitôt après avoir entendu la voix de la mère.
Voici plusieurs mois que Ludovic vient en thérapie et rien ne semble changer. Il a été accompagné au cmpp par son grand-père paternel, ce dernier a suscité une irritation marquée chez tous les personnels, il a manifesté publiquement haut et fort son rejet de la mère de l’enfant, les insultes copieuses n’ont pas manqué.
La thérapeute est d’abord attentive à la détresse de l’enfant mais elle constate, en s’interrogeant sur ce point, qu’elle ne peut s’empêcher de proposer à Ludovic de parler de sa mère et l’enfant rétorque régulièrement : « Je ne veux plus en entendre parler. » Quand elle lui propose d’y réfléchir, il précisera : « Je tourne en rond. » La psychothérapeute – comme tous les personnels de l’institution – est très irritée par le grand-père ; elle finira par trouver une bonne distance à son égard quand Ludovic lui fera remarquer : « Pourquoi tu veux pas lui parler à mon grand-père ? » Du coup, elle se sentira à nouveau autorisée à reprendre cette question pour Ludovic et sa mère. Dans le travail de supervision de cette situation, la praticienne dira combien l’intensité apparente de la haine de Ludovic pour sa mère la préoccupe. Elle indiquera également, qu’à son avis, Ludovic ne peut que souffrir à terme de cette si violente mise à distance, qu’un enfant a besoin de ses deux parents. Enfin, elle se sent complètement dépassée – elle aussi – par la position si intangible de Ludovic.
L’interprétation sur le registre œdipien d’une rivalité entre Ludovic et l’amant de la mère, l’accomplissement d’une mesure si violente de rétorsion après une trahison, la transformation d’une passion œdipienne en drame, l’évidente identification de la thérapeute à la mère de l’enfant constituent autant de pistes interprétatives éventuellement intéressantes, pertinentes, mais insuffisantes pour penser la problématique de Ludovic et de se divers interlocuteurs.
Ce qui réunit tout ce monde : parents, grands parents de Ludovic, personnel du cmpp, médiateurs intercontinentaux est un sentiment d’impuissance généralisé. À une blessure d’allure narcissique, à une castration insupportable, Ludovic répond, en s’installant dans une maîtrise inattaquable. Et par procuration une sorte d’admiration inconsciente et partagée d’une telle puissance se répand sur tous les interlocuteurs de Ludovic.
Nous sommes au centre d’un désir que toute filiation re-suscite ou ressuscite, celui de restaurer une toute puissance à laquelle tout adulte croit avoir renoncé et qu’il replace dans le désir d’enfant, dans le désir de ses enfants. Cette restauration dont parle Freud (1914) dans son texte « pour introduire le narcissisme » en évoquant Sa majesté le bébé.
En fait chacun semble avoir mis de côté, voire oublié un élément simple de l’inscription dans la filiation et ici de la décision de justice : Ludovic n’a pas le choix. Il est tenu de voir sa mère, de passer du temps auprès d’elle de se confier à sa garde et à ses soins. L’attention portée – à juste titre – aux droits de l’enfant paraît se mettre au service d’une fantasmatique qui ne change pas même si ces supports s’accommodent de l’évolution supposée du droit. Puisque j’ai choisi d’initier ces réflexions introductives par des questions simples ou simplistes, je partirai de l’obstacle évoqué par la psychothérapeute de Ludovic pour demander si l’identification à l’enfant, par ailleurs nécessaire à son écoute, si les dispositifs mis en œuvre pour cette œuvre ne constituent pas des supports pour une errance dans la filiation ?
Le rapport entre la filiation et la mort pourra être esquissé maintenant par l’intermédiaire d’une patiente qui évoque à l’occasion de plusieurs séances, la maladie d’Alzheimer dont sa mère serait atteinte. Au moment de l’établissement de ce diagnostic, l’entourage constate depuis un certain temps des troubles de la mémoire qui semblent restreindre le champ d’activités de la mère de la patiente. Cette dernière n’accepte pas facilement le changement de position dans le rapport des générations que constitue l’entrée dans la maladie de sa mère. D’abord elle imagine – à travers ce qu’elle a vu et lu sur cette maladie – la déchéance à venir, elle en est à la fois blessée et angoissée, et surtout un peu perdue à l’instar de sa mère.
Elle décide de dissimuler la maladie à sa mère, elle constate qu’un médicament prescrit pour ralentir le processus de détérioration mentale mentionne dans le prospectus contenu dans la boîte, l’indication du traitement de la maladie d’Alzheimer. Elle va donc se mobiliser avec sa famille, avec l’aide de techniques de reprographie sophistiquées et surtout avec le soutien d’un pharmacien compatissant et complaisant, pour modifier le document contenu dans la boîte de médicaments. Un faux sera inséré dans chaque boîte, à chaque renouvellement.
Se dissimuler l’atteinte grave supposée de la mère, passe par la nécessité de cacher, de faire disparaître aux yeux de cette dernière, le nom de la maladie dont elle souffre. Le silence sur la nomination ne produit pourtant aucun effet apaisant, la mère de la patiente semble redoubler d’anxiété, des troubles du sommeil apparaissent et elle manifeste quelques sentiments de persécution. Elle ne comprend pas pourquoi on la contraint à consulter un médecin spécialiste et estime que les médicaments prescrits ont un effet néfaste. Sa fille est encore moins rassurée et éprouve un malaise de plus en plus teinté de culpabilité à répéter le subterfuge à chaque renouvellement d’ordonnance.
La prolongation de la vie est une réalité sociale qui fait que chacun conserve des liens avec des parents de plus en plus âgés. On peut toujours invoquer les risques grandissants issus de la pollution, les statistiques sont implacables : on vit de plus en plus vieux dans un monde de plus en plus pollué. Cette prolongation de la vie oblige à considérer une relation parents-enfants organisée sur le mode du renversement des générations. Les parents deviennent les enfants des enfants bien au-delà du commandement biblique : « Honore ton père et ta mère afin que ses jours se prolongent sur la terre que Dieu te donne. »
Ce contexte situe peut-être de manière différente les rapports entre filiation et mort. Dans ce cas, on peut constater que le refus de nomination – forme de négation de la filiation – devient également forme du refus de se reconnaître mortel. Cette patiente au constat que sa mère est mortelle a à envisager sa propre finitude, et tente, peut être, d’éviter de reconnaître que sa mère en lui donnant la vie, lui a donné la mort. D’autres articles de ce numéro fourniront d’autres occasions de prendre en compte les rapports entre nomination, filiation, et mort.
Je voudrais maintenant, pour terminer ce recours à la clinique quotidienne, évoquer une nouvelle forme de nomination dans la filiation. J’ai, à plusieurs reprises, remarqué que des enfants dans des familles recomposées désignent le nouveau compagnon de la mère ou son nouvel époux, par le terme faux père. Le beau père est alors un faux père par opposition au vrai père dont ils sont le plus souvent séparés. D’une certaine manière, cette désignation a une première vertu, celle de différencier le nouveau conjoint du grand-père. Mais je ne pense pas qu’elle soit particulièrement déterminante dans ce mode de désignation par l’enfant. Ce qui semble d’abord opérer dans le choix de ce terme affecté à un nouveau statut parental est sa valeur de vérité pour l’enfant. Il choisit ce critère pour différencier les deux hommes avec lesquels sa mère a vécu et vit. Le conjoint de la mère est ainsi reconnu en tant que conjoint, amant, père d’autre enfants (qui pourraient être désignés sur le même principe, faux frère, mais c’est beaucoup plus rare, de même que le terme demi-frère est lui aussi peu utilisé, voire proscrit au profit du mot frère [1]).
Cette forme d’interpellation du père adoptif de l’enfant doit, bien sûr, être considéré au cas par cas. J’indiquerai simplement des orientations interprétatives : d’abord celle d’une remise en cause agressive du père qui trouve à se dire en se déplaçant sur le beau-père défini comme faux père. En associant paternité génétique et vérité de la paternité, certains des ces enfants semble se plaindre ou attaquer ce même père. Qualifier son père de « vrai » est une manière d’indiquer le doute, l’incertitude sur l’assomption de ce rôle par son titulaire. Doute et malaise qui traversent tout autant les beaux-pères, les pères adoptifs ou les pères de substitution. Mon hésitation dans la désignation rejoint celle de ces hommes incertains sur la position à prendre, la place à occuper face aux enfants de leur femme.
Il arrive également que cette dernière confirme l’ancien précepte latin : pater incertus, mater certa, en désignant aux enfants de manière ambiguë ou ambivalente. Le nouveau père, la vacillation des beaux-pères trouve à se dire dans une nomination pertinente qui les désigne dans une position fausse.
Je ne m’arrêterai pas plus longtemps sur cet exemple d’inscription dans la langue d’un malaise dans la filiation, Il me faut faire part d’une coïncidence qui porte sur le titre du colloque qui a donné naissance à la majeure partie des articles publiés dans ce numéro : « Malaise dans la filiation », choisi avec Françoise Hurstel. Nous étions plutôt satisfaits de cette nomination, de ce choix qui disait au mieux nos intentions pour ce travail tout en le référant à la psychanalyse. Il se trouve que ce même titre avait déjà été utilisé par Irène Théry pour un numéro d’Esprit qu’elle a dirigé et que l’un d’entre nous connaissait et avait un moment oublié.
Cet emprunt en forme d’oubli pourrait bien rappeler que la mise en œuvre, l’accès à la filiation relève d’une décision, d’un choix de nomination – même s’il confronte tout un chacun quelquefois à un certain malaise.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Freud, S. 1914. « Pour introduire le narcissisme », dans La Vie sexuelle, Paris, puf, 1977.
·  Gori, R. 1996. La Preuve par la parole, Paris, puf.
·  Granoff, V. 1975. Filiations, l’avenir du complexe d’Œdipe, Paris, Les Éditions de Minuit.
·  Winnicott, D.W. 1956. « La préoccupation maternelle primaire », De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1975.
 
NOTES
 
[*]Benjamin Jacobi, 87 Bd Longchamp, 13001 Marseille.
[1]Cette différence de traitement en fonction de la différence de génération mérite également attention. On peut penser qu’elle relève d’une décision d’adoption pleine et entière dont le père pourrait être délibérément privé.
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