2001
Cliniques méditerranéennes
Questions filiatives en adolescence
Philippe Gutton
[*]
L’auteur développe la théorie que les remaniements psychiques pubertaires comportent un transfert ascendant spécifique vers les figures et les réalités parentales. La capacité de procréation modifie les questions filiatives de l’adolescent. Avec un exemple clinique, la pathologie concernant cette question est examinée.Mots-clés :
adolescence, filiation ascendante et descendante, capacité de procréation.
The author develops the theory that pubertal psychical remodelling includes a specific ascendant transfer towards parental figures and realities. The capability to procreate modifies the adolescent’s filiative questions. Using a clinical example, the author goes on to examine the pathology relating to this question.Keywords :
adolescence, ascendant and descendent filiation, capability to procreate.
Le terme « Ubertragung » utilisé par S. Freud a deux acceptions : la transmission progrédiente ou descendante, le transfert régrédient ou ascendant. La première est le « déjà là » qui permet le second. Ce dernier cherche (de façon forcément insatisfaisante) à reprendre, retrouver le tracé de la première et les informations qu’elle contient. Les deux processus ont un écart obligé et régulé (fonction paternelle) qui laisse au sujet une impression de manque à pouvoir remonter à ses origines. En ce chemin des théories (sexuelles infantiles) et des romans (familiaux) se créent. La remontée à laquelle le sujet procède, ne résoudra pas l’énigme parentale qui a présidé à sa venue au monde et à son enfance. Distinguons mieux, opposons même dialectiquement, la filiation descendante (travail de parent), et l’interrogation filiative ascendante, en suspens (travail d’enfant).
Le couple d’opposé freudien qui unit
individu et
espèce est particulièrement précieux
[1] pour notre raisonnement. L’image est celle du collage et de la différentiation entre soma et germen. Le sujet est à la fois à lui-même sa propre fin et un épisode dans la série des générations. Le transfert (l’interrogation filiative) s’installe « comme (le) conflit entre le moi en tant qu’être individuel et indépendant et le moi considéré comme membre d’une série de générations
[2] », le premier moi pouvant se comprendre comme une « excroissance caduque » du second. J’insiste sur ce fait : le couple en question s’installe lors du deuxième temps (génital) de la sexualité humaine. L’interrogation filiative de l’enfant ne pouvait auparavant que remonter le trajet de l’implantation énigmatique de la sexualité infantile. La question de l’espèce suppose pour être posée que le sujet bénéficie de la
capacité de procréation ou d’engendrement ou encore de reproduction : bref de filiation descendante. Cette base expérimentale est nécessaire à toute théorisation personnelle concernant son propre engendrement. Comme en alpinisme, on ne peut monter que si l’on sait descendre.
Cet article cherche à cerner l’originalité que constitue, grâce aux processus pubertaires, le questionnement transférentiel. Lorsqu’il devient lui-même capable de fabriquer un enfant, l’adolescent peut grimper le long de sa transmission, tel le nageur remontant le courant de son fleuve avec plus ou moins de difficultés et de technique. Cette ascendance peut être facile ou rencontrer des butées mystérieuses (secrets de famille). Elle lui est obligée. Le travail de subjectivation en dépend. Sa remontée qui le conforte, créant bien des histoires et des théories, comporte des risques : à force de se modeler aux courants descendants, les innovations génitales peuvent se perdre, le nageur s’y épuiser. Ainsi certains adolescents ne nous parlent en consultation ou séance que de leurs parents, la relation de couple de ceux-ci, leurs grands parents, comme si l’actualité de leur vie ne les motivait pas.
Nous avons à réfléchir au pubertaire selon une
topique intersubjective élargie jusqu’à la génération des grands-parents et nouvelle pour la subjectivation : les questionnements transgénérationnels font partie des élaborations justifiées par les remaniements psychiques pubertaires. Nous savons que leur fonctionnement s’effectue sur un modèle associatif et non pas causaliste, (à titre d’exemple, évitons de parler des causes de l’entrée en psychose « du fait de » l’existence d’un non-dit spécifique et énigmatique)
[3].
L’adolescent du fait de sa capacité nouvelle d’engendrement interroge la filiation en ses trois aspects : génétique, imaginaire et institué, pour l’enjeu de son choix sexué d’identité et d’objet. Parlons d’un « état de questionnement » qui comprend à la fois, affect et idée bientôt théorie ? On aurait tort de séparer lorsque la métamorphose pubertaire est en cours de procédure, la demande de savoir-pouvoir (de connaissance sur ses ascendants) qui anime formidablement l’adolescent et d’autre part le principe de plaisir (narcissico-objectal) remanié par la survenue du génital. Tel est le « projet identificatoire » (Aulagnier) auto-construction du Je par le Je. Insistons sur l’atmosphère de ces interrogations qui peuvent être solitaires et secrètes, ailleurs se développer en famille. Elles rencontrent à la fois l’intimité la plus profonde (véritable accrochage affectif) et les langages ainsi que les codes non verbaux de toute famille. Ainsi cette jeune fille de 12 ans qui, découvrant l’amour, s’interroge aussitôt sur la capacité amoureuse réciproque de ses parents et le désir qu’ils avaient ressenti de lui donner naissance : a-t-elle été désirée ? A-t-elle été désirée à chacune de leurs relations sexuelles ? La connivence entre l’actualité et ce passé donne toutes les nuances du refoulement en son adolescence. Découvrant l’importance des secrets dans sa vie, elle prend connaissance de celui des autres en particulier de ses parents.
1. La complémentarité des sexes sécrétant la
scène pubertaire
[4] met en égalité filiative (bien sûr asymétrique) le père et la mère : suis-je né, ai-je été élevé, de et par leur rencontre amoureuse (ou pas) ? Dans quelles conditions, les parents sont-ils restés ensemble ou se sont séparés ? Qui a transmis telle ou telle maladie, le sida par exemple ? Chez l’adolescent hémophile survient souvent à la puberté une agressivité à l’égard de la mère comparable à celle qu’il a pour son corps, accusée de la transmission héréditaire de la maladie
[5]. Les interrogations génétiques, maintenant génitales modifient profondément ce qu’il est pertinent de nommer la question du père, battue en brèche dans sa version infantile ; d’une certaine façon, tout le système référentiel des processus d’adolescence doit être revu. Il est classique de distinguer les deux concepts suivants : la filiation qui indique l’enchaînement de mots, de pensées ou d’événements liés entre eux par un régime de causalité sexuelle et l’affiliation ayant mission d’intégration dans un groupe, une association, (cette adjonction se produisant sous le régime d’une communauté identitaire et narcissique). En première lecture, la filiation serait ici génitale et l’affiliation de l’ordre de la référenciation psychique. En fait l’une ne va pas sans l’autre. En s’interrogeant sur ses parents, sur sa famille au sens à la fois systémique et psychanalytique, l’adolescent cherche à préciser les références utilisables pour son identité sexuée. Il ne le fait plus comme il le faisait enfant et développe de nouvelles théories et romans concernant sa famille. Il pose les mêmes problèmes autrement du fait de l’exigence de choisir ses propres positions masculines ou féminines.
2. La conviction
intuitive de la complémentarité des sexes pousse l’adolescent dans le sens de la capacité et de la nécessité de différenciation fantasmatique et réelle. Les interrogations filiatives de l’enfant rencontrent ses conceptualisations de l’engendrement et ses théories sexuelles phalliques. La fragilité de ses savoirs, l’incertitude, mieux l’impossibilité de l’expérimentation l’amènent à osciller entre des motivations narcissiques et œdipiennes auto-érotiques. L’enfant peut ainsi remonter avec une aisance incompréhensible à des postulats concernant son auto-engendrement. La recherche génétique nous a clairement appris aujourd’hui que la filiation toujours sexuée (celle qui concerne les adolescents) provoquait différences et diversités tandis qu’un système de reproduction asexué générait de la ressemblance
[6].
Quelles différenciations ? Celle des générations et celle du sexe masculin/féminin en rupture bien entendu avec la théorie phallique infantile du sexe unique. Nous pouvons dire que la scène pubertaire est le relais obligé (structuré et structurant de la scène primitive) par lequel se différencient les ascendants à la fois en leur sexe et leur génération.
Le travail imaginaire rencontre, chemin faisant les propos de la famille. La démarche ascendante dans les processus d’adolescence est bien sûr soumise aux données de la filiation procurées par ces parents. Il n’est pas nécessaire de poser des questions encore faut-il qu’ils vous y répondent ! Mieux qu’ils puissent vous répondre ! Ce principe est sans doute particulièrement intéressant dans les psychothérapies familiales que nous menons volontiers à l’adolescence. A. de Mijolla
[7] parle ainsi du « droit à sa préhistoire » c’est-à-dire à cette part de l’histoire qui n’a dépendu que des autres et qui relève du mystère de ses origines : « L’histoire des générations passées », « de sa culture. »
La préhistoire est un assemblage. Aucun événement secret y tire une place exclusive. La recherche du sujet qui a besoin de témoignages (parents et grands-parents) est semée de moments d’essais de création que Mijolla a nommé « fantasmes d’identification inconscients ». Le secret porté par les parents se doit d’être suffisamment intégré de façon descendante pour que le transfert (ascendant) soit possible : le non-dit, grossi comme un objet
[8], n’empêchera plus alors de penser. L’adolescent, répétons-le,
greupp a des moyens que l’enfant n’a pas pour en effectuer le repérage. Ainsi, Sarah, à 15 ans, surprise et désespérée par la violence de son attachement à un jeune garçon fort sadique avec elle, se rend sur la tombe de son père pour la première fois avec cette idée de pouvoir y penser enfin de façon libre, sans haïr sa famille paternelle (tel qu’elle l’avait fait pendant toute son enfance). Là, au cimetière, elle l’imagine comme un homme ayant aimé sa mère et réciproquement, de façon indépendante du poids de sa grand-mère paternelle détestée. Elle y pleure et aussitôt prend la décision de quitter le « petit copain » avec qui elle entretenait des positions de masochisme et d’humiliation. Telle est l’interaction entre passé et présent. L’interrogation filiative effectuée à partir de l’expérience amoureuse est un essai de reprise sur une autre scène de l’imaginaire énigmatique des parents (intérieure et extérieure). Interrogation nécessaire et à risque. L’enjeu est de ne pas être bloqué par un objet secret, car l’ampleur d’une représentation interdite est susceptible de faire blocage, d’empêcher la pensée fantasmatique de l’adolescence et le déroulement de la subjectivité. Il s’agit alors pour l’adolescent de faire « descendre un petit peu, désidéaliser » l’énigme de ses origines en réinterrogeant les figures réelles et imaginaires des parents (auxquelles il est octroyé ainsi le mystérieux pouvoir de prendre toute décision concernant l’adolescence).
L’ensemble des chercheurs contemporains insistent sur ce que D. Sibony résume ainsi : « Ce qui se transmet, c’est ce qui ne s’est pas dit […] la continuité se transmet par la discontinuité
[9]. » Distinguons dans cette formulation les
interdits renvoyant au refoulement des représentations diverses de la communauté familiale et les
non-dits renvoyant au déni de représentations événementielles ayant touché l’histoire de la famille. L’interrogation filiative rencontre des interdits inconscients de telle sorte que le groupe familial peut se dessiner comme un ensemble de gens se taisant sur la même chose, mieux se reconnaissant comme unis grâce à cet accord tacite sur le tu
[10]. Dans quelle mesure l’interrogation de l’adolescent ne fait-il pas crise lorsqu’il harcèle la structure familiale afin de s’y retrouver dans les interdits et les idéaux qui le dominent ? C’est sans doute ce qui se passe si fréquemment chez les adolescents adoptés qui, même sachant de longue date leur adoption ne cessent d’interroger leurs parents adoptifs sur leurs véritables ascendances. Ailleurs, l’affaire est plus grave, le cheminement ascendant bute sur les fameux non-dits étiquetés sous les termes de crypte et de fantôme par M. Torok et N. Abraham
[11]. Ces « squelettes dans le placard », créateurs de bien des silences, semblent susceptibles de troubler profondément le vécu de la filiation, nous y reviendrons. Le non-dit ainsi défini est rarement susceptible d’être révélé à l’adolescent. Le plus fréquemment il est repéré en ses enveloppes, ses barrières et les défenses (théories et romans) derrière lesquels il se cache.
3. La filiation instituée est elle-même profondément interrogée : qu’est-ce qui est transmis en héritage dans le champ des idées, du savoir, des pratiques. Nous, nous restreignons à la
problématique familiale
[12].
Partons de la position anthropologique de principe que ce qui est en train de se construire, le génital ou le pubertaire, appartenait jusqu’alors à l’adulte, aux parents. Les acquis sexuels entrent dans la vie de l’adolescent comme des prêts, des dons, ou quelque chose d’arraché, saisi, volé aux parents. On comprend les interrogations « ce que j’ai, qui l’avait, qui le possède encore ? etc. ». Ce qui pouvait être tendre, devient sensuel : voilà une époque précieuse pour la confusion des langues ! Assumer la nouveauté, la transformer en innovation requiert une formidable interrogation aux parents, quant à l’histoire de leurs propriétés manifestes et latentes. Il faut sentir, expérimenter la génitalité, être affecté par elle, en approcher les heurs et malheurs pour se faire une intuition, peut être une idée de la génitalité parentale, celle de ses origines. Avant de bénéficier du bien (génital), il est pertinent de se renseigner sur les précédents propriétaires concernant cet héritage anticipé, légué du vivant ou, avec plus de modestie, sur les encore copropriétaires
[13].
L’orientation sociale et juridique contemporaine semble se faire contre la priorité accordée au lien biologique. Elle cherche à donner sa pleine valeur de façon indépendante à une éthique de responsabilité, étayée de textes institués et instituants, centrée sur un acte volontaire de filiation ; être parent devient une décision de reconnaissance ou d’adoption de l’enfant, décision irrévocable bien entendu et dont le revers serait un déni de parentalité.
L’engagement peut-être solitaire (monoparental) pris à deux (co-responsabilité qui tient compte ou pas du sexe des parents : homo ou hétéro parentalité ?), éventuellement à plusieurs (dans les familles multi-parentales).
La dissociation entre procréation, sexualité et parentalité sociale modifie de façon sensible l’interrogation filiative de l’adolescent dont il est souhaitable qu’elle puisse être la plus libre et reconnue comme un de ses droits. Il serait disposé ou pas à dissocier, comme ses parents, biologie et institution. Sa position à l’endroit des figures parentales sera de toute façon modifiée par la puberté de façon latente ou manifeste. Lors d’un séminaire
[14] nous discutâmes le cas suivant rapporté par une équipe de psychologues d’un « point rencontre » : une mère demande à la justice, la reconnaissance de son fils de 14 ans, par son père biologique avec qui elle vit aujourd’hui. Cet adolescent, qui ne semble pas pathologique quoique assez déprimé, porte le nom du premier homme avec qui la mère vécut ; il fut élevé pendant toute son enfance par un troisième. Il a récemment fugué de chez sa mère vers son père légal qu’il affectionne vivement et refuse la démarche de celle-ci, ce qui l’amène à rompre douloureusement avec elle. Elle n’aima « vraiment » qu’un homme et de façon omnipotente et paranoïaque. Elle exige que son fils aîné, malgré la faiblesse qu’elle eut de le faire reconnaître par son mari d’alors, porte le nom que désigne sa sexualité. L’exigence filiative de cette femme (soumise à ses amours et à sa fonction paternelle) n’est pas la même que celle de son fils. (soumise à son amour paternel et sa reconnaissance). À qui le juge et la loi donneront raison ?
Lorsque la scène pubertaire ne peut être construite, l’élaboration adolescente est impossible, l’histoire se brise ; la topique transgénérationnelle n’est pas concevable, c’est le
breakdown décrit par M. Laufer
[15] « panne des identifications », psychose pubertaire (« le clivage pubertaire du Moi ») :
l’interrogation filiative ne se développe pas dans la mesure où elle ne trouve pas une motivation pubertaire suffisamment bonne. Les questions ne sont pas suffisamment animées par le changement génital. L’adolescent en reste à s’interroger sur son passé et celui de sa famille comme il le faisait durant son enfance. Qu’est-ce qui bloque ? Ne nous hasardons pas à répondre à cette question beaucoup trop causaliste qui nécessiterait un autre débat que ce texte : un secret de famille est-il bloquant ou reste-t-il bloqué dans la mesure où il n’est pas suffisamment attaqué par les questions analysantes de l’adolescence ? Le sujet, lui, peut se trouver convaincu (conviction délirante assurément) que ce qu’il sait de sa filiation est la cause de ses convictions d’aujourd’hui. Appelons
position filiative perverse un symptôme privilégié de cette pathologie reflétant l’incapacité à remonter le long de ses ascendances par un questionnement inspiré de façon suffisamment bonne par l’expérience pubertaire elle-même. L’interrogation filiative reste infantile, infiltrée seulement par les besoins génitaux ? Il s’agit d’une pensée coupée de l’engendrement, demeurée dans le polymorphisme sexuel infantile, incapable de poser la question du désir de l’autre concernant en particulier sa propre origine. Ne nous étonnons pas (lorsque le principe de la forclusion du réel pubertaire est principal), que l’adolescent reste en quelque sorte collé, dépendant de certaines représentations et faits. Celles-ci revêtent pour lui la valeur métaphorique d’une « crypte » incorporée et non intériorisée, non symbolisée, non symbolisable. Cette enclave peut ne révéler son offensivité que sous l’effet des processus pubertaires (et non en l’enfance), justement par leur blocage même. Je ne dis pas que cette enclave transgénérationnelle soit causale, néanmoins il n’est plus à prouver que ses manifestations dans les fonctionnements psychiques de modèle psychotique semblent pouvoir être datées au sein de la métamorphose pubertaire. En leur excès, les folles théories filiatives de l’adolescent (déniant la complémentarité des sexes) le mènent à un postulat d’auto-engendrement
[16] ; ainsi un adolescent psychotique âgé de 19 ans affirme lors d’un entretien : « J’ai vu mon accouchement, parfois la mère peut mourir avec l’enfant, je ne l’ai jamais vu, mais ça existe
[17]. »
Les questions filiatives faisant partie des processus d’adolescence sont nouvelles du fait de l’expérience pubertaire. Elles ont toujours une valeur existentielle. Les « bien poser » est important pour s’inscrire dans le passé vertical ; « les mal poser » est le malentendu que l’on entend dans les cassures pubertaires : l’histoire pèse d’autant plus sur l’adolescence qu’elle s’oppose à être interrogée. Un professeur d’histoire inscrivait sur le livret scolaire cette sentence : « Néglige l’histoire qui le lui rendra bien. » Le patient confirma tout au long de sa vie la logique de cette remarque.
Le modèle de l’adolescence (différent donc de celui de l’enfance) doit être aussi distingué de celui de l’adultité car la question de la descendance n’est pas à mon avis posée pendant la période de l’adolescence. L’adolescent ne se conçoit pas encore comme un maillon dans la transmission des générations. Sa capacité d’engendrement est acquise, mais le désir, le fantasme d’enfant ne sont pas encore présents. Si nous raisonnons selon une topique intersubjective élargie, la troisième génération est celle des grands-parents de l’adolescent et non pas encore celle de ses enfants ; fasciné par son ascendance, il ne se penche pas encore vers sa descendance potentielle. Lorsqu’il le fera, sera-t-il adulte
[18] ?
[*]
Philippe Gutton, 8 rue des Tanneurs, 13100 Aix-en-Provence ; professeur de psychopathologie à l’université de Provence, directeur de la revue Adolescence.
[1]
Couple d’opposé utilisé de façon claire par S. Freud, 1914, « Pour introduire le narcissisme », dans
La Vie sexuelle, tr. fr., Paris, Gallimard, 1985, p. 104 ; 1916-1917, « Développement de la libido et organisations sexuelles. Théorie générale des névroses », dans
Introduction à la psychanalyse, tr. fr., Paris, Payot, 1987, p. 300-318 ; 1920, « Au-delà du principe du plaisir », dans
Essais de psychanalyse, tr, fr., Paris, Payot, 1970, p. 7-81.
[2]
S. Freud,
Introduction à la psychanalyse, loc. cit.
[3]
On ne saurait écrire également, tel P. Legendre, que « l’enfant héritier d’une filiation perverse, quelle qu’en soit son origine, n’a que le choix du suicide ou du parricide ».
Un adolescent dit à une consultation hospitalière où il est fort agressif à l’endroit de ses parents séparés lorsqu’il avait 6 ans : « Mon père a divorcé et s’est remarié dès que les grands-parents sont morts » faisant allusion à une certaine prise de liberté de celui-ci « profitant » de leur décès. Je suivais le père à cette époque des faits et je peux dire :
- la coïncidence des événements (décès-divorce) était assurément fausse ;
- le fantasme d’être doublement libéré de sa femme et de ses parents avait été construit à cette date par le père ;
- il a été construit par le fils ou reconstruit à partir des paroles de son père.
[4]
La scène pubertaire a une place centrale dans notre théorie des processus d’adolescence. Rappelons la définition que nous lui donnâmes : « L’enfant pubère souffre de scènes pubertaires. Celles-ci présentent l’acteur principal, l’enfant, dont le corps érogène est centré sur les organes génitaux en état d’excitation, ainsi que les figures parentales de l’inceste et de son interdiction. L’infantile n’y est ni oublié ni remémoré mais répété. L’économie est faite de représentations d’actions, sur le modèle du fonctionnement primaire. À ce titre, la scène pubertaire est implicitement agie. » La complémentarité des sexes est le concept fondamental, selon nous, théorisant le stade génital ou pubertaire. Ph. Gutton,
Le Pubertaire, Paris,
puf, 1991. La scène pubertaire est la reprise de la scène primitive du fait de l’entrée de l’enfant pubère dans la catégorie du possible incestueux.
À ce titre elle accole définitivement Œdipe et engendrement, ou pourrait également avec P. Legendre (
Filiation, Paris, Payot, 1990) généalogie et différence des sexes (j’ajoute pubertaire des sexes).
[5]
P. Gutton, « Réflexions sur la psychologie de l’enfant hémophile »,
Revue neuropsychiatrie infantile, 1976, 24, 387-392.
[6]
P. Bessoles met en évidence que l’infécondité féminine évolue parallèlement à des processus de déliaison des figures de l’ascendance. Cf. « Malaise dans la filiation », Colloque des 27-28 novembre 1999,
Cliniques méditerranéennes dans ce numéro. Ceci nous semble confirmer a contrario la thèse que la certitude implicite de fécondité contemporaine de la puberté anime de façon spécifique l’interrogation filiative qui autorise la subjectivation adolescente.
[7]
A. de Mijolla, « Histoire et préhistoire psychiques »,
Rev. fr. psychanal., 1999, 63, 4, p. 1109-1126.
[8]
Nous utilisons la conceptualisation freudienne de l’objet : modeste, il est la trace qui permet l’activité de penser ; trop important, il en bloque le courant.
[9]
Cf. en particulier D. Sibony, « Transmission inconsciente et généalogie », dans J. Guyotat et P. Fédida (sous la direction de)
Mémoires, transferts, Paris,
greupp, 1986, p. 57-68.
[10]
B. Golse, « L’affiliation : sentiments, croyances ou convictions »,
Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 1988, 36, 11-12, 461-468.
[11]
N. Abraham, M. Torok, « Introjecté incorporé. Deuil ou mélancolie »,
Nouvelle revue de psychanalyse, 1972, 6, 111-122. Ces publications ont fait l’objet de nombreuses reprises dans le champ de l’adolescence par B. Penot et J.-J. Baranes. Cf. également
Les Visiteurs du moi de A. de Mijolla, Paris, Les Belles Lettres, 1986.
[12]
Rappelons ces adages : « Tel père, tel fils » ; « À père avare, fils prodigue » ; « Les parents boivent, les enfants trinquent. »
[13]
Ce principe d’acceptation de la transmission est intéressant à généraliser. Il a un impact considérable sur les effets de la pédagogie. Je pense à cet adolescent qui se plaisait à répondre à ses pédagogues : « Je ne peux dire quelque chose, car je n’ai pas vécu ce que vous dites. » La communauté de langage ne saurait remplacer pour lui une nécessaire empathie sensorielle. Il y aurait là me semble-t-il une défense formidable contre la paranoïa.
[14]
Séminaire interdisciplinaire concernant les adolescents très difficiles dirigée par J. Rousselot, J.-D. Monod, Ph. Gutton.
[15]
M. et E. Laufer, 1984,
Adolescence et rupture du développement. Une perspective psychanalytique, tr. fr., Paris,
puf, 1989.
[16]
P.-C. Racamier,
Les Schizophrènes. Paris, Payot, 1980 ;
Anté-Œdipe et ses destins. Paris, Apsygée, 1989.
[17]
Mémoire de maîtrise de madame Mur, université de Provence, septembre 1999.
[18]
Je travaille cette idée dans un autre texte : « La métamorphose achevée »,
Revue Adolescence, 2000, 2 (sous presse). La question toujours citée de l’œuf et de la poule n’est pas une problématique de l’adolescence.