2001
Cliniques méditerranéennes
Déficits sensoriels, identité et filiation
Alix Bernard
[*]
À travers plusieurs observations et études de cas de personnes sourdes ou aveugles, nous nous intéressons à leur manière de se présenter ainsi qu’à leur façon de mettre en relation, dans un rapport de causalité, leur handicap et leur filiation. Le questionnement identitaire concerne en effet autant le handicap que la différence des sexes et des générations et la différence sensorielle se co-construit avec la différence sexuelle.Mots-clés :
handicap, différence des sexes, filiation, castration, narcissisme.
Through several observations and studies of cases with deaf or blind persons, we are interested in the way they present themselves as well as how, in a causal relationship, they relate to their handicap and their filiation. Actually, the issue of identity concerns as much the handicap as the difference in sexes and generations and the sensorial difference which co-construct with the sexual difference.Keywords :
handicap, difference in sexes, filiations, castration, narcissism.
Au cours d’une longue pratique de psychothérapeute avec des personnes sourdes et de celle plus récente avec des personnes aveugles, j’ai été frappée par la manière que ces patients avaient de se présenter, en se situant d’emblée comme sourd ou aveugle. J’ai également été intriguée par leur façon de mettre en relation, à certains moments bien particuliers et souvent dans un rapport de causalité, leur handicap et leur filiation. Ainsi il est fréquent que sourds ou aveugles évoquent les répercussions qu’aurait eu leur état sur leurs parents ou qu’ils s’inquiètent quant à leur propre possibilité de descendance. Ces différents types d’énoncés me semblent participer d’un même mouvement, à la fois questionnement identitaire et travail d’historisation. Je m’intéresserai à certains de ces discours et tenterai de repérer comment le handicap interroge le rapport à l’autre sexe et aux générations. Je pointerai la co-construction de la différence sensorielle et de la différence sexuelle en ce qu’elle contribue à l’élaboration de romans familiaux spécifiques.
Nécessité de se présenter et identité
Lors de mes premiers contacts avec les enfants et adolescents sourds, ils me posaient immédiatement les deux mêmes questions : « Es-tu sourde ? », « Comment t’appelles-tu ? » Ce n’est qu’après leur avoir indiqué mon nom et répondu que j’entendais qu’ils pouvaient à leur tour me dire qu’ils étaient sourds et comment ils se nommaient. Connaître l’autre par son nom et par son statut de sourd ou d’entendant, se faire connaître de même, était posé comme nécessaire à la poursuite de l’échange. Systématiques à toute prise de contact, ces préliminaires semblaient apporter des repères essentiels. Ils apparaissent comme un moyen à disposition pour distinguer ceux qui sont identiques de ceux qui sont différents, et repérer ainsi avec qui partager une communauté « d’existence ». L’importance donnée par les enfants à cette distinction peut être rapprochée de celle accordée par les sourds adultes au fait de « prendre conscience de son identité
[1] ». En s’affirmant sourd ou en se réclamant d’une « identité sourde », il s’agirait de trouver et définir un espace social qui permette de « développer sa personnalité
[2] », de pouvoir se découvrir soi-même et « se trouver entre autres choses être sourd
[3] ». Il s’agirait de préserver « le sentiment du réel qui naît de la conscience d’avoir une identité
[4] » et de protéger le self, « ce qui fonde le simple fait d’être
[5] ».
Par la suite j’ai pu remarquer une manière de se présenter équivalente chez des enfants aveugles. Ainsi Sauveur, un garçon âgé de 11 ans pour lequel ses parents envisageaient un suivi psychothérapeutique, m’a demandé lors du premier entretien si j’étais déficiente visuelle, lui-même spécifiant qu’il était malvoyant. Il a ajouté qu’il avait trois sœurs et était le seul garçon de la famille. En révélant une telle « carte de visite », Sauveur laissait entrevoir que son handicap était pris dans un scénario sexué. Seul déficient visuel parmi les siens, il venait demander comment être aveugle dans une famille de voyants, et plus précisément comment être à la fois un garçon aveugle et le fils d’un homme voyant. Pour Sauveur, en effet, il n’était pas évident de s’identifier à un père fantasmatiquement très puissant, alors que lui-même se percevait comme déficient. D’une manière plus générale, pour un enfant dont le mode d’être au monde est différent de celui de ses parents, la question de l’identité sexuelle semble se poser en même temps que celle de la reconnaissance du handicap.
Co-construction du handicap et de la différence sexuelle
Que l’identité sexuelle se construise dans le même mouvement que le handicap, j’avais été amené à poser cette hypothèse d’abord à partir des propos tenus par
Clément lors de sa psychothérapie, puis lors de l’analyse du discours de
Rémi. Ainsi Clément
[6], sourd depuis une maladie contractée bébé, qui jusqu’alors utilisait avec plaisir la langue orale et la langue gestuelle, devient momentanément muet et justifie son silence en revendiquant le recours à la seule langue des signes. Cela se passe dans son adolescence, à un moment où il fait part avec humour de son envie à l’égard de la voix des entendants, lien charnel capable d’unir les adultes parlants, et où il commence également à s’intéresser et à s’inquiéter de ses relations aux filles. En cachant sa « voix sonore », organe fortement érotisé car très investi depuis l’enfance, et en se retranchant derrière sa surdité, Clément cherchait à échapper à la mue, phénomène nouveau et inconnu car jamais entendu, et à se dérober ainsi à « l’événement pubertaire
[7] ». Il demandait à n’être défensivement que sourd alors que se posaient simultanément à lui les questions de comment devenir un homme
et un sourd
[8] ?
De même Rémi
[9], jeune adulte, explique n’avoir « jamais communiqué avec ses parents » et avoir préféré, enfant, la compagnie des animaux et des fleurs. Pour lui, être sourd est extrêmement dévalorisé et le situe dans le registre du manque. Pour pallier ce « défaut », il cherche à se démarquer des sourds et « fait des efforts » : il lui faut rattraper « le retard », « apprendre tout », « ailleurs », « sans s’arrêter jamais ». Une liaison stable avec un homme, entendant et séropositif, lui permet de « faire des progrès », de susciter l’intérêt de son père – entendant –, et de transformer son manque en objet de désir pour son partenaire. Rémi se reconnaît enfin de la valeur et, pour la première fois, se désigne comme humain. Cette relation homosexuelle initiatique
[10] ancre son narcissisme et rend possible des identifications phalliques. Il lui aura fallu ainsi être « adoubé
[11] » par un entendant pour qu’il commence à s’accepter sourd. J’ai d’ailleurs appris par la suite que Rémi s’était séparé de son ami pour vivre avec un jeune homme sourd.
Il ne va pas de soi d’être l’enfant aveugle ou sourd de parents voyants ou entendants. À la question de la différence des sexes et des générations s’en ajoute en effet une autre, qui rejoint sous maints aspects celle que René Kaës qualifie de « différence de troisième type
[12] ». R. Kaës distingue cette différence de celle qui organise les identifications en opposant l’humain au non humain ou de celle qui oppose les générations et les sexes. Dans l’ordre des appartenances sociales et culturelles, elle introduit le sujet à un « nous », qui apporte « repères identificatoires » et « identités partagées
[13] ». Selon R. Kaës, cette troisième différence « se prête à la métaphorisation des deux autres, parce qu’elle est infiltrée par les fantasmes qui introduisent les deux premières dans la réalité psychique
[14] ». Avec Clément nous avons vu comment cette différence était mise en avant pour servir un « refus du pubertaire
[15] » ; avec Sauveur et Rémi, nous avons entrevu en quoi celle-ci pouvait également disqualifier et fragiliser les assises narcissiques, compromettant l’identification à un père phallique. Avec
Pierre nous irons plus avant dans le même sens. Son histoire souligne la place prise par la déficience sensorielle dans le scénario œdipien, celle-ci apparaissant, pour Pierre et sa mère, comme un équivalent de la castration. Dans une autre mise en scène,
Gabriel, confronté à la castration, pense que sa surdité vient entraver sa filiation.
Pierre a 15 ans. Il vit avec sa mère, Mme Motta, belle femme séduisante et froide, et son demi-frère. Il n’a rencontré son père qu’une seule fois, « par hasard » dit la mère. Cette présentation fortuite, ni précédée ni suivie de commentaires, a eu lieu dans la rue quand Pierre était âgé de 11 ans. À la suite de cet épisode, il devient agressif et provocateur et se fait renvoyer de sa classe spécialisée. Il est alors adressé en pédopsychiatrie. Le psychiatre refuse de prolonger l’hospitalisation car il pense que Pierre ne souffre pas d’une pathologie organisée mais réactionnelle à la rencontre inopinée avec son père. Il propose un suivi thérapeutique qui bien que plus ou moins respecté, semble avoir apporté à Pierre un repère solide. Pierre reste encore quelques mois sans être scolarisé, faute de structure d’accueil, puis il est finalement admis dans une institution où je le rencontre. Intelligent, « à vif », il est facilement blessé par les propos ou attitudes des autres, souvent susceptible et colérique. Cependant il se montre également attentif et confiant, et laisse alors émerger sa vulnérabilité. En accord avec le médecin qui le suivait jusqu’alors et pour différentes raisons, entre autres les tensions qu’il suscite dans l’institution, il est convenu de lui proposer un suivi psychologique au sein de l’établissement. Nous avons des entretiens réguliers auxquels il vient facilement, ce qui m’étonne de la part de ce grand et fier adolescent, qui supporte ainsi de laisser voir aux autres, enfants et adultes du centre, une demande d’aide, et souligne son désir d’adaptation et de prise en charge. Ponctuellement, il a également des consultations avec le psychiatre du centre, le Dr Z. et, plus rarement, des rendez-vous avec ce psychiatre et sa mère. J’assiste généralement à ces entretiens, à la demande du médecin qui ne connaît pas la langue gestuelle. Pierre parle la langue des signes et la langue orale, seule langue qui lui était précédemment enseignée et qu’il valorise. Il peut également utiliser ses « restes auditifs » qui l’aident à entendre la voix lors d’une relation duelle dans un contexte sonore calme. Lors d’un entretien avec sa mère et le psychiatre, ce dernier lui demande de faire un certain nombre d’efforts : ne pas injurier sa mère, ne pas la menacer, etc. ; en échange, il lui demande ce qui pourrait lui faire plaisir. N’entendant que les reproches qui lui étaient adressés, j’étais persuadée que Pierre ne pourrait pas comprendre la question ainsi formulée. Je sous-évaluais ainsi l’investissement de sa relation au psychiatre et ai donc été surprise de l’entendre répondre : « un Walkman ». Le Dr Z. se fait le messager de ce désir. Madame Motta répond que Pierre possède déjà un Walkman car un oncle lui en a offert un, mais qu’elle l’a rangé dans un placard et lui a interdit formellement de l’utiliser : elle pense que c’est mauvais pour son audition. Nous discutons de cette question avec l’audioprothésiste, qui n’est pas inquiet et suggère, pour la rassurer, de bloquer le potentiomètre en deçà d’un seuil de nocivité. Mme Motta persiste dans son refus. Il faudra toute une négociation pour qu’elle accepte de laisser son fils utiliser son baladeur. Lors d’un entretien qui a lieu peu après, j’évoque avec Pierre ce désir et ces discussions. Déprimé, il donne une explication au refus de sa mère : « Si ma mère ne veut pas que j’utilise un Walkman, c’est parce que je suis sourd. »
Ainsi le refus de la mère viendrait sanctionner la faute du fils. Pierre serait non seulement coupable d’être sourd mais également de son désir et du plaisir d’entendre. Entendre est érotisé et prend valeur œdipienne. Pierre serait interdit de désir : il n’est pas autorisé à désirer entendre ni à désirer sa mère car il est sourd. Du côté de la mère, on ne peut qu’être frappé par sa position paradoxale : si elle désire que son fils utilise son audition et parle, ce désir n’est transmis que comme injonction (« entends ! ») et non comme désir de désir ou source de plaisir ; elle ne peut envisager que son fils ait du plaisir à entendre et frappe ce désir d’interdit. Cette double prescription montre combien ne pas entendre désigne son fils comme extrêmement défaillant et fautif. Or il semble évident que le Walkman représente pour Pierre un attribut phallique. Cet attribut lui permettrait de laisser flotter les catégories, de rêver qu’il est en même temps sourd et entendant : si aux yeux de sa mère et plus généralement des entendants, Pierre apparaît comme un malentendant, c’est-à-dire quelqu’un qui entend mal et est donc différent, écouter un Walkman le différencierait des sourds et lui donnerait le sentiment de faire partie des entendants ou peut-être, plus simplement, du groupe des adolescents. En demandant un Walkman à sa mère, Pierre lui demande à la fois l’autorisation d’afficher une certaine puissance phallique et la possibilité de n’être pas seulement sourd. En le lui refusant, sa mère refuse de reconnaître sa virilité et fait passer ce refus sous le couvert de la surdité. Détentrice d’une puissance que son fils n’aurait pas, elle stigmatise la faute de celui-ci, coupable d’avoir pour père un homme tenu à distance et rendu inaccessible, autant que d’être sourd et homme en devenir.
Gabriel et l’interdit de se marier
Gabriel est malentendant et métis. Il a 5 ans lorsqu’il arrive dans une institution spécialisée. Un an auparavant le diagnostic de surdité avait été posé, Gabriel avait alors été appareillé avec des prothèses auditives et scolarisé en milieu « ordinaire », du fait de ses possibilités de récupération auditive. Mais, très en retrait, il avait été finalement orienté vers cette école pour sourds. Assez rapidement, il m’a été confié pour un suivi psychothérapeutique car il est écholalique et n’arrive pas à apprendre. Il peut être présent mais également rêveur et semble assez perdu, confus. La thérapie a duré plusieurs années. Pendant toute une première période, il dessine des formes sommaires qui prennent aspect humain ou animal et qu’il différencie par contraires, en me sollicitant : « Celui-ci est-il gentil ou méchant, bon ou mauvais, beau ou laid ? » Cette tentative d’organiser le monde par oppositions m’incite à penser qu’il n’arrive peut-être pas à formuler une autre opposition, celle entre les sourds et les entendants. Le diagnostic de surdité a été posé tardivement et Gabriel et sa famille n’ont pas toujours su qu’il entendait mal. Je lui fais remarquer qu’il ne lui a peut-être pas été si facile de repérer qu’il était malentendant, alors qu’à la maison et à l’école il ne rencontrait que des entendants ; il pouvait se sentir parfois bizarre et décalé, sans pouvoir localiser l’origine de cette étrangeté. Je me rends compte également qu’il n’est pas évident d’identifier Gabriel comme étant l’enfant de ses parents car la différence d’apparence d’avec son père est frappante. Ce dernier, Monsieur Rivière, est antillais, il a la peau foncée et les cheveux crépus, son propre père est noir, sa femme a la peau claire et les cheveux blonds. Gabriel a le teint mat et clair, ses cheveux sont bouclés et châtains, ses yeux marron-vert. De plus, Madame Rivière est plus âgée que son mari et, à la maison, vivent les grands enfants qu’elle a eus d’un premier lit. La diversité des couleurs et des âges au sein d’une même génération a pu contribuer à accroître la confusion de Gabriel. Nous évoquons ensemble son éventuelle difficulté à se situer dans la lignée paternelle. Petit à petit, Gabriel acquiert des repères et va de mieux en mieux. Il s’exprime aisément en langue orale et en langue gestuelle et utilise ces deux langues volontiers et avec souplesse. À un retour de vacances, il est alors préadolescent, il me raconte qu’au village club dans lequel il séjournait avec sa famille, il a rencontré une petite fille qu’il aime beaucoup. « Mais, c’est dommage, ajoute-t-il, je ne pourrais pas me marier ni avoir d’enfant car je suis sourd ». Je suis étonnée, d’autant plus qu’il connaît bien Mustapha, homme d’entretien dans l’institution, et Robert, enseignant en langue des signes, avec lesquels comme la plupart des enfants du centre, il a plaisir à échanger. Sait-il que Mustapha et Robert – qui sont sourds – sont mariés et pères de famille ? Perplexe, Gabriel écoute et, après un temps de réflexion, me dit que non, Robert n’est pas sourd… Peut-être malentendant, ajoute-t-il peu convaincu. Je lui demande ce qu’il est lui-même. Il me répond qu’il est sourd.
Il est frappant qu’au moment où Gabriel rencontre une petite fille et est touché par cette rencontre, il pense finalement ne pas pouvoir l’épouser ni avoir d’enfant avec elle
parce qu’il est sourd,
et qu’il ait besoin de se dire sourd. Ces deux assertions, comme leur conjonction, sont intrigantes. C’est la première fois que Gabriel me fait part de son désir pour une fille. À ma demande, il précisera que celle-ci entend. Il est étonné par ma question, comme s’il ne se l’était pas posée lui-même auparavant, et comme il avait été précédemment étonné lorsque j’avais dit que Mustapha et Robert étaient sourds et mariés. Être sourd ou entendant prendrait une nouvelle valeur, à laquelle il n’avait pas pensé et qui le surprend. Cette découverte semble se faire de la même manière que celle de la différence des sexes par le petit garçon, qui commence à la percevoir dans une relative indifférence, et ne lui accorde de l’importance qu’après coup
[16]. Au moment où Gabriel découvre son désir, il découvrirait également qu’il est sourd. Auparavant abstraite, cette différence sourd-entendant acquiert une nouvelle signification en s’incarnant dans des corps sexués. Gabriel rencontre simultanément la différence des sexes et celle entre les sourds et les entendants.
Je me suis longtemps interrogée sur les raisons qui font croire à Gabriel que Robert n’est pas sourd, contrairement à Mustapha, raisons que je n’ai pas eu alors l’idée de lui demander, désarçonnée par ses propos et leur enchaînement. J’ai d’abord pensé que c’était parce que le premier parlait bien et semblait à l’aise dans les échanges oraux avec les entendants, alors que le second s’exprimait essentiellement en langue des signes. Puis, les associations d’idées de Gabriel m’ont incitée à réfléchir à l’impact possible du rapport différent qu’ont ces deux adultes sourds à la langue des signes et aux autres professionnels, tous entendants. Si tous deux parlent la langue des signes, Robert l’enseigne aux enfants et, du fait de son statut professionnel, il a davantage de relations que Mustapha avec les adultes du centre, avec lesquels il échange oralement. Généralement, Gabriel voit donc Robert et Mustapha parler en langue des signes
avec les enfants et Robert parler en langue orale
avec les adultes. Fantasmatiquement, la langue des signes représenterait alors pour lui une langue de sourds
et d’enfants, la langue orale une langue d’entendants
et d’adultes. En identifiant Robert comme entendant ou « malentendant », terme qui souligne l’existence de l’audition, même mauvaise, Gabriel le situerait dans la catégorie des adultes. En se désignant lui-même comme sourd, il chercherait à rester du côté des enfants et à éviter toute « confusion des langues entre les adultes et l’enfant
[17] », à mettre ainsi à distance la dimension sexuelle, énigmatique
[18], véhiculée par la langue des adultes. Cette hypothèse donnerait du sens à la nécessité dans laquelle est Gabriel de s’affirmer sourd, alors que, parlant bien et utilisant « ses restes auditifs », il pourrait se mettre dans la catégorie dans laquelle il classe Robert. En s’affirmant sourd, il protégerait certes un repère identitaire essentiel, mais reculerait également devant l’idée de devenir adulte. Cette idée paraît corroborée par le mouvement dans lequel est Gabriel.
Gabriel rencontre une petite fille, la désire, puis son désir se fige ; il justifie ce retrait en mettant en avant sa surdité. Plusieurs hypothèses, non exclusives, sont possibles pour donner du sens à l’immobilisation de son désir. La première correspond à un aménagement défensif face à la réactivation du complexe d’Œdipe. Confronté simultanément à la différence des sexes et à celle entre sourds et entendants, Gabriel mettrait en avant cette seconde différence pour éviter l’angoisse suscitée par la première : en disant qu’il ne peut se marier car il est sourd, il chercherait en fait à s’accrocher à l’enfance et à échapper aux incertitudes du développement pubertaire. La deuxième est une variante de la première. Lors de l’éducation des enfants sourds, l’environnement surinvestit généralement l’audition et contribue à l’érotiser. Cette érotisation excessive pourrait faire échouer le déplacement du désir de l’objet œdipien vers un objet substitutif : du fait de leur audition commune, l’objet substitutif serait vécu comme équivalent de l’objet œdipien. Ainsi pour Gabriel se marier
avec une entendante serait transgressif et donc interdit non tant parce que lui-même est sourd mais
parce que sa mère entend. Une troisième hypothèse est en rapport avec une possible et profonde dévalorisation narcissique. Gabriel ne pourrait aimer une fille entendante parce qu’
il ne peut s’attendre à en être aimé, car il est sourd. En effet, pendant plusieurs années, sa surdité n’a pas été connue et ses parents ne pouvaient identifier ce qu’il ressentait. Cet état non identifié aurait alors été perçu comme devant ne pas être et, la surdité, qui a rendu l’environnement défaillant, serait vécue comme « cause de traumatisme
[19] ». La confusion dans laquelle fut Gabriel, ainsi que son écholalie, vont dans le sens de cette initiale atteinte narcissique.
Étant moi-même entendante, comme sa mère, il m’a semblé que Gabriel utilisait le transfert pour poser ces questions : était-on prêt à le laisser désirer une entendante et à l’accepter sourd ? L’aimait-on suffisamment pour le laisser à son tour aimer, bien qu’étant sourd ? Alors que pendant ses premières années de scolarité primaire Gabriel donnait toujours l’impression d’être un peu décalé, attentif et agréable mais en même temps pas tout à fait là, il est apparu plus présent. De même, alors qu’il semblait avoir peu de connaissances scolaires, de plus dispersées, celles-ci se sont rassemblées. Il s’est mis à apprendre très facilement et il a rattrapé le niveau de son groupe d’âge, dans lequel il avait été maintenu bien que n’en ayant pas les acquis. Gabriel a paru s’être assoupli et « unifié ». Devant cette « normalisation », ses parents l’ont changé d’établissement. J’ai appris par la suite que Gabriel allait bien, et que personne dans le nouvel établissement ne soupçonnait ses difficultés antérieures. Cette évolution favorable, peut-être liée en partie à la thérapie, est à mon avis également imputable à deux autres facteurs : la souplesse et la capacité contenante de l’institution évoquée ici, l’attention de ses parents, qui l’aimaient simplement et tel qu’il était.
Les cas cliniques présentés suscitent différentes remarques et questions, hors le fait qu’il ne s’agit étrangement que de garçons.
Découverte de la différence et rencontre de l’objet
Si nous interrogeons les propos de R. Kaës et nous demandons pourquoi la « troisième différence » se prête effectivement « à la métaphorisation des deux autres
[20] », Clément et Gabriel apportent des élément de réponse : ces différences se découvrent simultanément parce que cette double découverte est liée à la rencontre de l’objet.
« Troisième différence » et angoisse de castration
Ces deux jeunes patients, ainsi que Pierre, montrent également comment la troisième différence, qu’on pourrait aussi qualifier de « différence sociale », se trouve prise dans un scénario sexué et « s’œdipianise ». Lors de la rencontre de l’objet de désir, deux directions semblent alors possibles. La première consiste à se défendre de l’angoisse de castration en mettant en avant le handicap, « en l’objectivant
[21] » Cette solution, proposée un moment par Clément et Gabriel, fige le désir comme l’élaboration psychique, et provoque une rupture dans la filiation, Gabriel le montre. Une autre solution consiste à reconnaître la différence des sexes en même temps que la différence sociale, ici à s’accepter à la fois
homme et sourd. Cette solution favorise la subjectivation, humanise et rétablit une filiation. On peut se demander ce qui favorise cette seconde orientation. Maurice Rey, qui s’étonne de l’évolution favorable, à l’adolescence, d’enfants sourds qui l’avaient inquiété auparavant, postule que « l’Œdipe comme
destin autant que comme structure [vient] surdéterminer les différences singulières
[22] ». Il observe que cette résolution œdipienne n’est possible que si l’adolescent renonce à l’idée de posséder sa mère
et à celle d’entendre. Il remarque que cela n’arrive qu’à la condition que la mère accepte que son enfant soit sourd et l’autorise à « devenir
un sourd
[23] ».
Choix d’objet et érotisation de l’audition
« Trouver l’objet sexuel n’est, en somme, que le retrouver
[24] » et Clément, Pierre et Gabriel, tous trois fils sourds de mères entendantes, détournent leur désir de leurs mères pour le diriger d’abord vers des femmes entendantes. Mais, étrangement, désirer une femme entendante est vécu comme transgressif, de même que désirer entendre. Excessivement érotisée, l’audition désigne tout objet qui possède ce trait comme équivalent à l’objet œdipien. Si « l’adolescent ne peut faire choix d’un nouvel objet sexuel qu’après avoir renoncé aux objets de son enfance
[25] », il s’agit pourtant pour lui de renoncer au parent œdipien et non nécessairement à un partenaire qui entend. On peut se demander alors dans quelle mesure le surinvestissement dont l’audition des sourds
[26] a fait l’objet durant l’enfance ne vient pas entraver le « travail d’adolescens
[27] ».
Handicap et fragilité narcissique
Si la surdité peut se prêter à un jeu défensif, de type névrotique, contre l’angoisse de castration, elle peut également être vécue comme extrêmement dévalorisante sur un plan narcissique. C’est ce qui se passe pour Rémi et, dans une moindre mesure, pour Pierre. Ceux qui entendent représentent alors « ce qu’[ils] voudraient être [eux]-mêmes
[28] » et sont perçus comme seuls détenteurs d’une puissance phallique. Incarnant une image idéale, ils restent inatteignables. La valorisation de ce modèle conduit à la mise en place de clivages plus ou moins marqués. Ainsi certains sourds rejettent leur surdité – non seulement Rémi se dévalorise mais il dénigre aussi les autres sourds, qui « sont nuls », « ne savent rien », etc. –, et projettent ce qui est bon en eux sur les entendants. Se pensant coupables des défaillances de leur environnement, ils s’en attribuent la responsabilité : Rémi n’a pas fait assez d’efforts, il est sourd
et ses parents ont divorcé, n’ont jamais communiqué avec lui… Si la mère de Pierre ne veut pas qu’il ait un baladeur c’est
parce qu’il est sourd, etc. Une telle culpabilité traumatique
[29] apparaît en filigrane chez Clément et Gabriel, plus atténuée et « conjuguée » à l’interdit œdipien, lorsqu’ils craignent de s’engager dans des relations avec des filles et justifient leur peur par leur surdité. Il est probable également que ce soit ce même « manque narcissique » qui ait barré à Rémi l’accès aux filles. « J’ai eu trop de manques, jamais de sentiments, j’avais pas le moral dans ma famille. On me disait “tu es sourd, dommage, on ne peut pas communiquer avec toi”, alors je faisais des bêtises ; j’ai été homo depuis tout petit, les filles c’est difficile », explique en effet Rémi au début de son entretien.
Filiation et historisation
« L’infériorité d’organe et les atrophies jouent dans l’étiologie des névroses un rôle insignifiant. […] La névrose s’en sert comme prétexte, comme elle se sert de tout autre facteur disponible
[30]. » Ces propos de Freud ne sont pas incompatibles avec le fait qu’un handicap puisse aussi entraîner des pathologies narcissiques. On peut alors se demander ce qui fait que le handicap se névrotise ou non et mettre ces différents destins en relation avec les liens entre parents et enfants. Rémi et Pierre donnent le sentiment d’une réelle rupture dans la filiation, ils ne connaissent rien de leurs origines, ne semblent pas être acceptés tels qu’ils sont, ni pouvoir poser de questions. Tout lien ou toute affinité semble refusé par leurs parents. Ils paraissent grandir comme des orphelins et si j’ai nommé Rémi ainsi, c’est en référence au héros d’Hector Malot, dans
Sans famille. Rémi dit en effet avoir grandi seul, sans investissement de sa famille et sans pairs. Au contraire, Clément et Gabriel semblent avoir leur place dans leur famille. L’histoire familiale leur est transmise. Ils n’ont pas peur d’adresser des questions à leurs parents, directement ou non, tant sur leur origine que sur l’origine de leur surdité. Ainsi, à un moment où Clément réfléchissait à sa surdité et à ses parents, maintenant divorcés, sa mère s’est aperçue qu’il avait fouillé dans ses papiers, et trouvé ainsi leur acte de mariage et leur notification de divorce. Clément et Gabriel peuvent alors se représenter leur handicap, lui donner une place dans leurs fantasmes et lui attribuer un sens selon les fluctuations de leur roman familial.
Se savoir handicapé ne va pas de soi et fait l’objet d’une élaboration progressive. La reconnaissance du handicap se pose d’abord dans le regard de l’autre. Non reconnu, il expose l’enfant à se construire autour d’un déni, qui pourra éventuellement être levé en fonction des rencontres avec des tiers : les psychiatres pour Pierre, un amant entendant pour Rémi, un groupe de pairs pour Gabriel jeune enfant… Reconnu, il se construit en même temps et avec les mêmes aléas que la différence des sexes. Nous pouvons alors interroger notre propre investissement de la différence, et penser dans quelle mesure il nous permet d’esquiver ce qui se structure autour de la différence des sexes et des générations.
Être handicapé peut engendrer une fragilité narcissique, et générer un clivage entre parties handicapées et valides, sourdes et entendantes, aveugles et voyantes. En tant que thérapeute, nous savons généralement que nous avons à faire avec cette partie sourde et qu’il est important d’être en mesure de la reconnaître et la laisser exister dans le transfert
[31]. Paradoxalement, il nous est alors plus difficile d’entendre la partie entendante, d’autant plus que celle-ci peut-être dissociée de la partie sourde et projetée
[32]. Ainsi Rémi a eu besoin de se faire aimer d’un entendant avant de pouvoir à son tour aimer un sourd. C’est probablement cette partie que je refusais d’entendre lorsque j’ai pensé que les propos du psychiatre ne pouvaient être compréhensibles pour Pierre et que celui-ci lui a demandé en retour un Walkman. Laisser une place à cette partie entendante est probablement aussi important que reconnaître la partie sourde, d’autant plus qu’avant de pouvoir penser à leur enfant comme à un sourd, ses parents ont généralement commencé à le voir comme un bébé entendant.
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[*]
Alix Bernard, 18 rue Saint-Placide, 75006 Paris, maître de conférences à l’université d’Angers.
[1]
Ces termes sont ceux utilisés par Bernard Le Maire, jeune sourd français d’abord éduqué en « intégration », c’est-à-dire en milieu scolaire ordinaire, lorsqu’il découvre la langue des signes et la possibilité d’échanger avec d’autres sourds, lors d’un séjour à l’université pour les sourds de Washington D.C. B. Le Maire, cité par Bernard Mottez, « L’identité sourde »,
Études et recherches, Toulouse, Deux langues pour une éducation (2LPE), 1987,
5, 41-55.
[2]
B. Le Maire, cité par B. Mottez,
op. cit.
[3]
B. Mottez,
op. cit.
[5]
D.W. Winnicott (1966), « Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme », tr. fr., dans
Bisexualité et différence des sexes, Paris, Gallimard, 2000, p. 473-495.
[6]
L’histoire de Clément a été développée dans « La mue de Clément, adolescent sourd »,
Adolescence, 1997,
15, 2, 133-138.
[7]
F. Marty, « La mue »,
Adolescence, 1996,
14, 2, 169-190 (p. 177).
[8]
M. Rey, « Devenir
un sourd quand on est (naît) sourd », dans
Actes des premières journées d’étude de l’association gestes, Paris,
gestes, 1990, p. 67-75.
[9]
A. Bernard, « Choix d’objet homosexuel et appartenance à la communauté sourde »,
Adolescence, 2001, 19, 1. L’analyse du discours de Rémi a été réalisée à partir de la retranscription d’un entretien de recherche, effectué lors d’une recherche sur la prévention du sida chez les sourds. L’analyse est de type psychanalytique, en référence à Jean Laplanche, « Interpréter (avec) Freud » (
L’Arc, 1968,
34, 37-46), et André Green et Jean-Luc Donnet, dans
L’Enfant de ça. Psychanalyse d’un entretien : la psychose blanche (Paris, Minuit, 1973). Mené par une enquêtrice sourde, l’entretien s’est déroulé en langue des signes. Enregistré sur vidéo il a ensuite été retranscrit par écrit par une interprète. Le déroulement de cette recherche est retracé par Jean Dagron, dans
Perception du risque du sida et accès aux soins de la population sourde, Rapport de recherche, Paris,
anrs, 1998, et dans
Sourds et soignants, deux mondes, une médecine, Paris, In Press, 1999.
[10]
B. Sergent,
L’Homosexualité dans la mythologie grecque, Paris, Payot, 1984.
[11]
J. Bergeret et coll.,
L’Érotisme narcissique, Homosexualité et homoérotisme, Paris, Dunod, 1999.
[12]
R. Kaës, « Une différence de troisième type »,
Différence culturelle et souffrances de l’identité, Paris, Dunod, 1998, p. 1-19.
[13]
R. Kaës,
op. cit., p. 11. Dans la description qu’en fait R. Kaës, cette troisième différence n’a pas de fondement biologique. Bien que s’appuyant sur un « roc biologique », être sourd ou aveugle nous semble cependant pouvoir être situé du côté de cette troisième différence, car rassemble les uns ou les autres par « une communauté d’identifications et de signifiants communs » (
ibid., p. 6).
[14]
R. Kaës,
op. cit., p. 13.
[15]
P. Gutton,
Le Pubertaire, Paris,
puf, 1991.
[16]
S. Freud (1923), « L’organisation génitale infantile », dans
La Vie sexuelle, tr. fr., Paris,
puf, 1977.
[17]
S. Ferenczi (1932), « Confusion des langues entre les adultes et les enfants », dans
Œuvres complètes,
iv, tr. fr., Paris, Payot, 1982, p. 125-135.
[18]
J. Laplanche,
Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris,
puf, 1990, p. 120.
[19]
D. Agostini,
De l’interdit de savoir aux savoirs interdicteurs, thèse de doctorat, Université Paris VII, 1995, et
Après Mélanie Klein, Paris, Greupp, 2000.
[20]
R. Kaës,
op. cit., p. 13.
[21]
L. Slama,
L’Adolescent et sa maladie. Étude psychopathologique de la maladie chronique à l’adolescence, Paris,
ctnerhi, 1987.
[22]
M. Rey, « Devenir
un sourd quand on est (naît) sourd », dans
Actes des premières journées d’étude de l’association gestes, Paris,
gestes, 1990, p. 67-75, p. 68.
[23]
M. Rey,
op. cit.
[24]
S. Freud (1905),
Trois essais sur la théorie de la sexualité, tr. fr., Paris, Gallimard, 1974, p. 132.
[25]
S. Freud (1905),
op. cit., p. 98.
[26]
Dès la petite enfance, l’audition des sourds – comme leur voix d’ailleurs – est en effet valorisée et sollicitée, à travers des appareils, individuels ou collectifs, des exercices, etc., souvent dans une relation duelle à un(e) autre, mère, orthophoniste… Cet investissement a d’abord pour cadre des institutions (hôpital puis école) puis les familles, à qui il est généralement demandé d’assurer un relais.
[27]
P. Gutton,
Adolescens, Paris,
puf, 1996.
[28]
S. Freud (1914), « Pour introduire le narcissisme », dans
La Vie sexuelle, tr. fr., Paris,
puf, 1977, p. 81-105, p. 95.
[29]
D. Agostini, « Prison interne », dans
Après Melanie Klein, Paris, Greupp, p. 91-105, p. 102.
[30]
S. Freud (1914), « Pour introduire le narcissisme », dans
La Vie sexuelle, tr. fr., Paris,
puf, 1977, p. 81-105, p. 103.
[31]
Par exemple par des aménagements spécifiques du cadre : recours possible à la langue des signes, possibilité de prendre les rendez-vous directement par minitel ou fax…
[32]
Le modèle proposé par Winnicott sur le clivage des éléments masculins et féminins me paraît particulièrement pertinent et opérant dans le cas des handicaps. D.W. Winnicott (1973), « Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme », dans
Bisexualité et différence des sexes, Paris, Gallimard, 2000, p. 473-495.