Cliniques méditerranéennes
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I.S.B.N.2-86586-890-7
304 pages

p. 123 à 134
doi: en cours

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no 64 2001/2

2001 Cliniques méditerranéennes

Patronyme et filiation : questions sur l’incidence subjective de leur rapport chez la fille

Catherine Desprats-Péquignot  [*]
Le nom d’un sujet peut se révéler être, pour lui, le point où peut se poser la question, voire venir se jouer, par-delà l’interrogation sur sa place et la légitimité de son existence (naissance, origine, désir) sa capacité à vivre, à être un sujet vivant. Tel paraît être le problème majeur d’une jeune fille, atteinte de myasthénie, rencontrée lors d’hospitalisations en réanimation, dont je propose ici de considérer le cas dans la perspective d’interroger les valeurs de « porter » et de « chez moi » que peut prendre le nom dans la filiation.Mots-clés : nom, filiation, sujet, fille, réanimation, myasthénie. The subject’s name can prove to be, for him, the point where his capacity of living, of being a living subject, can be questionned, even tested, beyond the matters of his place and the legitimacy of his life (birth, origin, desire). This seems to be the major problem of a young girl, suffering from myasthenia gravis, which I met as she was hospitalized in intensive care unit, and whose case I suggest to consider here in order to question the meanings of « to bear » and of « home » that the name can gain though filiation.Keywords : name, filiation, subject, girl, intensive care unit, myasthenia gravis.
Notre société connaît une évolution des systèmes d’attribution du nom (en particulier avec le développement des familles monoparentales et la reconquête pour les femmes de droits perdus quant au nom), et les modalités de filiation et de légitimation se transforment en même temps que la transmission du patronyme connaît un certaine remise en question. Mais demeure toujours ce fait, peu entamé encore : dans notre système patronymique le nom de famille légitimant est transmis par le père, et c’est du père donc, que les enfants « reconnus » par celui-ci, tiennent leur nom dit propre. Ce nom du père, ce nom propre, est dit aussi nom de « jeune fille » pour les filles et les femmes. C’est ce nom qui les identifie (ainsi pour les services administratifs) [1] et les classe dans la lignée [2]. On peut souligner ici, tant pour les filles que pour les garçons, et alors même que la question du patronyme vient se poser de façon différente chez la femme ou l’homme, l’entrecroisement ou la superposition de la filiation symbolique et de la filiation juridique, « lesquelles participent de deux “lois” différentes. Deux lois qui, toutefois s’articulent, dans la mesure où dans le cadre de notre système de nomination, la fonction paternelle tend à s’inscrire sur le patronyme, forme socialement instituée de la filiation dans notre culture [3] ».
Pour un sujet, sauf exception, le système légal qui règle l’attribution du patronyme et la filiation importe peu, en revanche pour celui-ci dans notre culture, l’articulation (ou non) par son nom propre de la filiation et de la lignée paternelle n’est pas sans emporter le problème de son origine dans ses différents aspects (réalité matérielle, champ du fantasme, dimension symbolique) et engager celui de sa place : place de sujet, place de sa parole, place dans le champ du désir, le sien, celui des parents. Le nouage (ou non) par le nom propre, du désir de la mère, de la « reconnaissance » du père, de la filiation et des générations en fait bien souvent, pour chacun, un lieu d’intersection d’un ensemble de questions, de représentations (conscientes ou non), où se conjuguent naissance et mort, origine et histoire, désir et fantasme. Et, sans pour autant reprendre la problématique du patronyme dans les différentes structures [4], remarquons encore que, si la clinique des névroses donne à penser la fonction de référence, d’arrimage et de vectorisation du nom propre (aspect symbolique) dont prend son poids le sujet, cette fonction, qui est le support des déclinaisons imaginaires et signifiantes du nom, se trouve mise à mal dans les psychoses où le patronyme peut être ramené au rang de nom commun et délité, détruit, faire « l’objet de “jeux de mots” qui n’en sont pas [5] », prendre valeur réelle.
La cure analytique d’enfant ou d’adulte confirme, s’il en était besoin, l’importance subjective de ce signifiant privilégié qu’est le nom propre et atteste du rapport singulier du sujet à celui-ci, de même que de l’interrogation et de l’élaboration (ou non) qu’il peut ou a pu faire de ce nom, de sa lettre, à l’occasion de diverses occurrences. Par exemple lors de la « découverte » du livret de famille, d’un changement de nom ou de questions posées par des tiers sur celui-ci. Mais, plus encore, le nom que « porte », comme on dit, un sujet, peut se révéler être, de façon singulière pour lui, le point où, par-delà l’interrogation sur sa place et la légitimité de son existence (naissance, origine, désir), peut venir se questionner, voire se jouer en s’y « dramatisant », sa capacité à vivre, à « se porter » dans la vie et à être, justement, un sujet, un sujet vivant. Tel me paraît être un problème majeur pour cette jeune fille que j’appellerai Annie dont je propose ici de considérer le cas [6] dans la perspective de souligner et d’interroger les valeurs, disons, de « dedans », de « chez moi » et de « portant » (comme on parle d’un mur portant) que peut prendre, pour une fille, le nom dans la filiation, ce dont cette jeune fille me semble témoigner, en quelque sorte, en négatif.
 
« Où est celle que j’étais avant ? »
 
 
Lorsque j’ai rencontré Annie, elle avait une vingtaine d’années. C’était lors de sa première hospitalisation dans le service de réanimation. Elle était, comme on dit, « sous machine », en ventilation artificielle sur trachéotomie. Depuis, en l’espace de deux ans, quatre hospitalisations dans les mêmes conditions d’urgence se sont succédées à quelques mois d’intervalles. Annie est atteinte de myasthénie dans sa forme la plus grave [7]. Cette affection a débuté l’année de ses 16 ans et le diagnostic porté quelques mois après. Annie a déjà été hospitalisée dans d’autres services, avant, depuis deux ans, de revenir fidèlement vers celui-ci, à sa demande, chaque fois qu’une forte poussée, une « crise myasthénique », nécessite son hospitalisation et des soins en unité de réanimation.
Au fil de ces hospitalisations s’est instaurée, entre elle et moi, une insolite et précaire relation. C’est dans les temps où elle est privée de voix (« sous machine » ou encore sans « canule parlante »), qu’Annie sollicite que je vienne la voir chaque jour, pour me parler – au moyen de l’écriture. Puis, dès qu’elle retrouve l’usage de sa voix et le possible de la parole, elle déclare que « parler de tout ça ne sert à rien » et très rapidement préfère que nous ne « parlions » plus. Nous nous rencontrons chaque fois, dans les premiers temps, dans sa chambre, elle « sous machine », moi assise sur son lit face à elle, déchiffrant et parlant ce qu’elle écrit lettre à lettre sur son drap ou, quand les forces lui reviennent, sur une ardoise puis sur des feuilles de papier. Ensuite, si elle se sent encore trop faible, toujours dans sa chambre, elle « au fauteuil » à côté de son lit et moi sur un autre siège. Autrement, et si elle en est d’accord, dans un des bureaux disponibles du service.
Lors de la quatrième hospitalisation dans le service, elle reste dans un premier temps privée de voix pendant dix jours. Les trois premiers jours elle est « sous machine ». Elle écrit : « Pas de place pour vivre », « j’étouffe chez moi », « comment sortir de là », « on ne parle pas de moi chez moi ». Et, dit-elle, le premier jour où, munie d’une canule parlante, elle retrouve sa vive voix, le « parler à haute voix » que prépare, pour elle, souvent le passage par l’écrit [8] : « Comment ne plus être dépendante comme un bébé ? », « j’ai peur de la vie », « je n’ai pas de place chez moi », « chez moi je ne parle pas ». Annie vit chez ses parents, loin d’ici, et voudrait partir de chez elle. Chez elle, elle passe le plus clair de son temps dans sa chambre, soit qu’elle se sente faible du fait de la myasthénie, soit qu’elle s’exclue d’elle-même des relations familiales. Et, comme à l’hôpital, sans rien dire et toute seule, souvent elle pleure.
Imprévisible, inexplicable (les médecins lui demandent si elle a pris « quelque chose pour dormir », puis pensent à une aggravation liée peut-être à la reprise du traitement corticothérapique), déconcertante (tout semblait aller bien, la sortie était envisagée) survient un matin une poussée de myasthénie obligeant à la ventilation et à lui remettre une canule à ballonnet. Durant dix jours elle se trouve à nouveau privée de voix. Ce matin-là, nous ne devions pas « parler ». Elle m’avait avertie, de vive voix, lors de notre dernière rencontre, le jour précédent : « Je n’ai plus envie de parler maintenant avec vous, cela va mieux, je vais rentrer chez moi. » Ce matin-là, de son lit elle fait signe lorsqu’elle me voit dans le couloir et griffonne sur un papier : « Je ne comprends pas ce qui se passe », « je ne sais pas ce qui m’arrive », « ma venue sur terre n’a pas été une réussite ». L’après-midi elle se sent un peu mieux et souhaite à nouveau me parler. Elle questionne d’emblée, toujours par écrit : « Où est celle que j’étais avant ? »
Avant de naître ?, avant d’être malade ? Son regard sans cesse dérive vers le lit voisin, suspendant par moments ce qu’elle écrit. La veille, elle a été changée de chambre. Dans le lit voisin du sien, dans le coma, se trouve une jeune femme enceinte, blessée lors d’un accident de la route. Annie sait, elle l’écrit, suite à mon interrogation sur son regard et l’inquiétude qui semble être la sienne, que l’enfant vit toujours, que le père est mort dans l’accident. Ce bébé à côté d’elle, muet comme elle, « sous machine » dans le corps de la mère, elle « ne voudrait pas être à sa place » écrit-elle, « elle, elle est née », « elle ne peut être à sa place [9] ». Ce qui se joue en silence dans le lit, dans le/les corps voisins du sien, n’est pas sans résonance avec ce qu’elle écrivait ou disait quelques jours avant encore et fait le sillage ce jour de ce qu’elle parle dans l’écrit, ouvrant dans la trace d’une perte (venir au monde, ne pas réussir cette venue, où est celle qu’elle était avant ?), à la fois la question de sa place et celle de son père.
« De quoi est-ce que je fais une maladie ? » questionne-t-elle encore en suivant ce même après-midi, préoccupée par la « crise » du matin qui, pour elle, fait énigme. Elle raconte alors – toujours par écrit – qu’elle n’a pas dormi de la nuit, que la veille elle a reçu de la part de son père les cours qu’elle suit par correspondance, et a appris les bons résultats de son travail [10]. Elle suit ces cours pour acquérir une formation lui permettant de trouver un travail et ainsi de partir de chez elle. Son père la soutient dans cette voie. À l’hôpital lui seul, jusqu’alors, vient la voir. Dans des rencontres précédentes elle avait dit (et écrit) que, chaque soir, quand c’était possible, elle avait ses parents au téléphone et en particulier sa mère à qui elle reproche de « vouloir la garder », de « la couver ». Mais, « elle se sent coupable s’y elle résiste. Ne veut pas lui faire de peine ».
Ce père, qui la soutient dans ce qu’elle entreprend, elle doute toujours pourtant qu’il soit vraiment le sien depuis ce jour – elle avait 9 ou 10 ans – où une sœur aînée lui a dit (Annie est la quatrième d’une fratrie), alors qu’elles se chamaillaient toutes deux : « Toi, tais-toi, tu n’es pas ma sœur, soit heureuse que mes parents t’ont recueillie. » Cette sœur, elle ne s’entend guère avec elle. Elle pense que c’est, pour ses parents, « la fille idéale » et poursuit-elle : « Disons qu’elle a toujours eu plus de chance que moi. Elle réussit en tout, par contre moi j’échoue [11]. »
Elle ne sait plus (mais elle les associe en en « parlant ») si ces paroles de sa sœur qu’elle transcrit, ont été dites le jour même où un « monsieur » qu’elle ne connaissait pas, et qui lui a été présenté par sa mère comme son parrain, est venu chez elle en l’absence du père. Ce parrain lui aurait dit, en présence de la mère « que heureusement qu’elle ressemblait à son père à cause des bruits qui auraient courus comme quoi il était son père ». Elle poursuit, en réponse à mon interrogation : « Un oncle disait que sa mère n’était pas enceinte de mon père mais de leur ami qui est mon parrain dont j’ai fais la connaissance vers 9/10 ans » et « sa mère est fâché avec son frère […], c’est lui qui disait qu’elle était de son parrain. »
Des bruits qui ont couru autour de sa naissance et avant sa naissance, Annie n’a jamais eu confirmation, mais lors d’autres rencontres dans le temps de cette quatrième hospitalisation, revenant sur cette journée des 9/10 ans déjà évoquée (à propos de sa sœur) quelques jours avant sa « crise » énigmatique du matin, elle écrit alors : « Je ne crois pas que mon parrain soit mon père, mais mon père non plus », et une autre fois : « je n’ai pas de père. »
Comme à l’histoire du parrain, aux paroles de sa sœur vient se lier (c’est la même séquence d’écriture), « en écho » écrit-elle, ce que son père disait lorsqu’elle était enfant « car elle avait mauvais caractère » et quand elle avait fait une bêtise : « Je me demande d’où elle descend ? », « mais d’où sort-elle ? ». C’est dans le signifiant même de son patronyme que se pose « la question du père » et que le père pour Annie, au lieu d’Annie, à la place de son nom, fait question de sa filiation et de sa vie, énigme de sa Descendance, de sa Naissance, de sa Lignée [12] : son nom. Un nom qui emporte, dans la résonance de ce que dit le père, de son adresse, de sa question, à la fois un appel, une invite à venir au monde, à naître, à être, et la figure d’un destin contraire, une destination à « n’être » qui viendrait se réaliser : « Ma venue sur terre n’a pas été une réussite », « pas de place chez moi ».
Sur la feuille, après avoir écrit les paroles du père, Annie poursuit (début de ligne après un espace blanc avec ce qui précède) : « Depuis cette époque 9/10 ans elle a toujours un doute quant à ses origines familiales. Même encore aujourd’hui. C’est depuis l’âge de 9/10 ans que ça a commencé » […] « Elle se sent à part, elle se sent différentes des autres » (de la fratrie). Elle avait déjà écrit, lors de rencontres précédentes : « Je suis une étrangère dans la maison », « elle n’a pas de place chez elle », « elle n’a pas une place comme les autres » (de la fratrie). Elle raconte aussi que vient en rajouter comme signe de sa « non-place », comme elle dit, dans la famille, par exemple tel week-end où ses parents ne sont pas venus la voir à l’hôpital comme il en était question et n’étaient pas non plus chez eux (elle a téléphoné), mais chez la sœur (la « fille idéale » des parents qui aurait dit à Annie qu’elle n’était pas sa sœur).
Lors de la quatrième hospitalisation Annie quitte le service au bout de deux mois. Elle demande, cette fois, si elle peut m’écrire pour prendre rendez-vous lorsqu’elle viendra pour la visite de contrôle et, lors de la dernière rencontre avant son départ, si on pouvait se voir ailleurs que dans le service. Ce n’est pas, dit-elle, « le même départ que d’habitude [13] ». Elle écrit dans sa première lettre pour demander un rendez-vous : « […] elle prend le moyen de me parler et surtout de se “soulager moralement” […] Sur le plan santé, c’est instable, si le moral est bon la forme est bonne ; sans quoi c’est la déprime et l’absence de forces [14]… ». Elle parle de ses regrets que « la famille ne soit plus unis comme avant » (quand elle était enfant), de sa « nostalgie de ce temps où ils étaient tous ensemble, heureux ». Elle conclut : « Je n’aime pas la maison, elle est triste, noire, sinistre. C’est la maison où elle a connu de mauvais moments, c’est la maison où ils ne sont plus unis. »
 
Naître/n’être « dedans » le nom
 
 
C’est comme vilain petit canard, usurpateur d’une place : un en trop dans la portée (ce que lui dit la sœur) mais plus encore comme occupant « pas de place », qu’Annie se situe, se compte et se décompte en quelque sorte. « Elle n’a pas de place chez elle », « elle n’a pas une place comme les autres », c’est une « étrangère dans la maison », elle a une « non-place » et citons encore ses paroles, telles qu’elle les écrit :
« Comment sortir dedans chez moi ? »
« Chez moi je ne suis pas un sujet de conversation. »
« Chez moi je ne fais l’éloge d’aucun sujet de conversation. J’ai l’impression de ne pas exister pour eux, sauf lorsque je suis malade ou ici à Paris. J’ai l’impression d’être oubliée [15] […] si il m’oublierai véritablement ce ne serait pas humain vis-à-vis de “leur” enfant. Mais je suis sûre que dès ma rentrée… Ils me poseront des tas de questions et serai leurs sujets de conversation… Mais dans un ou deux mois… Tout cela sera du passé et redeviendra comme avant… C’est pour cela que je ne veux plus rester chez moi. »
Ce qui de la place d’Annie et de ses impasses s’inscrit dans ces quelques phrases peut passer inaperçu, inaudible dès lors qu’on le dit. C’est, me paraît-il, au cœur de ce qui fait sa plainte, sa souffrance (il lui arrive de parler de sa « mélancolie »), ce avec quoi elle se débat « pour vivre », pour « sortir », naître/être sujet dans la parole, venir au monde dans son nom, « dedans » le « chez moi » où elle n’a pas, dit-elle, de place. Être l’enfant du discours parental, le sujet de conversation des parents, être interpellé, exister dedans. Mais, pour les parents elle n’est pas – elle née pas – un sujet de conversation. Dans la conversation des parents, elle ne fait « l’éloge d’aucun sujet » et, pour Annie, au lieu même de son nom, le père ne vient-il pas oublier « leur enfant » (« j’ai l’impression d’être oubliée […] si il m’oublierai véritablement…), ne pas le « reconnaître » dans sa lignée, sa descendance, en faisant question, dans le « chez moi » de son nom, au dedans de sa maison, de sa naissance et de sa filiation : « Je me demande d’où elle descends ? », « mais d’où sort-elle ? »
De « la conversation des parents » aux paroles du père, en passant par « les bruits » qui ont couru sur sa conception et sa filiation, se trouvent historisés à la fois la scène primitive [16] posant et figurant la question de l’origine et « l’entendu » du discours familial [17]. Mais, le nom patronymique d’Annie dans le rapport singulier qu’elle a à celui-ci, semble ne pouvoir pleinement assurer, dans ses aspects symboliques, une fonction d’arrimage, d’inscription d’une place de sujet ni dessiner l’espace d’un « chez moi » dans le nom/la filiation. Pris, décliné et « décomposé » dans « la question du père » (ses paroles à son adresse, celles de la sœur, l’histoire du parrain) dénonçant la filiation, sa vacillation et sa pulvérisation en significations non seulement laissent le champ libre à l’efflorescence du fantasme (origine, roman familial) mais paraissent ne pas être sans impact du côté du réel du corps.
« Nous savons que les noms propres n’ont pas à signifier », remarque Roland Gori : « Faire signifier un nom, c’est commettre un sacrilège, transgresser un tabou, accomplir un sacrifice, lequel dénude le caractère insoutenable et évanescent des marques de notre identité comme de notre filiation [18]. » À ce point où le nom renvoie Annie à l’inconnu, à l’illégitime et au réel d’une « origine », où il ne ratifie plus dans la nomination son appartenance à la chaîne des générations (ancêtres, famille, fratrie) et réfute son inscription dans la maison/nom du père, n’est-ce pas là qu’elle n’est pas « reconnue », qu’elle est « oubliée », qu’un sacrifice est commis : qu’elle n’a pas de place « dedans », qu’elle a une « non-place » et n’existe, pense-t-elle, comme « leur » enfant pour les parents que malade, hospitalisée et en risque de mort ? N’est-ce pas cette sorte d’abolition symbolique que scénarise l’histoire de sa place qui fait, comme elle dit, sa « déprime », sa « mélancolie » et participe, voire influe, sur « l’absence de forces », la défaillance d’une « bonne forme » ?
Naître/être dans le nom comme « dedans chez moi », sortir dedans le nom pour avoir une place, prendre place dans la Descendance, la Lignée, « venir au monde » sujet et exister alors « réussie » dans la conversation des parents, telle semble être la tâche (l’attache) d’Annie. « Sortir dedans » sujet, venir à naître au lieu, à la place de « n’être », pour Annie, on peut en faire l’hypothèse, semble un enjeu de vie (bébé né, sorti dedans) ou de mort (bébé « pas né », pas advenu) [19].
À propos du syndrome de Cotard, mais soulignant que ceci pouvait valoir pour nombre de psychoses, Marcel Czermak vient à écrire « … le nom peut être éventuellement le temps du sujet, mais également son espace […]. Le nom est le temps du sujet, son lien et lieu dans les chaînes des générations, et aussi bien ce qui fait tenir son corps [20]. ». Cette approche me paraît tout aussi appropriée pour Annie (qui n’est pas dans un registre de psychose), elle rejoint les questions que l’on peut se poser sur les incidences psychiques de l’instabilité voire de la défaillance symbolique du nom et, par cette voie, sur les interférences ici entre « sa maladie » (« de quoi est-ce que je fais une maladie ? »), les troubles du corps [21], et son rapport singulier au nom dans la filiation.
Si « le patronyme est ce que chacun de nous a à reconnaître quant à ce qui le fonde dans sa singularité subjective, dans son appartenance à un groupe, dans le fait qu’il relève d’une histoire [22]… », chacun n’a-t-il pas pour cela à en faire son lieu, son « chez moi », à s’y reconnaître « dedans », ce qui, pour Annie semble être en impasse ? Ce n’est pas à la dimension, disons, de « dehors » du nom, telle sa valeur d’attribution venant d’un externe (dite, « reconnue », fille de…, se dire, se « reconnaître », fille de…) mais à une dimension de « dedans » du nom, à une « sortie » et une vie dedans, qu’Annie semble ne pouvoir accéder : ce nom qu’elle porte ne la porte pas, elle ne peut se tenir dedans ce « chez moi ».
C’est au fil des rencontres avec Annie, dans la situation d’interlocution qui s’est instaurée, par le travail du transfert (le sien, le mien [23]), que j’en suis venue à penser que, pour elle, le patronyme, qui pour chacun rappelle la filiation, pouvait avoir valeur de lieu d’ouverture/fermeture à un naître (être/n’être), un « porter » (ou non) dedans. En quelque sorte comme « émerge », naît (ou non) sujet, dedans « la conversation des parents », le « dit ou le bruit familial » qui le précède, le bébé « pas né », comme est porté (ou non) l’infans à advenir sujet dans ce « discours » et à s’y repérer. Mais aussi (la formule littérale du nom d’Annie en convoque le réel corporel) comme « émerge », naît (conception et naissance) l’enfant. Et c’est peut-être dans le nouage réel-symbolique qu’elle semble ne pouvoir faire tenir au lieu de son nom, et dans l’équivoque d’un naître/n’être qu’il emporte pour elle, qu’on peut ressaisir cette question, posée par écrit le jour de sa crise de myasthénie prenant pour elle valeur d’énigme : « Pensez-vous qu’il soit plus facile d’élever un enfant ouvert qu’un enfant renfermé ? Et lequel aime-t-on le plus ? ».
 
La patronymie chez les femmes
 
 
C’est sur un mode incident, à partir de considérations sur le patronyme en général et en référence, la plupart du temps, à des cas masculins que la question du patronyme chez les femmes vient se poser dans les travaux en psychanalyse. Que ce soit différent pour les femmes et ce, du fait de leur rapport à la castration, fait consensus. C’est par là qu’une femme est « supposée se prêter à cette plasticité qui lui permettrait d’être ainsi re-nommée, et re-nommée et re-nommée, c’est-à-dire invitée à venir participer, à entretenir le foyer d’un homme, c’est-à-dire à entretenir le feu de ce qui chez lui brûle [24] ». Et c’est à partir « du fait de cette liberté qui leur est prêtée, qui leur est supposée » qu’est envisagé qu’il puisse y avoir, chez les femmes, « un attachement à leur patronyme, dont les conséquences subjectives sont patentes dans chaque observation ou chaque cas d’analyse [25] ».
Mais on peut aussi se poser la question : le défaut « d’attachement », de lien à son patronyme en tant qu’il inscrit dans la filiation et la rappelle, n’a-t-il pas tout autant des conséquences subjectives ? L’attachement, le lien au « nom du père » des filles « reconnues » par là dans sa lignée (nom de « jeune fille »/nom du père) ne peut être réduit, disons globalement, à la question de l’inceste et à celle de la « séduction ». Le cas d’Annie me paraît donner à penser et à interroger ce qu’il peut engager d’une valeur et d’une dimension (espace, lieu, topos) de « porter » et de « dedans/chez moi » du nom pour la fille.
Que le nom patronymique et leur façon de s’inscrire dans ce « nom de naissance » viennent souvent, chez les filles et les femmes, conjoindre dans le fil de la parole associative, le fait symbolique de la filiation (la leur, celle de leur enfant né ou à venir, réel ou fantasmé), des effets de sens, et le réel du corps (sang, troubles menstruels, problèmes de conception, de « mise au monde » etc.) me semble inviter à poursuivre le questionnement, proposé ici, de ces valeurs et de ces dimensions que peut prendre le nom patronymique chez elles.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Gori, R. 1996. La Preuve par la parole, Paris, puf.
·  Laplanche, J. ; Pontalis, J.-B. 1985. Fantasme originaire, fantasmes des origines, origines du fantasme, Hachette.
·  Wegener, K. ; Renard, E. ; Beauchesne, H. ; Tassan, P. ; Bolgert, F. 1997. « Perspectives psychopathologiques de la myasthénie », Annales médico-psychologiques, vol. 155, n° 1, p. 5 à 12.
·  Communications. 1994. n° 59, Générations et filiations.
·  Le Trimestre Psychanalytique. 1992. n° 1, Le patronyme.
 
NOTES
 
[*]Catherine Desprats-Péquignot, psychologue clinicienne, psychanalyste, maître de conférences à l’université Paris VII, 56 rue Jeanne d’Arc, F-75013 Paris.
[1]Michel Tort dans son article « Des psychanalystes gardiens de la cité » paru dans Communications, 1994, n° 59, reprenant l’historique de la transmission du nom de famille du père, rappelle que « c’est l’attribution à l’enfant du nom du père qui commande l’usage de la prise par la femme du nom du mari ».
[2]Cf. Nicole Lapierre. « Le nom change », dans Le Trimestre Psychanalytique, 1992, n° 1. Elle remarque dans cet article que, si pour le linguiste le nom propre sert d’abord à identifier et individualiser, pour l’anthropologue il sert plus encore à signifier et à classer. Elle cite à ce propos Lévi-Strauss qui note, dans La Pensée sauvage : « On peut dire que dans nos sociétés, c’est une classification de lignée. »
[3]Ibidem, p. 20.
[4]On peut sur ce point se reporter en particulier à l’article de Marcel Czermak intitulé « Comment dois-je vous appeler ? », dans Le Trimestre Psychanalytique, n° 1, 1992.
[5]Ibidem, p. 90.
[6]Des éléments de ce cas ont été évoqué dans un article intitulé « Sous machine », Le Discours Psychanalytique. 1982, année 2, n° 1.
[7]Maladie auto-immune relativement rare dont on ignore toujours l’origine. Cette affection neuromusculaire qui se caractérise par une fatigabilité de la musculature liée à l’effort, peut être localisée à un groupe musculaire ou généralisée. Cf. en bibliographie un des derniers articles faisant le point sur cette question.
[8]Il arrive souvent à Annie de m’écrire alors qu’elle est hospitalisée et de me remettre lors de nos rencontres chaque jour des feuillets. Nous parlons alors de cette parole qui ne s’entend que de là. De chez elle aussi, il lui arrive de m’écrire mais, elle dira un jour que, la plupart du temps, elle déchire ce qu’elle a écrit pour parler (« chez moi, je ne parle pas »). Lorsque après la quatrième hospitalisation nous commençons à nous rencontrer dans mon bureau dans des rendez-vous « en externe » (hors service de réanimation, hors temps d’hospitalisation), elle envoie avant des lettres de chez elle pour, comme elle l’écrit dans l’une d’entre elles, « exposer les choses qui ne tournent pas rond d’abord par écrit, afin d’en parler plus facilement à haute voix, prochainement ».
[9]Souvent lorsqu’elle écrit, et pas seulement en réponse à ce que je formule dans le temps de nos rencontres, Annie parle d’elle à la troisième personne et peux passer, d’une phrase à l’autre, du je au elle ou inversement. Même si cela donne un effet curieux à la lecture, j’ai respecté dans les citations ce qui témoigne par là aussi de ses difficultés, dont on va reparler, à constituer/intégrer « sa place » et à vivre/habiter/se reconnaître « dedans ».
[10]Elle n’a pas dormi de la nuit, écrit-elle. La tournure de sa phrase rattache cela à son père par ce qu’elle a reçu de lui la veille. Or la veille aussi, elle a été changée de chambre, mise à côté, mise avec ce bébé « pas né », ce bébé dont le père est mort, et à la place duquel elle ne voudrait pas être. Que le lien du père au bébé et à sa naissance (elle comme « bébé dépendant » et bébé qu’elle ne voudrait pas être : bébé « pas né » au lit d’à côté) vienne se tisser à même le nom de famille d’Annie, dans les phonèmes de celui-ci où vient résonner la « question de son père », trame la question que fait Annie de sa place/de son père/de sa filiation.
[11]Ce qu’on peut saisir non pas seulement sur le plan social mais en relation avec, là encore, une question de naissance et de filiation : cette sœur pour Annie a « réussi » sa naissance et sa filiation, pas Annie pour qui la « venue au monde n’a pas été une réussite ».
[12]Le nom d’Annie ne peut être donné. C’est là les « noms propres » qui me semblent les plus susceptibles de renvoyer au(x) signifiant(s) et aux effets imaginaires (sens et fantasme) du nom que le père convoque pour Annie dans ce qu’il dit « en écho » des paroles de la sœur.
[13]Un an après cette hospitalisation Annie est toujours en difficulté avec la myasthénie (le résultat des examens médicaux n’est pas plus favorable) mais elle n’est plus revenue à l’hôpital dans les mêmes conditions d’urgences. Hospitalisée pour bilan, elle a décidé de ne pas retourner chez elle, de trouver un travail à mi-temps et de rechercher avec l’assistante sociale, dit-elle, « un foyer pour vivre ».
[14]Une remarque ici. On a pu en faire le constat, nous ne visons pas, avec le cas d’Annie, à proposer une étude symptomatologique et psychopathologique de la myasthénie, à relever ce qui serait des aspects « psychologiques » de cette maladie. Nous renvoyons à l’article cité en bibliographie qui présente une revue des recherches et interrogations concernant ces approches.
[15]Quand elle n’a pas les visites attendues, prévues, dont celle ici de son père qui devait venir la voir et qui n’est pas venu.
[16]« Que figure pour nous la scène primitive ? La conjonction entre le fait biologique de la conception (et de la naissance) et le fait symbolique de la filiation, entre “l’acte sauvage” du coït et l’existence d’une triade mère-enfant-père », Jean Laplanche et Jean Bertrand Pontalis, Fantasme originaire, fantasmes des origines, origines du fantasme, Hachette, 1985, p. 52.
[17]Rappelant le rôle donné par Freud à l’entendu dans la question du fantasme, Jean Laplanche et Jean Bertrand Pontalis lui trouve deux motifs : « L’entendu, quand il fait irruption […] fait signe […] mettant le sujet en position d’interpellé […] l’entendu c’est aussi […] le dit ou le bruit familial, ce discours parlé ou secret, préalable au sujet, où il doit advenir et se repérer ». Ibidem, p. 50-51.
[18]Roland Gori, « La décision du nom », chap. vi, dans La Preuve par la parole, puf, 1996, p. 140.
[19]Nous ne pouvons pas plus donner le prénom que le nom d’Annie, mais on pourrait dire ici que l’ensemble pourrait donner « Bébélignée » – « Bebélinié ». Par la place « bébé » on pourrait aussi éclairer le passage elle/je (indifférenciation, dépendance), cf. note 9.
[20]Marcel Czermak (1983), « Signification psychanalytique du syndrome de Cotard », dans Passions de l’objet - Études psychanalytiques des psychoses, Ed. Clims, 1986, p. 218. Il remarque par ailleurs : « […] ces catatonies, mélancolies stuporeuses, psychoses aiguës diverses dont les fonctions vitales peuvent inopinément et sans explication “scientifique” s’interrompre et tuer… Lacan avait pu dire que le schizophrène était un sujet dépourvu de discours pour lier ses organes en fonction. Sans doute avait-il oublié que cela valait pour nombre de psychoses, mais aussi pour nombre de phénomènes psychosomatiques comme également des phénomènes du vieillissement où la destruction du discours, l’approche de la fin, produisent les manifestations d’obturation orificielles et négatrices, dysfonctionnements divers, bien connus des cliniciens, et qui en accélèrent la survenue. » Avant propos, dans Le Délire des négations, Jorge Cacho, Ed. Clims, 1993, p. 11.
[21]Nombre d’études sur la myasthénie font valoir que des facteurs psychiques peuvent influencer le cours de cette maladie auto-immune, voire sa déclaration, mais reste ouverte la question du jeu et des modalités de cette influence. Cf. l’article en bibliographie déjà indiqué.
[22]Charles Melman, « Mon nom est personne », dans Le Trimestre Psychanalytique, 1992, n° 1, p. 203.
[23]Lacan remarquait, il y a quelques temps déjà : « L’importance croissante attribuée aujourd’hui au contre-transfert signifie qu’on reconnaît ce fait que, dans l’analyse, il n’y a pas seulement le patient. On est deux- et pas que deux ». Le séminaire. Livre I. Les écrits techniques de Freud (1953-1954), Le Seuil, 1975, p. 8.
[24]Charles Melman, Le Trimestre Psychanalytique, op. cit., p. 202.
[25]Ibidem, p. 202.
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[2]
Cf. Nicole Lapierre. « Le nom change », dans Le Trimestre P...
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Ibidem, p. 20. Suite de la note...
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On peut sur ce point se reporter en particulier à l’article...
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Ibidem, p. 90. Suite de la note...
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Des éléments de ce cas ont été évoqué dans un article intit...
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Maladie auto-immune relativement rare dont on ignore toujou...
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Il arrive souvent à Annie de m’écrire alors qu’elle est hos...
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Souvent lorsqu’elle écrit, et pas seulement en réponse à ce...
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Elle n’a pas dormi de la nuit, écrit-elle. La tournure de s...
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