Cliniques méditerranéennes
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I.S.B.N.2-86586-890-7
304 pages

p. 135 à 156
doi: en cours

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no 64 2001/2

2001 Cliniques méditerranéennes

Le supplice des mères : le fil de l’angoisse transgénérationnelle

Céline Masson  [*]
À partir de la représentation plastique/psychique d’une configuration familiale, véritable saisie picturale d’un malaise dans la filiation (dessin élaboré par le fils d’une patiente et ramené par elle en séance) nous avons souhaité (ré)entendre cette passe de l’angoisse de génération en génération à partir de la matière-angoisse (ap)portée au fil des séances par cette patiente. Matière qui vient dans ce lieu-analyse se déposer douloureusement. Comment l’angoisse passe, dans cet exemple clinique, de la mère à la fille devenue mère puis au fils sous le regard des hommes-pères en retrait de ce matriciel, et complices de ce supplice ?
Nous appellerons opérations de tissage ce tissage de l’angoisse en ce sens que les fils s’entrecroisent d’une génération à l’autre et produisent cette matière plus ou moins organisée qui forme le « tissu-symptôme ». Il me semble que l’angoisse est ce tissu dont les fils se sont entrelacés bien antérieurement et qui se dénouent au fil des séances par ce travail par la parole qu’est l’analyse. Mots-clés : angoisse, filiation, malaise, enfant, bouche, désir, jouissance, supplice, sacrifice, nœuds, opérations de tissage, fil.
From a plastic/psychic representation of a family configuration – drawing made by the son of a patient and brought back by her – we wanted to hear the transmission of anguish from one generation to the other. How the anguish passes in this clinical exemple, from the mother to the daughter who became mother and after to the son, under the gaze of the men-fathers setting back of the matricial and who are accomplices of this suffering ?
We wanted to call opérations de tissage this weaving of anguish which means that the threads intertwine from one generation to the other and produce this matter more or less organized that forms the « symptom-tissue ». It seems to me that anguish is that tissue-material which threads interwined in the past and unknot themselves now in the analytics sessions by this « talking cure ». Keywords : anguish, filiation, malaise, child, mouth, wish, pleasure, suffering, sacrifice, ties, opérations de tissage, thread.
 
Introduction
 
 
Une patiente me ramène un jour en séance le dessin de son fils aîné âgé de 4 ans et demi représentant un personnage féminin qui occupe l’espace central de la feuille et dont la coiffure tentaculaire irradie très amplement en mouvement concentrique sur le reste de l’espace blanc entourant ainsi deux autres personnages plus petits, à sa droite et à sa gauche : l’un à gauche est légèrement surélevé « dans les airs » avec des bras en forme d’ailes, sur un plan légèrement en arrière du personnage central et l’autre à droite aux bras très longs et plus à l’écart. Le fils, Romain, dit à sa mère que le personnage au centre est sa grand-mère, l’autre à sa gauche son grand-père et à la droite de la grand-mère, c’est sa propre mère. Je suis d’emblée saisie par la justesse analytique de ce dessin et par la prise, en un trait, du portrait de la généalogie psychique de cette famille. C’est l’effectivité d’un malaise dans la filiation et des places tenues par chacun des acteurs de la famille (le père, la mère et la fille) qui sont représentées. Ce dessin est un dessin libre fait par Romain en classe et qui a échappé plusieurs fois à un destin malheureux. La maîtresse de cet enfant, estimant que le dessin était inquiétant, n’a pas voulu le garder, Romain l’ayant alors ramené à la maison plié plusieurs fois et enfin jeté par la fenêtre. Le plus petit frère de 2 ans s’en est emparé et a commencé à s’y intéresser. C’est alors que sa mère le retrouve, plié et déjà très abîmé dans son jardin et demande des explications à son fils. Ma patiente (que j’appellerai M.) est surprise par ce dessin (« sur le coup ça m’a choquée » a-t-elle dit) et le ramène en séance. Voilà le destin d’un dessin rejeté par l’école qui fait retour dans les mains du thérapeute. Ce qui n’est pas entendu dans l’espace social, reviendrait-il dans l’espace analytique ? (ou !)
Il s’agira dans cet article d’entendre, à partir de cette image plastique/psychique (le dessin de Romain tel qu’il est raconté par sa mère en séance) le passage générationnel de l’angoisse et la part du matriciel qui s’énonce dans le discours de M. L’image est une re-présentation du souvenir en un travail du trait (tracé), elle organise des représentations de mots en un ensemble signifiant et permet l’appropriation psychique de son histoire, elle permet l’affiliation. Je m’intéresserai au passage d’une génération à l’autre des représentations psychiques qui se trament lors d’une rencontre première entre le sujet et l’autre et au devenir de ces représentations dans l’organisation de la réalité.
Je souhaite reprendre, à partir de cette « saisie picturale », ce tissage de l’angoisse, ce que j’appelle opérations de tissage [1], en ce sens que les fils s’entrecroisent d’une génération à l’autre et produisent cette matière plus ou moins organisée qui forme le « tissu-symptôme ». Il me semble que l’angoisse est ce tissu dont les fils se sont entrelacés bien antérieurement et qui se dénouent au fil des séances par ce travail par la parole qu’est l’analyse [2].
 
La passe de l’angoisse : d’un lieu à l’autre
 
 
L’angoisse pulse d’une génération à l’autre qui reçoit toujours plus nouée l’angoisse d’un autre lieu car les opérations de tissage ont commencé bien antérieurement. L’angoisse se passe de génération en génération, d’où ce sentiment de désaisie face à cet affect, d’étrangeté (sentiment d’intrusion) et souvent ce sentiment d’injection parentale de l’angoisse (ce que l’on pourrait appeler l’angoisse en héritage : « Ma mère m’a transmis son angoisse », disait M.) Le sujet est pris par ce trop de corps (ça resserre, ça troue, ça tue sont les expressions utilisées par les patients). Une bonne part des protections contre les mouvements pulsionnels revient à l’instance parentale cependant si les parents ne jouent pas ce rôle de protection (dit de « pare-excitation »), des angoisses massives peuvent surgir très tôt (pour s’épargner cette souffrance, il peut également mettre en place des stratégies de déni du motif de l’angoisse).
Le fils de M. quant à lui retient l’angoisse de sa mère dans son bégaiement (il a présenté très tôt un bégaiement qui s’est estompé après quelques séances chez un psychologue) mais encore dans ses crises d’asthme qui peuvent renvoyer à sa relation de dépendance ambivalente à sa mère angoissée. La crise est un essai d’individuation voué à l’échec : « Romain représente mon incompétence à vivre » dit M., il porte la culpabilité de sa mère, né d’une matrice encore fragilisée par un premier avortement qui a mis en mouvement de manière massive les angoisses de mort : « Quelque chose en moi est mort », « je ne voulais pas d’un autre enfant car j’avais peur d’être punie par ce que j’avais fait », c’est-à-dire avoir avorté. Lors de la grossesse, elle surinvestie ce ventre de mort et ressent alors des contractions : tractions vers l’Autre de loi – l’Autre qui menace et punit – afin de le donner en sacrifice comme agalma. De quel lieu M. pleure-t-elle ? d’où vit-elle ? À quel lieu de mort ce petit Romain bégaie-t-il sa maman ? Cette relation mère-fils semble jouer du spéculaire en ce sens qu’il est sa matrice-prothèse de mort qu’elle a expulsée fantasmatiquement (elle dira que Romain représente un fantasme). Cet enfant est branché sur l’angoisse de sa mère qui est sa source de vie/mort. Freud écrivait en 1926 à propos de l’origine de l’angoisse comme des affects en général qu’il s’agit d’états « incorporés à la vie psychique à titre de sédiments d’événements traumatiques très anciens, rappelés dans des situations analogues comme symboles mnésiques [3] ». À partir du moment où une situation traumatique est réactivée (pour M. la rupture avec cet homme et son avortement), l’état d’angoisse qui en résulte est une tentative de réinstaurer une temporalité pré-traumatique afin d’anticiper le risque de morcellement et d’évanouissement identitaire (la séparation de M. d’avec sa sœur a été vécue comme une perte d’identité : ce sont les débuts de ses vertiges). L’angoisse serait un essai de réintroduire de la libido là où la menace de néantisation est la plus grande. Quand les patients parlent de sensations de trous, il s’agit quand même d’un éprouvé corporel : donc quelque chose plutôt que rien. Pourrait-on parler de resexualisation masochiste dans ces états d’angoisse ?
J’ai proposé à ma patiente de parler à Romain de cet épisode douloureux, de sa passion pour ce jeune homme qui l’a abandonnée, de sa grossesse et de son avortement qui a été très douloureux. Cette histoire appartient à Romain, il le sait à son insu et sa mère doit lui restituer sa pré-histoire : terrain déjà très miné par l’angoisse et la culpabilité (infections post-opératoires) sur lequel il naît. Cet enfant est un mort-né vivant ou mort né-vivant, corps porté composé de cette matière-angoisse persécuteur pour ce moi maternel ; c’est peut-être la raison pour laquelle M. ne peut se séparer de lui, elle ne peut le laisser advenir comme sujet individué puisqu’il porte, telle une crypte extra-topique (au-dehors du dedans), l’angoisse et la culpabilité de M. (culpabilisation parentale et certainement maternelle). J’entends par crypte extra-topique ce lieu du dépôt des reliques conservées dans le psychisme de la génération qui suit. Chaque génération produit dans la suivante une crypte pour y déposer ce qu’elle ne peut conserver dans son propre psychisme. Ce lieu est au-dehors (en l’autre) mais il est une production psychique du sujet qui doit l’expulser. Il me semble que bien souvent l’enfant tient cette place de conservateur des « restes » familiaux.
 
Comment l’angoisse vient au fils…
 
 
M. dit un jour en séance : « Je ne vois pas Romain comme un enfant […] Il est la représentation de mon angoisse, toute la masse…[…] Quand il est sorti de mon ventre, j’avais peur qu’il soit moche […] Je voulais m’en débarrasser, le couler dans le bain. »
Ces paroles d’analysante sont les paroles de nombreuses mères, paroles qui interrogent le devenir-mère pour une fille. Romain représentait l’échec de la rencontre amoureuse de M. avec le « Très-Beau » disait-elle, celui qui l’a abandonnée, car il n’est pas sa graine mais celle d’une rencontre plus sage et plus conforme au désir des parents : graine évoluant à partir d’un lieu psychique qui est celui de l’ankylose de sa vie fantasmatique et de son érotisme. Corps d’un devenir-femme serré par l’angoisse maternelle qui ne laisse choir son produit, son morceau de narcissisme (cette grand-mère tentaculaire dessinée par Romain). M., elle, voudra « couler » ce déchet (« moche ») qui est un produit de sa propre mère, la relique d’un amour incestuel monstrueux dont les griffes de l’angoisse ont marqué le corps. Cette naissance a ouvert l’inconscient ainsi que les blessures narcissiques qui réaniment ainsi le fantôme aliénant porteur de secrets. L’enfant est le représentant d’un pouvoir mortifère transmis par le matriciel qui à la fois est nécessaire pour préserver vivante la lignée des mères. Il est un corps trop intime circulant entre les mères comme objet d’échange, monnaie frappée au sceau de l’angoisse.
Dans le cas de cette patiente, l’angoisse se prolonge dans l’enfant-prothèse exporté au-dehors du matriciel mais reconstituant la matrice-angoisse encore fragilisée par un premier avortement.
M. raconta à son fils cet avortement : « Quand tu étais encore poussière d’étoiles, j’ai rencontré un monsieur qui avait mis une graine dans mon ventre, mais comme il ne m’aimait pas, j’ai enlevé la graine… ». Souvenir d’une scène traumatique encryptée chez Romain (dont il ne savait rien mais dont le traumatisme a bien été transmis par la mère) à l’état de « poussière »-angoisse dés-enformé du langage (ça ne peut pas se dire car ça angoisse). L’affect (peut-on parler d’affect ?) passe à l’état brut par un branchement des corps hors langage : ça tire la substance du matriciel qui ne peut restituer du sens, car lié à une Absence impensable, « le Très Beau » (j’en entends du « Très Haut »), homme-passion qui ne laisse que des graines. Séparation traumatique qui, je pense, renvoie à une autre scène, bien plus ancienne et qui se rapporte à la séparation d’avec la sœur (sœur-mère) à qui il fallait ressembler car elle seule était appréciée. Si l’angoisse résulte de la séparation entre l’affect et la représentation, on peut alors interroger la scène refoulée par M. : en effet, la sœur aînée représentait le personnage dans lequel il était possible de se voir. L’autre sororal était le double spéculaire, image contenante et support des identifications qui alimentait la consistance affectale et l’érotisme de la patiente. Qu’est-ce que la scène traumatique du « Très beau » et de la graine a réactivé ? Probablement la séparation première avec l’ombre, laissée dehors du fait de l’impossibilité d’un va-et-vient dehors/dedans, l’autre est dehors : cette notion marquerait alors l’impossibilité introjectale et peut-être une tentative identificatoire manquée laissant une bordure narcissique défaillante colmatée sans cesse par l’angoisse qui suture un Moi dont la coque est fragile.
L’autre fonction de l’ombre du double (la nuance de l’ombre me paraît intéressante) est celle d’une suspension de la vie psychique : le sujet pense par l’autre, à partir de l’autre, les pensées viennent du dehors. Le sujet se cherche dans l’autre, son image s’est ancrée dans l’autre (peut-il en ce cas se retrouver dans l’autre et reprendre « son bien » ?) Peut-être que le « Très-Beau » de M. lui redonnait son agalma et redorait le blason : on comprend dès lors, que la « graine » valait son pesant d’or ! N’est-ce pas aussi le retour du double via l’objet d’amour ?
Lacan écrit que « le point d’angoisse est au niveau de l’Autre, au niveau du corps de la mère [4]. » La représentation inconsciente s’écrit comme un texte et la sexualité s’organise à partir de ce qui a fait lettre pour le sujet, et s’est inscrit dans le corps du langage. Ces représentations ne cessent de faire scène au lieu de l’inconscient. Retour du même, du motif refoulé qui ne trouve de possibilité de s’en-former chez M. mais qui diffuse sous forme d’une angoisse massive. La représentation tournoie et provoque vertiges ou angoisse, là où ça tournoie, le désir est repérable. Le vertige comme l’angoisse seraient des tentatives de réaliser le désir et de jouir de l’objet : le sujet s’en approche mais le rate. Ces symptômes viennent rappeler que l’objet doit rester un objet perdu. Objet perdu à quoi nous avons à faire dans le désir et dans l’angoisse. Le sujet tente de désinvestir les mots au profit du réel de la jouissance. Ce Réel d’ailleurs dont l’angoisse est le signal. Le vertige signe la brisure de la représentation de mots. Le vertige et l’angoisse signent encore un rapport de la femme à son corps branché narcissiquement et érotiquement sur un autre corps. M. ne s’appartient pas comme corps de jouissance, elle est sous l’emprise d’un vol de corps. Elle ne peut plus perdre l’objet puisqu’elle est l’objet, elle est le corps d’un autre qu’elle a adhéré (ça colle à la peau), d’où ces vertiges/angoisses pour se refaire une peau. Le « souffrant » se reconnaît comme cause nécessaire du plaisir maternel et d’une jouissance que par sa souffrance il peut seul rendre possible.
On peut dire que l’angoisse fait nœud de la sexualité qui reste hors discours et d’autre part enraye tout espace pour le mot d’esprit, pour la métaphore, matériau nécessaire au faire-œuvre. Les lieux du corps sont fermés, obturés par la concentration considérable d’énergie nécessaire aux manifestations de l’angoisse. La jouissance chez M. est tout entière dans l’angoisse mais c’est une jouissance dont les lettres adhèrent encore trop à la matière-mère. Dès lors la mère ne peut que faire participer le fils à ce trop de matière, effet de l’indistinction des corps et de la confusion des générations.
 
La bouche cannibale ou le tombeau des origines
 
 
À l’article « Bouche », Georges Bataille écrit dans Documents : « La bouche est le commencement, ou, si l’on veut, la proue des animaux : dans les cas les plus caractéristiques, elle est la partie la plus vivante, c’est-à-dire la plus terrifiante pour les animaux voisins. […] la signification violente de la bouche est conservée à l’état latent : elle reprend tout à coup le dessus avec une expression littéralement cannibale comme bouche à feu, appliquée aux canons à l’aide desquels les hommes s’entretuent. Et dans les grandes occasions la vie humaine se concentre encore bestialement dans la bouche, la colère fait grincer les dents, la terreur et la souffrance atroce font de la bouche l’organe des cris déchirants. […] Comme si des impulsions explosives devaient jaillir directement du corps par la bouche sous forme de vociférations ».
M. a pu a-border des lieux appartenant à l’archéo-mémoire. Plusieurs mots et/ou signifiants ont mené M. devant La Bouche. Elle est très angoissée, serrée par le manque de sommeil et gorgée du corps-chose de la mère toussé et expulsé par Romain. En effet, M. est angoissée car Romain fait des crises de toux consécutives aux inflammations répétitives du pharynx. Romain a les bronches resserées me dit-elle et ça lui fait peur. M. souffre son fils et s’interroge sur sa propre relation à sa mère : « Je voudrais comprendre ce qui se passe avec ma mère… elle nous criait dessus comme moi je crie avec Romain… je ne voyais que sa (ça ?) bouche qui m’envahissait… bouche mangeuse d’hommes, bouche cannibale… bouche avec des dents, je suis devant et j’ai peur d’être mangée [5]. » Je demande à M. de décrire le reste du visage (redonner la face à l’informe monstrueux qui envahit M.), elle décrit un gros nez et des yeux de folle… elle pleure, « je n’ai pas eu de mère […] j’aurai voulu être orpheline ».
Il me semble que M. est dans La Bouche, dans l’orifice maternel, lieu de négation de la face (l’envers de la face) et duquel orifice elle ne peut voir la mère puisqu’elle est dans la mère-cannibale. Elle est indifférenciée du lieu de l’origine et n’a pu créer de bordures pour se faire un corps en propre (elle dira d’ailleurs qu’elle était comme « un corps flasque » en partant de chez ses parents). La Bouche est une bouche-sexe dévoreuse d’hommes (véritable organe de prédation), castratrice : M. dira que sa mère est aveugle (peut-on l’entendre dans le sens qu’elle aspire aveuglement, sans distinction, ce qui passe sous sa bouche ? L’aveuglement nous met sur la voie de la castration, Méduse et Baubô…) et n’entend pas ce qu’on lui dit.
La bouche est un organe sacrée, appareil de jouissance et lieu cryptique par excellence de mixtion des mots et des choses. La bouche joue de l’organe génitale, elle en est la métaphore. La bouche se tord et se déforme, aspire le dehors ou expulse le dedans, à la fois élément d’amour et de haine. En tant qu’organe plastique adoptant des formes différentes, elle peut générer une vision d’angoisse. La bouche ouvre sur un fond noir informe d’où jaillissent les cris de la Mère (mère-de-M.-mère-de-Romain) et que le fils ne peut que tousser-expulser. À propos de la gorge d’Irma (le célèbre rêve freudien de « L’injection faite à Irma »), Lacan écrit : « Il y a là une horrible découverte, celle de la chair qu’on ne voit jamais, le fond des choses, l’envers de la face, du visage, les sécrétats par excellence, la chair en tant qu’elle est souffrante, qu’elle est informe, que sa forme par soi-même est quelque chose qui provoque l’angoisse. Vision d’angoisse, identification d’angoisse, dernière révélation du tu es ceci […] [6] ». Et plus loin, il évoque le surgissement de l’image terrifiante et angoissante d’une sorte de tête de Méduse, d’innommable, « le fond de cette gorge, à la forme complexe, insituable, qui en fait aussi bien l’objet primitif par excellence, l’abîme de l’organe féminin d’où sort toute vie, que le gouffre de la bouche, où tout est englouti, et aussi bien l’image de la mort où tout vient se terminer [7] […] ». Cette image est la « révélation du réel » devant quoi les mots n’ont plus de prise et glissent car cet « objet essentiel » n’est plus un objet, précise-t-il, il est « l’objet d’angoisse par excellence ».
Freud a repéré le lien unissant l’étrange vision de la bouche ouverte à la nudité, à l’ouverture du sexe de la femme. C’est la découverte terrifiante de la chair du dedans, « l’envers de la face, du visage » écrit Lacan [8] d’où sort les sécrétions : « […] la chair en tant qu’elle est souffrante, qu’elle est informe, que sa forme par soi-même est quelque chose qui provoque l’angoisse [9]. » Cette ouverture provoque l’angoisse car elle identifie le sujet à cette angoisse de mort, de non retour. Lacan parle d’une révélation du « réel dernier », de « l’objet d’angoisse par excellence [10] ». À cette vue, le sujet se dissout pour disparaître : c’est bien là l’angoisse de M., angoisse de ne plus être vue, d’être engloutie dans la bouche de la mère. Ses cris témoignent de son aspiration dans le « gouffre » maternel dont elle tente de sortir car c’est bien entre l’image de la mère et l’image de la mort que son corps se serre et se tord par les manifestations de l’angoisse (qui sont déjà une déprise du gouffre mortifère car, comme nous dit Freud l’angoisse protège de la terreur).
 
Les matières de la filiation
 
 
Faisant suite à un dessin rapporté par M. en séance, de bouche aux dents écartées (comme pour mieux faciliter le passage), à la langue figurée schématiquement par un trait, M. écrit : « Ça ne ressemble en rien à cet orifice monstrueux dégoulinant de lave et toujours béant. Il me semble que j’entends les cris et aussi la salive abondante qui en sortent ». M. évoquait de la même manière ce fils-Romain qui représentait pour elle une matière gluante et froide alors que son deuxième fils représentait le doux et le chaud. Le fils est pris dans les matières-Mater des deux femmes, elles-mêmes un-différenciées (corps bicéphale ?) : M. dira « Ma mère m’a écrabouillée […]. Je souffre à sa place […]. On m’a toujours dit que je lui ressemblais, je ne supportais pas qu’on dise cela ». La bouche est pleine de mère (de) et la mère pourvue d’un excès de bouche. C’est bien d’un lieu de l’ombre dont il s’agit et qui agit sur le corps de M. qui est agie par ce dépassement du lieu qui déborde sa matière. Les mots qu’elle nous crie sont des mots-choses qui débordent la bouche et que le fils, à défaut de les articuler, toussent afin de se faire un corps en propre et de se désengluer de la Matrice et des matières.
La bouche de la mère, dira M. est toujours ouverte, impossible à fermer. On entend là du père qui ne comble pas la mère (bouche en mal de sexe). La bordure dedans/dehors ne semble pas constituée ou du moins est-elle poreuse (« j’absorbe de l’extérieur » dira M.). Avec cette patiente, il me semble que l’on est dans l’ouvert : ouverture de la bouche, ouverture d’un corps qui tente de se faire un bord par l’angoisse. C’est bien la pulsion de mort qui est au travail et qui pousse à la désintégration par la bouche-mère qui exerce une violence méduséenne et engendre ces poussées de néantisation chez M : elle dira « cet état de lassitude permanent, de vertige encore parfois doublé d’une gorge serrée et de l’envie de pleurer me fait sans cesse retomber dans le néant, le trou noir, l’envie de ne plus exister ». Comment s’en défend-elle ? Se débat-elle ? « J’ai peur de la mort et pourtant je suis déjà morte. Je me débats pour rester en vie. » Se débattre avec l’angoisse au bord de ce trou qui aspire et donne le vertige.
Le père ne parvient pas à faire repère, borne d’avant la chute dans la bouche de la mère. Il ne fait pas barrage et semble se rendre complice (comme l’a si justement figurabilisé Romain dans son dessin par les cheveux-tentacules de la mère de M.) d’un tel déferlement de matières captatrices (gluantes). M. est implantée dans un sas qui laisse passer les matières rejetées par la lignée des mères. Elle dira : « C’est le flou du côté de mes parents ( ) mes vertiges viennent de là ( ). Mon père a été écrasé par ma mère ( ). […] Ma mère manque de discipline, moi aussi […], je suis envahie […], je garde tout, la merde ». De quel flou s’agit-il ? Flou de sa propre conception ? Comment occuper une bouche ouverte si menaçante ? Celle-ci aurait-elle happé le sexe du père ? La mère est représentée par M. comme toute puissante et vacillante, volumineuse mais sans consistance et c’est bien avec ce trouble-là, ce « flou »-là comme elle dit que M. se débat et qui probablement alimente cette angoisse si massive. C’est ce « flou » qu’elle pense avoir transmis à ses enfants, tantôt dans la colère et l’autoritarisme (sans raison dit-elle) tantôt dans une très grande fragilité. Cette notion de « flou » est intéressante car elle renvoie à ces contours peu nets, troubles comme s’il y avait quelque chose de pas bien joli à voir.
M. ne peut que crier et pousser l’innommable, le « flou » hors du corps, hors de la bouche si inquiétante dans une sorte d’urgence : « En réalité, je reproduis ce qui m’est familier, comme un automate. je ne peux pas m’en empêcher. C’est comme une tempête qui se déchaîne… ». Elle a souvent évoqué cette idée de reproduire sans en avoir le contrôle des pensées et actes qui ne lui appartiennent pas. Elle s’en rend compte dans l’après-coup et s’en veut beaucoup, ce qui génère immédiatement ses crises d’angoisse. La « tempête qui se déchaîne » est cette colère qui surgit du lieu de l’autre où plutôt de ce lieu en elle qui représente cet autre, d’une présence massive qui veille et produit ce sentiment d’automatisme.
Pourquoi M. nous met-elle sur la voie de la bouche et de la mère qui opacifient le lieu d’un père ? Que masque-t-elle ? Que veut la Mère ? En effet c’est bien de masque aussi dont il est question, ce qui cache : rappelons que masque vient du latin Mascha, qui signifie aussi « sorcière », représentation de femme terrifiante. Le masque représente, trompe l’œil sous des apparences inquiétantes et embrouille le sujet : qu’est-ce que ça cache ? Dans une lettre qu’elle m’adresse entre deux séances, elle écrit : « Les fils qui me retiennent sont invisibles mais si forts, si solides/D’ailleurs, dans ma tête tout s’embrouille comme une pelote de laine./J’ai peur et pour ne pas voir ou peut-être/pour ne pas l’angoisse (sic) se dissiper, je/m’emmêle. » Il manque un mot entre le ne pas et angoisse, comme si penser l’angoisse la troublait encore davantage, « tout s’embrouille » et les fils s’emmêlent. Ce n’est pas rien de parler de fils quand il s’agit de filiation et de transmission (d’où notre sous-titre « Le fil de l’angoisse… »).
Le fil (et le fils) enserre ce corps-matière pétrifié par la bouche de la mère qui surplombe et guette ainsi l’entrée de la cage. Les fils de l’angoisse sont solides, tissés en système protecteur afin d’éviter la chute (les vertiges signent ce point limite de l’angoisse ou ça vacille). Quel risque pour la fille de sortir de la cage-angoisse, de demeurer sous la barre de l’angoisse qui pèse et l’empêche de respirer ? « Je parlerai à Romain. Je lui dirai que/c’est moi qui ai peur du noir […] que c’est moi qui ai du mal/à respirer ». Elle a souvent parlé de sa culpabilité de mère qui « transmet » l’angoisse à son fils, que c’est elle qui est responsable de l’angoisse de son fils, angoisse qui l’angoisse encore davantage. Angoisse qu’elle a souvent décrite comme étant celle de la mère dans son impatience et ses colères qui n’avaient pas de sens pour M. C’est bien cette transformation soudaine et brusque du visage de l’adulte qui inquiète souvent les enfants : ils y perçoivent du danger et un risque de perdre l’amour de celui qui se transforme ainsi.
On entend dans l’angoisse de l’altération (et de l’altérité), processus par lequel une forme est rendue autre, dé-formée, promise à la décomposition, à l’informe. Le travail de l’angoisse est un travail de la forme et mieux encore de la matière. L’angoisse crée de l’écart dans la forme-matière, c’est-à-dire que la matière s’altère. Matière au sens bataillien d’un mouvement voyou [11], d’un élément non stable, d’un accident ou pour reprendre l’expression de Didi-Huberman, d’un « symptôme “à vif” ». L’écoulement de cette matière informe s’en-forme dans des figures monstrueuses (figures de l’ombre, de la crypte qui hantent le sujet) qui sont des formes contradictoires, en conflit.
M. évoque cette difficile maternité en se disant que sa mère devait être comme ça avec elle c’est-à-dire sans patience. Elle se dit qu’elle est « horrible » avec son fils et qu’elle voulait qu’il disparaisse car il l’angoissait. « Je sais ce qu’il faut faire avec mes enfants mais je ne le fais pas, j’ai perdu cette générosité… J’aimerais me reconstruire pour mes enfants… J’agis comme ma mère qui a toujours été frustrée parce qu’elle a eu cinq enfants et ne s’est pas occupée d’elle… Elle parle toujours de se sacrifier, j’ai intégré ça quelque part. » Le « souffrant » se reconnaît comme cause nécessaire du plaisir maternel et d’une jouissance que par sa souffrance il peut seul rendre possible. Ce « ça souffre » est la terre propice où germe l’angoisse dans la pure culture de pulsion de mort.
Ainsi se répète le « sacrifice », cette offrande rituelle à la divinité-Mère des origines qui veille sur les filles de la lignée. Quelle est la fonction de cet héritage d’une abnégation ? La fille ne peut faire autrement que la mère, elle doit se sacrifier pour l’autre (l’homme, les enfants) mais ça n’est pas tant l’autre qu’elle sert ainsi que la lignée des mères qui ne dérogent à cette transmission inconsciente (voire même cryptique) au risque d’être bannies du clan. L’homme qu’il faut servir et que la femme présente comme un « égoïste », un « insensible », un « il ne pense qu’à lui » (propos de M.) n’est qu’une figure, certes caractérielle et bien choisie par la femme, une surface d’accomplissement de la peine (au sens de la sanction et de la souffrance morale) et prise comme un flambeau. En ce sens, le choix du conjoint est prédéterminé et la femme ne manquera pas de le placer en ce lieu du supplice maternel, lieu de rencontre des mères générationnelles.
M. tente de se rebeller mais au prix d’angoisses massives qui rongent ce corps vertigineux qui tente de se faire un lieu et une place en propre, en somme de se faire un nom pour se désaliéner de la matière-Mater. M. a pris conscience de ce cercle infernal de la répétition (« j’ai intégré ça quelque part ») et tente de lâcher du lest pour retrouver une vitesse de croisière qui puisse la faire devenir mère sans drainer de manière pathogène le courant des Mères de l’angoisse. Le père de M. est pratiquement absent de son discours : est-il confondu en elle au sens où elle « subit », comme le père, la mère tentaculaire dessinée par Romain ? Le père s’est effacé, M. s’est armée d’un système de défense : l’angoisse caractérisée par Freud comme l’absence ou l’insuffisance d’« élaboration psychique » de l’excitation sexuelle somatique, celle-ci ne pouvant se transformer en « libido psychique » qu’en entrant en connexion avec des groupes préétablis de représentations sexuelles. Nous n’entreprendrons pas dans ce travail d’analyse exhaustive de l’angoisse chez Freud mais souhaitons simplement pointer les deux théories freudiennes de l’angoisse.
Freud établit, dans ses premiers textes, la relation de l’angoisse aux troubles de la sexualité et mit en évidence l’importance du refoulement de la libido dans la névrose d’angoisse. Il a parlé d’une absence de satisfactions sexuelles. Les pulsions libidinales non satisfaites se transformeraient en un état d’excitation diffus qui donnerait lieu à la sensation d’angoisse. Une seconde théorie privilégiera le rôle de l’énergie du Moi et contrairement à la peur devant un danger réel, l’angoisse serait une réponse à un signal de danger inconscient qui protégerait contre le traumatisme. Cette deuxième conception n’annule pas la première et Freud lui-même dit qu’il ne retirerait pas l’idée « qu’après le refoulement apparaît en lieu et place de la manifestation de libido attendue une certaine quantité d’angoisse ». La théorie psychanalytique de l’angoisse suivit les mêmes mouvements que la pensée freudienne en générale qui n’a cessé de reconsidérer ses propres avancées. D’où ça angoisse, de quel lieu pousse cet affect qui serre tant le sujet ? Rappelons qu’angoisse vient du latin angustia dérivant de angustus « étroit », « resserrement », d’où « défilé, passage étroit », sens conservé en français jusqu’au xvie siècle, « gêne de la respiration [12] ».
Il me semble que ces définitions ne nous permettent pas d’entendre vibrer l’angoisse de M. Cette absence d’élaboration psychique que suppose Freud entraîne aussi une difficulté d’élaboration théorique. Cependant, ce que l’on repère très souvent chez ces sujets, ce sont les incohérences et les paradoxes d’une éducation qui sert davantage les intérêts pathogènes des parents. L’éducation se fait alors le support narcissique voire pervers des parents, là où bien souvent se répète la part non résolue des conflits générationnels.
 
La trouée narcissique : le souffre-douleur comme trompe-la-mort
 
 
« Hélas ! aujourd’hui encore je recule épouvanté par l’énormité du rocher qu’il me faudrait déplacer pour déboucher ma porte [13]. »
Les débuts de séance avec M. ont pris une forme ritualisée : le dépôt physique et psychique de l’angoisse. Elle se pose, raidie sur le fauteuil, près de son bord et, le regard noirci par le manque de sommeil et par la très vive tension, elle se délivre de sa matière angoisse. Par jets, par pulses, par un pousse-à-jouir. On reçoit cette matière et elle vérifie que l’autre supporte sa matière. Véritable épreuve de la matière pour le thérapeute qui ne peut déroger à ce rituel. Il est une mise en condition des psychismes afin d’ouvrir le lieu analytique.
Lors d’une séance, j’ai eu l’impression très brièvement que la matière s’organisait, se secondarisait. Puis, comme par ratage, elle a réinitialisé les données de l’angoisse et ses points de chute. Elle parle de sa semaine et des visites chez le médecin pour ses enfants qui ont été malades, lequel n’a pu supporter les cris des enfants dans son cabinet. Il lui a reproché de ne pas savoir « les tenir ». Le soir M. était aphone. Je lui parle d’un effet du réel, d’un discours qui vient percuter sa propre difficulté d’être une mère et une bonne mère. Elle me dit que lorsqu’elle était contrariée, elle vomissait : une fois, son mari l’a contrariée, ce qui provoqua des vomissements pendant une journée. Elle évoque d’autres somatisations, comme des laryngites : « Ma mère fait des laryngites… elle est chanteuse donc fragile… Plus je chante, plus ma voix se fragilise et plus je fais des laryngites, comme si je m’empêchais de chanter ». Elle évoquera aussi un article qu’elle a lu dans une revue grand public : « Comment on blesse un enfant », « je sais que je blesse Romain quand je lui parle, quand je suis fatiguée… je pense que c’est comme ça qu’on m’a parlé… je pense qu’on m’a fait ça (elle fait le geste de presser ses mains refermées en poing)… on m’a fait taire. » On y lit de la répétition, mais le modèle est trop bien ficelé ; j’ai envie de dire que ça n’est pas de ça qu’il s’agit. Qui l’a fait taire ? Quelle figure masque le pronom indéfini « on » ? Elle dit n’avoir pratiquement pas parler jusqu’à l’âge de 17 ans : « Quand j’étais avec ma mère, je n’avais pas le droit de parler. Un jour, j’avais 16 ou 17 ans et je lui ai dit : est-ce que j’ai une personnalité ? J’avais l’impression d’être du vide ». Vertige identitaire face au vide de l’origine, à la non inscription dans la génération et dans la fratrie : « J’ai pu exister quand ma sœur aînée est partie. J’ai eu des amis après même si son départ a été dur … Mes parents ne voient pas l’ombre qu’ils font ». C’est bien avec cette ombre qui pèse que M. se bat, et c’est de cette ombre qu’elle essaye de se défaire (car ce n’est pas la sienne et elle en a conscience) en tentant de « se construire une image » comme elle dit (une image « faible » ajoute-t-elle). Cette image en demi teinte est ce qu’elle a entendu du discours de sa mère à son égard, une image certainement prise dans la propre dépressivité de la mère alimentant le processus de contre-investissement narcissique comme support des activités défensives du moi. « Elle ne m’a jamais dit que c’était bien ce que je faisais, t’as une intelligence moyenne, les enfants des autres sont toujours mieux… ».
Lacan écrit dans le Séminaire II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse : « C’est l’image de son corps qui est le principe de toute unité qu’il perçoit dans les objets. Or, de cette image, il ne perçoit l’unité qu’au-dehors, et d’une façon anticipée. Du fait de cette relation double qu’il a avec lui-même, c’est toujours autour de l’ombre errante de son propre Moi que se structureront tous les objets de son monde. » C’est le regard de l’Autre qui renvoie au sujet l’image de ce qu’il est (cf. Stade du miroir). Il y a perte de repères identificatoires lorsque l’enfant ne peut se saisir dans le regard de l’autre parce que le désir inconscient de l’Autre qui sous-tend ce regard est ressenti comme désir de mort. C’est dans la parole que se mouvent les signifiants présents dans l’inconscient du sujet en tant qu’ils ont déjà structuré le sujet.
Les regards semblent confondus, indifférenciés entre la mère de M. et M. ainsi qu’entre M. et son fils. Ce que l’une puis l’autre renvoient à leur enfant, c’est leur propre image dépressive, cette ombre errante de la dépression transmise en négatif qui traverse les générations ou encore l’image d’une fosse commune des moi qui ne s’appartiennent pas (M. a souvent dit quand je crie ou me mets en colère, c’est pas moi). Elles ne peuvent pas renvoyer à leur enfant l’image de ce qu’ils sont étant donné qu’elles sont elles-mêmes sans image ou du moins n’ayant qu’une image floue qui ne peut constituer une assise suffisamment solide pour renvoyer d’autres images. Le désir inconscient qui sous-tend ce regard est alimenté par la pulsion de mort ; d’où ces paradoxes pour l’enfant d’être à la fois surprotégé (dans l’angoisse) et repoussé violemment parfois comme la représentation de la continuation dans la filiation de ce moi-prothèse de substitution qui rappelle la dépression et le ratage. L’enfant porte le masque de cette ombre et ne peut que représenter l’insupportable qu’elles ne peuvent contenir et seulement re- ou pro-jeter sur l’enfant. Dès lors les images sont dans la plus grande confusion comme le signifie Romain dans son dessin. La tentative de réparer ce moi infiltré de mort a pour effet des angoisses massives qui signent bien souvent l’échec de celle-ci. Le premier à payer les frais est encore une fois l’enfant exposé directement comme moi-auxiliaire de la mère et non différencié et garant du maintien de cette part exporté d’un moi maternel non consistant. C’est ce que Paul-Claude Racamier appelle « les portefaix », le porteur de fardeaux qui assure la continuité d’une certaine topique familiale plus ou moins pathologique (mais qui tient tout de même). Le porteur des troubles générationnels se voit aussi l’héritier d’angoisses dont l’intensité dépendra de la constitution et du maintien de clivages [14] fonctionnels (refoulement) ou structurels (déni ou forclusion). Dans ce cas, le taux de l’angoisse est indexé sur la référence configuration familiale (qui sera amenée à bouger en fonction des modifications des investissements de chacun des membres au sein de la famille). En ce sens, l’enfant est l’organe agissant d’une structure qui le dépasse.
On pourrait penser chez M. à un refoulement de ses tendances agressives (tendances hostiles contre la mère). Son agressivité et sa colère à l’égard de sa mère et de ce qu’elle représente agissent, pour une part sous la forme d’un report de l’agressivité sur un autre objet (ses enfants), donc cette pulsion agit par déplacement d’objet (elle reproduit sur ses enfants le schéma comportemental de sa mère). Il y a une attaque du lien mère-fils comme si ce nouveau lien (néo-génération) menaçait le lien de la mère à sa propre mère. En effet, par le fils, M. n’est plus seulement fille mais mère et puisque le lien pathogène est un lien d’exclusivité, celui qui inaugure la rupture, c’est l’aîné. Celui-ci ne peut qu’être pris dans une confusion générationnelle par laquelle il devient l’enfant de la mère de la mère. Il ne peut recevoir qu’un unique schème relationnel empreinté au prototype.
Cette « appropriation par la mère de l’activité de penser de l’enfant [15] » (Aulagnier) présuppose l’illusion de continuité entre ce que la mère pense et ce qu’elle suppose que l’enfant pense. La mère impose un savoir et rend exclusif le sens de ce langage qu’elle « induit ». Dès lors, l’enfant ne peut que s’approprier ses injonctions-inductions. C’est l’« à-penser » maternel qui masque une interdiction de penser par soi-même mais exclusivement un impératif de penser par l’autre. Cette occupation des lieux de la pensée par la pensée maternelle est ce par quoi le sujet se défend dans l’angoisse. Celle-ci est aussi une réaction à cette violation d’un territoire intime et éminemment subjectif sans quoi le sujet est dépossédé et grevé d’un psychisme étranger.
 
La Voix de l’Autre et le souffle coupé : la fille en Écho
 
 
M. a pu parler de son rapport à sa voix, « sa chose » comme elle dit, cette voix empêchée par trop d’angoisse et qu’elle essaye de « libérer » (« c’est quelque chose qui doit être libérée »). Cette voix qui est pour elle son identité, se fait l’écho de la voix maternelle qui « chantait bien », ce miroir sonore qui laisse entendre le trouble de l’image : « […] Ma mère avait ce problème d’identité et elle a reporté ça sur moi. […] Avec ma mère je ne peux plus elle m’angoisse je suis agressive… c’est comme la relation que j’ai tissée avec Romain… ».
La Chose apparaît comme l’Autre originaire du désir, l’Autre absolu du sujet, l’Autre réel dont la langue serait le témoignage. La Chose est inaccessible, objet absolu impossible à atteindre. Lacan disait que la Chose, c’est du Réel dont pâtit le signifiant. La jouissance est du côté de la Chose. Il est clair que le larynx est l’objet d’une conversion, ça se resserre et ça se ravale : sa voix ne peut se « libérer » comme elle dit car à bout de souffle. La vox renvoie à « vocation », « invocation » et « vocifération ». Derrière la voix, il y a la mère qui vocifère dans sa toute puissance mais encore peut-être l’absence de la voix-du-père qui ponctue et rompt le cercle infernal d’un lien vocal mortifère mère-fille. Le père ne sépare pas les voix si bien que l’une doit se taire pour ne pas étouffer dans la bouche de la mère. Le trouble identitaire de M. se révèle mais à la fois tente de se résoudre par l’usage de la voix. Bien chanter, chanter comme la mère risquerait de destituer celle-ci de son arme phallique (l’organe larynx jouant de la voix). Elle ne se risque pas à faire mieux que la mère, elle préfère renoncer et garder sa voix dans le voile de l’angoisse, dans l’enrouement et le resserrement plutôt que l’exposer. Cependant, trouver sa voix est aussi une façon de se faire une identité, comme dit M., en introjectant le « bon » objet voix et ainsi laisser tomber la mère pour exister en propre. Seulement cet objet elle l’a en travers de la gorge, il ne passe pas, elle reste aliénée au corps de la mère en attente d’une coupure pour respirer.
On voit bien que le « moi » dont parle M. (encore faut-il savoir s’il s’agit du moi en tant qu’instance) est un moi en survivance s’efforçant de tenir vivante la mère en se faisant l’écho de ses paroles ou plutôt de la Voix de la mère : comment parler (ou chanter) lorsqu’on est déjà écho ? L’écho ne parle pas, il répercute le son de la voix. On pourrait citer la condamnation d’Écho par Héra : « Tu auras toujours le dernier mot, mais jamais tu ne parleras la première. » Écho ne put que répéter les dernières paroles du beau Narcisse qu’elle aimait, lequel l’appelait mais se détourna bien vite de la nymphe qui s’abîma dans une profonde prostration et maigrit tant qu’il ne resta d’elle que cette voix qui fait écho dans les montagnes. Ce mythe marque bien le lien entre le miroir sonore et le miroir visuel ainsi que le caractère féminin de la voix. Cette demande d’amour restée sans voix signe la détresse d’Écho et la désintrication pulsionnelle libérant les pulsions de mort et retirant progressivement la matière et la consistance du vivant pour ne laisser qu’un reste signifiant mais désormais sans fonction, cette voix qui pêcha par ses bavardages en retenant l’attention d’Héra pendant que Zeus, son époux folâtrait avec de belles mortelles. On voit aussi le déplacement du châtiment, pour le moins castrateur, vers celle qui empêcha par sa voix, de voir le crime de chair.
Écho est fondamentalement lié au narcissisme négatif en ce sens que la voix ne peut s’incarner, se sentir un, étant donné que dans le mythe, elle finit par maigrir tant qu’il ne resta d’elle que cette voix en survivance (sorte de reste d’une voix qui ne s’appartient plus). Une autre version plus tragique abonde aussi dans ce sens. Comme Écho demeurait insensible aux avances du dieu Pan et fuyait lorsqu’il l’approchait, celui-ci, irrité, excita la fureur des bergers contre elle. Ils la mirent en pièces [éclatement du moi] et répandirent ses membres sur toute la terre. Depuis ce temps, Écho est partout [et donc nulle part], et même morte elle fait entendre sa voix.
M. est le Miroir vocal de la mère à qui on disait qu’elle ressemblait et cela lui faisait horreur. L’horreur d’être la réflexion de l’image qu’elle répercutait et dont elle savait qu’elle lui était indispensable pour vivre car c’est de cette « induction » maternelle qu’elle trouvait matière pour penser. Penser à partir de l’autre et former des questions qu’en fonction des questions de cet autre qui interdit l’autonomie de la pensée et la formulation d’un désir séparé de son propre désir. La fille s’est identifiée aux modulations de la voix de cette mère (elle dit reproduire les mêmes colères que sa mère sur ses enfants) mais à la fois ne peut être qu’une voix en sourdine pour ne pas risquer de destituer les pouvoirs de l’autre Voix qui malgré tout la supporte. L’angoisse de M. naît de ce paradoxe entre le culte de la Voix (elle essayera aussi de devenir chanteuse mais veillera à ce qu’un autre la castre sans cesse (fonction de son mari) pour ne pas se substituer à la Voix) et sa tentative de se désaliéner de la Voix par la dépression et son auto-dépréciation, véritable dégonflement narcissique que nous pouvons appeler un narcissisme négatif.
La voix maternelle prépare l’enfant à se structurer et ce bain vocal ainsi que tous les affects, sensations qui l’accompagnent (« miroir sonore », Anzieu) sont nécessaires au développement et à l’autonomisation psychiques. La capacité de contenance de la voix protège et lie les morceaux dispersés d’un moi pré-spéculaire non encore constitué. La voix porte la question de l’origine et dans le cas de M., la voix de la mère était l’expression d’une négativisation de sa propre existence et en miroir de celle de sa fille dont la voie vers le père était barrée. On peut s’interroger sur le départ de M. assez jeune pour un pays étranger et la recherche d’une langue étrangère. Cet éloignement géographique était essentiellement une rupture d’avec la langue mère et une tentative de trouver sa langue (son identité) en donnant de la voix dans une autre langue afin de rompre ce jeu de miroir mortifère. Seulement cette brisure d’image entraîna une perte d’image et le déclenchement de vertiges très fréquents.
Le problème de M. concerne le déficit de sa libido narcissique et les effets de la carence d’un environnement propice à assurer la satisfaction des besoins du Moi (que Winnicott distingue des besoins du corps). Les séances avec cette patiente pointent la blessure narcissique, entretenue aujourd’hui dans son couple. Elle attend de l’analyste qu’il reconnaisse et punisse dans un perpétuel procès, la mère et le mari pour les torts qu’ils lui ont causés. Elle est « victime », s’en insurge et attend réparation.
M. tente de restaurer son narcissisme par l’angoisse. Elle cherche son image dans le regard des autres, des « étrangers » avec qui elle se sent « extrêmement bien » car ils donnent « consistance », et « ça me donne une identité propre » dit-elle. Mais qui sont ces « étrangers » ? Je les rapprocherais d’un public anonyme car elle est également passionnée de scène. Elle aime être sur scène, se faire voir et contenir par le regard des autres (elle a un métier qui la met en scène…).
On retrouve dans l’histoire de M. cette parole de la mère liée à un émoi corporel pour l’enfant, qui signe le traumatisme et reste comme une marque dont le discours du sujet garde l’empreinte. Le symptôme apparaît alors comme un masque (« chaos devenu chair » selon Bataille) dont le rôle est de cacher le texte original. Freud montre bien que le symptôme inclut toujours le sujet et l’Autre car il s’agit de faire entendre la manière dont il se situe face au désir de l’Autre.
 
« Nom d’un père ! »
 
 
C’est bien du père dont il s’agit dans l’angoisse de M. : comme elle dit, « c’est le pulse » (elle prononce [peulse] de son angoisse. On pourrait parler de la « nuageosité [16] » du père, présenté comme fragile par la mère, un père « qui se fait avoir », qui « n’est pas un battant » selon les dires de la mère. M. a toujours vécu avec cette peur de se faire avoir, avec la peur qu’on ne la croit pas, je dirais avec la sensation d’être en toc, de compter pour du beurre. Ces expressions en disent long sur la cuirasse narcissique, construite sur pilotis risquant à tout moment les inondations et résistant difficilement aux tempêtes. Le sujet colmate les brèches tant bien que mal avec de la matière-angoisse qui renforce la structure (mais cette nécessité de vigilance est éreintante, ce que dit bien cette patiente à la fois pleine d’énergie et d’une très grande fatigue intérieure). Ce sentiment d’être trouée renvoie à ce père en toc, mari-objet dissimulé sous les cheveux-tentacules qu’avait si bien dessinés le fils de M. en représentant sa grand-mère et un tout petit grand-père enveloppé par cet impressionnant personnage médusesque (M. parlait d’ailleurs de sa mère comme étant une « bouche immense avec des dents devant… une bouche mangeuse d’hommes »). Un événement m’a éclairée sur la place tenue par le père et d’un père que je n’entendais que très peu depuis le début de l’analyse. Son père tomba malade assez sérieusement et fut hospitalisé en raison d’une aggravation d’un état anémique. M. était très angoissée, disant qu’elle se « prêterait pour une greffe de moelle » si cela était nécessaire. M. pense que son père va mourir, elle est déprimée et voit tout en noir et comme d’habitude parle d’épuisement, d’insomnies, d’effondrement, de survie. Se préoccupant de son père, elle fait part de l’étonnement de sa mère : « Ma mère ne pensait pas qu’on pouvait se faire du souci pour lui. » C’est bien ce « prendre soin du père malade » qui m’a fait (enfin) entendre la mélodie paternelle. « Si mon père avait été plus présent les choses auraient été différente… mon père dit toujours “je ne sais pas”… je le sentais très passif… les rares choses que j’ai apprises, c’est par ma mère… c’est quelqu’un qui a été très brimé dans son enfance… il n’a pas eu de relation proche avec son père. » Elle parle rarement directement à son père, mais souvent par l’intermédiaire de la mère. La maladie de son père lui a donné accès à son père, les murailles maternelles (affaiblies par cet événement) ont jeté le pont sur l’autre rive et permis à la fille de rencontrer véritablement son père, ce qui l’a beaucoup apaisée. Cet affaiblissement du père ramène des souvenirs, elle évoquera une séquence importante où elle est « tombée dans les pommes » lorsque son assureur lui avait dit, au retour de son séjour de six ans à l’étranger, qu’il ne pourrait pas la réassurer étant donné qu’elle avait omis de payer quelques mensualités à son départ. Elle s’est effondrée chez l’assureur qui a su la réconforter. C’est son père qui devait se charger de cela à son départ mais il s’en était montré très peu préoccupé. Seulement il s’agissait d’assurer à la fille qu’elle pouvait compter sur un père ; il n’a pas su « l’assurer » et la rassurer. Quand ça vacille du côté du nom-du-père, ça devient vertigineux pour la fille qui se prend du « nom d’un père ! » en pleine figure et tombe dans les pommes (rappelons par ailleurs que cette patiente était sujette quotidiennement aux vertiges pendant quelques années). Ce qui n’est pas symbolisé revient du réel : autrement dit c’est du père en barres qui lui revient du réel (non pas de l’or en barres mais plutôt du père en morceaux). Serge Leclaire écrit : « Quand nous nous posons vraiment cette question [que fait le père, ou qu’est-ce qui fait un père ?] […] nous rencontrons l’angoisse. […] De n’avoir pas de statut assuré, de n’avoir pas d’assurance narcissique – comme on a une assurance incendie – met dans une angoisse insupportable [17]. » Il écrit encore justement que chaque fois « que quelque chose d’une statue, de l’image, d’une idole, d’une représentation du père, d’un stéréotype de la virilité paternelle disparaît, c’est l’angoisse. Tout ce passe à ce moment-là comme si l’homme n’avait pas de statut assuré. Quand vous détruisez la statue, quelque chose se perd du statut [18] ».
Le père n’a pas su protéger M. (l’assurer) face à ce désir mortifère d’une mère toute puissante qui ne fait qu’une bouchée de toute manifestation de « vivance ». Les voies vers le père sont sans issues, barrées par cette mère (je ne parle là, non pas de la mère réelle de M., mais de la représentation de la Mère pour M. ; il est bon de rappeler qu’il faut distinguer les discours, la vérité du sujet de ce dont il parle car nous n’avons accès qu’à la parole du sujet, à ses fantasmes et non, bien entendu, à l’objet du discours. Nous avons affaire au sujet de l’histoire et d’une histoire reconstruite par la parole). M. retrouve du père au lit, et un père installé au lieu même du discours de la mère (père faible et fragile). On est au cœur même de la scène œdipienne de cette femme. La mère désamorce le père, et le réduit dans son discours à l’état d’un père faible, « qui se fait avoir ». Dès lors, l’accès au désir est barré et la scène mobilisée par la Voix maternelle (« c’est grâce au Nom-du-Père, écrit Lacan, que l’homme ne reste pas attaché au service sexuel de la mère [19] »).
« Père, ne vois-tu pas que je vacille ? » ou « Père, ne vois-tu pas que je vacille ! »pourrait être la question interrogative ou exclamative de M. qui fait contrepoids à l’autre interrogation fondamentale freudienne « Qu’est-ce qu’un père ? » et à laquelle je rajouterais bien pour faire trilogie, celle-ci : « Que veut la Mère ? » dans cette histoire de père-fille. On sait que Freud fait surgir le père pour témoigner de l’irruption du désir dans le monde du sujet. D’autres questions égrènent la pensée freudienne depuis l’abandon de la théorie de la séduction, notamment « d’où vient le désir ? » Le père intervient comme pur désir (comme signifiant) et il est la pièce centrale du complexe d’Œdipe en tant que c’est lui qui introduit le sujet sur la scène de ce théâtre. L’entrée dans l’Œdipe est suscitée par le père au travers des différentes formulations interdictrices – introduction du sujet à la castration – (unir un désir à la loi écrira Lacan en 1966) et la sortie, le « déclin » du complexe vient signer la mort du père épinglée en « père mort ». Si l’Œdipe est un passage vers l’accession au désir, il s’agit d’un désir sexuel et de ce fait le phallus est au centre du complexe dont le déclin signe la différenciation sexuelle et le choix d’objet.
L’image du corps propre tient son unicité de La Mère et du mirage de la jouissance de l’Autre. L’angoisse de M. est ce qui la fige au bord du précipice maternel, au bord de la bouche. Le vertige de la Mère « bouche » la sexualité de M. d’autant plus que le père n’« assure » pas la séparation des corps. Le Père de Nom ne fait taire avec du symbolique le mirage de la Mère. M. est prise dans la bouche sexuée fonctionnant comme une matrice fantasmatique. Le père, « faible » est vaincu par la mère phallique.
Les séances avec cette patiente sont très investies car l’investissement de l’objet transférentiel prend une allure narcissisante. Le patient idéalise l’image de l’analyste qu’il s’agit de séduire par du « bon matériau » ou par des productions (chansons écrites par M. et ramenées en séances) et ce, afin de susciter intérêt et amour. Cette recherche du sens conforte le narcissisme et gonfle, du moins le temps de la séance, le moi du sujet (si tant est qu’un moi troué puisse se gonfler). Le sujet blessé tente par des offrandes de « racheter » l’amour perdu. Ce qui est remarquable, c’est la qualité d’interprétation du patient mais qui tranche avec son peu d’effet sur la vie affective (la tonalité de la plainte affective et sentimentale est toujours la même). La patiente cherche à émouvoir l’analyste et le prendre à témoin dans ses conflits avec les autres, lui exposant un tableau de victime (« vous trouvez normal que… » ou encore « Je subis…, je suis malheureuse »). Cette patiente nous fait partager son quotidien et les petits drames qu’elle subit régulièrement et qui engendre de fortes poussées d’angoisse. Il arrive aussi qu’elle tente de faire rire le thérapeute pour qu’on lui accorde de la sympathie et de la compassion (vous voyez je ne suis pas si mauvaise, je peux aussi vous attendrir et vous faire rire) : c’est ce qu’on pourrait appeler l’utilisation du thérapeute pour le gonflage moïque. Le patient vient chercher sa dose en analyse et se trouve réellement en manque lors d’interruptions de séances à l’occasion de vacances par exemple. Le sujet vient montrer son « rien » au thérapeute (comme on dit couramment « aller se montrer au médecin ») et espère le remplir par l’objet-thérapeute. C’est un sentiment de vide qui s’empare du sujet, caractéristique des dépressions et qui révèle la blessure narcissique et l’écoulement libidinal. On voit chez notre patiente que ce qui peut retenir l’écoulement est le travail de l’écriture et de la création de chansons : « Quand j’écris, je m’accomplis, je suis bien ». Toutefois, le lieu où elle produit est le sous-sol de sa maison, car là elle ne risque pas la critique de son mari (« Dès que je sais qu’il peut entendre, ça me terrorise »). Le sous-sol est aussi le lieu d’entrepôt des déchets, les restes à jeter. Que font ces patients « blessés » et sous le contrôle d’une mère-bouche dans ces lieux du dépôt, du déchet et de la « merde » ? Ils attendent à ces bords (cave) qu’on les pousse un peu plus dans le trou de la Chose, seule issue pour satisfaire la mère et combler son manque (affectif et sexuel).
Nous avons pu voir à partir de cette vignette clinique le passage de l’angoisse d’une génération à l’autre, vécue et subie comme un fatum familial (à mère angoissée, fille angoissée). Dans filiation, il y a fil et c’est bien de fil dont il s’agit dans l’angoisse, ces fils qui s’entremêlent et font nœuds, créant de la confusion entre les générations. L’angoisse bien souvent, et ce cas nous le fait entendre, témoigne d’un malaise dans la filiation et informe par poussées d’un trouble du désir, désir de l’Autre. L’angoisse est dans le vide des mailles du filet, ça travaille et ça se travaille sans filet (Lacan), comme le funambule. L’angoissé est dans l’embarras, barre à la gorge et barré dans sa route du désir.
 
NOTES
 
[*]Céline Masson, 7 square des Aubades, 78160 Marly-le-Roi, psychologue-psychothérapeute, docteur en psychopathologie fondamentale et psychanalyse, chargée d’enseignements à l’université de Paris-7.
[1]Il s’agit en termes techniques d’« entrecroisement des fils de chaîne et des fils de trame par le passage d’un fil de trame dans l’espace formé par la séparation des fils de chaîne en deux nappes, l’une levée et l’autre baissée. » (Petit Robert). Le tissage évoque bien cette notion d’entrelacement pour produire du tissu.
[2]Il me semble que le lieu de l’analyse se situe sur ce bord de l’image (l’image psychique) en ce sens que cette donne des mots-images permet que le processus de figurabilité s’active chez l’analyste. Ce mouvement de va-et-vient psychique rend possible l’interprétation et la perlaboration.
[3]S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, 1926, trad. Michel Tort, Paris, puf, 1973.
[4]J. Lacan, Le Séminaire. Livre X (1962-1963), L’Angoisse, inédit, polycopié, p. 286.
[5]Souligné par nous.
[6]J. Lacan, Le Séminaire. Livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1978, p. 186.
[7]Ibid., p. 196.
[8]Ibid., p. 187.
[9]Idem.
[10]Ibid., p. 196.
[11]G. Bataille, « Espace », Documents, 1930, n° 1, p. 41.
[12]O. Bloch et W. Von Wartburg, article « angoisse », dans Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, puf, 1932, 1994, 10e édition, p. 26.
[13]F. Ponge, Le Parti pris des choses suivi de Proêmes, Paris, nrf Poésie/Gallimard, 1926, 1942, 1948, p. 149.
[14]Les clivages qui protègent du morcellement.
[15]P. Aulagnier, La Violence de l’interprétation – Du pictogramme à l’énoncé, Le fil rouge, Paris, puf, 1975, 5e éd. 1995, p. 244.
[16]Selon la belle expression de l’historien d’art John Ruskin.
[17]S. Leclaire, Écrits pour la psychanalyse 1 – Demeures de l’ailleurs 1954-1993, Arcanes, Recherche Psychanalytique, Paris, Strasbourg, 1996, p. 223.
[18]Ibid., p. 222.
[19]J. Lacan, Écrits, Le Seuil, Paris, 1966, p. 852.
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J. Lacan, Le Séminaire. Livre II, Le Moi dans la théorie de...
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Ibid., p. 196. Suite de la note...
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Ibid., p. 187. Suite de la note...
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Idem. Suite de la note...
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Ibid., p. 196. Suite de la note...
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G. Bataille, « Espace », Documents, 1930, n° 1, p. 41. Suite de la note...
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O. Bloch et W. Von Wartburg, article « angoisse », dans Dic...
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F. Ponge, Le Parti pris des choses suivi de Proêmes, Paris,...
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Selon la belle expression de l’historien d’art John Ruskin. Suite de la note...
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Ibid., p. 222. Suite de la note...
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J. Lacan, Écrits, Le Seuil, Paris, 1966, p. 852. Suite de la note...