2001
Cliniques méditerranéennes
L’effet de transmission du prénom : d’un héritage à son appropriation
Marie-Claude Casper
[*]
Engagé dans un acte de nomination, le rapport du sujet à son ou ses prénoms est marqué d’une anticipation qui s’offre pour la personne prénommée comme un appel à exister d’une certaine manière. Ainsi avec le prénom, comme terme qui pré-existe au sujet, se découvrent des enjeux identitaires mobilisés dans une certaine tension entre une identité que le sujet est appelé à incarner et celle dont il serait l’auteur. Dans une appropriation de ce par quoi le sujet se reconnaît, souvent à son insu, comme héritier, le prénom révèle ce mouvement de transmission qui inscrit sur le versant psychique le sujet dans sa filiation.Mots-clés :
prénom, héritage, transmission, lien de filiation, appropriation, identité.
The link of the subject to his first name is initiated in the act of naming. Therefore, it is marked by an anticipation which sounds, for the named person, like a call to exist in a certain way. So, with the first name as a term which is pre-existent to the subject, are revealed identity stakes, set in a certain tension between an identity that the subject is required to incarnate, and the one of whom he would be the author. In an appropriation of what the subject recognizes in himself, often without knowing it, as an heir, the first name reveals this transmission movement, which psychologically situates the subject in his filiation.Keywords :
first name, inheritance, transmission, filiation tie, appropriation, identity.
Dans nos sociétés, l’attribution d’un prénom, contrairement au nom patronymique qui fait l’objet d’une transmission prescrite par la loi, appelle ce que nous pouvons désigner avec beaucoup de précaution un « choix ». Dans un acte de nomination, le prénom est « choisi » par toute personne concernée, impliquée par l’arrivée au monde d’un enfant dans le mouvement d’un processus qui le retient parmi d’autres possibles. Aussi s’impose-t-il d’emblée comme la marque d’un autre, qui dans le temps de son attribution, est à l’origine de ce choix.
De ce mouvement électif, nous pouvons souligner les effets :
- tout d’abord, le prénom fait lien entre l’enfant et la personne qui le prénomme ;
- ensuite, ce lien est marqué d’une anticipation de l’enfant à venir ou en devenir : « C’est toujours du passé qu’est issu le choix du prénom, il en porte la marque, le destin et le lest
[1] » ;
- enfin, les voies qu’empruntent le choix et l’attribution d’un prénom ont quelque chose de paradoxal, car le prénom est tout à la fois une marque singulière qui désigne l’enfant dans l’altérité et le signe d’une identité posée entre une existence qui commence et son anticipation. Il est « ce par quoi le sujet à la fois se présente, et ce par quoi il est absent de lui-même
[2] ». Nous pouvons retrouver ce paradoxe du nom qui « pour devenir propre, doit pourtant être reçu d’un autre
[3] » dans ce sentiment souvent partagé d’un rapport qui mêle le familier et l’étrange, d’un rapport intime au prénom qui garde cependant l’empreinte « d’une origine qui reste extérieure au sujet, étrangère, et dont il est toujours dépossédé, mais dont il est paradoxalement et souvent malgré lui l’héritier
[4] ».
Comment alors repérer ce lien entre l’enfant et la personne qui le prénomme, quel est son destin dans le rapport qu’un sujet construit, élabore à son ou ses prénoms ? Qu’est-ce qui se dit, à travers le prénom, de la manière dont le sujet s’installe dans sa vie ?
Ce lien qui, comme nous venons de le souligner est marqué d’une anticipation, peut s’offrir pour la personne prénommée comme un appel à exister d’une certaine manière, un appel vis-à-vis duquel le sujet va se situer ou aura à se situer. Ainsi avec le prénom, comme terme qui pré-existe au sujet, sont mobilisées des questions identitaires dont les formulations sont multiples, par exemple : qui suis-je à porter ce prénom-là ? qui dois-je être à porter ce prénom-là ? ou encore qui ai-je envie d’être à porter ce prénom-là ?
Ces questions manifestent une certaine tension entre une identité que le sujet est appelé à incarner, une identité dont il serait l’interprète et celle, comme mise en suspens, d’une identité que le sujet se construirait, dans une élaboration dont il serait l’auteur. Formulées ainsi, elles supposent également au prénom et à ce dont il se charge dans l’acte de nomination, un effet sur celui ou celle qui le porte : un effet de transmission.
Cet effet de transmission dont le prénom peut être le messager, comment se laisse-t-il découvrir ?
C’est en premier lieu et assez brièvement aux discours que l’on pourrait appeler sociaux que je vais faire appel. Car aussi bien dans les convictions populaires, dans les fonctions sociales attribuées au prénom, nous pouvons relever les enjeux d’une transmission. Puis nous nous glisserons chemin faisant dans des discours plus intimes qui mobilisent une histoire personnelle, un itinéraire singulier, dans lesquels l’effet de transmission se découvre à l’insu du sujet. Car c’est assurément dans une histoire de prénom qui s’énonce comme héritage que nous pouvons en apprécier l’effet de transmission.
L’influence du prénom dans les discours sociaux
Nous avons tous été, tout au moins, les témoins d’une croyance populaire voire d’une pensée mythique qui prête au prénom une forme d’influence sur les personnes qui le portent. La publication d’un grand nombre d’ouvrages sur les prénoms y répond. Ces ouvrages, destinés prioritairement à l’usage des parents, leur sont présentés comme une aide apportée au choix du ou des prénoms de leur enfant. Codifié, ce choix est guidé par cette idée que le prénom va façonner l’enfant à l’image qu’il contient ou dont il est porteur.
Deux directions sont prises dans ces ouvrages, l’une qui consiste à associer à chaque prénom ou forme « prénominative » un ensemble de traits de caractère, de préférences, pour finalement brosser le portrait de celui qui porte ou qui va porter ce prénom, l’autre direction illustrant le prénom par certains des traits de personnalité ou même par le destin d’un ou plusieurs personnages connus qui l’ont porté.
Mais quelle que soit la direction prise, le prénom pèse alors comme une sorte de fatalité qui vient à marquer l’existence de celui qui le porte, à la manière d’un « dis-moi comment tu t’appelles, je te dirais qui tu es ! »
Cette détermination par le prénom sur laquelle repose ces ouvrages, comment s’exprime-t-elle dans la parole de sujets ?
M’appuyant en particulier sur une étude concernant l’attribution des prénoms dans un village alsacien, je retiendrai quelques-unes des paroles qui m’ont été adressées lors de cette enquête pour indiquer deux voies possibles par lesquelles se manifeste cet effet de transmission du prénom.
La première est celle d’un renvoi à des personnes qui portent ou qui ont porté le prénom, renvoi notamment mobilisé dans le contexte d’un choix « prénominatif » pour l’enfant. L’effet de transmission se fait alors sentir dans un lien d’identité posé entre la personne qui porte le prénom et l’enfant à prénommer. Par exemple : « Lorsque j’étais maîtresse d’école, il y avait un garçon il était très mignon, il s’appelait Christophe et c’est pour ça j’ai donné Christophe à mon fils… ». Nous pouvons remarquer au passage que la formulation utilisée par notre interlocutrice maintient l’équivoque du mot Christophe pouvant tout aussi bien désigner le prénom que le garçon du souvenir. Cette équivoque manifeste en tous les cas un lien indissoluble entre la personne et son prénom. La force de ce lien d’identité peut se traduire par l’adoption d’un prénom comme par son évitement. En voici des exemples : « J’aurais préféré Isabelle mais la fille que je connaissais, elle était très laide et c’est pour ça que je ne l’ai pas appelé Isabelle. » « Mon mari avait bien choisi vaguement Brigitte que je n’aime pas comme prénom. Je l’associe à une fille qui habite ici… que je n’aime pas beaucoup qui est un peu simple. »
Ces exemples montrent que ce lien d’identité, qu’il s’énonce dans un renvoi positif ou négatif, procède dans sa création d’un même prénom partagé. Comme en retour, le prénom semble être investi d’un certain pouvoir, celui de transmettre un ou plusieurs traits de la personne qui le porte à l’enfant susceptible de le porter.
Dans ces passages cités, le prénom, au-delà de sa fonction de désignation, convoque le souvenir, l’image d’une personne qui l’a porté, comme l’expriment deux de nos interlocuteurs « à chaque prénom on donne à peu près une tête… et puis… ça plaît ou ça plaît pas » ou ceci « c’est vrai qu’on associe un prénom à un visage… », une image à partir de laquelle le prénom choisi est retenu ou au contraire abandonné.
La deuxième voie empruntée est celle d’une tradition nominative dans laquelle le prénom fait l’objet d’une attribution répétée de génération en génération au sein de la famille, ou d’une attribution privilégiée dans le village. Par exemple : « Dans ma famille il y avait le grand-père qui s’appelait Michel, mon père qui s’appelait Michel et moi qui m’appelle Michel, comme ça, ça se renouvelait. » « Et vous voyez le village de mon mari, il y avait beaucoup de Anne […] et dans certains villages il y avait aussi des Sophie mais pas chez nous. »
Dans ces paroles, la famille ou la commune sont énoncées comme espaces dans lesquels circule le prénom ou mieux encore comme espaces auxquels appartient le prénom. Ce qui est là transmis avec le prénom c’est une appartenance familiale et sociale.
Sonia, une des personnes rencontrées, cadette d’une fratrie de trois enfants, porte un prénom choisi en dehors de toute tradition familiale et rurale. Parce qu’il s’écarte des usages traditionnels, alors même que ses frères et sœurs portent un prénom familial, son prénom fait surgir toute la question de ce qui lui est transmis ou de ce qui ne lui est pas transmis. C’est moins le prénom dans son originalité, qu’un prénom imprévu, insolite, « sorti de la route » dira-t-elle qui amène Sonia à s’interroger : « Oui parce que c’était un prénom rare, parce que c’était très rare, alors je me demandais parfois, où mes parents ont trouvé ce prénom et pourquoi ils m’ont appelé comme ça ?… ».
L’idée d’une détermination par le prénom, qui comme nous l’avons vu est bien ancrée dans la pensée courante, n’est-elle pas la trace consciente d’une trame psychique qui étreint le rapport subjectif d’une personne à son ou ses prénoms ? C’est cette hypothèse « d’une Vérité réfractée
[5] » portée par les pensées collectives que nous allons maintenant explorer.
Dans l’intimité d’un rapport au prénom
C’est donc sur un tout autre plan cette fois, dans les sinuosités subjectives d’une parole, que nous retrouvons cette pensée d’une influence du prénom sur la vie même du sujet, allant parfois jusqu’à soutenir l’empreinte d’une destinée. Je ferai là référence à trois histoires de prénoms, trois histoires singulières, trois histoires de vies…
Jeannette ou une naissance inattendue
Quelles sont les conditions qui ont entouré la naissance de cette jeune femme et l’attribution de son prénom ?
Mère de deux filles, une femme est enceinte et s’apprête à mettre au monde son troisième enfant. Elle donne naissance à une fille pour laquelle il avait été prévu le prénom de Mariette. Mais quelques minutes plus tard le médecin lui annonce, à sa plus grande surprise, qu’il en arrive un autre, un autre enfant, une fille également. Ignorant qu’elle attendait des jumelles, la voilà brutalement mère d’un quatrième enfant. Bien sûr aucun prénom n’avait été choisi pour ce quatrième enfant, mais un prénom, Jean, l’avait été pour la possible naissance d’un garçon ce jour-là. L’enfant inattendue est finalement prénommée Jeannette.
Le prénom que porte Jeannette est marqué par les circonstances de sa naissance, et en particulier, par l’effet sans doute stupéfiant de cette naissance gémellaire. Il est marqué :
- pour ne pas avoir été prévu de la même manière que celui de Mariette ;
- pour avoir été choisi en féminisant, comme par défaut, le prénom Jean choisi pour un troisième enfant s’il avait été un garçon ;
- par le suffixe diminutif commun et partagé avec le prénom de sa sœur jumelle.
Comme une empreinte taillée dans sa forme, le prénom est porteur d’un effet de surprise, un effet de surprise auquel Jeannette va être confrontée en s’en faisant l’héritière.
C’est dans ce qu’elle peut dire des sentiments qui l’habitent vis-à-vis de son prénom et de sa sœur jumelle Mariette que nous pouvons notamment retrouver cet héritage et repérer la manière dont elle se l’approprie.
Ce prénom, Jeannette ne l’aime pas. Elle lui préférerait celui de Jeanne qui dit-elle « fait moins petite fille et puis souvent je pense à Jeanne d’Arc que j’admire pour s’être battue comme un homme ». Sans s’en rendre compte, ce qu’elle laisse choir de son prénom à lui préférer sa forme première, c’est exactement la partie qui rappelle la gémellité et plus précisément cette gémellité dont elle est dépositaire pour être née la deuxième. Mais en détachant de son prénom ce qu’elle partage avec sa sœur jumelle, elle appelle du même coup, la référence au garçon espéré par sa mère.
Quant à sa sœur jumelle, elle en parle pour souligner à quel point elles sont différentes l’une de l’autre : « C’est le jour et la nuit, dit-elle, je suis petite, j’ai les yeux marrons et les cheveux raides, ma sœur jumelle est grande, a des yeux bleus et les cheveux bouclés […] je mangeais comme un moineau alors que Mariette dévorait comme un ogre. » Là encore, pour ce qui concerne ses relations à Mariette, elle souligne ce qui les distingue voire les oppose.
Jeannette dit par là comment pour elle se construit, s’élabore cette gémellité qu’elle incarne. C’est dans une sorte d’inversion à partir de ce qui lui en a été transmis qu’elle se construit. En effet sous les traits d’une distinction, d’une opposition, ses formulations font ressortir l’identique, ce à quoi justement elle tente d’échapper, à savoir ce côté indivisible qui rapprocherait Jeannette de la naissance attendue par sa mère d’un seul enfant.
C’est à partir de son appropriation et ce qui s’en dévoile dans ses propos, que le prénom porté par Jeannette apparaît comme le messager d’une naissance inattendue.
Marie-Françoise ou le rappel d’une disparition
La deuxième histoire
[6] à laquelle je vais faire référence est celle de Marie-Françoise. Il s’agit d’une jeune femme qui porte le prénom de sa sœur aînée décédée avant l’âge d’un an et à laquelle elle succède dans la fratrie. Ce qui lui est transmis à travers ce prénom est le rappel d’une disparition. Comment Marie-Françoise nous parle-t-elle de son prénom et que pouvons-nous déceler de cet héritage qui pèse sur elle ?
Marie-Françoise construit l’origine de son prénom autour d’une continuité qu’il crée entre la personne à laquelle il est attribué et celle qui le porte ou qui l’a porté. Porter un prénom, cette expression que Marie-Françoise privilégie entre toutes, implique pour celui qui est nommé de prendre sur soi quelque chose qui lui préexiste, un peu à la manière d’un habit qu’on endosse. Cette continuité, elle la reconnaît surtout pour son prénom qui, dit-elle, est « le prénom de mes parents ». En effet associant ceux de ses père et mère, prénommés respectivement François et Marie, ce prénom Marie-Françoise représente pour cette jeune femme la certitude de l’amour parental à son égard. Arrêtons-nous un instant sur cette formule surprenante « le prénom de mes parents ». Surprenante elle l’est par l’irruption d’un article défini, le, qui marque un singulier en place de ce qui aurait pu être un pluriel : « Les prénoms de mes parents. » Ce singulier fait de son prénom un prénom simple, et efface sa double composition qui rappelle à Marie-Françoise qu’il y a du deux dans son prénom. Marie-Françoise en énonçant la référence parentale, qui de fait à été l’origine du prénom de sa sœur, écarte du même coup l’origine de son propre prénom, à savoir celle d’avoir été porté par sa sœur morte. Cette expression qu’utilise Marie-Françoise « le prénom de mes parents » noue à la fois le rappel d’une mort dans la fratrie et sa mise à distance.
Ce qui dans sa parole est éloigné, lui revient à son insu, avec parfois beaucoup d’insistance car l’histoire de ce prénom qu’elle accepte de nous raconter est littéralement tissé des traces de ce décès dont par ailleurs elle ne nous parle presque pas et qu’à maintes reprises ses paroles semblent ignorer : Marie-Françoise dénombre avec justesse sa fratrie, ils sont sept enfants. Cependant en indiquant son rang : « Je suis la quatrième enfant donc de cette famille, j’en ai deux autres qui suivent encore », elle tait l’existence de sa sœur morte car, en réalité, elle est la cinquième enfant de la famille.
Marie-Françoise est elle-même mère d’une fillette qu’elle a prénommée Marion en souvenir d’une de ses nièces qui, tout comme sa propre sœur, meurt dans son jeune âge. Le motif de ce choix est dit-elle « aussi la continuité, mais ajoute-t-elle, là on avait encore… la fille de ma sœur s’appelait Marie également et puis elle est décédée et je me suis toujours jurée que si j’avais une fille elle s’appellerait Marie et pour ne pas choisir exactement le même prénom, pour éviter un peu les douleurs qui se réveillent quand on entend un prénom j’ai trouvé Marion, qui est un dérivé de Marie ». Le souvenir d’une fillette décédée évoquée par l’attribution d’un prénom s’accomplit au grand jour pour sa fille. On ne peut être qu’étonnée par la richesse des éléments énonciatifs qui contiennent le retour de l’origine écartée de son propre prénom dans celui de sa fille : le prénom Marie fait lien entre Marie-Françoise, sa sœur, sa nièce et sa fille. Mais ce lien ne peut être établi par Marie-Françoise entre sa fille et sa nièce qu’à la condition d’être discret, dissimulé dans une forme dérivée, comme son prénom à elle escamote le lien avec sa sœur par l’introduction du prénom de ses parents. Par ailleurs, lorsqu’elle nous parle des motifs de son choix, elle émaille son propos par des aussi, encore, également qui soulignent la familiarité d’une expérience, une familiarité renforcée davantage encore par la résonance très intime de ces « douleurs » qui menacent d’être réveillées. À un autre moment de l’entretien lorsque je lui parle de son prénom comme étant celui de sa sœur aînée décédée, elle rectifie aussitôt en me disant le prénom d’une nièce. À la manière d’un palimpseste, la mort de sa sœur est comme recouverte par celle de sa nièce Marie.
Ce que Marie-Françoise laisse échapper dans sa parole, c’est l’importance d’une mort avec laquelle elle compose au travers de son prénom, une mort qui se dit à force d’être écartée dans l’énonciation même de sa parole.
Jean-Marie ou l’échappée du savoir
La troisième histoire est celle d’un tout jeune homme dont le prénom Jean-Marie a été choisi par son père en souvenir d’un professeur de biologie qui a marqué de manière décisive sa vie professionnelle. Le père de Jean-Marie, devenu biochimiste, a voué à son professeur une très grande admiration, ne manquant jamais une occasion de saluer son érudition et son intelligence. C’est de cette exaltation pour le savoir dont le prénom de Jean-Marie est investi.
Que va construire Jean-Marie à partir de cet héritage ? Notre jeune homme a pour deuxième prénom, Michel, lequel a été choisi par sa mère : « C’est le prénom de son grand-père qui l’a élevé, enfin le vrai son véritable prénom c’est Mitchell, mais elle l’appelait Michel », nous dit Jean-Marie. À maintes reprises Jean-Marie parle de ce prénom, notamment pour poser cette question : « Si je m’appelais Michel, ça ferait quoi ? » Ce qui se laisse entendre dans cette question, c’est l’idée d’un effet possible sur sa personne, en terme de changement.
Enfin Jean-Marie nous dira porter, dans ses relations amicales, un surnom qu’il dit être son « deuxième nom », ce surnom c’est Jean-Mi. Il s’agit-là d’un diminutif de Jean-Marie qui a cependant cette particularité que Jean-Marie souligne celle d’une ambiguïté puisque aussi bien Jean-Mi pourrait être le diminutif de Jean-Michel : « C’est drôle parce que les gens souvent pensent que je m’appelle Jean-Michel. » Ce qui échappe complètement à Jean-Marie c’est le lien que ce diminutif crée entre son premier et son véritable deuxième prénom Michel. À travers son surnom, ce que Jean-Marie mobilise en toute méconnaissance, c’est cette tension entre un premier prénom choisi par son père, et un deuxième prénom choisi par sa mère, tous deux évincés mais en même temps suggérés par Jean-Mi, son surnom. Le prénom Michel, écarté, fait retour dans l’équivoque du diminutif Jean-Mi et fait retour également dans le fait de désigner ce surnom comme étant son deuxième nom.
En dépit des attentes de son père, Jean-Marie est un peu bohème, peu intéressé par les études, il fait des petits boulots se posant parfois la question de son avenir professionnel. Un jour, nous raconte-t-il, il va au cinéma pour voir avec des amis un film sur Marie Curie. Après l’avoir vu il se découvre une passion pour Marie Curie, son œuvre et sa vie. Il ne fera pourtant pas le lien entre l’intérêt qu’il porte à cette femme savante, et l’admiration de son père pour un professeur prénommé Jean-Marie. Cette référence au savoir qui a amené son père à prénommer son fils est, par l’intermédiaire du diminutif Jean-Mi, détaché du prénom Jean-Marie, comme vidé de lui, pour être récupéré, déplacé pourrait-on dire, dans cet engouement pour Marie Curie.
Le prénom, passeur d’une transmission qui fait lien de filiation
Les histoires de Jeannette, de Marie-Françoise et de Jean-Marie nous montrent que ce n’est pas l’enfant qui habite ou qui viendrait habiter son prénom, comme il viendrait à occuper une place laissée libre pour lui. Le prénom est, par l’acte de nomination qui le fonde, « habité », chargé d’une antériorité : « Celle de la parole de ceux qui, une première fois, nommèrent cette vie » en appelant « son porteur à reconnaître que, quelle que soit l’idée qu’il se fait de lui-même, il n’est en tout cas pas un commencement
[7] ». Cette antériorité est souvent exprimée par les attentes que ceux qui accueillent l’enfant éprouvent à son endroit. En nommant leur enfant, les parents « constituent fantasmatiquement une nouvelle “conception” de l’enfant, une nouvelle scène primitive (autre) où est conçu pour “l’être de chair” un “être de symboles”, alors peut se comprendre le plein sens des questions que les enfants posent à leurs parents sur leur prénom comme quête du sens de leur origine
[8] », alors peut se comprendre cette « histoire subjective du prénom
[9] » comme « un livre à écrire, celui des avatars du sujet dans sa rencontre avec les désirs parentaux
[10] ».
Le prénom, comme le nom, répond dans son attribution à l’édifice institutionnel qui offre à toute personne une place logique et cependant unique dans l’ordre généalogique. La filiation comme « agencement institutionnel
[11] » qui fait de quelqu’un le fils ou la fille de ses deux parents est une trame symbolique dans laquelle toute personne est appelée à s’inscrire, et à partir de laquelle va s’élaborer ce que nous pouvons nommer avec Jean Guyotat
[12] le lien de filiation entendu comme la façon dont une personne vit ce lien à ses ascendants réels ou imaginaires.
Ainsi arrimée à cette dimension institutionnelle, symbolique, l’histoire subjective d’un prénom ouvre sur la manière dont s’élabore dans le registre psychique ce qui fait pour le sujet, dans le mouvement d’une transmission, lien de filiation.
La transmission, dont le prénom est en quelque sorte le passeur, est envisagée comme un mouvement dont la mise en œuvre exige la liaison de trois termes. Le premier de ces termes est l’objet de la transmission, la charge dont le prénom est porteur et son origine c’est-à-dire les motifs et les circonstances du choix prénominatif. Cette charge pour être transmise doit être adressée. Aussi le deuxième terme est cet autre qui nomme l’enfant et qui de ce fait le désigne comme son dépositaire. Ces deux pôles sont exprimés par Christian Flavigny pour conclure sa réflexion sur le nom et ce qui avec lui est transmis à savoir « une destinée […] au sens où l’on désigne à l’enfant un destin » et « au sens où l’on désigne l’enfant comme destinataire
[13] ».
Pour que la transmission se mette en mouvement, il nous faut ajouter un troisième terme aux deux premiers. En effet, il ne peut y avoir d’objet transmis qu’à cette seule condition que la personne à laquelle il est adressé s’en saisisse. Cette condition de la transmission se met en scène dans l’énonciation des trois histoires de prénom que nous ont livrées Jeannette, Marie-Françoise et Jean-Marie. Cette condition est manifestée dans le cheminement de ce qui est porté par le prénom, dès lors qu’un sujet s’en fait l’héritier.
C’est par ce versant éminemment subjectif, repérable dans la manière dont un sujet s’approprie l’héritage que le prénom est toujours susceptible de porter, que ce mouvement se dévoile. Ces trois histoires de prénom révèlent une élaboration en train de s’accomplir.
Quels que soient les chemins empruntés, et comme nous l’avons vu chemins souvent détournés, c’est ce trajet, que le prénom comme passeur parcourt, qui est transmission. Cette élaboration témoigne d’une appropriation à l’œuvre, qui fait du prénom le support d’une transmission à partir de ce par quoi le sujet se reconnaît, souvent à son insu, comme héritier. Pour le sujet, de la filiation est ici à l’œuvre par ces « nécessités internes qui le poussent à inscrire dans sa propre psyché le commerce qu’il entretient avec ses ascendants
[14] ».
Vecteur d’une transmission entre un héritage qui appelle une manière d’exister et son appropriation marquant une position vis-à-vis de cet appel, le prénom dans cette élaboration se fait lien de filiation dans le sens ou l’entend Marie-Lorraine Pradelles-Monod dans un travail de recherche récemment exposé : « Le lien de filiation est une construction qui se formule, c’est dans l’analyse de la formulation d’une parole dans le mouvement de son énonciation, que nous mettons en lumière le lien de filiation comme s’y construisant et la présence de processus psychiques inconscients à l’œuvre dans le vif de cette parole
[15]. »
·
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[*]
Marie-Claude Casper, maître de conférence de psychologie clinique, faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, Université Louis Pasteur, Strasbourg I, EA 3071 Laboratoire de psychologie clinique : famille et filiation.
[1]
R. Gori, Y. Poinso, « Nom prénom et vérité. Essai d’anthropologie clinique »,
Mouvement Psychiatrique, 13, 1972, p. 45.
[2]
J.-P. Bauer, « Histoires de prénoms »,
Enfance, 40, 1987, 1/2, p. 83.
[3]
C. Chalier, « L’appel »
Autrement « Nom, prénom. La règle et le jeu », 147, 1994, p. 19.
[4]
J.-P. Bauer,
op. cit., p. 80.
[5]
R. Gori, Y. Poinso,
op. cit., p. 38.
[6]
M.-C. Casper, 1998. « L’appel du prénom »,
L’Évolution Psychiatrique, 63, 4, 645-657.
[7]
C. Chalier, 1994. « L’appel »,
Autrement « Nom, prénom. La règle et le jeu », 147, p. 20.
[8]
R. Gori, Y. Poinso,
op. cit., p. 48.
[9]
Au sens où l’entend Jean-Pierre Bauer : « Un travail d’interrogation et de subjectivation du prénom, comme pour se le réapproprier, en le complétant, le transformant, en en déployant toute la polysémie. C’est là que commence l’histoire subjective du prénom »,
op. cit., p. 80.
[10]
R. Gori, Y. Poinso,
op. cit., p. 45.
[11]
P. Legendre,
Leçons IV. L’Inestimable objet de la transmission, Paris, Fayard, 1985, p.
[12]
J. Guyotat,
Mort/Naissance et filiation. Études de psychopathologie sur le lien de filiation, Paris, Masson, 1980.
[13]
C. Flavigny, 1986. « Le (pré)nom comme illustration de la transmission psychique », dans
Actualités transgénérationnelles en psychopathologie (sous la direction de P. Fédida), Paris, Echo-Centurion, p. 120-121.
[14]
O. Bourguignon, « Généalogie historique et filiation psychique. Quelle représentation de la filiation en psychanalyse ? »,
Revue internationale de psychopathologie, 13, 1994, p. 16-17.
[15]
M.L. Pradelles-Monod,
La construction du lien de filiation entre trois générations de femmes. Repères pour une analyse clinique d’entretiens de recherche, thèse d’État, Université Louis Pasteur, Strasbourg I, 1999, p. 56.