2001
Cliniques méditerranéennes
La place des parents dans l’activité interprétative du psychanalyste
Danièle Brun
[*]
Encore qu’elle ne fasse pas explicitement partie de l’histoire des idées en psychanalyse, la place à faire aux parents dans une cure est très présente dans les préoccupations des psychanalystes d’enfants, place réelle qui ne saurait être confondue avec celle, fantasmatique, que les parents occupent dans les pensées de l’enfant et que tous les psychanalystes prennent en considération dans leur activité interprétative.
Il semble qu’en France comme outre-Manche et outre-Atlantique, chaque praticien de la psychanalyse d’enfants bute encore et toujours sur les deux aspects du problème : l’aspect réaliste, pragmatique (statut d’enfant et crainte d’une interruption prématurée des séances), et l’aspect que l’on peut qualifier de « processuel », sachant que la question du déroulement du processus analytique avec l’enfant conserve, comme au temps des Controverses, ses partisans et ses détracteurs.
Ainsi, la place à faire aux parents demeure-t-elle à la fois apparemment consensuelle et polémique, pour des motifs qui, d’une part, relèvent des particularités de leur relation à l’enfant, et des modalités de déploiement du transfert dans les séances, d’autre part.
Mots-clés :
place des parents, analyse d’enfants, aspect réaliste, aspect processuel.
Although it does not explicitly form part of the history of ideas in psychoanalysis, the place occupied by the parents in a cure is very much present in the child psychoanalysts’ preoccupations. Between the real place they occupy, and the one related to the phantasm, psychoanalysts take the latter into consideration in their interpretative activity.
It appears that in France, as in Britain and America, every child psychoanalyst practitioner runs up again and again against the two aspects of the problem : the realistic and pragmatic aspect (the child’s status and the fear of a premature interruption to the sessions), and the aspect we can qualify as being « process-related », knowing that the question of the way in which the analytical process unfolds with the child retains, as at the time of the Controversies, its fervent supporters and its detractors.
Thus, the place to be granted to the parents remains both apparently consensual and the subject of polemic, for reasons that on the one hand derive from the particular nature of their relations with the child and on the other the deployment of transfer in the sessions.
Keywords :
parents’ place, child analysis, realist aspect, process-related aspect.
Bien qu’elle ne fasse pas explicitement partie de l’histoire des idées en psychanalyse d’enfants, les praticiens se sont toujours souciés du rôle et de l’influence des parents au cours des séances. Il convient cependant de distinguer leur place réelle, incontournable, de celle, fantasmatique, qu’ils occupent dans les pensées de l’enfant et que tous les psychanalystes prennent en considération dans leur activité interprétative.
La place réelle qu’aujourd’hui encore on fait aux parents semble avoir été officialisée à l’époque d’Anna Freud, lorsque les psychanalystes se sont intéressés au développement du moi dans sa dimension adaptative.
Toutefois, au regard de l’histoire du mouvement analytique, ne peut-on éviter de se demander si la place faite aux parents dans l’analyse de l’enfant ne constitue pas une sorte de reste émergé de celle que les pionniers de la psychanalyse s’arrogèrent auprès de leurs propres enfants, pour défendre et illustrer les idées de Freud sur la sexualité infantile. On pense ici – pour ne citer que les plus connus – à Freud lui-même et à Max Graaf, bien sûr, mais aussi à Karl Abraham et à Melanie Klein. On pense aussi à la place qu’occupèrent Hermine von Hugh Hellmuth et Anna Freud auprès de leurs neveux respectifs, ainsi qu’aux enfants de Dorothy Burlingham qu’Anna Freud prit tous en analyse.
Comment le passage s’est-il donc effectué de la place occupée par le psychanalyste auprès de son propre enfant à celle qui progressivement fut faite aux parents du patient qu’est l’enfant ?
Quelles que soient ses divergences avec Anna Freud sur l’indication comme sur la technique de l’analyse, Melanie Klein maintint des relations assez régulières avec les parents de ses jeunes patients (voir Dick), sans craindre leur intrusion et quitte à leur conseiller une analyse pour eux-mêmes ou à leur suggérer des lignes de conduite.
Parmi les psychanalystes de l’époque, Lou Andréas Salomé mérite une mention particulière, bien que nul ne l’inscrive dans la rubrique des psychanalystes d’enfants. Au cours des quelques lettres qu’elle échangea avec Freud en décembre 1917 à propos d’une petite fille de 6 ans qu’elle traita pour des terreurs nocturnes, elle souleva un problème essentiel : celui de la résurgence des souvenirs de sa propre enfance dans le cours des séances avec le patient qu’est l’enfant. En choisissant de raconter l’un de ses rêves à sa jeune patiente, L. A.-S. présenta cela à Freud comme un artifice technique, qu’en un sens il lui avait lui-même suggéré. Il s’agissait, lui dit-elle, de mettre la petite fille en confiance et de favoriser en retour chez elle l’aveu d’un épisode masturbatoire, dont son symptôme actuel portait l’empreinte.
L’importance qu’attache L. A.-S. à l’aveu cathartique de la masturbation infantile signe son appartenance au modèle freudien du traumatisme. Ce dernier, en effet, était dû chez l’enfant à un surcroît d’excitation ainsi qu’à la culpabilité produite par la masturbation et par l’angoisse de castration.
Il semble aussi – telle est l’opinion que je soutiendrai – qu’en affichant une identification directe à l’enfant et à sa souffrance, au nom de laquelle elle justifia son engagement personnel dans la cure, L. A.-S. ait pratiqué une variante de la technique active que Ferenczi commença de promouvoir avec ses patients adultes au cours de cette même année 1917.
La fin de sa lettre à Freud représente une sorte d’ouverture dans la manière de concevoir les traitements d’enfants à l’époque. « En fin de compte, écrit-elle, le seul moyen possible est de détourner ces besoins érotiques au profit de l’affection qu’elle (la petite fille) porte à sa mère, de son attachement pour elle ; et encore la tendresse peut avoir parfois des effets néfastes. »
En dépit d’une présentation réductrice parce qu’abritée derrière la technique, et sans doute motivée par un souci de prudence vis-à-vis du maître, L. A.-S. aborda deux questions cruciales : celle de l’implication personnelle de l’analyste dans la cure de l’enfant, et celle de la place des parents dans l’économie psychique de l’enfant. Ici envisagée comme une forme de sublimation des besoins érotiques, la proposition est inédite.
Ainsi, au-delà des motifs pragmatiques souvent invoqués par les collègues (tenir compte de l’immaturité du moi de l’enfant et éviter une interruption prématurée des séances), peut-on émettre l’hypothèse que la place accordée aux parents, comparable à une alliance entre adultes, protège le psychanalyste contre les effets perturbateurs du souvenir de ses pratiques sexuelles infantiles. En 1961, au Congrès d’Edimbourg, Esther Bick – comme le notent Claudine et Pierre Geissmann dans leur livre sur l’Histoire de la psychanalyse de l’enfant – mit en valeur, dans sa communication sur les difficultés de la psychanalyse d’enfants, la part d’alibi voire de « rationalisation » qui se loge dans les précautions à prendre avec les parents. Et d’engager les jeunes praticiens à poursuivre leur propre analyse afin de dépasser les conflits inconscients que réactivent les particularités transférentielles du travail avec l’enfant.
Il semble qu’en France comme Outre-Manche ou en Europe chaque praticien se heurte régulièrement à deux aspects difficilement conciliables de la psychanalyse avec l’enfant : l’aspect réaliste et l’aspect que l’on peut qualifier de « processuel », même si la question du déroulement du processus analytique avec l’enfant conserve, comme au temps des Controverses, ses partisans et ses détracteurs. C’est peut-être aussi ce qui explique le manque de référence à un cadre de travail pour tenir les parents à distance.
L’enfant, pense-t-on, a fortiori en cas de psychose, ne serait pas en mesure de s’inscrire dans un processus analytique. L’expérience de Joyce Mc Dougall avec Sammy et celle de Janine Simon avec Carine ne confirment cependant pas cette proposition, ce qui permet de penser que la conviction du thérapeute permet souvent de dépasser les difficultés communément admises.
Aux États-Unis comme en Amérique du Sud, la place des parents dans la psychanalyse avec l’enfant est également problématique. Toutefois, en Argentine comme au Brésil, les choses paraissent plus simples à gérer dans la mesure où la rencontre d’un enfant avec un psychanalyste est quasiment inscrite dans les mœurs, et donc moins marginalisante.
Un troisième aspect de la relation avec les parents mérite, pour conclure, d’être mentionné ici. C’est celui que j’appellerai « éducatif » et que développèrent notamment Bruno Bettelheim, Winnicott et Françoise Dolto, au sens où, par la voie des médias (livres destinés à un public élargi, émissions de radio et de télévision), ils exercèrent une influence sur de nombreux parents, en éveillant leur attention sur le comportement de l’enfant, et en comptant sur leur influence quasiment préventive. Maud Mannoni et les Lefort ont insisté sur l’aliénation de l’enfant dans la problématique maternelle. Ils ont montré que le travail du psychanalyste s’inscrivait dans un projet d’autonomisation de la mère et de l’enfant. D’une certaine manière, c’est également en référence à une forme d’aliénation dans une problématique maternelle que s’est développée la théorie de la psychosomatique chez l’enfant, à l’intérieur d’une collaboration entre un pédiatre et des psychanalystes. En incluant les parents dans les thérapies du bébé ou de l’enfant, les tenants de la théorie des interactions fantasmatiques ont transposé la difficulté créée par la présence des parents. Avec Serge Lebovici en France, Bertrand Cramer et Daniel Stern en Suisse, l’accent, depuis les années soixante-dix se porte sur la valeur thérapeutique, à la fois préventive et réparatrice, des thérapies conjointes.
S’agissant de la psychanalyse d’enfants, la question de la place à faire aux parents demeure à la fois faussement consensuelle et polémique.
Aucun parent ne peut s’empêcher d’intervenir dans les séances où l’enfant déploie sa réalité psychique. Il faut donc leur apprendre à tenir certaines limites, même si cela risque de les contrarier. Or, le psychanalyste en dépit d’un jugement parfois sévère à leur endroit, semble s’interdire de toucher à l’étroitesse de la relation entre chacun des parents et l’enfant.
Pour conclure, c’est à la correspondance de Freud avec Lou Andréas-Salomé à propos de sa jeune patiente que je reviendrai.
« Dans l’affaire de la petite fille […], lui écrivit-il à, en réponse à quelques-unes de ses hésitations, je trouve vos scrupules en principe injustifiés.
Ainsi tu tutoies le diable
Et tu veux éviter la flamme… »
Ce sont, dans la cuisine de la sorcière, les paroles que Méphisto dit à Faust parce qu’il recule devant la boisson de laquelle sort une légère flamme. Freud, sans rappeler leur origine, les reprend, dans sa lettre, à l’intention de Lou.
Pour tutoyer ces petits diables qu’en langage freudien on qualifie de « pervers polymorphes », et pour accueillir leur flamme, il convient, je le pense, de tenir les parents en dehors de la cuisine.
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Andreas-Salomé, L. 1985. Correspondance avec Sigmund Freud, Paris, Gallimard.
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Brun, D. 1997. Mikael, un enfant en analyse, Paris, Calmann-Lévy.
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Diatkine, R. ; Simon, J. 1972. La Psychanalyse précoce, Paris, puf.
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Geissmann, C. ; Geissmann, P. 1990. Histoire de la psychanalyse de l’enfant, Paris, Païdos.
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Kreisler, L. ; Fain, M. ; Soulé, M. 1972. L’Enfant et son corps, Paris, puf.
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Lefort, R. et R. 1980. Naissance de l’autre, Paris, Le Seuil.
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Mannoni, M. 1965. Le Premier Rendez-vous avec le psychanalyste, préface de Françoise Dolto, Paris, Denoël-Gonthier.
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Mc Dougall, J. ; Lebovici, S. 1984. Dialogue avec Sammy, Paris, Payot.
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Danièle Brun, professeur de psychopathologie à l’Université Paris VII-Denis Diderot ; psychanalyste, 66, boulevard Saint-Michel, 75006 Paris. Téléphone : 01 46 34 53 76 ; Télécopie : 01 46 33 37 04.