2001
Cliniques méditerranéennes
Hors thème
« Gérard de Nerval » un précurseur du « stade du miroir »
(ou l’irraison de la psychose, au service de la raison du gouvernement politique, « Le Roi de Bicêtre »)
Jean-Louis Bonnat
[*]
On met en évidence, ici, à propos d’un texte des Illuminés, de G. de Nerval, comment la rencontre avec un personnage illustre déstabilise un sujet ; l’entraîne dans une aliénation que l’auteur spécifie : par suite d’une identification « par le regard et par la parole » (texte on ne peut plus de « clinique es lettres » !).
C’est là les avatars racontés d’un étudiant rencontrant « un-père réel » (J. Lacan) lors d’un moment de grande solennité. Or, ce qui est le génie de ce texte est de montrer que, non seulement l’aliénation peut trouver à se stabiliser (dans une réalisation de pseudo-lien social, imaginaire) mais, de plus, que la folie – selon l’idée d’Érasme – peut encore servir et éclairer le gouvernement des citoyens. Folie, mais « folie raisonnante » (et donc « partielle », comme on disait au xixe) et surtout... folie salutaire à l’humanisation de l’humanité elle-même (cf. J. Lacan).
Mots-clés :
déclenchement, folie et « délire avec fièvre », suppléance imaginaire et stabilisation de et dans la psychose, forclusion, identification, narcissisme, moi-idéal, idéal du Moi-Insignes, toute-puissance de la mégalomanie.
Here the author uses a text, The Illuminati, from by the 19th century Romantic poet Gérard de Nerval, to highlight how meeting a famous person unsettles a subject, drawing him or her into an alienation explained by the author as following from an identification « by looking and speaking » (a fine example of literary-clinical language !).
Here we see the avatars recounted by a student encountering a « real father » (J. Lacan) at a moment of great solemnity. Now, the genius of this text is in the way it shows not only that alienation can manage to stabilise itself (in a realisation of the social and imaginary psuedo-link) but, further, that madness – according to Erasmus’s idea – can still serve to enlighten the government of citizens. Madness, but « reasoning madness » (and thus « partial », as they used to say in the 19th century) and, above all, madness that is salutary to the humanisation of humanity itself (see J. Lacan).
Keywords :
triggering, madness and « feverous delirium », imaginary substitution and stabilisation of and in psychosis, preclusion, identification, narcissism, ideal ego, ideal of the ego-insignia, omnipotence of megalomania.
Dans un texte des
Illuminés
[1], « sujet semi-politique du socialisme », comme il l’écrit à Émile de Girardin, Gérard de Nerval présente l’aventure survenue à un jeune avocat, ancien étudiant en droit, Raoul Spifame.
C’est l’histoire, dirons-nous, dans notre jargon, d’un déclenchement de psychose au cours de circonstances tout à fait particulières et bien repérées par l’essayiste « clinicien » qu’est Nerval, en cette occasion.
Or, contrairement à l’idée inquiétante que l’on se fait de la folie : de son avènement, de ses répercussions, l’auteur des Illuminés nous fait un tableau d’une folie… douce, apte à nous enseigner. En effet, rien de plus convaincant que ce récit pour accepter l’idée, chère à Erasme, que la folie est sœur de la raison, indissociable de l’humanité ; laquelle humanité ne peut se concevoir, ainsi que le formulait J. Lacan, en 1946, sans elle.
Chemin faisant, Gérard de Nerval apporte à cette narration biographique la touche d’un commentaire digne d’un aliéniste du xixe siècle. Avant E.T. Hoffmann et ses « contes fantastiques », il nous livre, incidemment, peut-être une des premières études sur la psychose et ses mécanismes de l’aliénation.
Rien ne manque à son commentaire pour se définir comme « étude clinique », si on la recentre un tant soit peu à cette fin : depuis l’adresse qu’il en fait à l’intention des « Sciences des phénomènes de l’âme », jusque et y compris par la référence à l’idée de l’identification, à son origine double de la parole et du regard (dont il se sert pour expliquer l’aliénation, stricto sensu) ; par, enfin, le rapport établi entre le délire et l’équilibre obtenu permettant l’existence stabilisée, sous contrôle certes, mais pour et dans le respect de l’originalité de cette folie douce. Au passage, quel n’est pas notre étonnement de voir que l’expérience du miroir est constante et au centre même des jeux d’identification aliénants, ainsi que du délire, de ses personnages dont elle soutient le déploiement.
Ainsi, avant même qu’ait été repéré le « signe du miroir » comme signe pathognomonique – pour la psychiatrie française
[2] – de la psychose déclenchée, ou encore virtuelle, nous le rencontrons ici comme venant vérifier l’évidence de la folie.
Nous pouvons, dès lors, situer ce texte, dont on a quelquefois douté de son attribution possible à l’auteur des
Filles du Feu, des
Chimères et d’
Aurélia, comme étant un des textes précurseurs du « Stade du miroir » et de son rôle « formateur de la fonction du « Je » (Lacan, 1949)
[3] – ou, du moins, qui en annonce déjà sa nécessité théorique.
C’est, à ce même titre, un texte qui préfigure la thèse freudienne de l’identification comme « la forme la plus précoce et la plus originaire du lien affectif », à l’autre du lien social, par l’emprunt d’« un seul trait »
(einziger Zug) à la « personne-objet » (Freud, 1921, p. 169). « L’identification… comme expression première d’un lien affectif à une autre personne » (Freud, 1921, p. 167) trouve, donc, ici sa vérification ; ce que la folie permet de confirmer touche à cette « vérité historique » recouverte et attestée par le délire que l’aliénation est consubstantielle de l’être parlant et de son déploiement dans les diverses occasions que résume ce qu’on nomme l’histoire du sujet. Enfin, autre démonstration acquise par ce texte, la « métaphore délirante », dans une réalisation soutenue par la présence d’un alter ego, complice du fou dans sa folie, concourt à la stabilisation de sa psychose. Elle est bien cette tentative d’« auto-guérison » dont Freud a, maintes fois, souligné le bénéfice. Le délire vient faire pièce pour suppléer à la « forclusion », lacanienne, de cette « métaphore du Nom du père » jamais venue à cette place attendue du « redoublement du ternaire symbolique » (Lacan, 1958)
[4].
Ce que le récit de Nerval souligne dans son innocence théorique, mais par la justesse de son repérage clinique, phénoménologique, est donc bien que la rencontre, ou l’événement décisif pour le déclenchement de la psychose, est cette rencontre d’un père réel ; réel comme l’est alors le symbolique pour le sujet psychotique, soit, ici : celle d’un « père », en la personne d’un être illustre, le premier personnage du royaume, le roi lui-même.
Nous suivrons le cours du récit de Gérard de Nerval en le distribuant selon des thèmes que nous estimons les plus directement liés à l’argument de Nerval sur cette folie et qui reprennent, dans notre jargon lacanien, le déclenchement, puis l’avancée et, enfin, la stabilisation d’une psychose avérée.
La rencontre d’« un père », personnage illustre et raisons d’un déclenchement
Raoul Spifame, Seigneur des Granges est de famille modeste. Son père était un « seigneur sans seigneurie », établi en Province. À sa mort il laisse peu de fortune à ses fils. Raoul – notre héros – part à Paris « étudier les lois et se fit avocat ». Ainsi, le présente Nerval.
Lors de « la rentrée des Chambres du Parlement », une année, le Roi, Henri II, vint en personne présider cette cérémonie. Raoul Spifame « mêlé à la tourbe des légistes inférieurs et portant pour toute décoration sa brassière de docteur en droit », découvre en face de lui, le roi « dans sa robe d’azur semée de France ». Ce prince royal est d’une pâleur maladive. « Ses yeux, fatigués, s’arrêtent alors longuement sur un seul assistant, placé à l’extrémité de la salle et dont un rayon de soleil illuminait en plein la figure originale ». C’est donc Spifame qui apparaît, ainsi, comme le portrait idéalisé, magnifié du roi lui-même
[5]. « Peu à peu tous les regards se dirigèrent vers le point qui semblait exciter l’attention du prince » ; le point où se tient Spifame : comme image sublime admirée, redoublant celle du roi – en sa pâleur – plutôt défaillante.
Qu’y découvre-t-on ? La similitude des portraits, la présence d’un double, annonçant au roi, comme tel, le présage de sa mort prochaine, dit le texte. Dès lors, Raoul Spifame est lui-même un mort, un fantôme ; image déréelle et symbole de la disparition d’un prince marqué de l’au-delà… promis à la tombe. « Voici, donc, liés le Moi primordial comme essentiellement aliéné et le sacrifice primitif comme essentiellement suicidaire : c’est-à-dire la structure fondamentale de la folie », comme l’évoquait Lacan, dans un texte de 1946 (Lacan, 1946).
Depuis ce jour on prend Spifame pour support de taquineries et de moqueries. On l’appelle « Sire ; Votre Majesté… », etc. Raoul s’y croit et commence à faire acte de jugement et appréciations d’autorité : remontrances et admonestations se succèdent. Notre héros est bientôt suspendu de ses fonctions pour avoir osé critiquer un jugement du Président de la Cour. Lors de ses plaidoiries il… débloque, sort du sujet de ses propres requêtes ; attaque les lois du royaume, critique l’autorité royale, etc. On lui interdit l’exercice de sa fonction. Et, plus tard, sa propre fille et ses frères demandent contre lui l’« interdiction civile ». Il est appelé à comparaître devant un tribunal. Cette fois, sa folie devient sévère. La persécution établie, reconnue par lui est à son comble. Son propre procès avançant il s’entend interpellé et cité : « C’est le roi ». « Place au roi ! ». « Voici le roi ! » … Sobriquets et moqueries entendues, ou hallucinations, toujours est-il qu’il va haranguer ses juges, critiquer les siens qui l’attaquent. Et prendre une posture … royale. Bref ! Il sort de cette épreuve nouvelle – dit le texte – « écorné du cerveau ». Dès lors, il ne s’exprimera plus qu’en termes de sujet royal ; puis cherche dans l’assemblée la personne de son ancienne identité : celle de Raoul Spifame, son propre double, réel, détaché de cette autre double, image idéale, le roi Henri II, qu’il incarne désormais.
Cette bascule dans la folie irréversible trouve à s’inscrire dans la référence au « Miroir » telle que Lacan l’a précisée, lors du « rapport de D. Lagache », dont il a fait la critique (Lacan, 1960). Le point d’où l’autre regarde le sujet devient, ainsi, le point d’appel, réel, et de sa jouissance et de l’image de celle-ci… que le sujet vient ainsi soutenir. Cette localisation de la jouissance en ce regard de l’autre, et par les insignes de sa gloire qu’il confère au sujet, permet de nouer par un dé- et redoublement de l’image ce rapport à l’Autre qui basculait dans l’angoisse et la confusion. Mais l’effet de cette position, J. Lacan nous le confirme : « On peut dire qu’à s’effacer progressivement jusqu’à une position à 90° de son départ, l’Autre comme miroir en A, peut amener le sujet S1 à venir occuper, par une rotation presque double (nous soulignons), la position S2 en I, d’où il n’accédait que virtuellement à l’illusion du vase renversé… ». Or « dans ce parcours l’illusion doit défaillir avec la quête qu’elle guide : où se constate que des effets de dépersonnalisation, constatés dans l’analyse […] doivent être considérés moins comme signes de limite, que comme signes de franchissement ».
La folie est cette expérience du franchissement de l’écart entre l’image virtuelle et l’image réelle sous le rapport ici, aux emblèmes de la puissance et à ses insignes pris à la lettre (I (A)) – (cf. ci-après) – selon les indications du schéma du miroir du « vase et bouquet renversés ».
Raoul Spifame est interné. On le recommande aux médecins. Et le roi, qui a eu vent de cette nouvelle affaire, ordonne qu’on traite avec égard son sosie dont il a gardé la mémoire.
Pendant plus d’un mois la fièvre du délire – ou plutôt des hallucinations – le tient affaibli. La nuit, surtout : il se voit en royauté, se souvenant d’un certain Raoul Spifame ; lequel avocat est récompensé par des marques du pouvoir qu’on lui remet : « insignes royales », « mortier du Président de la Cour », « sceaux de l’État » ; du moins dans ses rêves.
Autour de ce premier épisode de la folie consommée, Gérard de Nerval place, incidemment, un commentaire qui fait dresser l’oreille. Tout d’abord, il se réfère à la connaissance de l’époque : celle du Mesmérisme… pour épingler cette histoire comme relevant de ces « fascinations magnétiques dont la science se rend mieux compte aujourd’hui ». Mais, cette première référence ne suffit pas à Nerval ; et il prolonge cette référence d’une explication, qu’il tire probablement de lui : de sa propre connaissance de l’âme humaine. Ainsi, est-il amené à nous livrer l’hypothèse de ce qu’on peut bien appeler – avec Freud – un mécanisme d’identification. Mais qu’il précise, concrètement, comme relevant du regard et de la parole (celle des pensées). Dès lors, ne sommes-nous pas en face d’une de ces théories que le sujet forge lui-même de son propre fonctionnement psychique. On sait que Freud a reconnu ainsi chez « Hans » la théorie de la castration ; et dans le délire, la place de la vérité historique pour le sujet psychotique (Schreber). C’est ici une « théorie » (en acte, de discours écrit, narratif) que fait Nerval de l’image comme support d’une transformation psychologique. « Théorie », qui, en tant que telle, nous a paru digne de figurer comme précurseur du « Stade du Miroir » de J. Lacan : « Spifame en plongeant son regard dans celui du prince, y puisa tout à coup la conscience d’une seconde personnalité (nous soulignons). C’est pourquoi, après s’être assimilé par le regard, il s’identifia au roi dans la pensée et se figura, dès lors, être celui qui, […] était entré par la porte Saint-Denis, parée de très belles et riches tapisseries avec un tel bruit et tonnerre d’artillerie que toutes maisons en tremblaient. »
Identification donc, aux insignes de la gloire !
Sa conclusion : « Voilà une folie, déclare Gérard de Nerval, dont les ingrédients ne pouvaient être indifférents à cette “science des phénomènes de l’âme…”, dont les philosophes cherchent la raison “… en raisonnant à vide sur les causes que Dieu nous cache.” »
Une autre épreuve, celle du miroir réel. Une division s’établit ; mises en scène de doubles
Depuis son internement, Raoul Spifame connaît la « dépression », la mélancolie d’une folie douce. Mais, par un hasard qui fait bien les choses, son image rencontrée dans un miroir lui renvoie la présence de ce double royal, réel, qu’il s’est cru – avec certitude (Bonnat, 1998) – devoir être. « Il crut voir le roi, tout à coup, venir à lui, et lui parler, compatissant à son sort. » Il s’incline, donc, et « … vit distinctement l’image se relever aussi ; signe certain (nous soulignons) que le roi l’avait salué ».
Ainsi, redevenu lui-même – si on peut dire ! – et accompagné de ce double, redevenu l’autre, séparé de lui, et soutenu par ses faveurs ennoblissantes, Raoul Spifame, tantôt lui, le jour, tantôt l’autre royal la nuit, va devenir « directeur du sceau royal ».
Il est à nouveau en proie à de fortes fièvres. On craint pour sa vie. Il est transféré dans une autre cellule, en compagnie d’autres détenus dont l’un d’eux qui va l’accompagner et contribuer à développer son délire.
Nerval note alors qu’un être humain peut n’être fou que par « un seul endroit de son cerveau » (chose que Freud soulignera, conforme en cela à l’observation de la tradition psychiatrique) ; restant, dit-il, « fort sensé quant au reste de sa logique » (une notation probablement tirée, là aussi de sa propre réflexion sur lui-même). En effet, Spifame, devant son miroir et dans son sommeil, changeant de rôle et de personnalité, n’en reste pas moins conscient de lui-même et de ses changements. Son humeur mélancolique incite ses gardiens à renforcer auprès de lui la compagnie d’un autre fou. Celui-ci, se disait « poète royal ». On trouva plaisant, ou charitable, mais à tous les coups … thérapeutique, de rapprocher ces deux êtres à la folie voisine, sinon complémentaire, dans le fantasme.
Du coup la folie se stabilise ; l’humeur de Raoul s’en trouve ragaillardie. Raoul Spifame adopte pleinement son rôle royal ; le joue – ça serait trop dire – en tout état de cause et adopte son coreligionnaire en folie avec sérénité : « Au bout de peu de jours les deux fous étaient devenus inséparables. »
Néanmoins, conscient de sa captivité Spifame en conçoit un tord causé, qui le voit se transformer en persécuté. Un complot le vise. Il lui faut se défendre. Sa folie devient active. Il lui faut éclairer les autres, ses « sujets », sur son sort. Il va recourir à l’écriture. Cet appel à l’écrit, si souvent constaté par les cliniciens, trouve déjà, ici, sa justification (Maleval, 1994). Spifame, pour avertir « son peuple de sa captivité », émet des billets, les lance par la fenêtre de son logis. Ceux-ci se perdent ; ne sont pas suivis des effets attendus… Alors, une idée s’empare du « poète royal », le compagnon de Raoul : « Fonder une imprimerie royale » pour soutenir les propos, édits et autres paroles de son sujet princier.
Ainsi lancé, ce projet va soutenir et le délire et le maintien de l’activité sociale – et politique – du couple délirant, ainsi que sa productivité esthétique (Ey, 1973). Mais il y a un autre point qu’il nous faut retenir : celui de la sollicitude des « soignants » de l’époque à l’endroit de cette production délirante. Ces billets, et autres « ordonnances princières » de cette « imprimerie royale », ont été dûment conservés (du dire de Nerval et de mémoire d’historiens qu’il cite). Ainsi, l’internement de l’époque assura-t-il, déjà, cette fonction que Lacan recommandera au psychanalyste, qui maintient sa présence auprès du sujet psychosé, de se faire « le secrétaire de l’aliéné » ; et, ainsi, de devenir le dépositaire de ses efforts de prélever sur la jouissance une part de réel supportable.
Évasion de Spifame et ultime rencontre avec le monde de son double royal
Mais des billets et ordonnances ne suffisent pas à changer l’ordre du monde : la captivité. Les deux compères décident de s’évader. Ils s’y préparent et réussissent leur évasion. Dès qu’ils se retrouvent dehors, loin de se dissimuler, ils ressortent leurs écrits et haranguent les passants… non sans succès. On est étonné d’apprendre, cette fois, que le motif des actions en belligérance de Raoul Spifame est soutenu par une rivalité avec la femme. Il veut porter atteinte, cette fois, à celle qu’il jalouse : la duchesse de Valentinois, Diane de Poitiers qui se serait éloignée de son royal amant ; en quelque sorte, infidèle. Il s’agit, cette fois, plus d’honneur que de liberté ou de puissance. Quoiqu’il en soit les harangues des deux sujets, leur revendication pour des affaires de simple police intérieure dans la ville de Paris, rencontrent un franc succès
[6].
On se passe les libelles et autres papiers imprimés. On exalte les deux héros qui promettent un monde de réformes politiques.
À cette même heure la nouvelle épouse du Dauphin François, Marie d’Écosse, faisait son entrée (une autre entrée, la seconde de cette histoire !) dans la ville de Paris. Et le roi Henri II, le vrai, est aussi du cortège. Ses officiers lui apportent la nouvelle qu’on acclame dans la cité un nouveau « roi ». Henri II se porte à la rencontre de celui-ci prêt à l’affronter. Et il se trouve, une seconde fois, face à son sosie. Mais, cette fois, la conséquence est toute autre : « L’impression que produisit sur le pauvre fou l’aspect de Henri lui-même lorsqu’il fut amené devant lui, fut si forte qu’il retomba aussitôt dans une de ses fièvres les plus furieuses, pendant laquelle il confondait comme autrefois et ne pouvait s’y reconnaître quoiqu’il fit, ses deux existences de Henri et Spifame. »
La confusion, donc, des deux existences mêlées se réinstalle. La stabilité acquise est interrompue par cette nouvelle rencontre avec le roi véritable. Le déclenchement se répète. Les effets, passés, du délire et des connivences acquises laissent place à nouveau à l’angoisse envahissante, propice à la solution possible d’un passage à l’acte.
Écriture et nouvelle – et dernière – stabilisation
Cette fois encore, la protection royale va jouer en faveur de Raoul Spifame. On lui redonne la compagnie de son féal, dévoué, le « poète royal ». On l’installe dans un des châteaux de plaisance de Henri II. Et le roi ordonne qu’on garde et conserve tous les écrits de ces deux personnages. Ses réformes préconisées – au dire de Nerval – seront, pour un certain nombre, réalisées au cours des mois et années qui suivront ces épisodes.
Ainsi, Nerval voit en Raoul Spifame un des « illuminés » réformateurs du gouvernement de la cité, dont l’irraison de sa folie comporte assez de sagesse, dans sa logique, pour apporter à la raison la contribution de correctifs précieux pour la vie communautaire.
La folie se voit attribuée, par Gérard de Nerval, de cette façon, l’estime qu’il pense être la plus justifiée à ses yeux : celle de rester non seulement humaine mais – qui plus est – un guide en matière de gouvernance du monde de ses semblables.
En somme, cette folie, fut-ce au prix de ses chimères, pas toutes agréables, et même dérangeantes, pour lui, vient se ranger à côté des traités et arguments touchant à la citoyenneté et à ses droits (Hobbes, 1651), dont la politique a élaboré, depuis Montaigne, et Montesquieu, codes et règles de justice et de droits en matière de jouissance. Pour une telle contribution ne fallait-il pas payer le prix de l’errance, mentalement ? Cela, pour devenir un peu plus humain… dans le monde in-humain ?
Gérard de Nerval, on le sait, à quelque temps de là, sombrera dans une « chimère semblable ». La correspondance avec A. Dumas, et les échos que ce dernier en répandra au sujet de Nerval, contribuant à éclairer cet intérêt pour l’histoire de Spifame. Cet essai sur cette « folie du
xvie siècle » préfigure un nouveau déclenchement de sa propre psychose
[7].
Conclusion : du style de la folie
Nous arrêtons ici le commentaire qui nous fait attribuer à l’auteur des Illuminés une science qui est, déjà, plus que celle des aliénistes de son temps, à propos de la folie et de ses mécanismes d’aliénation.
Nerval en avait connu les effets, d’expérience (entre 1841 et 1842 et plus récemment en 1851). Il saura en subir à nouveau l’emprise et sera interné chez le docteur E. Blanche. Entre ces deux épisodes se situe, donc, cet essai sur les Illuminés et toute cette littérature, qu’enfant, il a lue dans la bibliothèque de son oncle, à Mortefontaine, dans le Vallois.
De cette « littérature indigeste », pour son entendement d’enfant, il a su tirer le commentaire qu’il situe en hommage à « Éloge de la folie » d’Erasme. Il y présente ces « précurseurs du socialisme » dans la double ironie
[8], celle de la métaphore délirante et celle de l’impertinence à l’égard du pouvoir politique, laquelle se veut réformatrice de la société dans la gestion du droit des citoyens et la gourvernance du réel et de ses jouissances.
C’est là une preuve de plus que l’artiste sait devancer, comme l’a évoqué J. Lacan (dans son « hommage à Marguerite Duras ») le psychanalyste, voire le clinicien aliéniste du xixe siècle, déjà.
C’est, aussi bien, la démonstration de ce pouvoir qu’apporte le « créateur littéraire », quand il sait répondre de cette position que V. Segalen, dans sa thèse de médecine, de 1906, nommait être celle des « cliniciens es lettres ». Clinicien ! C’est une tâche noble et combien difficile ! Et « clinicien es lettres » – ce que Lacan souhaitait au clinicien : d’être lettré – requiert un supplément d’âme, qu’on attribuera ici au style et à sa rhétorique ; dont un Nerval est l’illustration exemplaire.
Le style, ici, dans les Illuminés est non seulement la marque de la folie, mais surtout son mode de défense avérée (cf. les « idées insupportables », dont Freud fait la raison du délire), mode le plus spécifique qui soit contre la jouissance dont le réel surgit de la langue même qui le suscite.
Si parler est jouir (J. Lacan), parler, écrire, sont nos modes de défense, contre la pulsion, les plus sûrs (mais pas certains !) : contre la jouissance qui en est la traduction, ainsi que le précisait J.A. Miller ; soit, ce qui revient à chacun : « tous égaux dans la condition humaine » de « l’existence du parlêtre » (Miller, 1999) : Modes et modalités du pathologique, alors, caractérisent cette nécessité.
Ici, puisque nous invoquons le style de Nerval, sa rhétorique particulière et si émouvante, ses idées bien à lui, rappelons, alors, le début d’Aurélia (chapitres II et III) au cours duquel il décrit une suite d’« idées fixes », qui sont comme les « phénomènes élémentaires » (cf. la clinique psychiatrique) qui prennent la suite d’un nouveau déclenchement de sa psychose (le premier date de 1841).
Ces idées sont celle de sa mort prochaine, à une heure annoncée ; celle de la présence de la femme aimée et perdue dans une étoile, celle de cette étoile qui doit le guider et le fait se mettre en route sans savoir où il va (Nerval, 1854). Ainsi, de l’idée délirante (« idée fixe ») au délire, les points de certitude se confirment et opèrent ce cadrage du réel que le récit d’Aurélia va consolider jusqu’à l’illusion, certaine, de retrouvailles avec l’« Autre féminin » (« Elle m’a visité »).
Le témoignage de ce martyr de la jouissance, qu’est le psychotique, nous touche tant par son récit, par son accent de simplicité que par la fragilité enfantine dont est marqué ce récit ; révélation authentique de la présence du sujet autant parlé, que parlant. Nous y reconnaissons : « Cet accent de singularité dont il nous faut savoir entendre la résonance dans un mot pour détecter le délire, cette transfiguration du terme dans l’intention ineffable, ce figement de l’idée dans le sémantème (qui précisément ici tend à se dégrader en signe), ces hybrides du vocabulaire, ce cancer verbal en néologisme, cet engluement de la syntaxe, cette duplicité de l’énonciation, mais aussi cette cohérence qui équivaut à une logique, cette caractéristique qui, de l’unité d’un style aux stéréotypies, marque chaque forme de délire, c’est tout cela par quoi l’aliéné, par la parole ou par la plume, se communique à nous. C’est là où doivent se révéler à nous ces structures de sa connaissance, dont il est singulier, mais non pas sans doute de pur accident, que ce soient justement des mécanistes, un Clérambault, un Guiraud, qui les aient le mieux dessinées » (Lacan, 1946).
Nerval nous touche par son accent de sincérité, autant que par la connaissance qu’il transmet humblement, simplement sans faire de discours savant ou, plus nettement dit, de discours universitaire… Il ne pérore pas sur l’âme humaine. Il témoigne. Et il sait, cependant rendre compte de l’étrangement humain, en étant ce simple témoin.
Cela devait être signalé. C’est la tâche que nous nous sommes assignée dans la charge d’avoir à transmettre et communiquer les références de ce texte et son intérêt un peu oublié, pour les chercheurs de la « clinique » et les « sciences humaines » en général.
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Bonnat, J.-L. 1998. Un-croyance… et nécessaire certitude dans la psychose, colloque Mythe et Croyance, peru ; 21-22 mars dans Autismes et psychoses, université de Nantes.
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Delmas, F.-A. 1929. Bulletin de la Société médico-psychologique, séance du 25 février.
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Ey, H. 1973. « L’exaltation esthétique » dans Traité des hallucinations, t. II, Paris, Masson.
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Freud, S. 1981. « L’identification », dans Psychologie collective et analyse du Moi, Essais de psychanalyse, Paris, Payot.
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Hobbes, T. 1996. Du Citoyen, Paris, lgf, livre de poche.
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Lacan, J. 1966. « Propos sur la causalité psychique » [1946], dans Écrits, Paris, Le Seuil.
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Lacan, J. 1966. « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du “Je” » [1949], dans Écrits, Paris, Le Seuil.
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Lacan, J. 1966. « Remarque sur le rapport de D. Lagache : “Psychanalyse et structure de la personnalité” » [1960], dans Écrits, Paris, Le Seuil.
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Lacan, J. 1966. « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », dans Écrits, Paris, Le Seuil.
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Lacan, J. 1981. Séminaire III, Les Psychoses [1955], Paris, Le Seuil.
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Lacan, J. 1975. De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité [1932], Paris, Le Seuil.
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Lacan, J. 1975. Premiers écrits sur la paranoïa [1931, 1933, 1935], Paris, Le Seuil.
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Maleval, J.-C. 1996. Logique du délire, Paris, Masson.
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Maleval, J.-C. 1994. « Fonction de l’écrit pour le psychotique », Actes du peru, Toulouse le-Mirail, dans La Lettre et l’Écrit, cdrep.
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Miller, J.-A. 1993. « Clinique ironique » [1992], dans L’Énigme et la psychose, La Cause freudienne, eccf, n° 23.
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Miller, J.-A. 1999. « L’ouverture de la “Convention d’Antibes” » [1998], dans La Psychose ordinaire, Paris, irma, Agalma, éditeur.
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Nerval, G. de. 1966. « Les illuminés » [1852], dans Œuvres, Paris, Garnier.
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Nerval, G. de. 1966. « Aurélia » [1854], dans Œuvres, t. 1, Pléiade nrf, Gallimard.
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Nerval, G. de. 1966. « Correspondances » [1853], dans Œuvres, t. 1, Pléiade nrf, Gallimard.
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Zazzo, R. 1962-1968. Conduites et conscience, Paris Neufchâtel.
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Zazzo, R. 1979. L’Attachement, Neufchâtel.
[*]
Jean-Louis Bonnat, professeur de psychopathologie, faculté des lettres et sciences humaines, chemin de la Censive-du-Tertre, bp 81227, 44312 Nantes cedex 3.
[1]
Textes datés de 1852. Un ensemble de réflexion et de biographies des « pré-curseurs du Socialisme », qui restera un ouvrage inachevé (Nerval, 1852).
nb : On suivra l’avancée de ce récit au fur et à mesure de l’énoncé des thèmes cliniques que nous allons décliner, pour garder à notre texte la cohérence de la démonstration.
[2]
Cf. Abely, dès 1927. Et, après lui, Delmas, (1929). Mais on retrouve ce thème chez Maupassant, chez Musset, chez Van Gogh, etc.
[3]
Cf. Zazzo. La formule « stade » du Miroir n’a rien à voir avec un moment biographique de la vie du sujet mais est à concevoir, comme Lacan l’a précisé plus tard (en référence à Kirkegaard et à ses « stades » de l’Éros), comme une phase de la structure.
[4]
Ces différents aspects, moments et bénéfices de la folie, en évolution, représentent ce que J. Lacan a appelé l’« échelle du délire » et dont Maleval (1996) a repris et développé l’idée – déjà présente chez Régis en 1906.
[5]
À noter : en position d’« image idéale » [i(a)] dans la terminologie du Lacan des années soixante. Cf. « Le Schéma “R” et la bande définissant, à partir du schéma “L”, le Moi : M.i.m.I » (Lacan, 1932).
[6]
Qu’on se souvienne de la thèse de Lacan et de ses commentaires sur l’œuvre du crime paranoïaque, de ses idées délirantes et de leur audience auprès d’un large public (Lacan, 1932).
[7]
Cf. Nerval (1853), et la note qui se rapporte à la Suzeraineté de A. Dumas (cf.
Les Correspondances).
[8]
Cf. Miller (1992) où se démontre que l’ironie de la psychose vaut pour finalité et adresse de s’intéresser au discours-maître de la « politique » au sens fort et génial du terme.