Cliniques méditerranéennes
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I.S.B.N.2-86586-890-7
304 pages

p. 29 à 40
doi: en cours

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no 64 2001/2

2001 Cliniques méditerranéennes

Le mal des origines

Eliane Allouch  [*]
À partir du cas singulier des enfants Finaly, mais aussi de cas cliniques et mythiques et des travaux de chercheurs contemporains, l’auteur traite des enjeux du maintien ou du rejet de l’identité des origines pour le devenir psychique d’un sujet, en particulier à l’adolescence.
De là, l’auteur soutient que l’effacement des origines est l’équivalent d’une rupture de filiation (ou de désaffiliation) qui, le plus souvent, vient entraver l’élaboration des mouvements psychiques primaires de meurtre et d’inceste ainsi que le dépassement de nos théories sexuelles infantiles avec le risque d’induire la résurgence de racisme, d’intégrisme et de conformisme. Mots-clés : l’identité des origines, effacement de filiation, rupture de filiation, le mal des origines, le processus adolescent, le devenir psychique.
Keeping into focus the Finaly’s children peculiar case, as well as clinical and mythical ones plus working by present day researchers, the author deals with the stakes of keeping one’s original identity or giving it up, as far as one’s psychic becoming is concerned.
From that point, the author holds that deleting one’s origins is tantamount to breaking the filiation which encloses one (or, on the contrary, which keeps one out). Such a deleting one is most often a hindrance to elaborating the primary psychic moves of murder and incest and may induce racialism, integrism and conformism if it becomes active again. Keywords : origins of identity, deleting one’s origins, breaking a filiation, the wrong origins, the process of being a teenager, one’s psychic future.
À partir du cas singulier des enfants Finaly, mais aussi par delà ce cas, on posera la question du maintien ou du rejet de l’identité originaire (prise dans le sens symboligène) et de ses enjeux. Le poids de ces enjeux est particulièrement élevé s’agissant du devenir psychique d’enfants ou d’adultes qui, pour diverses raisons, n’ont pas eux-mêmes accès à leurs origines. Cette question rejoint l’importante réflexion lancée depuis les années soixante-dix à propos de l’accouchement sous x, l’insémination artificielle avec donneur (iad), la fécondation in vitro et le transfert d’embryon (fivete). Elle réinterroge les conditions éthiques de l’adoption, privée ou publique, ainsi que l’impossibilité légale pour un enfant de faire appel de la décision qui le concerne directement d’espérer établir le lien de filiation avec son père ou sa mère dits naturels (indépendamment de leur bon-vouloir ou de circonstances difficiles) au-delà de deux années après sa majorité [1]. Quant aux conflits d’autorité dans les familles recomposées, ne serait-ce pas un mode de recouvrement de la question de l’effacement de la filiation, des origines, pour les différents partenaires ?
C’est ainsi qu’à partir des travaux de différents chercheurs, psychanalystes ou anthropologues, et de vignettes cliniques et mythiques, on rappellera la dialectique entre identité et filiation, l’état de crise possible que cette dialectique peut rencontrer, notamment à l’adolescence, et l’on développera les écueils possibles d’un gommage des origines, dont une rupture de filiation ou une désaffiliation nous paraît être l’équivalent.
Mais auparavant, je rappellerai brièvement l’affaire des enfants Finaly [2] qui a initié ma réflexion.
 
L’Affaire des enfants Finaly
 
 
À un degré moindre que l’Affaire Dreyfus, dans l’après de la Deuxième Guerre mondiale, notamment de 1952 à 1953, l’Affaire Finaly mobilisa toute la presse française et internationale. Sur fond d’antisémitisme latent, elle opposait les communautés juives et chrétiennes ainsi que la gauche laïque et républicaine avec la droite traditionnelle [3]. Elle est exemplaire de la situation de nombreux enfants juifs ou autres que des pouvoirs institutionnels ou le pouvoir d’adultes qui ont autorité sur eux conduisent à être dépossédés ou bien à avoir honte de leur filiation d’origine.
Robert et Gérald Finaly, nés respectivement en 1942 et 1943, sont les fils de parents juifs, déportés en 1944 à Auschwitz, d’où ils ne reviendront pas. En dépit des circonstances, ces derniers avaient pris soin de faire circoncire leurs fils pour les inscrire dans la filiation et la culture juives. Pour les protéger des rafles éventuelles, ils les confièrent assez rapidement aux religieuses de Notre-Dame de Sion de la région de Grenoble où ils habitaient. Vu leur jeune âge, les religieuses les placèrent à la crèche municipale de Grenoble dirigée par mademoiselle Brun, française et bonne catholique.
Dès 1945, les survivants de la famille Finaly, en particulier deux tantes paternelles des enfants entreprendront des démarches auprès du maire de Grenoble pour récupérer leurs neveux. Dès cet instant, la part de l’église la plus traditionnelle, dont Mlle Brun était une représentante typique, mit tout en œuvre (pseudo-conseils de famille pour avoir la tutelle des enfants, attaques en justice, etc.), pour garder les enfants au sein de la religion catholique. C’est ainsi qu’en 1948, à 7 et 6 ans, bien que circoncis, ils furent baptisés, puis cachés, séparés et soumis à de nombreux changements de noms, de pays et de langues.
Lors d’une interview organisée par l’émission « Repères » sur France 3, le 17 avril 1993, Robert Finaly précisa que le jour de leur baptême, on leur a appris que leur père avait été tué et qu’ils étaient juifs. Dans le même temps, on leur a fait savoir que les juifs avaient crucifié Jésus Christ. Robert se souvint qu’il « ne voulait pas appartenir au peuple maudit » ou bien encore qu’« il ne voulait pas donner prise aux persécuteurs de Jésus Christ qui les cherchaient ». Gérald ajouta que Mlle Brun leur avait fait savoir aussi que « s’ils allaient dans leur famille, on les mettrait dans un orphelinat et on les enverrait casser des pierres ». « Il ne fallait surtout pas aller du mauvais côté », renchérit Robert.
C’est en 1953, alors qu’ils ont 11 et 10 ans, que la ténacité de Germaine Ribière [4], une catholique révoltée par ce « rapt d’enfants », mandatée par le cardinal Gerlier, Archevêque de Lyon et Primat des Gaules en accord avec le Grand Rabbin Jacob Kaplan permit de retrouver les deux enfants en Espagne, de les ramener en France, d’où ils furent directement envoyés chez leur tante en Israël. Là, ils furent accueillis avec beaucoup de « gentillesse et de liberté », notamment avec la possibilité de poursuivre ou non dans la religion catholique, précisa Robert lors de l’interview de 1993.
Ainsi, durant la majorité de leur temps passé en France, les deux enfants avaient entendu sans relâche : a) que la religion (mais aussi la vie ou la culture) juive était caractérisée comme « mauvaise » ; b) que la religion catholique était « la bonne et la vraie religion » par opposition à cette erreur première qu’était le judaïsme.
Cependant, après une à deux années d’adaptation à la culture juive, Robert Finaly dit n’avoir pas éprouvé de troubles ou de malaise notables ; au contraire, il déclare dans l’interview de 1997 : « Je n’ai pas de regrets […] Israël est notre pays […] être tolérant est le plus important. »
Soulignons, qu’encore enfants, lui-même et son frère, avaient reçu dans la frayeur les valeurs et les croyances que l’église, sous l’égide de Mlle Brun, leur avait proposées, sur un mode quasiment fanatique. Et dans le même mouvement, qui faisait apparaître le baptême comme une tentative de naturalisation et d’annulation de la circoncision, une telle éducation ne tendait à rien de moins qu’à l’effacement de leur système de parenté, c’est-à-dire à l’effacement de leur filiation première et de leurs origines naturelles, lesquelles sont repérées par la psychanalyse et l’anthropologie moderne comme les éléments identitaires les plus importants fondant un sujet ou une communauté.
 
Identité et filiation
 
 
Stabilité et changement sont l’un et l’autre requis pour qu’une identité soit pleinement constituée. Le terme d’identité recoupe les notions de personne, d’individu ou de sujet, c’est-à-dire ce qui marque une unité singulière que désigne encore la notion de soi (en anglais self). Ce mixte de stabilité et de changement ne va pas sans une incertitude sur le plan conceptuel aussi bien que sur le plan concret. Cela étant, il assure le maintien d’une cohérence ouverte et de l’intime certitude de correspondre à une réalité donnée plutôt qu’à aucune autre. Ce mixte enfin relève plus du sentiment et de l’image que de la logique. Il découle du processus intrapsychique de « prise de possession de son histoire [5] » par un sujet. En ce sens, il constitue la démarche caractéristique de toute cure, analytique ou psychothérapeutique, venant retravailler les points traumatiques et par trop rigides du trajet d’autohistorisation de tout sujet.
L’identité, on l’a souvent remarqué, n’est pas une notion psychanalytique. L’identité ne s’éclaire pourtant qu’à partir de la psychanalyse, notamment au travers de la notion d’identification. La deuxième topique freudienne spécifie nettement qu’un appareil psychique différencié en ça, moi et surmoi (idéal du moi) (1923) se constitue et se développe par une série d’identifications à des traits d’autres investis affectivement et, surtout, à l’Autre primordial, c’est-à-dire à un mixte des parents des origines. Freud a nommé « l’identification au père de la préhistoire personnelle [6] », la captation de l’imago aux parents des origines. Cette dernière promeut l’intériorisation du moi idéal et, par là même, l’accès au monde des valeurs, spécifique de l’espèce humaine, ainsi que le dépassement des positions psychotiques infantiles [7]. C’est pourquoi Freud affirme que, « quelle que soit la forme que puisse prendre la capacité de résistance du caractère aux influences des objets abandonnés, les premières identifications, qui ont lieu au tout premier âge, garderont un caractère général et durable [8] ». Ainsi, les scénarios fantasmatiques de la scène primitive, du stade du miroir, du stade phallique puis, ultérieurement, celui de la différence des sexes et du roman familial, matrices symboliques dérivées des identifications primaires et secondaires, constituent les prémices du devenir identitaire qui se fera de plus en plus différencié et de plus en plus singulier jusqu’à passer (au moment de la période de latence et, surtout, à l’adolescence) au-delà de la dialectique identificatoire ou narcissique, grâce au langage ou à toute expression symbolique, qui « lui restitue dans l’universel sa fonction de sujet [9] ». Néanmoins, soutiendrais-je avec Joyce Mc Dougall : « Narcisse joue un rôle plus important que celui d’Œdipe pour élucider les troubles les plus profonds de la psyché humaine [10]. »
En cas d’adoption ou de tentative d’annexion, comme pour les enfants Finaly, on peut dire avec Winnicott que les complications les plus graves seront consécutives à une défaillance des soins infantiles antérieurs à l’adoption (ou à l’annexion), c’est-à-dire de ceux qui relèvent de l’histoire précoce de l’enfant. « Si, quand on prépare une adoption, précise Winnicott, on connaît l’histoire infantile précoce et on sait à quel point la désorganisation de l’environnement a perturbé les premiers stades du développement affectif de l’enfant, on peut prévoir dans quelle mesure il sera demandé aux parents adoptifs de soigner l’enfant plutôt que de prendre soin de lui [11]. » À propos des enfants Finaly, vu leur docilité et leur adaptabilité à des situations complexes et difficiles jusqu’à respectivement 11 et 12 ans, on peut penser que les premières identifications à leurs parents (durant leur première et leur deuxième année) étaient de bonne qualité et les avaient doté d’un sentiment d’identité subjective ou de continuité d’être suffisant pour la bonne continuation de leur devenir psychique et identitaire. Au lieu de reconnaître cette situation, les identifications précoces des deux frères étaient dénigrées à travers leur « mauvaise » filiation juive, ainsi que Mlle Brun et, à travers elle, la part la plus conformiste (voire manichéiste) de l’église s’employaient à le soutenir auprès d’eux.
Plus que tout autre secteur de recherche, l’anthropologie moderne soutient que identité et filiation sont intimement liées et sont l’une et l’autre des créations sociales qui s’articulent à partir de trois éléments majeurs :
  • « l’ancrage dans le corps humain [12] » que F. Héritier-Augé définit en 1981 comme un « donné universel » qu’elle résume en trois points : a) il y a seulement deux sexes, le sexe masculin et le sexe féminin ; b) La procréation entraîne une succession naturelle de générations ; c) un ordre de succession des naissances au sein d’une même génération fait reconnaître des aînés et des cadets [13]. Ces trois points définissent ce qu’elle appelle la différence (la différence entre les générations et entre les sexes. En cela, on retrouve la même idée qu’en psychanalyse). Ils sont à la base des constructions ou institutions des systèmes de parenté, c’est-à-dire des ordres symboliques établis selon le choix des combinaisons élaborées par chaque communauté ;
  • le deuxième élément majeur du lien entre identité et filiation est l’attribution d’un nom et d’un prénom donnés publiquement à l’enfant, ce qui induit que c’est toujours la parole qui fonde la filiation ou qui l’exclut. « Cette interpénétration profonde entre le moi et le nom, la personne et son identité, attestée dans toutes les cultures, écrit F. Héritier-Augé, est l’élément qui rend la récusation de filiation profondément injuste et mutilante, intolérable au nom du droit des personnes [14] » ;
  • enfin, le troisième élément du rapport identité/filiation est celui de la transmission instituée de liens affectifs, de désirs, d’idéaux, de droits et de devoirs codés par la communauté d’appartenance.
Dans le même ordre d’idée, précisions juridiques à l’appui, le psychanalyste P. Legendre développe l’idée de « l’inestimable objet de la transmission ». Il définit celui-ci comme « une référence dont la fonction est de se transmettre telle qu’elle a été reçue, sans taches, l’équivalent d’un totem comme emblème du clan [15] ». I. Théry reprend à juste titre cette thèse en précisant que « l’institution de la filiation, éludée par la définition psychorelationnelle de la famille (c’est-à-dire reposant uniquement sur la prise en compte des liens affectifs) est le principe et la condition même de l’échange signifiant, la référence sans laquelle il n’est pas possible d’inaugurer le processus de construction identitaire du sujet humain [16] ».
À propos des enfants Finaly, les deux interviews de radio de 1993 et de 1997 donnent bien à entendre que la part conformiste de l’église représentée par Mlle Brun n’a pas envisagé un seul instant l’importance de l’impact destructeur, voire mutilant de leur attitude négative à l’égard de « l’inestimable objet de transmission » de la culture juive pour leur devenir subjectif et identitaire. Il en a été de même quant à l’impact possible d’effets négatifs que pouvaient laisser les changements de noms, de pays et de langues qui ont été infligés à ces deux enfants sous prétexte de danger.
 
Le mal des origines
 
 
La pratique psychanalytique donne de multiples exemples de patients pour lesquels la non-inscription dans la filiation d’origine induit un destin identitaire incomplet, voire mutilant pour leur affirmation sexuée, mais aussi bien sociale. Je citerai en particulier un patient de 30 ans, Patrice, traumatisé par l’attitude dépressive et violente de sa mère qui interdisait d’évoquer le père. Celui-ci avait quitté le foyer familial autour des 4 ou 5 ans de son fils pour ne plus revenir ni se manifester auprès de ses enfants jusqu’à sa mort par suicide. Quand, au cours de son analyse, il osa évoquer son père et reprit contact avec sa sœur (exclue de la famille pour avoir interrogé la deuxième femme de leur père), puis en vint à rencontrer lui-même cette dernière, l’amenant à transgresser de plus en plus l’interdit maternel, ses rêves mirent en scène des situations catastrophiques : il se voyait mourir sans lutter au cours d’un accident de voiture qu’il avait provoqué en circulant à contre-courant sur une autoroute, ou bien il rêvait à des sortes de « mutants » à carapace habitant sur une autre planète. Le premier type de rêve imaginarisait la tendance transgressive, mais surtout, dépressive que sa recherche induisait. Au contraire, dans le deuxième type de rêve, il encourageait les mutants à déchirer leur carapace, à oser montrer leur « chair à vif » et à subir « l’épreuve du feu » en leur indiquant un tableau sur lequel il leur proposait un plan pour « reconquérir leur humanité ».
Ce deuxième type de rêve lui permit de se rendre compte de son enfermement dans un non échange avec autrui, mais surtout avec lui-même à qui il cachait le mal d’être sans père, c’est-à-dire sans lui être identifié. Dans le même temps, il découvrit son fonctionnement en faux-self ou de robot, aliéné par le désir de sa mère. Il repéra aussi le comportement de petit enfant qu’il avait établi avec sa première aussi bien qu’avec sa seconde épouse. « L’épreuve du feu » évoquait doublement le destin du père : il s’agissait de « feu son père » et d’autre part, de son mode de suicide par pistolet. Enfin, « reconquérir son humanité », tel que le rapporte le récit du rêve, apparut au fil de ses associations comme l’enjeu d’une prise identitaire en deçà et au-delà de son enfermement (sa carapace), avec prise en compte de sa « chair à vif » (sa blessure d’avoir été abandonné par le père) plutôt que de son déni. Il serait, précisa-t-il alors, « comme quelqu’un qui était sous l’eau depuis des années et qui sort la tête pour respirer ». Sans le savoir, il attendait que son père revienne et que ses parents se « reprennent ». « Pourquoi est-ce que j’attendais, pourquoi est-ce que j’avais tant besoin d’espérer ?… Peut-être aurais-je eu l’impression de tomber dans le vide », finit par dire Patrice.
Cette histoire déprimante lui permit d’émerger à une position virile en se définissant non plus sans (c’est-à-dire sur un vide), mais contre le personnage masculin peu estimable qu’il identifiait à son père. Il commença dès lors à se présenter autrement vis-à-vis de sa femme ; il ne chercha plus en particulier à lui faire prendre sans cesse une position maternelle à son égard. Sur le plan professionnel, il osa se proposer comme chef de projet (ce qui supposait de diriger des collègues) au lieu d’être simple exécutant plus ou moins isolé. Enfin, à partir de son lent et douloureux travail de remémoration et d’élaboration en analyse, il se dégagea un peu de l’idée-impression de tare d’être sans père et s’ouvrit à l’idée, qui lui parut de plus en plus nécessaire, d’établir des relations amicales plutôt que de vivre replié avec sa femme, très occupé à améliorer et aménager la maison (autre carapace !) qu’il avait achetée.
La mythologie grecque nous donne aussi des exemples de non affiliation ou de désaffiliation, tels entre autres ceux de Narcisse et d’Œdipe.
Lorsque Narcisse s’en va quérir son reflet dans l’eau, qui ne lui offre aucun support d’identification, il s’y noie. Enfant du narcissisme et non de la différence des sexes, Narcisse, l’orphelin-pupille (pupilla, en latin, c’est d’abord le diminutif de pupa, « poupée ») est assigné en tant que double narcissique d’un autre – un reflet – reproduction du même, des valeurs du tuteur, de l’église ou de la nation secourable, etc., et non de la différence des sexes introduite par le fantasme originaire de la scène primitive (Urszene). À titre d’illustration, je mentionnerai que, jusqu’à son départ en Israël, le jeune Robert Finaly, sous tutelle de l’église via Mlle Brun, voulait embrasser la vocation de prêtre, laquelle suppose la réalisation d’un idéal sur le modèle du même, mais aussi l’exclusion de la pratique sexuelle, et par là, une manière de mise à l’écart de ses origines issues du rapport sexuel de ses deux parents et non de l’immaculée conception prônée par l’église catholique.
Pour sa part, Œdipe, l’enfant aux pieds percés que ses parents ont exposé à la mort, trouvé par un berger, voulait « savoir » (connaître ses origines). Il n’obtint finalement que la révélation de son double crime ignoré de lui, puisqu’il ne connaissait pas ses parents d’origine. Il survécut mais en s’ôtant la vue, autrement dit la capacité de savoir, tel l’orphelin pris au sens étymologique du terme : en grec, orphanos est celui qui est privé d’un proche parent, ascendant ou descendant. Un dérivé latin est orbus, qui signifie « orbe », aveugle. Œdipe est « orbe » de ne plus se voir lui-même dans le regard, ou simplement la présence d’un parent. Il est enfant du sexe condamné qu’on refuse comme miroir et dont la descendance ne se prolongera pas.
Ainsi que le développe longuement Corinne Daubigny, « les déshérités : métèques ou pupilles, deux figures de l’imaginaire, rassemblent en deux pôles opposés la représentation du mal des origines. Aux extrêmes, il y a ceux qui souffrent d’un excès d’origine, d’une origine trop différente, trop chargée : l’image du métèque en constituerait le paradigme. De l’autre côté, on trouve ceux qui souffrent de manquer d’origine connue, réputés n’en avoir plus, ou se penser comme tel : l’image du pupille constituerait un second paradigme. Métèque ou/et pupille, deux paradigmes repérables dans toute société [17] ». L’auteur va plus loin. Elle dénonce le fait, qu’après 1950, la République entretienne « l’idée que l’enfant peut vivre sans connaître ses parents d’origine, que cela pourrait contribuer à augmenter ses chances dans la vie, qu’en somme les parents d’origine sont psychiquement inutiles à l’enfant [18] ». Une telle idée trouve sa confirmation dans la politique de l’État concernant les lois portant sur le secret des origines [19].
 
Le travail d’autoréorganisation identificatoire à l’adolescence
 
 
En 1905 déjà, Freud pointait que le travail psychologique propre au temps de la puberté compte parmi les plus importants, mais aussi les plus douloureux : « En même temps que les fantasmes incestueux sont rejetés et dépassés […] (s’ajoute) l’effort que fait l’enfant, pour se soustraire à l’autorité des parents, effort qui seul produit l’opposition, si importante pour le progrès, entre la nouvelle génération et l’ancienne [20]. »
Jusqu’à la puberté en effet, après la captation de l’imago du parent de la préhistoire personnelle et celles des identifications œdipiennes sexuées, les identifications à partir desquelles se constitue le moi sont de type grégaire ou de « masse ». « Elles reposent, développe F. Ladame, sur un sentiment de masse et de communauté, de partage d’un amour égal pour le même objet [21]. » Elles sont conformes avec ce que le système Pc-Cs ne peut que renvoyer au moi. Concernant les enfants Finaly, j’illustrerai cette idée par l’allusion faite en 1993 par Robert Finaly à propos de la scène « du baiser de bonne nuit » dispensé à tous les enfants de la crèche par Mlle Brun, perçue par eux comme une personne de « haute stature », dispensant à chacun un « amour égal ».
Normalement, le remaniement des identifications à l’adolescence ne devrait pas mettre en péril les identifications primaires qui restent garantes de la permanence et de la continuité de l’être dans sa discontinuité et le protège de la menace que la perte de l’objet entraîne la perte du moi. Il ébranle seulement les assises narcissiques à cause du désinvestissement des liens aux objets de l’enfance. Ce remaniement concerne surtout les identifications secondaires.
Par suite du mal des origines, dans les états-limites ou les états pathologiques graves, le travail de l’adolescence ébranle toute la construction identitaire du sujet. Ainsi en fut-il pour notre patient Patrice : l’attente et l’espoir inconscients d’un retour du père bloquèrent tout mouvement de transformation psychique d’ordre adolescent pour éviter « l’impression de tomber dans le vide ». D’autres vont jusqu’à être entraînés dans des expériences psychotiques, voire des équivalents addictifs. Narcisse se suicide en quelque sorte et Œdipe se laisse submerger par l’angoisse de castration.
La désaffiliation par rapport aux origines engendre ainsi une faille narcissique primaire qui, à un moment ou à un autre, bloque le sujet dans son fonctionnement psychique ou l’entraîne vers un effondrement identitaire des plus sévères, qu’un travail analytique n’est pas assuré d’enrayer. Toutefois, on a vu dans un cas comme celui de Patrice, le travail analytique relancer un désir et une dynamique de vie capable de créer une autonomisation.
 
Conclusion : importance de la parenté et de l’ordre juridique, la chance des enfants Finaly
 
 
Les enfants Finaly n’avaient pas encore atteints l’âge pubertaire lorsque la justice, la part non conformiste de l’église (qui commandita Germaine Ribière en Espagne pour ramener les deux enfants à leur tante) et la parenté réussirent à les soustraire au désir d’annexion ou de possession de Mlle Brun et à leur donner la possibilité de connaître leur filiation d’origine. On ne peut savoir quel destin auraient connu les enfants à l’adolescence sans ces trois pôles d’intervention dont les protagonistes se sont montrés plus soucieux du « bien » des enfants que du renforcement de l’idéologie collectiviste et raciste de la part conformiste de l’église. Les expressions de Robert Finaly, lors des deux interviews de 1993 et 1997, « je n’ai pas de regrets », « Israël est notre pays », « être tolérant est le plus important » trouvent tout leur poids au regard de sa première vocation de devenir prêtre, c’est-à-dire un double narcissique de ses tuteurs-éducateurs.
Sans le combat opiniâtre et déterminé de la parenté auprès de la justice, de 1945 à 1953, les enfants Finaly seraient venus grossir la cohorte des enfants adoptés – sur fond d’un déni de leur origines – à qui il est demandé implicitement d’endosser une identité d’emprunt coupée de leurs origines génétiques et historiques, ce qui tend à faire d’eux des sujets « normalisés » et mystifiés. Il en résulte souvent une faiblesse de la constitution du soi qui se montre fragile et sévèrement amputé, entraînant pour cette catégorie de sujets (comme pour notre patient Patrice ou comme le suggèrent les mythes de Narcisse et d’Œdipe) de grands troubles de leur vie sexuelle, affective et sociale.
Les pratiques actuelles en matière de protection légale du secret des origines, les techniques de procréation médicalement assistées, la perte générale du lien social et des repères de parenté (désaffection des parents déstabilisés, familles recomposées manquant de repères, migrations, alliances et adoptions interethniques venant réinterroger le champ de la filiation, voire des filiations) soulèvent une même problématique qui n’est pas encore véritablement prise en compte. La conséquence principale qui risque d’en découler est la fabrication en masse d’individus-prothèses – métèques ou pupilles – pour qui la sexualité sera bestiale ou n’aura pas lieu d’être. Gérer (avec perte et profits) l’héritage des origines, à commencer par en prendre connaissance au mieux des possibles et en toute liberté, en particulier en cas de rupture de filiation, permettra à chacun (souvent au prix d’une grande souffrance) d’intégrer, d’élaborer, pour un individu comme pour une communauté, les mouvements primaires de meurtre et d’inceste (tel Œdipe) ainsi que nos théories infantiles, toujours prompts à resurgir dans la vie relationnelle et collective sous les formes du racisme, de l’intégrisme ou du conformisme à figures multiples.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Daubigny, C. 1994. Les Origines en héritage, Syros.
·  Freud, S. 1905. Trois essais sur la théorie de la sexualité, Idées/Gallimard, 1962.
·  Freud, S. 1923. « Le moi et le ça » dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
·  Héritier, F. 1981. L’Exercice de la parenté, Gallimard/Le Seuil.
·  Héritier-Augé, F. 1989. « De l’engendrement à la filiation », dans Topique (Quels droits pour la psyché ?), n° 44.
·  Kaspi, A. 1985. « L’affaire des enfants Finaly », L’Histoire, n° 76, mars.
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·  Lacan, J. 1966. Écrits, Paris, Le Seuil.
·  Legendre, P. 1990. Filiation, Leçon iv, suite 2, Paris, Fayard.
·  McDougall, J. 1978. Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard.
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·  Ribière, G. 1998. L’affaire Finaly : ce que j’ai vécu, préface de Théo Klein, Paris, Centre de documentation juive contemporaine.
·  Théry, I. 1996. « Différence des sexes et différence des générations, l’institution familiale en déshérence », Esprit, n° 12.
·  Winnicott, D.W. 1953. « L’adoption », L’Enfant, la psyché et le corps, Paris, Payot et Rivages, 1999.
 
NOTES
 
[*]Éliane Allouch, psychanalyste, maître de conférences à l’Université Paris XIII, 10 rue Erard C371, 75012 Paris.
[1]Plus particulièrement, si la mère n’a pas exercé, pour diverses raisons, d’action en recherche de paternité, l’enfant ne dispose que de deux ans après sa majorité pour introduire cette action. Cf. loi n° 93-22 du 8 janvier 1993, art. 340-4 du Code civil.
[2]Dans le cadre d’une étude sur le « bien de l’enfant », l’affaire des enfants Finaly fait l’objet d’une recherche collective à laquelle je participe au sein de l’une des deux équipes du laboratoire de psychologie de l’Université Paris xiii, dirigée par le professeur J.J. Rassial.
[3]A. Kaspi, « L’affaire des enfants Finaly », dans L’Histoire, n° 76, mars 1985, p. 40-53.
[4]G. Ribière, L’Affaire Finaly : ce que j’ai vécu, Paris, Centre de documentation juive contemporaine, 1998.
[5]A. De Mijolla, « Histoire et préhistoire psychiques. L’“Intergénérationnel” et ses fragments d’identité » dans Revue française de psychanalyse, Paris, puf, 1999, t. LXIII, n° 4, p. 1110.
[6]S. Freud, 1923, « Le Moi et le ça », dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 243.
[7]E. Allouch, Au Seuil du figurable, autisme, psychose infantile et techniques du corps, Paris, puf, 1999, chap. ix.
[8]Idem.
[9]J. Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 94.10. J. Mc Dougall, « Narcisse en quête d’une source », dans Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard, 1978, p. 140-141.
[10]J. Mc Dougall, « Narcisse en quête d’une source », dans Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard, 1978, p. 140-141.
[11]D.W. Winnicott (1953), « L’adoption », dans L’Enfant, la psyché et le corps, Paris, Payot et Rivages, 1999, p. 162.
[12]F. Héritier-Augé, « De l’engendrement à la filiation », dans Topique (Quels droits pour la psyché), n° 44, 1989, p. 174.
[13]F. Héritier, L’Exercice de la parenté, Gallimard/Le Seuil, 1981, p. 16.
[14]F. Héritier-Augé, « De l’engendrement à la filiation », dans Topique, n° 44, 1989, op. cit., p. 177.
[15]P. Legendre, Filiation, Leçon IV, suite 2, Fayard, 1990, p. 199.
[16]I. Théry, « Différence des sexes et différences des générations, l’institution familiale en déshérence », dans Esprit, n° 12, 1996, p. 67.
[17]C. Daubigny, Les Origines en héritage, Syros, 1994, p. 34-35.
[18]Idem, p. 96.
[19]Loi n° 93-22 du 8 janvier 1993, art. 341-1 du Code civil.
[20]S. Freud, 1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Idées/Gallimard, 1962, p. 137.
[21]F. Ladame, « Identité et adolescence », dans Revue française de psychanalyse, 1999, t. LXIII, p. 1229.
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[19]
Loi n° 93-22 du 8 janvier 1993, art. 341-1 du Code civil. Suite de la note...
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