2001
Cliniques méditerranéennes
Malaise dans la filiation paternelle : que devient la fonction du tiers ?
Françoise Hurstel
[*]
La fonction du tiers symbolique œdipien subit une fragilisation sans précédent. Cela s’entend dans les consultations comme un désordre dans les parentés, des places généalogiques mal différenciées, une absence ou une fragilisation de la fonction paternelle. Les raisons profondes sont à chercher, non pas dans la manière dont les pères concrets et sociaux assument leur paternité, mais dans ce qui institue les pères et les filiations paternelles. Trois ruptures historiques fracturent le champ de la paternité depuis une centaine d’années. Les enjeux anthropologiques et subjectifs de ces fractures sont spécifiques pour chacune d’elles. D’où la question : « Qu’en est-il de l’effacement du tiers œdipien ? Sommes-nous dans un “monde sans limite” ? »Mots-clés :
filiation paternelle, désaffiliation, tiers œdipien, ruptures historiques.
The function of the symbolic œdipal third party is undergoing an unprecedented fragilisation. This is to be heard in consultations as a disorder in relationships, poorly differentiated genealogical places, a lack or a fragilisation of the paternal function. The deeper reasons for this are to be sought not in the way the concrete and social fathers assume their paternity, but in what institutes fathers and paternal filiations. Three historical breaks have over the last hundred years dislocated the field of paternity. The anthropological and subjective issues at stake in these dislocations are specific in each case. Whence the question : how do things stand with the effacement of the œdipal third party ? Are we in a world without limits ?Keywords :
paternal filiation, disaffiliation, œdipal third party, historical breaks.
« Nos sociétés ne cherchent pas à éliminer le père, social et concret, mais à se débarrasser de la question du père, en ruinant le statut du tiers œdipien. »
P. Legendre (1993)
En 1967, dans les Lettres de l’Ecole freudienne, Françoise Dolto rapporte ce fragment de dialogue avec un enfant, venu en consultation accompagné par sa mère :
– « Où as-tu mal ? » Pas de réponse.
– As-tu mal à ta tête ? à tes épaules ? à ton dos ? (Un moment de silence).
– Ah non madame moi j’ai pas mal à des choses…
– Alors à quoi as-tu mal ?
– Ah oui, j’ai mal à mon père… »
Dès cette époque, c’est-à-dire après la Deuxième Guerre mondiale (et elle n’y était pas pour rien… avec les pères prisonniers ou morts à la guerre, et les effets de la grande destruction des filiations que furent les génocides juifs et gitans commis par les nazis) dès cette époque donc, on a pu entendre dans les consultations d’enfants, d’adolescents (celles de Dolto, celles de Mannoni) cette souffrance, face intime, subjective, d’une déchirure plus générale de la paternité inscrite dans l’histoire mais dont ne parlait pas encore…
Quel est ce mal des fils à l’endroit de leur père ?
« On se demande sans y croire vraiment, s’il n’y aurait pas quelque chose de pourri au royaume démocratique de la civilisation des mœurs. »
I. Théry (1996)
Si je devais donner au malaise paternel contemporain un visage, en dessiner la figure emblématique, ce n’est pas à la figure d’Œdipe que je ferai appel mais à celle, exemplaire du fils désaffilié, Hamlet.
Prince du Danemark impuissant et inhibé, mélancolique et irrésolu, en proie à des idées de suicide et à des conflits intérieurs… il incarne les fils d’aujourd’hui.
Pris dans un mouvement d’incertitude qui n’est pas sans rappeler l’hypothèse d’Alain Erhenberg sur l’homme contemporain caractérisé par « la fatigue d’être soi » (1999) ou encore ces sujets en état limite décrits par J.P. Lebrun (1998) ou J.J. Rassial (2000), l’homme contemporain Hamlet est anxieux et indécis. Il ne peut passer à l’acte, poser un Acte, lorsque la Loi l’exige, celle « qui préside à la genèse de l’être moral » (Starobinski, 1967), la Loi de l’interdit du meurtre et de l’inceste. Cette Loi devait faire de lui le vengeur du meurtre de son père assassiné par son frère, l’oncle d’Hamlet, assassiné avec la complicité de son épouse, la mère d’Hamlet. Or il ne le peut : il n’a pas commis le meurtre de son père mais il ne parvient pas à agir contre celui qui l’a commis. C’est donc « qu’il n’a cessé inconsciemment de le commettre », selon l’hypothèse qu’avance Starobinski dans la préface d’Hamlet et Œdipe d’E. Jones.
Là où Œdipe exprime, par la transgression et la punition, la loi universelle de l’interdit, le moment qui doit être vécu et dépassé, Hamlet manifeste par son inhibition le non-dépassement, la rémanence angoissante d’une relation archaïque infantile.
Pur drame de la subjectivité, la pièce de Shakespeare est dominée par la figure de la mère auquel le fils reste attaché… il y est moins assujetti qu’il n’est dans une certaine nostalgie de la mère. Je reprends ici l’expression de Freud qui parlait à la fin de sa vie de « nostalgie du père » (Vatersehnsucht). Nostalgie dont la vocation est celle de la socialisation, du « sentiment social », mais aussi de « genèse de l’idéal du moi » (ichideal). Cette nostalgie orientée vers le père est celle qui donne à quiconque « un fort besoin d’autorité » (Freud, 1934 ; Assoun, 1989). Hamlet n’est pas tourné vers le père mais vers la mère – qu’il a quittée pourtant – dans un sentiment de nostalgie qui le rend impuissant à agir.
Il n’est donc pas sans connaître la Loi mais il ne peut s’y soumettre. Il ne peut que vivre dans la culpabilité sans pouvoir agir au nom de cette Loi, ici nommément au nom du père mort.
C’est comme si, n’étant pas sans savoir ce qui le constitue comme sujet, n’ignorant pas les signifiants de sa filiation il ne pouvait ni les explorer ni se les approprier pour construire son histoire et s’inscrire pleinement à sa place de fils. Selon la formule que Freud reprenait au Faust de Goethe il ne peut s’approprier son propre bien : « Ce que tu as hérité de tes pères fais en ton propre bien. » Il est bien à la bordure, à la limite…, indécis.
Quelle malédiction pèse sur lui ?
À la scène 5 de l’acte 1, Hamlet crie son désespoir après avoir entendu la confession de son spectre de père qui lui apprend qu’il a été assassiné par son propre frère : « Le temps est hors de ses gonds, notre époque est détraquée. Maudite fatalité que je sois né pour le remettre en ordre… » À quoi fait écho la remarque d’Horatio qui vient de voir se balader le roi, père d’Hamlet, devenu fantôme errant : « Il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark. »
Une première piste nous est ici ouverte : il ne s’agit pas d’abord d’un drame familial singulier mais d’un temps historique où le désordre règne.
Deuxième piste : un père devenu « fantôme », « fantoche » écrivait M. Safouan dans ses « Études sur l’Œdipe » ? Le fantoche c’est celui dont on agite la figure mais qui pour le fils n’a pas consistance, c’est-à-dire pas de parole… car qui agite ainsi l’image du père comme un épouvantail pour faire fuir ou obéir les oiseaux, si ce n’est la mère ou tout autre de l’entourage de l’enfant lorsque « père » est invoqué associé à la peur du gendarme, ou encore interpellé comme « papa-poule » ?
Qu’est-ce que l’homme « désaffilié » ?
Avant de répondre à cette question voyons d’abord ce qu’il en est de la mère et du fils…
Contrepoint maternel…
Je reprendrai la remarquable « parabole » proposée par C. Mathelin (1998) en ouverture de son livre intitulé Le Sourire de la Joconde. Véritable contrepoint au fils et au père incertains, elle ouvre au fantasme de ce que peut être la figure de la mère lorsque la limite est mal instituée, lorsque le père « celui qui est en charge d’instituer la limite à l’égard de chaque enfant » (Legendre, 1989) n’est plus soutenu par les « échafaudages » qui construisent l’image du père.
« Paris. Le Louvre, un matin d’été 1997.
Un petit garçon de 5 ans regarde fixement la Joconde. Tout son corps immobile semble happé par le tableau. La bouche ouverte, les yeux étonnés, il ne se détache plus du célèbre visage. D’une main, il est accroché à sa mère… Il recule brusquement, l’air inquiet, et tire à plusieurs reprises sur la jupe comme pour demander la parole.
“Maman ! Maman !”
La femme se penche vers lui, attentive.
“Maman qu’est ce qu’elle veut la dame ?
- Mais rien, mon chéri, elle sourit, c’est tout.”
Sans doute ce “tout” était-il de trop puisque l’enfant, affolé, lâchant sa mère, s’est alors sauvé dans une autre salle sans demander son reste. »
Peu importe que cela soit une parabole ou « un petit fait vrai » comme disait Stendhal qui aimait à rapporter de ces petits riens qui parlent tant. L’enfant avait eu peur et affolé par ce regard dévorant n’a-t-il pas couru ailleurs, dans une autre salle… à la rencontre d’un père ? d’un père qui prenne « sur lui l’angoisse de l’enfant face au désir de la mère » comme l’avance L. Israël dans L’Essence de l’Œdipe ? A-t-il eu peur d’être avalé tout entier par le sourire et le regard énigmatique, celui qui présentifie le désir des femmes, comme C. Mathelin en propose l’interprétation ?
Lui si petit accroché aux jupes de sa mère, cette femme si attentive, n’a-t-il pas perçu le temps d’un éclair l’angoisse qui l’habite : celle d’une imago faite de terreur et de fascination ?
L’homme désaffilié, celui dont nous parle Irène Théry (à la suite de Robert Castel), est cet homme contemporain né à une « époque détraquée », un homme habité par des désordres généalogiques. Elle les rapporte à un ordre symbolique de la parenté devenu défaillant, à une institution de la famille devenue « impensable », à une insécurité fondamentale de la filiation, à une crise des significations telles que « les mots même de père, de mère, de fils et de fille sont devenus incertains » (1996, 76).
Et au cœur de cette incertitude la question des filiations paternelles et de l’institution du père, du père comme Principe, comme tiers œdipien institué dans le champ social, est devenue cruciale.
Nous pouvons repérer là, dans cette « déshérence », dans cette perte des « significations sociales imaginaires » (Castoriadis, 1996), dans cette « déliaison par rapport aux cadres objectifs qui structurent les sujets » (Castel, 1994), la « raison » fondamentale de l’affaiblissement de la fonction du tiers liée à une désinstitutionnalisation généralisée entraînant des filiations – principalement paternelles – fragilisées, voire détruites.
J’avancerai que ce ne sont pas les familles, les parents, les hommes et les femmes qui défaillent (ou « démissionnent », selon une terminologie à la mode) mais ce au nom de quoi père et mère peuvent transmettre à leurs enfants ce qui les fera vivre comme sujet : le principe du Père… devenu incertain aujourd’hui !
« S’il y a aujourd’hui malaise dans la filiation ce n’est pas parce que nous sommes tous des pervers en puissance ou des enfants du crime qui s’ignorent (comme le prétend aux États-Unis la vogue de la recovered memory) mais parce que nous ne savons plus très bien sur quoi arrimer notre devoir anthropologique d’instituer la filiation ».
(Théry, 1996)
Comment en sommes-nous arrivés là ? Et qu’en est-il de « l’effacement » du tiers paternel ?
Un Père « désinstitué » : modalités de l’effacement du tiers œdipien
« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. »
René Char (1946)
Il s’agit d’éclairer un problème par essence singulier, celui de la fonction du père comme tiers œdipien opérant pour chaque sujet au cas par cas, problème qui pourtant « déborde largement le cadre d’une psychopathologie individuelle, pour entrer dans celui, collectif, d’un phénomène social ». Je reprends ici les avancées d’Henri Frignet à propos du phénomène récent du transsexualisme. Ce n’est pas par hasard, me semble-t-il, que Frignet (2000) inscrit le transsexualisme dans le cadre d’un symptôme social. Il s’agit d’une forme de désaffiliation spécifique et des plus actuelles, celle de l’exigence d’« autofondation » : pouvoir choisir son sexe ! Et pourquoi pas son nom, ses parents, sa place généalogique… ? Le clonage en serait l’une des formes ultimes !
Mais alors qu’est-ce qui fait limite pour l’homme ?
Comment les nouveaux venus au monde deviennent-ils « maillon de la chaîne » et non leur propre fin en soi ? questionne Hannah Arendt dans son exposé sur l’Autorité (1956) en faisant d’ailleurs remarquer que l’« Autorité » a disparu du monde actuel. Comment l’homme entre-t-il dans le langage, la Loi et le désir, cette Loi « qui lui est étrangère avec laquelle il n’a rien à faire comme animal… Comment ce système du signifiant sans lequel il n’y a nulle incarnation possible, ni de la vérité, ni de la justice, comment ce logos littéral peut-il avoir prise sur un animal qui n’en a cure ? car cela n’intéresse à aucun degré ses besoins ». (Lacan, 1956-1957)
La réponse est « Instituer la vie » : « La fabrique de l’homme n’est pas une usine à reproduire des souches génétiques » et le père n’est pas un géniteur.
« Désespoir de l’homme. Pourquoi mais pourquoi avoir besoin d’un père pour vivre ? Un géniteur qui insémine la mère ne suffit-il donc pas ? Pourquoi faut-il pour vivre avoir à se construire une image d’un père ».
(Legendre, 1996)
La vie de l’homme est ouverte sur l’Abime rappelle P. Legendre dans le texte du film La Fabrique de l’homme occidental. Au nom de quoi peut-on vivre ? Pour parer à l’Abîme, les sociétés ont échafaudé depuis l’orée des temps historiques, des édifices qui disent aux hommes le sens de leur vie. Le principal en est celui qui construit l’image du père…
« L’animal humain l’apprend par la parole, cette loi du Père ; elle lui dit qu’il doit mourir à quelque chose pour vivre… Pour que l’homme ne meure pas de rester collé à sa mère à l’image de sa mère, ou ce qui revient au même, collé à lui-même, les sociétés ont échafaudé les édifices de la Vérité, les monuments des textes écrits ou des paroles transmises qui séparent l’homme de lui-même, qui le blessent, qui le marquent au feu des mythes, des religions, de la poésie tragique dont s’entoure l’interdit… L’humanisation de l’homme c’est cela : l’échafaudage qui construit l’image du Père ».
(1996)
On distinguera ainsi deux temps dans la construction de l’image du père : un « temps politique » et « un temps familial ». Le temps politique est « celui qui met en scène le Tiers social, qui fonde les légalités et pose le principe de paternité dont relève les généalogies familiales » (Legendre, 1989). C’est ce temps-là qui est « hors de ses gonds » et qui fait de notre époque « une époque détraquée ». Et c’est par rebond, que le deuxième temps, celui de la transmission de la Loi au sein des familles par le biais des parents concrets (père et mère différenciés dans leur fonction) et la triangulation œdipienne, que ce deuxième temps est devenu boiteux.
Quelles sont les modalités de l’effacement du tiers ?
Et bien l’on pourrait dire que l’échafaudage qui construit l’image du père s’est peu à peu déconstruit et que les « habitats institutionnels » permettant le déploiement de la parole et de la pensée ont changé de formes et de sens. Nous ne savons pas encore ou nous allons et « véritables citoyens sans boussole » nous sommes aujourd’hui au milieu du gué, « en cette période de transition historique qui en trente ans a produit plus de changements que durant les deux cents précédentes années » (Duby, 1981).
Cette déconstruction s’est réalisée selon trois lignes de ruptures qui, chacune d’elle sur un mode spécifique, a affaibli le tiers œdipien. De celle des « déchirures » de l’institution du père en ses différents registre (Hurstel, 1989, 1996) à celle du « démariage » qui est aussi le temps de l’introduction de la science dans la procréation (Théry, 1993)… l’homme désaffilié est le produit de ces déconstructions qui sont aussi recherche de sens nouveau.
Première ligne de rupture : celle qui va de la puissance paternelle à l’autorité parentale
Elle a son origine dans le temps long issu de la Révolution française qui prélude et prépare la mort du Paterfamilias, mort définitivement inscrite dans la loi de 1970 sur « L’autorité parentale ».
L’institution du père – le champ de la paternité – est progressivement dissociée en les différents registres de la paternité déconnectés les uns des autres qui suivent désormais chacun un destin spécifique (Hurstel, 1989). Les enjeux subjectifs de cette première ligne de rupture sont considérables : on ne sait plus ce qu’est un père ; on le dit « comme la mère ».
Dissociation des registres de la paternité
Penser la paternité contemporaine c’est penser une paternité déchirée et cela inéluctablement selon un mouvement historique irréversible, clairement repérable depuis les années cinquante, mais à l’œuvre de façon lente et par paliers depuis plus d’une centaine d’années.
C’est penser une paternité déconstruite et dissociée en ses différents registres : statut juridique et social du père, rôle familial, image collective, fonctions sociales et fonctions psychiques œdipiennes… C’est penser ce qui se présentait comme une tunique sans couture sous le primat du statut politique d’un père unique (à la fois géniteur, père légal, et père éducateur dans le cadre du mariage), à l’image de Dieu et du Roi, le Pater familias.
Et c’est cet éclatement de l’institution du père, c’est cette pulvérisation des repères symboliques et imaginaires les plus assurés qui révèle et laisse en plan tout à la fois ce qui est au cœur de la paternité, sa raison d’être : une fonction fondamentale du père liée au sens de la filiation.
« C’est dans un contexte culturel nouveau, à la fin du xixe siècle, à Vienne au tournant du déclin de l’imago du père que la psychanalyse est née et que Freud a fait sa découverte. Découverte de l’Œdipe rendue possible en ceci : en un temps ou l’image commence à perdre de sa consistance sociale peut apparaître en sa pureté autre chose, soit ce qui est au cœur de la paternité la fonction paternelle… ».
(Julien, 1987)
Cette fonction apparaît déconnectée aujourd’hui des faisceaux culturels et institutionnels qui la soutenaient. Et ceci est à mon sens la première et la plus fondamentale des atteintes à la fonction de tiers du père.
Car elle prive chaque père concret de ce qui soutient l’organisation des parentés : la claire institution de la Loi de l’interdit de l’inceste.
Quels sont les enjeux de cette fonction pour le devenir des sujets ? Et quelle est la portée de l’affaiblissement de la fonction de Tiers ? Fonction vitale pour le devenir des sujets comme pour l’avenir des sociétés, elle identifie le père à la figure de la Loi depuis l’origine des temps historiques, car elle le met en position de soutenir et de « supporter » l’interdit organisateur des identités et des liens, appelé par les anthropologues « interdit de l’inceste ».
Cet interdit lorsqu’il est transmis à chaque enfant devrait plus justement être désigné du nom « d’interdit de toute forme de fusion et de confusion avec l’autre », ou encore d’interdit du « collage au semblable ».
C’est cette fusion, faite d’amour et de haine tout à la fois, que l’on peut voir à l’œuvre dans la dévoration de l’autre, ce que F. Dolto appelle « interdit du cannibalisme » l’entendant dans sa dimension psychique « d’amour dévorant »… mais après tout un certain japonais a bien dévoré sa fiancée ! On peut entendre cette fusion ambivalente à l’œuvre dans le meurtre comme mouvement subjectif de destruction du trop semblable ou encore dans le passage à l’acte incestueux comme abolition de la place généalogique différenciée, ou enfin dans tout forme de haine qu’elle soit sexiste ou raciste qui est rejet de la différence.
Cette fonction du père, faisant limite et coupure, produit de la différenciation ; elle ouvre à l’altérité.
Il n’est alors pas étonnant qu’il y ait, lorsque cette fonction est mal instituée, prééminence de la figure et des images du semblable, altérité mal repérée, narcissisme sans limitation véritable.
Un père comme la mère ?
Un deuxième enjeu de cette dissociation des registres de la paternité est l’assimilation du père à la mère. La mise en œuvre de la notion d’« égalité » donne un statut juridique égal aux enfants, aux femmes et aux hommes. Mais ce progrès de la pensée et de la démocratie se révèle source de confusion entre « statut social » du père, « rôle familial » et « fonction œdipienne ». L’égalité de statut est vécue comme une indifférenciation des fonctions et lorsqu’il y a « promotion sous prétexte d’égalité des sexes de la paternité sur le mode de la maternité… il y a alors annulation du père comme tiers du point de vue théorique » (Legendre, 1993). On peut dire que deux dimensions de la paternité, celle des « pères concrets » et celle de « la question de Père » comme institution et fonction sont dissociées et suivent chacune un destin spécifique. Quel destin ? Ce ne sont pas les hommes qui démissionnent ou sont « carents » selon une formulation qui fait porter le poids de tous les désastres paternels sur le dos des pères. Au contraire et contrairement à ce que l’on peut en dire, lorsqu’on les soupçonne de tous les crimes envers les enfants : inceste, pédophilie, attouchements… ils ont le souci comme jamais de leurs enfants, et s’engagent de façon accrue dans leur paternité (Le Camus, 1995, 2000) Ne serait-ce pas d’ailleurs dans ce mouvement historique qui, depuis trente ans environ, les a rendus plus proches de leurs enfants dans une recherche désespérée d’assumer leur paternité sans les repères du Paterfamilias, qu’il faut chercher les racines de ce soupçon de trop grande proximité des pères avec les enfants ? Et cette volonté de rester père quand même, ne les conduit-elle pas à se référer au seul modèle à peu près stable jusqu’ici, celui de la mère.
Si les rôles familiaux sont devenus interchangeables, les statuts juridiques identiques pour les père et mère, les fonctions œdipiennes, elles, ne peuvent être indifférenciées sous peine de voir disparaître le tiers œdipien… Comment alors préserver la différence des fonctions ? Comment ne pas faire des père et mère des pions interchangeables ? (Hurstel, 1997).
Répondre à cette question suppose de « penser » autrement la fonction du tiers, non plus comme effet des comportement et des statuts sociaux mais effet de la parole : c’est ce virage épistémologique que J. Lacan a pris et théorisé entre 1953 et 1958 dans ses séminaires et articles. Il propose un père, non plus inscrit dans la succession des ancêtres, un père « origine » mais un père, signifiant originaire, le « Nom-du-père » qui arrime et vectorise le sujet dans la chaîne des signifiants. J’y reviendrai en conclusion.
Deuxième ligne de ruptures : celle qui suit l’introduction des sciences biologiques dans les procréations
Ses enjeux sont complexes. L’introduction du savoir scientifique dans les procréations médicalisées a produit une « disjonction » cette fois-ci au sein même des fonctions sociales du père jusque-là assumées par le même homme dans le mariage. Ces fonctions, composantes de la paternité (et de la maternité), sont au nombre de trois : la filiation biologique (le géniteur, la génitrice) ; la composante « domestique » (l’éducateur présent au quotidien) ; la composante généalogique (les parents légaux). Ces trois composantes sont disjointes entre deux hommes dans les inséminations par donneur de sperme : le donneur anonyme (en France) est le géniteur, le père légal est l’homme stérile, mari de la femme qui a été inséminée, il est aussi le père au quotidien. Dans ce cas de figure il y a fragilisation des filiations paternelles. Tout d’abord en ce qu’un des paramètres de la filiation est occulté, la filiation biologique, qui souvent s’accompagne d’un secret sur la stérilité du père légal. Mais surtout en ce que la science est appelée souvent à la rescousse pour dire qui est le père lorsque le père légal se désiste de sa paternité au nom de sa stérilité et lorsque pour des raisons privées, cela ne lui convient plus d’être le père de cet enfant.
Une affaire juridique princeps éclaire ce que j’avance ici : le jugement du tribunal de Nice du 30 juin 1976 est commenté ainsi par Danielle Huet-Weiller, professeur de droit civil à Strasbourg, en 1987. Ce jugement admet le désavœu en paternité d’un homme dont l’épouse a eu un enfant par insémination artificielle avec donneur (iad). Le mari avait pourtant consenti à cette insémination. Mais son consentement dans le cadre des cecos (banque de conservation du sperme) n’a pas valeur juridique. Ainsi au nom d’un premier principe de désignation des pères, celui de la volonté individuelle alliée dans ce cas au mode de désignation du père dans le mariage (la présomption de paternité) un homme peut être désigné comme le père d’un enfant dont il n’est pas le géniteur, puis au nom d’un deuxième principe de la filiation, celui de la « vérité biologique », cet homme peut désavouer sa paternité en présentant au tribunal un certificat médical de stérilité ! Ce désavœu qu’a prononcé le tribunal de Nice a laissé cet enfant sans père et sans filiation paternelle…
Ce cas met d’abord en évidence les paradoxes des modes de désignation des pères. Dans un premier temps la dimension biologique a été niée et considérée comme un simple fait reproducteur afin de reconnaître un homme stérile comme père au nom du critère de désignation de la filiation paternelle dans le mariage (la « présomption de paternité »), puis dans un deuxième temps elle a été invoquée comme vérité absolue. En cas de conflit de paternité, même dans le mariage, c’est cette dimension biologique utilisée pour identifier le géniteur par les expertises génétiques (test des empreintes génétiques) qui désigneront le père !
« Qu’est ce qu’un père ? » se double de « Qui est le père ? » devenue question elle aussi posée au niveau anthropologique.
On est dans l’incertitude désormais de ce qui définit dans notre culture « un parent » et par là même de ce qui définit « un fils ». Devant cette incertitude on en appelle aux « faits » (comme si les faits parlaient par eux mêmes) et principalement aux faits scientifiques. D’où l’interrogation : Que se passe-t-il ? « Devenu la chose des sciences, l’animal parlant a quitté, croit-on, le monde ténébreux des généalogies, le mystère a été détruit » (Legendre, 1996).
Une troisième ligne de rupture est liée au « démariage »
Elle se caractérise par une multiplication des formes de la famille, avec la baisse du taux des mariages et l’augmentation des divorces. L’exemple paradigmatique en est « la famille recomposée » (Théry, 1993, 2000).
Ses enjeux en sont : la mise en exergue du « parent domestique » et la valorisation d’une autre « vérité », celle « du cœur » et de la « volonté individuelle » (Meulders-Klein, 1999). Elle achève de déconstruire la structure même de notre système de parenté et c’est l’étude de ce type de famille qui a mis en évidence la nécessité de repenser la filiation (Meulders-Klein et Théry, 1993).
Cette recherche d’une « vérité » de la filiation prise en étau entre la biologie et la volonté ou le lien affectif (c’est-à-dire : des faits biologique ou individuel) traduit l’inefficacité du généalogique (c’est-à-dire des fictions juridiques et des constructions culturelles classique) à rendre compte de la parentalité. Un exemple bref, repris à I. Théry (2000) permettra de mieux saisir les paramètre à l’œuvre et la confusion qui règne dans ce qui fonde aujourd’hui la parenté : « Danny et son frère aîné sont Américains. Il vivent avec leur mère divorcée et le second mari de celle-ci, quand la jeune femme disparaît brutalement dans un accident. Danny est alors âgé d’un an à peine. Leur père ne demande pas la garde et les enfants sont élevés par leur beau-père qui s’en charge volontiers. Six ans plus tard, le frère aîné de Danny décide de vivre avec son père biologique. Celui-ci demande alors la garde de Danny, en disant que les enfants ne doivent pas être séparés. Le beau-père s’y oppose et le tribunal lui donne raison : c’est lui qui a été pendant six des sept années de la vie de Danny, son “parent principal” (primary parent)… Mais la décision est ensuite cassée en appel, au motif qu’un beau-parent n’est qu’un tiers, qui ne saurait être autorisé à interférer avec l’intérêt légitime du parent biologique. »
J’ai eu à entendre un cas similaire dans le cadre d’une consultation (Hurstel, 2000) et ce qui m’avait servi de « boussole » au-delà de l’incertitude de la parenté qui habitait le beau-parent comme la mère de l’enfant, c’est la dimension du « père œdipien » pour l’enfant. Le petit Cédric âgé de 8 mois au moment du divorce était attaché à son beau-père qui représentait pour lui « l’interdit de la Mère » ; tous ses appels à son beau-père allaient dans ce sens. Et ce beau-père ne voulait se mêler de rien dans la relation difficile qui unissait Cédric à sa mère, pour ne pas « voler » (disait-il) la place du « vrai » père, qui selon lui, était le père légal et géniteur. Or l’enfant connaissait peu ce père qu’il voyait tous les quinze jours. Quant à ce dernier, remarié, ayant des enfants de ce deuxième mariage, il voyait le temps passé avec Cédric comme un « temps de vacances »… Dans les deux cas il y a vacance de la Loi et de la fonction paternelle. Et Cédric, nanti d’un père légal et d’un père domestique, se retrouve sans père œdipien.
On peut entendre ici combien la désinstitution de la paternité (c’est-à-dire ce qui s’écrit du père dans le champ social) peut avoir des effets sur la parole des pères au sein de la famille et sur la transmission de la Loi.
Conclusion : Penser le tiers. Ouvertures
Vivons-nous un « monde sans limite » ? Et l’effacement du tiers œdipien est-il inéluctable ? Je ne le crois pas…
Pour conclure cette étude je proposerai trois pistes qui s’indiquent dans notre modernité, pour penser le tiers œdipien.
La première est théorique
J’ai évoqué plus haut la rupture épistémologique opérée par Jacques Lacan pour théoriser un père et sa fonction de tiers, déconnectés partiellement des faits sociaux : « L’Œdipe est … une structure selon laquelle s’ordonne le désir, dans la mesure où il constitue un effet du rapport de l’être humain, non pas au social, mais au langage » (1957-1958). Le social ici réfère aux comportements et aux pratiques familiales, aux modalités de l’absence ou de la présence du père concret. Et le langage réfère à la trace écrite ou orale qui dans une société institue l’homme, comme à la parole transmise au sein de la famille.
L’œuvre de P. Legendre poursuit cette élaboration théorique en donnant toute son ampleur à la notion d’« institution de la vie ». Il propose à la croisée des chemins historiques ou nous sommes aujourd’hui de « restaurer le doute, d’analyser l’agencement des ignorances qui font cortège à la Science… » et, au-delà des seules fictions juridiques, il rappelle qu’aucune société n’a jamais gouverné « sans les chants et la musique, sans les chorégraphies et les rites, sans les grands monuments religieux ou poétiques de la Solitude humaine » (1996).
La deuxième est anthropologique et juridique
Il s’agit de « refonder la filiation et la parenté ». Irène Théry, sociologue du droit, propose à partir de ses études sur le démariage et les familles recomposées, de distinguer le « généalogique » du « générationnel ». Si le généalogique construit les parentés, paternité, maternité selon une fiction juridique ou le parent est lié au « fils » par la loi, le générationnel rendrait compte de ces liens parentaux non institués à l’heure actuelle si ce n’est sur de « l’affectif ». Le générationnel institue un ordre en distinguant des générations, en ordonnant les pluriparentés et en les marquant de l’interdit de l’inceste. Il y aurait ainsi de la parenté, au-delà du généalogique qui réfère à l’ordre des générations.
La troisième est psychanalytique
Cette piste pour penser le tiers est liée à ce que j’appelle « la femme partagée ». La psychanalyse comme théorie et comme praxis mesure l’importance de la parole et de la position des mères pour introduire un enfant à l’ordre symbolique de la parenté. La coupure symbolique d’avec le semblable et d’avec soi-même se joue d’abord du coté de ce premier Autre qu’est la mère. Or ces mères que l’on qualifie de toute-puissante, de maîtresse de la procréation et qui sont libres d’accepter ou de refuser l’enfant, ces mères sont des « femmes partagées ». C’est dire que leur statut nouveau de citoyennes, de femmes dans le social les partage entre mère et femme. Il y a là un écart qui les marque du sceau de la castration et dans cet écart se crée un « espace paternel » possible. Il y a quasiment structuralement une place pour le père.
En ce temps ou « notre héritage n’est précédé d’aucun testament » (Char), ou comme l’avance Hannah Arendt : « L’homme se tient sur une brèche, dans l’intervalle entre le passé révolu et l’avenir infigurable… il ne peut s’y tenir que dans la mesure ou il pense, brisant ainsi par sa résistance aux forces du passé infini et du futur infini le flux du temps indifférent » (1956). Eichmann n’était ni monstrueux, ni démoniaque et la seule caractéristique décelable dans son passé comme dans son comportement était une curieuse et authentique inaptitude à penser (Arendt, 1971).
Les pistes que je propose sont à l’état d’indications et demandent à être discutées et élaborées. Elles demandent à être « pensées »…
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Françoise Hurstel, 4 rue des Orphelins, 67000 Strasbourg ; professeur de psychologie clinique, laboratoire de psychologie clinique Famille et filiation, université Louis Pasteur de Strasbourg.