Cliniques méditerranéennes
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I.S.B.N.2-7492-0019-9
320 pages

p. 183 à 202
doi: en cours

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no 65 2002/1

2002 Cliniques méditerranéennes

De l’angoisse à l’orgasme

La métaphore auto-érotique en défaut dans la sexualité addictive

Vincent Estellon  [*]
Si l’on peut parler de sexualité addictive dans le champ de la psychopathologie, c’est parce que le sujet pris dans de tels filets – où la compulsion est comparable dans son intensité à celle vécue par l’obsédé de contrainte – s’attache progressivement, mais sûrement – dans la répétition, à l’automatisation d’un circuit-court (économiseur de fantasmes) lequel altère les possibilités variées de cheminements créatifs, et endommage l’équilibre nécessaire dans la balance entre les productions fantasmatiques d’une part, et les passages à l’acte d’autre part. Ces derniers viennent ici envahir la scène dans le champ des réponses possibles de sorte que privé de rêves, de rêveries, l’individu peut s’essouffler, se déprimer, et se laisser glisser dans la pente d’une maladie où Éros ne pouvant plus circuler, prisonnier, cède alors du terrain à son corollaire antagoniste Thanatos. Nouveau concept dans la psychopathologie, la sexualité addictive a fait l’objet d’assez peu de travaux de recherche : surtout théorisé par des auteurs anglo-saxons d’inspiration cognitiviste, ce travail vise à l’essai d’une conceptualisation dans le champ de la psychopathologie d’inspiration psychanalytique.Mots-clés : autoérotisme, addictions, compulsions, névrose de contrainte, dépression, dépressivité, clivage, angoisse, psychopathologie. If it is possible to speak of sexual addiction in the field of psychopathology, it is because the subject held in such nets where the compulsion is comparable in its intensity to that experienced by the constraint-obsessive and where it progressively attaches itself – through repetition – to the automation of a short-circuit (a fantasy economiser) which alters the variety of possibilities of creative passages, and damages the equilibrium necessary to the balance between the production of fantasys on the one hand and passages to the act on the other. The latter come to invade the scene in the field of possible responses in such a way that the individual, deprived of dreams and fantasys, can become exhausted, depressed, and let him/herself slip towards an illness where Eros, emprisonned, can no longer circulate and gives up ground to its antagonistic corollary Thanatos. A new concept in psychopathology, sexual addiction has been the subject of few studies : above all theorised by Anglo-saxon authors of cognitivist inspiration, this work aims at a testing of a new conceptualisation in the field of psychopathology and psychoanalysis studies.Keywords : autoerotism, sexual addiction, compulsive troubles, cleavage, constraint neurosis, psychopathology studies.
« Dans les orgies, dans le noir, dans des backrooms (ou darkrooms) ce qui est important c’est que les mains reprennent la place des mains », me déclarait un jeune homme : « C’est comme dans un film où il y aurait un gros plan sur les mains : elles existent en tant que mains vivantes ; le corps est un corps sans prénom, sans histoire, il est un corps brut ; on ne sait pas si les mains qui caressent appartiennent au corps que l’on peut deviner, peu importe. » Il y a dans les sex-clus gay des glory hole : il s’agit de « trous dans les murs de cabines » d’un diamètre de 10 à 20 cm ; par ces trous sortent des pénis : « Une bite sort du trou, on ne sait pas à qui elle est, peut-être le mec est horrible mais il n’y a que sa bite, on peut s’amuser avec », déclarait le jeune homme au visage d’enfant.
 
Une sexualité impersonnelle
 
 
En écoutant ce discours [1] de la bouche de cet homme tout jeune, enfantin, par ailleurs kleptomane, parlant de cela avec un détachement et une tonalité de voix comparable à celle d’usage pour parler du beau ou du mauvais temps, j’étais transporté par cette vision hallucinatoire d’un corps en morceau où des mains, bras, pénis, se promènent dans l’espace comme dans un dessin animé de Tex Avery.
Pour lui, ce mode de sexualité impersonnelle, « anonyme et gratuite » était plutôt « libératrice » car elle permettait de sortir de la raison sociale : « On n’existe plus en tant qu’acteur du jeu de la société mais parce qu’on a aussi un corps. »
Lorsque le sex-addict se sent possédé par une mystérieuse énergie le poussant à trouver conquête, le monde environnant n’existe plus de la même manière, tel un décor de théâtre qui défilerait trop lentement avant la trouvaille de l’objet-sexuel-prothèse, le voilà comme auto-hypnotisé par les débordements d’une pulsionnalité dont le pouvoir de suggestion semble ici irrésistible. La sexualité addictive semble procéder d’une contestation in vivo d’un modèle de relations objectales imprégnées d’attachement, d’apprentissage de l’altérité, au profit de rencontres (puisque le terme de relation serait ici déjà excessif) mettant en avant le primat d’un certain anonymat sexuel et accordant au fragile domaine de la sexualité génitale adulte un régime comparable à celui – économique – de l’offre et de la demande dans un supermarché.
Toutefois, l’on ne saurait négliger à travers cette surenchère consistant à « aller chercher des corps » le versant pathique de cette activité répétitive, paradoxalement dé-sexualisante, et venant sans doute tenter désespérément de « trouver L’objet » même si les diverses rationalisations clament le contraire. Ces agirs sexuels alors même qu’ils travaillent paradoxalement contre la libido d’objet (donc asservis à la libido égoïste) luttent pourtant aussi contre un intolérable affect de solitude voire d’abandon, lequel ne serait pas compensé, ni « consolé » (ou pas assez) par l’émergence des fantasmes autoérotiques. Ces productions fantasmatiques, activatrices de doubles hallucinatoires, capables de fabriquer de la présence à partir de l’absence, et procédant, selon les termes empruntés par Pierre Fédida, d’une capacité de dépressivité, semblent ici faire défaut.
Cette dépressivité, qui serait à articuler à certaines notions telles que la consolation hallucinatoire dont le paradigme serait le Fort-Da freudien, aurait cette fonction particulière de protéger l’être vivant d’une excitation trop submergeante, trop excitante, de sorte de le protéger de la dépression.
Ces capacités de dépressivité ne peuvent tenir uniquement si elles sont soutenues par un fort investissement autoérotique : et c’est bien sur ce point précis que la réponse sexuelle compulsive devenue inhérente à tout affect d’angoisse ne laisse plus d’espace possible aux capacités de rêveries autoérotiques. Si la sexualité addictive tente de régler une fois pour toute – dans la répétition désexualisante – la question de l’angoisse de castration tout en ouvrant une problématique plus affective, proche de ce que les auteurs szondiens nomment « névrose d’acceptation », ces inlassables tentatives ratent dans la mesure où leur visée trop symbiotique ne peut intégrer l’autre en tant qu’objet singulier, en tant qu’autre. On retrouverait derrière ces répétitions de rencontres une naïve interprétation des idéaux du mythe platonicien des origines : rechercher son double, sa moitié manquante, tandis que la compulsion de répétition ici atrophie progressivement et sûrement la notion même de rencontre. Cette course à l’excitation rappelle dans un certain effet de contraste, le même acharnement vain de l’obsédé à re-vérifier si son verrou est bien fermé : que s’agirait-il ici de vérifier toujours, mais qui ne marquerait pas, ne s’inscrirait pas, ne s’intégrerait pas dans la mémoire ?
 
Le concept de sexualité addictive dans le champ psychopathologique
 
 
Penser la problématique spécifique d’une sexualité addictive en termes de psychopathologie d’inspiration analytique n’est pas anodin : outre le fait de peu de travaux sur ce thème, sur le tout autre plan – strictement formel – de la nosographie psychiatrique mondiale, cette affection ne figure pas encore clairement dans le registre des manuels de classification des maladies : ni du côté de la référence française de la cim (version 10) ni de celle, aux visées proches de celles d’une multinationale, américaine, du dsm (version 4). Cette absence remarquée peut alors générer bien des questions : les personnes impliquées dans ces activités sexuelles compulsives et addictives ont-elles vraiment à se plaindre ? Serait-ce uniquement le facteur quantitatif (plus de quatre orgasmes par jour selon les critères comportementalistes américains [2]), plaçant ces individus dans une extrémité positive de la courbe de Gauss (+3σ) qui obligerait le nosographe comptable à considérer ces expressions [3] dans le domaine des pathologies ? Cet intérêt ne serait-il pas plutôt lié à l’émergence au sein de la clinique d’une plainte de ces personnes, paradoxalement seules, souvent déprimées voire désespérées lorsqu’isolées de leur terrain addictif, se trouvent comme affaissées ou bien anxieuses et irritables, ne supportant plus leur moi ? Si l’enfermement de la sexualité dans une libido « égoïste » tend à réduire progressivement et sûrement les forces érotiques de la libido d’objet, ce piège de l’exclusion des objets peut également se retourner sur le propre moi déjà atteint, attaqué, comme privé de ses capacités de rêverie, de ses capacités fantasmatiques en matière de sexualité. Si l’on peut parler de sexualité addictive dans le champ de la psychopathologie, c’est aussi et surtout parce que le sujet pris dans de tels filets – où la compulsion est comparable dans son intensité à celle vécue par l’obsédé [4] – s’attache progressivement, mais sûrement – dans la répétition, à l’automatisation d’un circuit-court (économiseur de fantasmes) lequel altère les possibilités variées de cheminements créatifs, et endommage l’équilibre nécessaire dans la balance entre les productions fantasmatiques d’une part, et les passages à l’acte d’autre part. Ces derniers viennent ici envahir la scène dans le champ des réponses possibles de sorte que privé de rêves, de rêveries, l’individu peut s’essouffler, se déprimer, et se laisser glisser dans la pente d’une maladie où Éros ne pouvant plus circuler, prisonnier, cède alors du terrain à son corollaire antagoniste Thanatos.
Il s’agira de définir la sexualité addictive hors du champ nosographique des paraphilies, et hors de cette optique absurde des « déviations sexuelles [5] », tout en tentant, à la suite de Joyce Mac Dougall, d’apporter à ce champ des éclairages métapsychologiques à partir d’apports théorico-cliniques. Nous tenterons de situer cette affection au carrefour de trois champs psychopathologiques : les addictions, les troubles obsessionnels compulsifs, la névrose actuelle.
L’autoérotisme dans le fonctionnement psychique compulsif
Qu’il s’agisse de la sexualité orgiaque, de la sexualité addictive poussant à avoir trois ou quatre partenaires par jour, de la masturbation compulsive… ces conduites se caractérisent par leur caractère compulsif, irréfléchi et agi. Dans ces pratiques, l’autre, le partenaire sexuel, ne doit pas exister dans sa dimension identitaire et historique : il est un corps anonyme qui caresse, il constitue un soin pour le corps lequel demande et reçoit des stimulations érogènes. Le sujet qui a quatre partenaires par jour est souvent dans l’incapacité le lendemain de se souvenir des prénoms voire même des visages de ses partenaires [6] ; il ne reste que des impressions, des souvenirs de sensations tels des restes nocturnes de corps morcelés, telles des reliques de souvenirs.
L’autre – le partenaire – n’est pas appréhendé comme sujet, il n’est peut-être même pas autre ; il constitue une fonction réparatrice pour une personne en recherche urgente de se perdre, de quitter les fonctions intellectives, de s’abandonner dans les plaisirs de la chair. Dans cette forme – pauvre – de génitalité sexuelle, le partenaire devient une sorte de corps étranger – telle une drogue absorbée – venant pour un temps apaiser un pénible affect d’angoisse. Au fond, il ne serait pas abusif de considérer cette sexualité du côté de l’expression des avatars d’un autoérotisme mal construit.
Selon nous, dans une optique théorique chère à Pierre Fédida, des modes de construction de l’auto-érotisme – très liés au concept d’intéractions précoces, dépendraient les troubles du contact et du toucher impliqués par exemple dans la névrose obsessionnelle ou dans son modèle inversé – et là est notre hypothèse : la sexualité addictive homosexuelle. Car au fond, ces deux modèles opposés se rejoignent souvent du côté du développement libidinal si l’on considère que pour tous deux, la castration anale ne s’est pas faite sans difficultés même si les moyens de défense utilisés par la suite sont radicalement opposés (formations réactionnelles et analité de caractère pour l’un ; régression sensorielle et érotisation physiologique pour l’autre). S’il est des boulimiques qui ne sont pas anorexiques, et vice versa, il est des obsessionnels qui ne seront jamais homosexuels sex-addict, et vice versa : cela dit, tandis que l’un évite le toucher et la sensualité en général (au point d’être souvent taxé d’hyposexuel), l’autre y plonge sans aucune méfiance jusqu’aux risques de s’y perdre, de s’y sacrifier. Et parfois, un changement de milieux socioculturel, des événements traumatiques peuvent participer d’un renversement de ces problématiques. Sans aller jusqu’à modéliser un syndrome « névrose obsessionnelle-sexualité addictive homosexuelle », nous attirons l’attention pour reprendre cette formule freudienne selon laquelle la névrose se comporterait comme le négatif de la perversion [7] : ici, la proposition reste valide [8] également au plan des activités de productions fantasmatiques puisque, dans un cas, elles seraient débordantes pour le névrosé (de contrainte) présentant souvent de nombreuses phobies d’impulsions : ici, les régressions sensorielles, les passages à l’acte (sexuels ou agressifs) menaceraient l’ensemble du Moi contrôleur attaché à « se retenir » ; tandis que de l’autre côté (chez le sex-addict), appauvries d’illusions, elles sembleraient – dans leur moyens – comme court-circuitées par l’automatisation des passages à l’acte. Si, ce schéma de pensée consistant à établir une sorte de balance entre productions fantasmatiques (sexuelles) et passages à l’acte (sexuels) peut être taxé de simpliste, il semble toutefois conforté par la clinique psychanalytique. Si l’on parle souvent de régression de l’acte à la pensée spécialement dans la clinique de la névrose obsessionnelle, il conviendrait également d’insister sur l’autre pente de la régression que constitue la régression de la pensée à l’agir : Passer à l’acte pour redevenir l’autre régressif, telle semble être la dynamique instituée chez le sex-addict. Si le lien entre la genèse de la paranoïa et la reconversion de l’homosexualité sur le propre moi a bien été théorisé par Freud, ses contemporains et ses successeurs, il n’est guère d’écrits psychanalytiques concernant le refoulement de l’homosexualité dans la névrose obsessionnelle : pourtant, un peu d’humour, lorsque l’on observe – à titre d’exemple – des groupes fédérés de femmes religieuses, la ressemblance avec les militantes lesbiennes (du côté d’une méfiance à l’endroit des hommes – considérés dans les deux cas comme des cochons – à part ceux qui ne touchent pas les femmes – les prêtres pour les unes, les gays pour les autres) est parfois plus que caricaturale même si les défenses mises en place ont trouvé des destins opposés. Du côté masculin, il semblerait que l’obsédé partage avec l’homosexuel cette hantise-terreur de la castration lié à la représentation des organes génitaux féminins.
Au fond, en procédant d’une esquisse théorique caricaturale nous pourrions proposer les formules suivantes :
  • l’obsédé (de contrainte) sous l’éclairage du paradigme psychopathologique des addictions pourrait être taxé « d’addicté [9] du psychique » : en témoigne sa remarquable capacité à concentrer ses érotismes à l’endroit du psychique (appareil psychique devenu comme tout puissant, lequel doute au point d’annuler pensées, actions effectuées). Dans cette dynamique, il ne serait pas abusif de parler d’un effet systolique de la sensorialité périphérique au profit d’une compulsion à penser ;
  • le sex-addict, quant à lui, pourrait être déclaré « addicté du corps sensoriel » lorsqu’en témoigne son impressionnante capacité à la dilution des énergies vitales dans le corps sensoriel à l’endroit de l’enveloppe corporelle, de ses saillances et de ses orifices. Ici, nous sommes plutôt en présence d’un mouvement de diastole de la sensorialité périphérique (incluant l’axe bouche-anus), au dépens d’une fantasmatique atrophiée, mais au profit de la répétition addictive – dans l’acte – d’une compulsivité sexuelle. Cette présentation n’est pas étrangère à la parenté des névroses actuelles où tout se passe comme s’il n’y avait pas de représentation de la pulsion, il n’y a plus qu’une poussée, l’excitation devient toxique, on est en présence d’un circuit court (lequel peut rappeler les moyens de la pulsion de mort). L’idée de Sylvie Le Poulichet concernant la problématique des toxicomanies d’une consommation d’un corps étranger [10] pour devenir soi-même corps étranger semble également ici digne d’intérêt. Les productions pornographiques témoignent d’ailleurs de cette même faiblesse de scénario fantasmatique pour concentrer la visualité sur un va-et-vient : un sexe érigé disparaît puis réapparaît dans un orifice. Le pénis est alors érigé comme un fétiche (le statut de fétiche lui assurant un abri incontestable contre la menace de castration). L’enveloppe d’excitation sensorielle semble venir ici anesthésier une intolérable (et difficilement élaborable) angoisse de castration. Mais le pénis n’est pas le seul organe acteur des pénétrations anales : doigts, mains, avant-bras, peuvent s’y mêler. André Beetschen [11] voit dans la pratique du fist-fucking (pénétration de la main et de l’avant bras dans l’orifice anal [12]) une manière d’éprouver la sensation très excitante de chaleur et de palpitation, comme la réalisation agie d’un fantasme de retour au ventre maternel… « mais pas avec ma mère ! », s’écriait son patient. Mais dans ces pratiques, l’individu pénétrant est souvent ganté (gants en latex) à la manière d’un chirurgien ; et lorsqu’elles ont lieu dans des sex-clubs, elles seraient exposées visuellement et donneraient lieu à un attroupement autour de l’individu pénétré. Ne pourrait-on donc pas voir dans ces activités, une fantasmatique agie relayant une théorie sexuelle infantile donnant crédit à la naissance des enfants par l’anus : que viendraient voir ces badauds du sexe sinon une scène d’accouchement (stérile) par l’anus ? Le questionnement reste ouvert !
Les théories sexuelles infantiles d’accouchement par l’anus renforceraient cette conception du sexe de la femme appréhendé sur le mode du cloaque.
Ce modèle mis en forme par Lou Andréas Salomé présente cet avantage de doubler l’effroi de la méduse par le tabou anal. Dans ce modèle fantasmatique du sexe féminin, probablement très fréquent chez les sujets homosexuels, à l’effroi de la vision du sexe castré se mêle le tabou anal.
Le sex-addict homosexuel n’a parfois jamais approché de près (tout au moins dans sa vie adulte) les organes féminins, et ne traite en matière de désir qu’avec des partenaires pourvus de pénis, de sorte que durant l’échange érotique, la vision d’au moins un pénis n’est jamais perdue. Ce point de vue d’un contact visuel toujours maintenu avec au moins un pénis, ne doit pas être négligé dans les activités de « pare-castration » du sujet gay « drogué de sexe ». Ferenczi, dans un article intitulé « nouvelles remarques sur l’homosexualité [13] » dresse un tableau où apparaissent les productions conscientes et inconscientes relatives à la position homosexuelle masculine :

ConscientInconscient
Les hommes, le père, surestimésFemmes, mère, haïesFemmes idéaliséesPère assassinéMère aiméeToutes les femmes sont des putains, même ma mère.
J’aime les jeunes hommesLe jeune homme = MoiMoi = mère
J’ai un coït avec un hommeJ’ai un coït avec une femme par derrière par devant

Pour résumer ses positions théoriques, il proposait la formule : « Je (l’homosexuel) suis la mère (putain) qui a besoin chaque fois d’un autre homme ; l’homme avec qui j’ai des rapports, c’est moi-même. » Si cet article peut être appréhendé du côté d’une caricature concernant les relations objectales homosexuelles, il semble qu’il définisse d’avantage – sans le préciser puisqu’il généralise [14] – des positions proches de ce que nous nommerions aujourd’hui « sexualité addictive homosexuelle » (à distinguer bien sur de la sexualité homosexuelle objectale où Éros circule puisqu’il y a amour entre deux personnes).
À la sexualité addictive « traditionnelle » (avoir plusieurs partenaires par jour mais – dans un rapport de succession temporelle) s’ajoutent souvent des pratiques liées à la sexualité orgiaque (avoir plusieurs partenaires en un même temps). La sexualité orgiaque répondrait quant à elle à des angoisses de morcellement. Il s’agirait d’aller se perdre, se fondre dans la masse de chairs tout en éprouvant plus que d’ordinaire les limites et les contours de son corps : « Des mains caressent partout. » Lorsque l’existence est violemment envahie par la pulsion sexuelle qui vient posséder tout le corps, peu importe l’identité des mains, des organes, pourvu qu’ils touchent le corps, caressent, frappent, donnent soins… Et paradoxalement, le corps existe (au sens d’une transe des organes), peut faire l’épreuve – par l’intermédiaire du plaisir tactile – d’un sentir plus développé de la forme de son corps : le corps entier existe dans la masse.
Les zones du corps érogènes qui avaient été plus ou moins « sacrifiées » avec l’avènement du stade génital vont pouvoir se réveiller, se révolter, se replacer au devant de la scène : effectivement, lorsque Freud, en 1905, élabore la métapsychologie d’un développement libidinal, le stade dit « génital » implique un certain abandon des tendances autoérotiques puisque les pulsions partielles qui pouvaient se satisfaire anarchiquement sur toutes les zones potentielles du corps propre fusionnent pour se concentrer autour du foyer génital. Ferenczi quant à lui, développe dans Thalassa l’idée d’une amphimixie des érotismes pour désigner cette fusion-concentration des pulsions partielles autour du foyer génital, lequel devient alors l’Ambassadeur des affaires sexuelles et libère ainsi les autres organes du souci sexuel renforçant de ce fait leur puissance autoconservative).
 
À la recherche d’une seconde peau
 
 
La sexualité orgiaque anonyme réveillerait ces érotismes sacrifiés puisqu’en définitive, les acteurs de ces « partouzes » illustrent ce paradoxe de ressentir cette impression/sensation de ne plus s’appartenir tout en campant plus que jamais dans leur autoérotisme, ici ramené à son expression la plus autosensuelle. L’image du corps est impliquée dans cette quête : si Joyce Mac Dougall voit dans ces pratiques (sexualité addictive) une « demande urgente de réparation narcissique », nous attribuerions quant à nous ces pratiques à la recherche d’une seconde peau, à un phénomène en deçà du narcissisme, proche d’une autosensualité telle que l’on peut l’observer chez certains enfants autistes.
Sur ce thème précis, Frances Tustin [15] définit les contours autistiques comme « des traces de sensations tactiles qui sont ressenties de façon tangible comme des tourbillons diffus de fluides ou de substances corporelles molles ». Ces contours seraient recherchés afin de renforcer la sensation vécue d’une Gestalt corporelle qui tendrait à se détacher d’un fond, ou du moins à se mettre en relief, procédant ainsi d’une incarnation progressive dans son propre corps. Ainsi, cette fonction des contours autistiques se rapprocherait de ce que Piera Aulagnier désignait (en 1984) sous le terme d’hallucinations tactiles, dont la fonction cardinale consistait selon elle à préserver l’attribut d’existence.
Car si une peau réelle recouvre toute la surface d’un corps, le délimitant dans l’espace, cette peau doit faire l’objet d’une certaine intégration psychique. C’est Esther Bick [16] qui suggérait que « chez le nourrisson encore non intégré, les éléments de personnalité peu différenciés des éléments du corps ont besoin d’éprouver la cohésion que procure une “peau psychologique”. Mais cette “peau psychologique” ne se forme pas automatiquement : selon Esther Bick, cette formation ne peut avoir lieu que si l’enfant a intériorisé suffisamment d’expériences satisfaisantes et apaisantes dans ses interactions précoces avec la mère qui lui permettent d’établir la « capacité intrapsychique de contenir le mamelon en bouche ».
Lorsque cette peau psychologique n’est pas formée ou pas correctement intériorisée, la pratique des barbouillements autistiques peut alors apparaître comme une inlassable répétition dans la recherche désespérée de l’épreuve d’une peau qui ferait limite entre le soi et le non soi. Comme l’écrit F. Tustin [17], « les enfants autistes n’ayant pratiquement aucune conscience de leur soi, on ne peut dire qu’ils ont fabriqué “eux-même” leur enveloppe extérieure, c’est pourquoi je parle de “mise en capsule auto-générée”. » Ces réactions autistiques de défense, véritables moyens de protection pour l’intégrité du psychique-vivant se retrouveraient dans un degré moins fort dans la sexualité addictive. Elles témoigneraient d’une série traumatismes primitifs – à l’époque de l’autoérotisme – d’une succession de faux contacts avec la mère, d’accidents de l’érotisme, où peu à peu l’Éros blessé de l’autoérotisme s’est atrophié aux profits d’Autos. Selon Pierre Fédida, le fonctionnement psychique compulsif obsessionnel tenterait, sur un mode déréglé, de restituer un fonctionnement autoérotique meurtri. Dans la sexualité addictive, les partenaires – objets partiels – semblent être traités sur un mode quasi-autistique : utilisés comme des parties du corps et des parties du monde extérieur vécues comme appartenant à son propre corps. Les orgies sexuelles assureraient-elles, pour une part, la fonction de packing ? La pratique de la position « 69 », dans une optique homosexuelle, viendrait fortement illustrer le fantasme autoérotique d’auto-fellation, de repli complet sur soi lorsque « la boucle est bouclée ».
Cette brève réflexion sur la « recherche d’une seconde peau » nous amène à considérer que le sex-addict, au travers de la multiplication de ses rencontres sexuelles plus ou moins anonymes, rencontre avant tout des corps, entre en contact avec d’autres peau, lesquelles recouvrent sans doute une fonction de contenance indéniable, le rassurant dans l’autoperception de sa propre forme-corps. Mais cette sexualité désexualisante comme nous l’avons précisé au début de l’exposé, semble plus compréhensible sous l’éclairage théorique de l’autoérotisme : un autoérotisme dont le versant Éros serait atrophié au profit d’autos. Et lorsque Éros ne circule plus, l’activité fantasmatique, les mouvements créatifs, sont alors comme privés de moyens : « La compulsion à répéter étouffera le mouvement créatif » écrit G. Lavallée [18]. Cette formule s’applique tout aussi bien dans le champ de la névrose obsessionnelle que dans celui des addictions sexuelles.
Si Freud, au fil de son œuvre, et surtout à partir de 1914 avec l’introduction du narcissisme, néglige peu à peu l’étude de l’auto-érotisme, Karl Abraham, mais aussi Ferenczi, restent très attachés à ce recours théorique. Certains psychanalystes contemporains s’attachent à refaire vivre et à redéfinir ce concept : Jean Gillibert, César et Sara Botela, Jean Laplanche, Thierry Bokanowsky, Gérard Pirlot, Pierre Fédida.
Il est toutefois indispensable, pour repenser le concept d’auto-érotisme, de revenir à la définition qu’en donnait le sexologue Havelock Ellis en 1899 : « J’entends par auto-érotisme les phénomènes d’émotion sexuelle spontanée produits dans l’absence de tout stimulus externe soit direct, soit indirect. Au sens large, dont nous ne pouvons faire complètement abstraction ici, l’auto-érotisme comprend celles d’entre les transformations d’activité sexuelle réprimée qui sont parmi les facteurs de certaines conditions morbides aussi bien que des manifestations normales de l’art et de la poésie, et qui même colorent plus ou moins la vie tout entière [19]. »
Le rêve est dans le sommeil une activité auto-érotique portant sur le psychique lui-même. Cette capacité de déport, de décollement de lui-même, l’homme peut la trouver dans l’extase artistique ou religieuse, dans les pratiques auto-érotiques accompagnées de fantasmes hallucinés, mais également dans un certain nombre de pathologies dépressives, hypocondriaques, obsessionnelles, addictives où le sujet tente de faire parler un auto-érotisme déréglé, non adapté, pathologique puisque la capacité à symboliser et à fantasmer est comme perdue. Nous nous opposerons donc à l’idée d’Havellock Ellis selon laquelle l’excitation sexuelle en présence du partenaire sexuel serait toujours allo-érotique : notre argument tient à ce que dans la sexualité addictive le partenaire, brillant par son absence dans la fantasmatique du sujet, même si présent en personne, est utilisé comme instrument de satisfaction auto-érotique, comme un toxique.
Pourquoi donc s’attacher à présenter la sexualité addictive comme l’expression d’un auto-érotisme défaillant exacerbé ? Dans ce phénomène d’addiction au sexe, semble se rejouer de manière pathologique l’équilibre du nœud – auto-conservation/auto-érotisme : la personne qui a besoin de jouir cinq fois par jour pour pouvoir dormir tranquille se trouve dans le même état de détresse que le nourrisson qui se jette sur le biberon et manque de s’étouffer tant sa déglutition est avide : le plaisir semble s’être rebroussé sur le besoin : la clinique de la boulimie tend à confirmer cette idée. Il conviendrait d’ailleurs de discuter sur le statut de l’objet addictif qui mobilise chez les sujets concernés une propension à l’ambivalence : J’ai besoin de toi, mais j’aimerais te détruire, ou encore, tu détruis ma vie, mais j’ai besoin de toi.
 
Clivage et angoisse
 
 
Le phénomène de clivage intervient dans ces pratiques agies où l’on passe successivement de la compulsion à la culpabilité :

Compulsion/Remords
Être dans le faire,/Dégoût de soi,
dans l’agir,/Culpabilité,
se laisser guider par ses sensations,/affects dépressifs
par la poussée,/Conscience de soi,
ne pas réfléchir, répétition./Réflexivité.

Ces adjectifs se retrouvent étrangement dans le discours des personnes boulimiques : prendre du plaisir avec le corps (se remplir) pour ensuite se mépriser.
En termes métapsychologiques, le conflit ça/Surmoi n’est pas bien (voire pas du tout) élaboré psychiquement : plutôt que d’élaborer selon les logiques du processus secondaire (pensée, réflexion, représentation) ou même dans le registre des processus primaires (fantasmes, fantasmagories) le sujet se précipite dans un agir pur qui va soulager, pour une part, les tensions inhérentes au conflit endo-psychique. Le conflit n’est donc pas traité, élaboré psychiquement, mais au contraire fuir dans un agir compulsif [20] où le corps semble tout à coup étrangement possédé.
Dans ces pratiques compulsives et addictives, le moi obéit à la logique de la schize : « Rien ne doit interrompre ma course à la jouissance, il n’y a plus ni raison, ni volonté », j’obéis à l’autre en moi régressif. Chez plusieurs sujets, drogués de sexe, cette tendance à la dissociation se renforce par l’usage de la mythomanie même si celle-ci peut être rationnellement justifiée par la peur d’être découvert : changement d’identité, de profession, d’âge, d’origine sociale… participant d’une nouvelle intimité du soi (Le soi caché dirait sans doute M. Kahn) de la création d’un double – valorisant ou bien détérioré. Sortir de chez soi pour devenir l’autre être scindés en une « sainte le jour, et pute la nuit » – Là où « l’homme sérieux du jour se transforme en une sorte de femme publique la nuit ». Lorsque ces activités restent longtemps secrètes vis-à-vis de l’entourage familial, cette tendance au secret peut évoluer vers une tendance générale au mensonge, au renforcement du faux self. En ce sens, l’on ne saurait couper le phénomène de la sexualité addictive de l’idée d’une révolte de l’identité à travers cette recherche infinie de corps, de peau, d’organes révoltés. Ces jeux de contraste s’appuyent d’ailleurs souvent sur un changement de scène : d’une scène habituelle, ordinaire, l’on passe à un autre cadre, communautaire, permissif, où tous les excès n’en sont plus puisque normalisés [21].
Toutefois, la tension apaisée, le Surmoi peut reprendre le dessus pour accabler le Moi de reproches. Si l’angoisse apparaît comme moteur du processus de fuite dans le passage à l’acte compulsif, comment s’effectue la métamorphose de l’affect d’angoisse en pulsion de recherche sexuelle ? Les deux concepts sont intimement liés. Notre étude concerne en fait le phénomène de transformation d’un affect d’angoisse en pulsion sexuelle ; ainsi nous reprendrons sur un autre plan une problématique déjà abordée par Pierre Janet De l’angoisse à l’extase : en russe « extase » veut dire jouissance sexuelle, plus exactement éjaculation. Pour cette raison, nous avons intitulé notre article De l’angoisse à l’orgasme.
À propos de l’angoisse, Freud écrit dans une lettre à Fliess datée du 17 décembre 1896 : « L’angoisse se produit à partir d’une mystérieuse substance sexuelle. » Ses positions théoriques sur l’angoisse ne sont pas tout à fait stables [22]. Dans le manuscrit E, adressé à Fliess, Freud établit l’étiologie sexuelle de l’angoisse : « C’est un facteur physique de la vie sexuelle » qui produit l’angoisse. La théorie est simple : l’angoisse proviendrait de l’accumulation d’une tension sexuelle qui n’a pas été déchargée. Freud insiste bien sur le caractère physique de cette tension sexuelle accumulée. La névrose d’angoisse est donc une névrose « d’entassement » (Staungsneurose), comme l’hystérie. Or, comme l’angoisse n’est point contenue dans ce qui a été amassé, elle résulte d’une Verwandlung (métamorphose) qui prend son départ dans la tension sexuelle accumulée.
Mais à l’opposé des névrosés d’angoisse qui accumulent une tension libidinale – entassement générateur d’angoisse – comment, ici, expliquer ce mystérieux affect indéfinissable présent, poussant à l’acte ? S’agit-il d’angoisse de castration ? d’une forte angoisse de séparation ? d’une angoisse d’anéantissement ? d’une défaillance des activités du préconscient ? Comme l’écrivait Lacan dans son Séminaire sur l’angoisse : « L’acte arrache à l’angoisse sa certitude [23]. »
 
Théories explicatives et thérapeutiques
 
 
Pourrait-on parler également de la dépendance physique à une substance hormonale (endorphines) sécrétée pendant l’activité sexuelle ? En effet, le phénomène d’habituation est simple : un homme qui mange beaucoup habitue son organisme à de grandes quantités de nourritures, la panse gonfle et les sensations de faim sont de plus en plus ressenties. Un homme qui jouit dix fois par jour, même sans éjaculation, habitue son corps, plus précisément système hypothalamo-hypophysaire, à sécréter beaucoup plus d’hormones endorphines (dont l’effet est d’apaiser la douleur, de tranquilliser… ) qu’un homme ne souffrant pas de cette dépendance. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnick énonce simplement cette idée lorsqu’il écrit : « Effectivement, le meilleur tranquillisant naturel, bien supérieur au Témesta, c’est une co-présence affectueuse. Notre corps sécrète des endorphines naturelles au cours d’activités ou de rencontres plaisantes [24]. »
On pourrait donc avancer l’hypothèse selon laquelle s’ajoute à la dépendance psychologique une véritable dépendance physique à la sécrétion d’endorphine. Si la personne souhaite, de manière volontariste, mettre un terme à ses conduites addictives, l’on peut imaginer que (comme pour le fumeur) le corps va réclamer sa dose habituelle de tranquillisant. Cette question de la dépendance physique à une sécrétion interne (provoquée par une conduite sexuelle) mérite intérêt en neurobiologie du comportement.
Une autre piste explicative peut se faire jour : celle concernant une addiction particulière : celle à l’autre en soi, à l’autre de soi.
Lorsque la compulsion est passée, lorsque les tensions sont apaisées, lorsque l’autre en soi ne gouverne plus (l’autre primitif), le sujet se retrouve livré à lui-même, face à lui, au tableau de sa vie, accompagné le plus souvent par une forte humeur dépressive liée au « retour » dans le principe de réalité. Cette dépendance à la régression, à l’excitatoire sexuel, peut faire émerger des traits de personnalité qui reviennent de manière récurrente chez ces patients : François-Xavier Poudat (1988) les met en évidence :
  • l’intolérance à la frustration ;
  • le passage à l’acte obligatoire après recherche effrénée de l’objet de plaisir ;
  • les croyances dans un modèle sexuel opérant et mécanique ;
  • la présence d’un état second durant la crise, répétition compulsive des passages à l’acte ;
  • la rareté de la stabilité conjugale ;
  • l’isolement affectif et social.
Chez ces patients, j’ai souvent relevé un discours de haine vis-à-vis de l’attachement. Le partenaire doit revêtir la qualité d’interchangeable, d’objet consommatoire jetable ; si des manifestations d’attachement sont senties, la haine vis-à-vis de cette personne partielle peut s’avérer féroce. Ces sujets laissent entrevoir, au travers de leur discours, un clivage certain entre sexualité génitale et amour : les partenaires sexuels ne sont pas à aimer tandis que les personnes aimées restent intouchables. Cette dissociation entre attachement et génitalité sexuelle a été mise en évidence dès 1924 par Karl Abraham [25] à propos des relations objectales chez les sujets pervers. Du point de vue des étapes du développement de l’amour objectal, ces personnes se situeraient entre deux positions : celle de l’amour partiel et celle de l’amour objectal excluant les organes génitaux. Au plan des étapes de l’organisation de la libido, toujours selon Abraham, la position perverse trouverait des points de fixation entre l’étape sadique anale tardive (possession, rétention) et l’étape génitale précoce (phallique).
Ces modalités d’organisation du développement libidinal ont des répercussions directes sur les conduites amoureuses : selon Reed et Blaine (1988), ces personnes seraient incapables d’établir une relation sexuelle « saine » et gratifiante avec le partenaire pour plusieurs raisons : Tout d’abord, par l’apparition, au cours de l’acte sexuel, d’un état mental similaire à celui décrit par les toxicomanes (vécu de déréalisation), la plupart du temps, aidée par des « snifs » de popers [26] chez les sujets les plus dépendants ; ensuite, par la négligence de son entourage au seul profit de l’acte sexuel ; enfin, par des conduites de dissimulation et l’utilisation préférentielle du déni.
Des thérapeutiques existent : Patrick Carnes (1989) fut le premier à mettre au point une méthode comportementaliste, basée sur les douze étapes des alcooliques anonymes, ayant pour but de réhabiliter ces individus ; la méthode est simple et quelque peu conservatrice : elle propose aux groupes visés l’abstinence complète de comportements sexuels. Plus récemment, Earle (1995) abonde dans ce sens. Schneider (1991) souligne la difficulté de ces individus à stopper leur conduite ; l’individu souffre des mêmes symptômes de sevrage que celui qui cesse de consommer de l’alcool et de la drogue, tels l’anxiété, l’insomnie, des tremblements, de céphalées, et du syndrome dépressif. Cette idée simple a le mérite de séduire certains patients, qui, désespérés, seuls, ont alors un nouveau défi à surmonter. Effectivement, l’abstinence va pouvoir permettre de donner, éventuellement, du relief à une aventure amoureuse ultérieure, qui n’aurait – auparavant – pas résisté à la tentation de changement automatique (puisque l’autre, le partenaire, n’existait pas en tant que tel) ; mais est-ce que la structuration interne est véritablement modifiée par cette abstinence ?
Qu’en est-il du conflit endo-psychique à l’origine de l’intolérable affect diffus poussant aux diverses voies de la régression et quid de l’élaboration psychique de ces énergies libres non liées ?
L’on peut critiquer cette thérapeutique comportementaliste faisant l’économie de l’étiologie sexuelle et participant d’un incontestable retour au moralisme. Pour ces auteurs, il s’agit de conduire leur patient à retrouver une sexualité « saine ». On est finalement très proche de la fonction du directeur de conscience religieux qui interdit aux adolescents de se masturber. Dans ces solutions, probablement plus populaires – car paraissant plus simples, plus courtes, et moins menaçantes que la cure analytique – la dimension historique de la construction de la sexualité d’un individu n’est hélas pas prise en compte. On peut supposer que l’analyse constitue, pour celui qui le désire, une voie plus profonde pour permettre au sujet de reconstruire lui-même son histoire sexuelle et d’éprouver de l’intérieur – via la régression transférentielle – les sensations primitives de ses premiers émois sexuels, les traumatismes dans la constitution de son auto-érotisme ; d’explorer via les associations, interprétations de rêves, lapsus et autres expressions des productions de l’inconscient, une pulsionnalité qui se parle, s’élabore sous fond d’absence.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Mendès-Leite, P. ; de Busscher, P.O. 1997. Backrooms « microgéographie sexographique de deux back-rooms parisiennes », Gai-kitch-camp, université Paris 7, 1997.
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NOTES
 
[*]Psychologue, enseignant à l’ufr Sciences Humaines, Cliniques de l’Université, Paris 7, 121 rue du Faubourg du Temple, 75010 Paris.
[1]Entretiens et correspondances sur la question « sex-addiction », conférence-débat au sein du Centre Gay et lesbien (cgl Paris) nov. 1999, organisée par l’association bicause à la suite de ma communication « la sexualité addictive » au sein de la journée doctorale, organisée par le Laboratoire de Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse, université Paris 7, mercredi 23 septembre 1998, Amphi 24, sous la direction du professeur Pierre Fédida.
[2]Cf. le rapport Kinsey de 1948, usa.
[3]Mieux vaudrait écrire « répétitions ».
[4]La polysémie du terme n’est pas par ailleurs non négligeable puisque cet adjectif viendrait désigner tout aussi bien le sujet d’une névrose de contrainte qu’un satyre, « obsédé sexuel ».
[5]Que viendrait désigner le terme de « déviation » en termes de sexualité si l’on se réfère au modèle freudien de la sexualité infantile ?
[6]S’agit-il de penser ces oublis comme une sorte d’annulation rétroactive ?
[7]Paul Denis (2000) reprend et développe cette idée dans son article Œdipe médecin. Pour lui, « névrose et perversion sont sans doute des formes ou des tentatives de guérison de la maladie sexuelle : la perversion réussit là où la névrose échoue. La perversion serait une solution radicale qui arrêterait, fixerait, comme jadis les abcès de fixation, la maladie sexuelle » (p. 12).
[8]Nous précisons que la perversion ici désignerait la sexualité addictive en général, homo ou hétérosexuelle.
[9]Terme peu agréable, mais récemment admis dans le lexique des écrits psychopathologiques et psychanalytiques.
[10]Sylvie Le Poulichet, Toxicomanies et psychanalyse, les narcoses du désir, Paris, puf, 1988.
[11]André Beetschen, « Les plaisirs asservis », dans Le Fait de l’analyse n° 8, « La maladie sexuelle », Paris, Éd. Autrement, 2000.
[12]Nous précisons que cette pratique n’est pas exclusive aux homosexuels : dans une optique hétérosexuelle, l’avant-bras pénétrant aurait alors le choix entre le vagin et l’anus.
[13]S. Ferenczi, 1909, (posthume) « Nouvelles remarques sur l’homosexualité », dans Œuvres complètes, vol. IV, (1927-1933), Paris, Payot, 1982 (p. 199).
[14]Effectivement, Ferenczi n’hésite pas à écrire à plusieurs reprises « L’homosexuel se comporte… » or, L’homosexuel – comme le sex-addict – en soi, n’existe pas. En ce sens, nous reconnaissons que lorsque nous parlons du sex-addict en général, c’est pour désigner celui pris au piège dans les filets de la sexualité addictive.
[15]Frances Tustin, « Contours autistiques et pathologie adulte », dans Topique n° 35-36, Voies d’entrée dans la psychose, mai 1985, Paris, epi. (p. 10).
[16]Esther Bick, « The experience of the skin in early object relations », dans International Journal of Psychoanalysis, n° 49, 1968.
[17]Frances Tustin, 1990, Autisme et protection, Paris, Le Seuil, 1992 (p. 35).
[18]G. Lavallée, « Du perçu au pensé, de la chose au vivant : un adolescent photographié », dans Le Coq-héron, n° 110, 1989, p. 76.
[19]Cette définition exclut l’excitation sexuelle normale causée par la présence d’une personne aimée de sexe différent ; elle exclut aussi la sexualité pervertie, associée à l’attraction éprouvée vers une personne du même sexe. Elle exclut enfin les formes multiples de fétichisme érotique où le foyer normal de l’attraction sexuelle est déplacé et où les émotions voluptueuses ne sont suscitées que par un objet (cheveux, souliers, vêtements, etc.), qui pour l’amoureux ordinaire, sont d’une importance secondaire, encore que toujours considérable.
[20]Cf. Guy Darcourt, L’Économie psychique de la dépendance, 1994.
[21]Cf. le travail de Patrick Mendès-Leite et Pierre-Olivier de Busscher sur les backrooms microgéographie sexographique de deux back-rooms parisiennes, Gai-kitch-camp, université 7, Paris, 1997.
[22]Dans Inhibition, symptôme et angoisse, 1926, Freud note à propos de la phobie : « C’est l’angoisse qui produit le refoulement et non pas, comme je l’ai pensé jadis, le refoulement qui produit l’angoisse » (p. 27).
[23]J. Lacan, 1962-1963, L’Angoisse, Séminaire inédit, 2 vol.
[24]Boris Cyrulnick, 1991, De la parole comme d’une molécule, Entretiens avec Émile Noël, Paris, Eshel, Points, 1995, p. 63.
[25]K. Abraham, 1924, « Esquisse d’une histoire du développement de la libido fondée sur la psychanalyse des troubles mentaux », dans Œuvres complètes, tome II, tr. I. Barande, Paris, Payot, 1965, p. 222-223.
[26]Les popers sont des vasodilatateurs utilisés à l’origine en médecine pour soigner certaines maladies cardiaques, contenant des nitrites de butyle et de pentyle, sniffés à usage non médical, leurs effets sont quasiment immédiats : brève bouffée vertigineuse et stimulante, augmentation de la pression interne de l’œil. L’usager ressent une sensation vive de chaleur interne et sa sensualité est exacerbée. L’effet du sniff dure environ deux minutes. Les popers sont interdits à la vente publique en France depuis 1980.
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