2002
Cliniques méditerranéennes
Hors thème
Temporalité victimologique et figures de l’infantile
Philippe Bessoles
[*]
Une approche en psychopathologie clinique légale des états post traumatiques sexuels tend à accorder aux figures de l’infantile toute leur importance. Le viol, sous couvert de pulsion d’emprise, révèle son caractère cannibalique, excrémentiel et sacrificiel. En défaisant les processus de liaisons œdipifiés et les enveloppements psychiques primaires, le viol tend à « confisquer » le rapport du sujet à la temporalité. Ce temps figé ne constitue plus, du fait de son effondrement, la trame basale d’inscription des traces mnésiques et le fond représentatif originaire des processus psychiques. Clinique de l’excès d’objet, la victimologie dévoile ce que le sexe entretient de rapport étroit avec la mort, l’énigme des origines et l’abject comme figure archaïque de tout sujet.Mots-clés :
victimologie clinique, originaire, temporalité, infantile, trauma psychique.
An approach in psychopathology legal clinical of posttraumatic sexual states tends to grant to the figures of childish all their importance. Rape reveals its cannibalistic, excremential and sacrificial caricatures. By undoing the processes of connections « Œdipifiées » and the primary psychic envelopes, rape tends « to seize » the report of the subject from the temporality. This motionless time does not establish any more, because of the collapse, the basal weft of registration of tracks mnésic and the representative bottom native of psychic processes. Clinic of the excess of object, the victimology reveals what sex maintains of narrow report with the death, the enigma of previous history and the despicable as archaic figure of any subject.Keywords :
clinical victimology, native, temporality, childish, psychic trauma.
L’exercice de la psychopathologie clinique en service de médecine légale – fut-il en unité de victimologie clinique – se heurte à une double aporie. La première tient à la confusion entre médecine légale et médecine létale. La médecine légale clinique n’a pas le cadavre comme objet de praxis et de recherche mais la victime. Si la victime décédée fait partie de ses prérogatives médicales (recherche des causes objectives ayant entraîné la mort), cette activité ne représente qu’un pourcentage relatif de l’ensemble de ses actes. Ainsi, dans le service de médecine légale auquel nous nous référons, les autopsies ne représentent que 16 % des activités. A contrario, 84 % ont trait aux personnes présentant des psychopathologies traumatiques diverses (personnes agressées, séquestrations, rescapés de guerre, abus sexuels, viols, tortures, victimes de secte, etc.). La deuxième aporie tient aux divergences entre une approche du traumatisme réel (constat médico-légal du médecin) et une appréhension clinique de la réalité psychique du sujet. Ce double aspect conduit parfois à des confusions épistémiques et méthodologiques réciproques.
De ce contexte, nous proposons une approche de la victimologie référée à la psychopathologie clinique et au cadre conceptuel de la métapsychologie. La clinique du viol nous servira de paradigme de travail pour aborder cette notion aussi essentielle qu’embarrassante de traumatisme.
Cadre épistémique et revue de la question
On peut schématiser trois temps socio-historiques contemporains de la notion de victimologie (J. Audet, J.F. Katz, 1999). Il va de soi que celle de victime est trans-historique.
1. Les premières recherches systématisées sont issues des criminologues (B. Mendelsohn, 1934, H. Ellenberger, 1954, H. Von Hentig, 1947). Elles portent sur le couple « criminel/victime » et tente de repérer les interactions possibles. Dès 1947, H.V. Hentig propose une modélisation qui évalue le comportement de la victime face à son agresseur. Le criminel peut-être victime (et réciproquement) selon le jeu des circonstances et des attitudes conscientes et inconscientes de l’un ou de l’autre. Il dégage les notions de « victime latente » et de « potentiel de victimité ». On retrouvera ces notions plus tard (M.E. Wolfgang, 1958) dans l’expression de « victime catalyseuse ». Cette position – masochiste, abandonnique – tend vers celle de « bouc émissaire » que développeront R. Girard (1962) et J. Audet (1986).
Si ces études ont le mérite de modéliser une méthodologie et une classification, elles relèvent pour l’essentiel d’une épistémologie psychosociale, criminologique et pénaliste. Elles éludent les processus psychiques et n’appréhendent guère la qualité psycho-dynamique des personnalités.
2. Une seconde approche de la victimologie peut-être qualifiée de socio-judiciaire dans la mesure où elle met l’accent sur le rapport entre le sociétal et la victime. E. Viano (1976) appréhende le fait victimologique en référence aux pratiques sacrificielles transculturelles et cultuelles. Ces recherches portent sur le concept de vulnérabilité dans une perspective de préventologie et d’assistance. Ezzat Abdel Fattah (1967) insiste sur les processus de victimisation et les facteurs de risque. Lygia Negrier-Dormont (1992) plaide pour une reconnaissance de la victime individuelle et collective. R. Nossintchouk (1993) propose une vision historique des violences sexuelles et une réflexion sur les processus de « survictimisation » à partir de la médiatisation.
3. Le courant médico-psychiatrique est à la convergence des sciences médicales et des sciences humaines. Il est essentiellement représenté par L. Crocq (1992), R. Notto (1994), et L. Serre (1998).
Les travaux de L. Crocq portent en majeure partie sur les névroses de guerre et les névroses traumatiques. Ses nombreuses recherches se réfèrent au champ de la psychopathologie psychiatrique au sein de laquelle il propose des échelles d’évaluation et de techniques appliquées aux prises en charge des victimes de catastrophe et de guerre.
La démarche de R. Notto associe l’intervention pré-hospitalière des victimes à l’organisation des urgences et des conséquences des psycho-traumatismes. Il insiste sur la nécessité d’une prise en charge globale des victimes au sein d’un dispositif autant structurel que d’équipe pluridisciplinaire.
Enfin L. Serre est à l’initiative du premier samu en France (1965 à Montpellier). Sa pensée et son action tendent vers une victimologie de l’urgence et dans l’urgence des traumatismes.
Ces trois grands courants ont le mérite de proposer aux chercheurs des points de repères conduisant à circonscrire depuis peu d’années le champ de la victimologie (générale, comparée et clinique). Dans l’héritage des travaux freudiens et ferencziens, nous proposons une approche la victimologie et de l’agressologie en terme de « psychopathologie clinique légale ». Nous nous situons dans une perspective psycho-dynamique de la personnalité référée à l’épistémé de la psychopathologie clinique et de la métapsychologie.
Les travaux de L. Villerbu (1997), F. Lebigot (1997), C. Barrois (1995) ou M. Dayan (1998) pour ne citer qu’eux participent à notre praxis tant du côté de la recherche appliquée (comme l’entretien clinique en situation d’urgence) que de la recherche fondamentale (sur les processus résilients).
De ce contexte, nous observons une constante des pathologies traumatiques sexuelles : le temps. Toute victime voit son rapport à la temporalité profondément altéré. Posé en terme de « commotion psychique » comme le théorise S. Ferenczi (1932), en « compulsion de répétition » comme l’initient les travaux freudiens (1920), en effet « d’encryptage » selon les recherches de N. Abraham et N. Torok (1978), nous postulons la spécificité d’un « temps victimologique ». Ce temps, conjugué à chaque singularité, est figé. Il témoigne de l’omniprésence du moment de l’effraction et de l’attentat. Il n’est pas un temps psychique c’est-à-dire économique, dynamique, représentatif et symboligène. Il est celui de l’effondrement des processus psychiques mais aussi de la gestion purement auto-conservatoire de la sensorialité. C’est une temporalité pré-objectale qui actualise les figures de la terreur selon l’expression de R. Gori (1996) ou de l’abject selon celle de J. Kristéva (1980).
L’étude à laquelle nous nous référons à été réalisé sur l’année 2000 à l’unité de victimologie du service de médecine légale du chu de Montpellier. Afin de mieux saisir l’ampleur régionale du phénomène victimologique et agressologique, quelques chiffres bruts sont significatifs. Entre autres activités, le personnel du service a été sollicité sur 1 618 gardes à vue, a prononcé 468 interruptions totales de travail, a procédé à 130 consultations médico-psychologiques pour adultes victimes d’agressions sexuelles et 140 mineurs (moins de 15 ans). De ce contexte, nous retiendrons trois aspects essentiels issus de nos consultations en victimologie clinique.
Trois figures majeures de déliaisons pathologiques dominent le tableau clinique des 270 personnes (adultes et mineurs) ayant subi des violences sexuelles (viol, tentative de viol, abus sexuels, tortures sexuelles, etc.) :
- la déliaison avec la fonction métaphorisante de la langue indique que le temps du langage est confisqué pour la victime. Elle est souvent assignée à se taire ou pire assujettie à formaliser le propre échec de l’agresseur face aux processus représentatifs et symboligènes. Il demande à sa victime de lier dans une pseudo-énonciation « érotico perverse » la projection de cette pulsion d’emprise. « Hein que tu aimes ça […], dis moi que je te donne du plaisir », exemplifie cruellement cette figure de l’horreur ;
- la déliaison avec la fonction métonymique du scopique témoigne que le temps du « voir et regarder » est perverti. La victime est souvent dans l’injonction de baisser les yeux comme si l’agresseur avait trop peur de voir dans le visage de l’autre sa propre figure ;
- la déliaison des affects, assignés à se taire, signe un encryptage dans le temps du silence, de l’émotion et du sensible. La mort psychique est aussi une mort du sensible. Ces trois figures de déliaison du lien intra-psychique (et inter-subjectif), considérées dans une logique de temporalité non linéaire, nous amènent à proposer l’hypothèse suivante en matière de psychopathologie traumatique sexuelle :
-
Le trauma sexuel actualise le temps de l’infantile
Cette actualisation n’est pas celle d’une régression libidinale. Ce temps est celui de l’originaire infantile toujours à l’œuvre qui réalise l’omnipotence, la toute-puissance et la violence fondamentale. Il caractérise la mise en œuvre de la pulsion d’emprise. Une première approche psychopathologique pourrait se poser ainsi :
– actualisation du temps du cannibalisme
Les fantasmes d’incorporation, de dévoration, d’introjection, exprimés par les victimes (« ça me bouffe ») traduisent des troubles de la sphère orale. Il est fréquent d’observer des conduites anorectiques et/ou boulimiques. Dans une référence kleinienne, le mauvais objet introjecté est persécuteur. La patiente s’identifie souvent à lui sur des modalités de tortures internes de type cannibalique. Dans la référence freudienne de la première topique, le plan de l’auto conservation est altéré. Bon nombre de femmes abusées sexuellement s’enferment dans des conduites orales d’addiction ou témoignent d’altérations durables de la corporéité (F. Dolto, 1981).
L’oralité semble répondre au sentiment d’avoir été objectalisé comme une nourriture consommée. La bouche et la fonction nutritive n’étayent plus la satisfaction hallucinatoire du « plaisir de bouche ». Elle se réduit à une simple béance ayant fonction de remplissage.
– actualisation du temps de l’analité
La prégnance d’analité accorde au temps infantile de la théorie cloacale toute son importance en pathologie traumatique sexuelle. Les rituels de lavage, de purification, les conduites compulsives autour de l’hygiène réduisent la femme violée au simple réceptacle du besoin biologique excrémentiel de son agresseur. Le déchet, les fèces, les excréments envahissent le génital dans un vécu permanent de souillure.
Le sadisme anal de l’agresseur, et son érotisation de maîtrise et de contention, réduit la personne agressée à un objet fécal dont il jouit tant dans la rétention que l’expulsion. Le contrôle exercé tient de l’emprise et de l’assignation de/sur l’autre comme objet de sa propre jouissance. L’autre est « fécalisé ».
– actualisation de l’omnipotence infantile
Cette omnipotence est double. Du côté de l’agresseur, elle relève de la pulsion d’emprise définie (J. Laplanche, J.B. Pontalis, 1967) comme une pulsion de meurtre liée secondairement à la sexualité. L’emprise est autant la possession que la destruction de l’objet. Elle touche à la fonction pacifiante du langage dont elle croît faire l’économie et fait de la victime une entreprise de « chosification ». L’envahissement sensoriel (« c’était plus fort que moi ») et pulsionnel expulse toute relation objectale. Du côté de victime, l’emprise tient d’une véritable possession qui assujettit la personne à un simple commentaire de l’acte subi.
– originaire infantile
Ces actualisations non exhaustives marquent l’échec de la problématique œdipifiée et de l’organisation génitalisée. Les violences sexuelles sont de nature pré-génitales et pré-œdipiennes. Elles se réfèrent à l’originaire infantile (P. Gutton, 1991) où œuvrent l’indistinction moi/non moi, l’activité auto érotique, le primat phallique, la domination narcissique, etc. Elles ne relèvent en rien du sexuel même si elles passent par le lieu anatomique du sexe. La maîtrise sur l’objet (non objectalisé), sa destruction sous couvert de confusion de langues (S. Ferenczi, 1932) cachent mal les enjeux inconscients à l’œuvre. Le sadisme observé n’est pas seulement l’expression du couple actif/passif du sadisme oral ou anal. Il traduit un émoi pulsionnel, une motion pulsionnelle qui échappent aux liaisons psychiques de représentabilité. Cette inefficacité des processus proto et préreprésentatifs traduit la « pulsion en acte » (Darstellung, S. Freud, 1915) qui envahit le tableau clinique comme on l’observe lors des premiers entretiens post traumatiques.
L’actualisation de l’originaire infantile émarge aux figures de déliaison des enveloppements psychiques primaires. L’éclatement des fonctions contenantes et de maintenance du « pare-excitation » (S. Freud, 1920) entraîne la victime dans des vécus de détresse fondamentale (Hiflosickkeit, S. Freud, 1925) et/ou de déréliction. Considérée sous l’angle de la temporalité, cette actualisation montre combien le temps se construit autant de tonicité, de rythmicité, de kinésies que de bain de langage et d’interprétation (au sens de P. Aulagnier, 1975). D’autre part, elle montre comment la permanence de l’objet construit le rapport du sujet au temps en assurant le continuum d’historisation possible. Or « le temps victimologique » est un « temps arrêté ». Il est figé comme dans la commotion psychique. Il se soustrait au travail psychique en sidérant les mises en représentation de chose ou de mot. Cette sidération ou ce « ravissement » (R. Gori, 2000) duplique à l’infini l’actualité du fait traumatique qui ne peut « s’oublier » dans le travail de deuil ou de rêve. Il ne « s’historise » pas dans la « mémoire de l’oubli » (définition de l’inconscient selon J. Lacan) et duplique à l’infini, au travers de la compulsion de répétition, la terreur innommable.
Cet « arrêt du temps » des pathologies traumatiques sexuelles tend à souligner la « précarité » symboligène des processus de liaisons psychiques.
La trame temporelle dévoilée en victimologie n’est pas celle du temps symptomatique de la reviviscence ou de la remémoration comme, par exemple, dans la psychonévrose hystérique. On peut la qualifier de temporalité basale (J.M. Vives, 1993) tissée d’une trame corporelle d’éprouvé sensoriel qu’initialement la fonction maternelle (au sens winnicottien), contient, maintient et médiatise dans les actes de parole.
La temporalité victimologique présente la caractéristique de la durée et non du temps. Cette distinction tient de l’absence de contenant psychique qui ne promeut pas les effets d’après coup et les rapports signifiants. Ce temps est « toujours le même » tel un a priori qui sature les temporalités à venir. Le même signifiant traumatogène, éminemment individuel, envahit la scène psychique. Cet envahissement disqualifie tout procès libidinal et fonction représentative. L’activité psychique semble se résumer à une simple expérience de l’objet où ce qui compte n’est pas l’objet en tant que tel mais l’activité dont il est l’alibi. L’activité corporelle tient lieu de représentation ou d’équivalent symbolique sans mobilisation imageante, imaginante, associative. Le temps de la stupeur atteste de cette rupture de la chaîne signifiante dans le sens où les automatismes observés tendent en vain à « pacifier l’objet », « à extraire une fonction libidinale », à trouver une distance adéquate susceptible d’être « transitionnelle ».
Ce temps d’automatisme qui ne vaut que par l’activité qui le sous-tend, ne se construit ni de fantasme ni de réalité, ni d’illusion ni de butée du réel. Dans une acception phénoménologique, on pourrait le qualifier de temps « suspendu » (H. Maldiney, 1991) où les « choses se passent mais n’ont pas lieu » (P. Bessoles, 1995). Cette suspension temporelle construit une linéarité qui répète l’actualité effractive de scène en scène sans déplacement ni condensation. L’essentiel, pour la victime, est de maintenir une unité narcissique. L’économie psychique est réduite au minimum vital et l’activité libidinale est quasi inexistante.
La brutalité de la rencontre avec le traumatisme tend à saturer de réel l’objet (S. Leclaire, 1971). Il est « trop présent » pour en faire l’expérience du « trouver/créer ». Il impose son omniprésence pathogène en saturant tout contre investissement objectal possible. Il « perfore » les limites du dedans et du dehors et « forclot » tout processus de scénarisation fantasmatique. Il obture les mises à distance représentationnelles nécessaires à toutes inscriptions psychiques, y compris proto-représentatives (P. Aulagnier, 1985). La défaillance de l’objectalisation marque l’effondrement de l’expérience subjectivante et partagée à l’objet. Il n’y a pas de complémentarité et de réciprocité. Il y a un face à face.
Comme le souligne A. Green (1992) à propos de la psychose, nous sommes en victimologie dans une clinique de l’excès et non du défaut : « […] ce serait la rencontre avec l’objet (plus que le manque de celui-ci) qui serait une source de fonctionnement psychique aberrant. Le manque ne fait pas défaut, mais ce n’est pas du manque de l’objet que le sujet souffrirait mais du manque de complémentarité entre son expérience subjective et sa reconnaissance partagée par l’objet. »
Le temps victimologique est un temps du « trop d’objet ».
En laissant sa victime vivante, le violeur l’assigne à cette temporalité d’un meurtre qui n’en finit pas de se « perpétuer ». C’est un non-lieu psychique qui réussit et réalise son entreprise de destruction. Les génocides participent de cette logique de mise hors temps. Le viol des femmes (bosniaques, rwandaises, algériennes) illustre cet anéantissement du temps transgénérationnel et de la filiation.
Le « trop-de-mémoire » des états post-traumatiques empêche l’oubli c’est-à-dire le jeu topique et économique du refoulement et la précipitation des signifiants au niveau inconscient.
Les déliaisons à l’œuvre « pervertissent » les liens entre affects et représentations. Elles réduisent ces dernières à des expressions plus « sommaires » de quantum d’affect et de motion pulsionnelle. La trace mnésique ne peut s’inscrire dans les rapports de continuité (métaphorique) et de contiguïté (métonymique) avec d’autres traces. Son surplus de sensorialité empêche toutes formations inconscientes et tout travail psychique susceptible de les rendre conscientes. C’est ce que souligne S. Freud (1900) dans la Traumdeutung quand il écrit : « Quand les souvenirs redeviennent conscients, ils ne comportent pas de qualité sensorielle ou très peu par comparaison aux perceptions. »
Si la « trace mnésique » n’est qu’un arrangement particulier de frayage, les déliaisons intrapsychiques observées chez la plupart des victimes révèlent que tout frayage est impossible. La trace mnésique ne peut se fixer dans quelque système endopsychique dès lors où elle est saturée de sensorialité.
Ce débordement interne et externe envahit la chaîne signifiante et annihile toute figure de formalisation scénique. Tout au plus observe-t-on des « images mnésiques » tels de rares restes diurnes à partir desquels un processus thérapeutique peut s’initier. Ces images, que S. Freud évoque d’ailleurs dans ses premiers travaux, ne relèvent pas d’un codage iconique mais tendent vers les représentations de chose où le précipité d’un « travail du négatif » (A. Green, 1973). Ces images n’ont pas la formalisation contenante (et contenue) d’un graphisme. Elles formalisent gribouillis et raturage chez l’enfant incesté ou abusé où l’obsession d’une gestuelle effractive d’un agresseur. Indicibles, elles répètent le temps traumatique comme si l’irreprésentable se figeait en représentation dans une image qui, comme le disait cette patiente « traverse le temps ».
Le « raconter » ne fait que répéter l’actualité de l’attentat. Le « dire » soustrait au récit sa factualité d’énonciation. Il promeut une situation interlocutoire (R. Gori, 1996) et une narrativité qui construisent une dramatique marquée du sceau de la caducité. Cette caducité de l’expérience traumatogène permet de sortir du télescopage objet/sujet source de confusion adhésive. Le « dire » est une « mise en récit ». Il permet la restitution progressive des liaisons psychiques entre le représenté et la représentation et ainsi met « en intrigue » la trace en pensée du trauma. M. Bertrand (1997) souligne cette « réintroduction de temporalité » qui opère par déplacements successifs de la reviviscence en remémoration. Dire dans l’interlocution imaginaire (intrapsychique) ou réelle (intersubjective) reconstruit une réalité psychique, certes catastrophique, mais « historisable ».
Le sujet traumatisé reste un sujet en défaut d’énoncé et en mal d’énonciation. La clinique de son accompagnement bute sur les difficultés d’inventer des temporalités de « figurabilité » selon l’expression de R. Kaës (1997). En restituant au patient un cadre contenant et sécurisant au sein duquel la reviviscence traumatique peut s’exprimer sans crainte de représailles, en renouant avec l’altérité de confiance du tiers thérapeutique et en réinstaurant un rapport pacifiant aux actes de langage, on peut penser que cette convergence ne viendra plus clore le récit mais le dynamisera tel un reste diurne au travail de rêve et de pensée.
Restaurer les liens avec le temps tient de ne point se précipiter dans le récit des événements traumatiques. Comme le rappelle C. Miollan (1997) à propos de l’inceste, réinscrire une temporalité – psychique – consiste à dire et non à raconter.
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Philippe Bessoles, psychanalyste, docteur en psychopathologie clinique, 10 rue de la Loge, 34 000 Montpellier, service de médecine légale du professeur E. Baccino, unité de victimologie clinique, chu Lapeyronie, avenue du Doyen Gaston Giraud, 34295 Montpellier cedex 5.