2002
Cliniques méditerranéennes
Hors thème
Risque et compétition sportive
Stéphane Deroche
[*]
Notre investigation porte sur la nature du risque que la compétition sportive peut présenter pour le sujet qui s’y engage.
Parce que du désir est mis en jeu et parce qu’une satisfaction est possible, le risque point inévitablement. Un premier, hautement spéculaire, est lié à la crainte imaginaire d’une atteinte narcissique via la défaite. Un second relevant lui du symbolique concerne l’essence même du sujet au travers de la faille dont le langage l’afflige. Où il apparaît alors que la victoire fait aussi et plus encore que la défaite, risque ; que le manque vienne à manquer d’une part et risque de bascule identitaire d’autre part.
Mots-clés :
risque spéculaire, risque symbolique, castration, satisfaction, phallus.
Our investigation bears upon the nature of the risk that one person runs by going in for sport competition.
Because desire is at stake satisfaction is impossible, the risk comes unavoidably up. The first one, highly specular, concerns the imaginary fear of a narcissistic damage on account of the defeat. A second one belongs to the province of symbolic and concerns the essence of the subject and the faille that language creates inside him. Then it becomes evident that victory is, and more than defeat, a risk too. A risk of lack of the lack and a risk of identity see-saw.
Keywords :
specular risk, symbolic risk, castration, satisfaction, phallus.
Notre intention sera ici d’identifier ce qui de la compétition sportive peut faire risque pour le sujet qui s’y engage.
Si l’on se réfère aux poncifs bon enfant tels que « la compétition sportive doit rester un jeu », « l’essentiel est de participer » ou encore « le sport c’est pas la guerre » alors, la compétition semble effectivement dénuée de risques. S’impose dès lors l’examen du signifiant risque. Le risque est indissociable de l’affect et à l’instar de l’angoisse, il vient faire signal au niveau du moi
[1]. Le risque vient manifester l’imminence d’un désir et c’est en cela qu’il se distingue radicalement du danger. Le danger ne concernant le sujet qu’à la condition que ce dernier soit tenté, ait le désir de l’affronter et donc de se risquer. « S’il y a danger sans désir, il n’y a pas risque. Si le vide provoque chez moi un vertige, je ne risque rien aussi longtemps que je ne suis pas tenté de m’aventurer au bord de la falaise
[2] ». Le risque est donc éminemment du sujet et n’entretient qu’un lien ténu avec la réalité puisqu’il résulte du positionnement inconscient du sujet vis-à-vis d’un objet ressenti bien plus que conçu comme menaçant.
Cet article se penchera donc tout particulièrement sur les risque imaginaires et symboliques inhérents à la pratique sportive. Nous ne nous attacherons pas aux risques réels et ce pour les raisons suivantes : le sport vise l’absence d’atteintes physiques réelles par l’intermédiaire des règles du jeu d’une part, et des protections corporelles d’autre part. Il en va tout autant pour les sports de combat où l’atteinte (physique) portée à l’autre n’est pas but mais moyen. L’objectif étant dans ces sports, de marquer plus de points que son adversaire (ce que des juges apprécient) et le
ko
[3] n’est qu’un moyen d’y parvenir, en tant que réduction de la capacité de l’autre à se défendre. Il n’empêche que dans de nombreux sports, des atteintes physiques gravissimes sont possibles (ski de descente, parapente, etc.). Dès lors, pour peu que la meurtrissure de leur propre corps soit pour certains sujets, objet de jouissance, alors : « Ils ont l’avantage
[4] », un avantage incalculable dans ses effets. Ceci nous amène directement au premier risque que la compétition sportive véhicule : le risque de perdre.
La défaite et la déception qui lui fait suite sont fortement empreintes d’imaginaire car au travers de la défaite, c’est le narcissisme qui est convoqué ; l’atteinte est narcissique
[5]. Parce que l’imaginaire : « C’est le sens
[6] », toutes les élucubrations, les scénarios, les attentes, tous les effets de sens élaborés par le sujet au filtre de son image sont battus en brèche. Atteinte est portée à l’image du sujet. Une atteinte portée à l’image du sujet à condition qu’il ait été animé d’une intention, celle de gagner ; intention que nous attribuerons par défaut à tout sujet s’engageant délibérément dans une compétition. De fait, l’égratignure portée au narcissisme du sujet est la conséquence d’un risque nullement spécifique au sport mais qui concerne tout ce qui met en jeu la notion de valeur, tout ce qui fait référence à une comparaison à un idéal. Nous pouvons donc avancer que le compétiteur prend effectivement un risque « narcissique » en allant volontairement au devant d’une déception à terme inévitable puisqu’il n’est pas possible de gagner en permanence. Du fait de cette évidence s’impose une première interrogation : Qu’est-ce qui peut pousser un individu sur la voie de la compétition sportive puisque la déception y est à échéance, incontournable ? la victoire vaut-elle tous les sacrifices ? Peut-être les satisfactions liées à la victoire rétribuent-elles en grande partie les efforts consentis et les désappointements occasionnels subis ?
Mais au-delà des évidences et d’une appréhension du phénomène manifeste, la question est : Quelles satisfactions le compétiteur sportif retire-t-il de la confrontation rivale à l’autre ?
La satisfaction liée à la victoire est tout autant que la défaite fortement empreinte d’imaginaire. Elle dépend du niveau d’investissement du sujet dans l’activité et donc de la prégnance des enjeux spéculaires, narcissiques que le compétiteur y associe. La victoire est narcissiquement plaisante et parce que le narcissisme est tromperie et leurre
[7],
le plaisir de gagner est illusoire. Illusoire car lié au sentiment de plénitude, à la conception d’une image de soi pleine. Il n’est plus aujourd’hui à démontrer qu’une représentation de soi pleine, non empreinte de la marque de la castration est factice puisqu’en tant que sujet parlant, c’est une faille qui nous engendre et nous supporte. Pourtant, la victoire sportive, parce que du corps, semble tout particulièrement autoriser cette similitude avec « l’assomption jubilatoire
[8] » du jeune enfant se reconnaissant dans le miroir ; cette reconnaissance dans une image unifiée, au sein d’une entité globale et en route vers l’autonomie. La similitude va jusqu’à la confirmation de ce constat par la parole de l’autre, puisque le perdant atteste bien de sa défaite même si c’est de mauvaise grâce. Le jeune enfant et le vainqueur se perçoivent comme entiers mais la comparaison s’arrête ici car si le premier s’appréhende pour la première fois dans une totalité, le second se réjouit lui d’avoir comblé, de haute lutte, le manque que son image recèlera pourtant
ad vitam aeternam
[9]. En effet, le compétiteur est bien manquant, comme tout un chacun et la victoire semble momentanément lui fournir l’objet de sa complétude, objet que le trophée vient représenter. C’est en tout cas ce que nous dit Pete Sampras
[10] : « On vole. Il n’y a pas de meilleure sensation. Vous vous réveillez tous les matins et vous êtes heureux… Aujourd’hui, j’essaie de savourer ces instants-là le plus longtemps possible
[11]. » Le vainqueur semble donc comblé.
Qu’il soit ici bien entendu que le trophée n’en est pas pour autant une figure de l’objet
a lacanien mais que c’est de phallus dont il est ici question. En effet, si l’on se réfère aux propos de Lacan : « Le
a, j’ai dit que c’était l’effet de la castration. Je n’ai pas dit que c’était l’objet de la castration. Cet objet de la castration nous l’appelons le phallus
[12] » ; alors le trophée n’est pas effet de la castration mais bien objet de la castration. Ce qui est en question dans la victoire sportive n’est pas un objet susceptible de satisfaire une pulsion partielle mais se rapporte à la suprématie, à une ultime conquête. Il ne s’agit pas seulement de combler un manque mais d’être puissant ; cette puissance dont Priape est l’emblème imaginaire mais nullement symbolique
[13].
Le film de Claude Berri :
La Débandade, fournit une savoureuse illustration de ce qui anime les velléités des compétiteurs : le phallus imaginaire, le + phi, cet « organe qui repousse tout lien ou toute relation, qu’elle soit de complémentarité ou d’opposition, mais qui, dans sa splendeur solitaire, monadique, accepte la seule alternative d’être ou de ne pas être, est un organe par essence imaginaire
[14] ». Cette épopée héroï-comique n’est assurément pas celle de ceux que l’on peut qualifier de champions même si le public et les fans les considèrent comme détenteurs de ce très convoité phallus imaginaire.
Ainsi Pete Sampras se délecte de ses victoires qui font de lui le champion le plus titré du tennis, délectation que partagent partiellement et par procuration les amateurs de tennis ainsi que ses fans. Si tout ceci peut paraître comme la plus naturelle des réactions de la part d’un champion, elle s’avère, si l’on pose un regard clinique sur le monde de la compétition
[15], exceptionnelle. En effet, appréhender la compétition comme énigme du désir d’un point de vue métapsychologique laisse apparaître que le champion en tant que tel n’est pas nécessairement le plus compétent mais qu’il est celui qui accepte et parvient à occuper une position atypique parce qu’intenable pour tous ceux qui ne font qu’aspirer à, ou rêver de ce statut de champion.
Apparaît alors que c’est dans l’accession à la victoire, au titre, au trophée que le risque majeur subsiste ;
la victoire fait risque. Elle fait risque car déclenche immanquablement l’angoisse. La victoire comme cause de l’angoisse, s’entend (dans les commentaires et conférences de presse) mais surtout se voit, s’affiche sur le terrain et transparaît sans qu’il soit nécessaire de la déchiffrer ; et ce, à tous les niveaux de pratique. Pour le démontrer, appuyons-nous sur le cas d’un compétiteur venu consulter au Centre de psychologie du sport de Montpellier
[16].
Denis ou un compétiteur excessif mais typique
Denis fait du tennis en compétition (classé 4/6
[17]) et éprouve plus que des difficultés pour vaincre des adversaires mieux classés que lui. Non pas qu’ils soient plus forts que lui mais les savoir mieux classés l’inhibe totalement. L’inhibition entendue comme : « restriction fonctionnelle du moi
[18] » est précisément ce qui submerge Denis. Le
moi censé « commander les accès à la motilité
[19] » se voit dans ces cas de figure, dépossédé de tout contrôle, Denis ne peut plus jouer.
Il s’est par exemple retrouvé en position de pouvoir vaincre un adversaire bien mieux classé que lui qui s’était blessé en tout début de partie (cinq classements d’écart). C’est alors qu’il fut pris d’angoisse et complètement tétanisé ; incapable de jouer au tennis, il ne put défendre ses chances. Il s’agit dans le cas de Denis et d’après Freud, d’un symptôme hystérique : « Il est alors spécifiquement hystérique que cette représentation de contraste inhibée, lorsqu’on doit en venir à l’exécution du projet, s’objective par une innervation du corps avec la même facilité que le fait, dans l’état normal, la représentation de vouloir. La représentation de contraste s’établit pour ainsi dire comme “contre-volonté”, cependant que le malade a conscience, avec étonnement, d’une volonté décidée mais impuissante
[20] ». Denis et son histoire que je ne peux développer ici dévoileront effectivement un noyau hystérique à ses difficultés pas seulement sportives même si sa plainte n’eut toujours qu’un objet, le tennis. De l’hystérie impossible à circonscrire, nous n’évoquerons que deux choses : « L’hystérie n’est pas une maladie mais l’une des manières possibles d’être au monde
[21] » ainsi que : « Il n’y aura jamais de “traité” de l’hystérie, car l’hystérique toujours créerait de l’imprévu, de l’inouï, démontrerait qu’il y manque quelque chose
[22]. »
Nous nous contenterons donc ici de ce que Freud en dit lorsqu’il parle de « contre-volonté » ou encore de « perversion de la volonté
[23] ». Le sujet veut mais ne peut pas. Il en va strictement de même pour Denis, il veut jouer, il veut jouer bien et gagner mais cela lui est impossible. Il devient tendu au point de tout juste pouvoir envoyer la balle de l’autre côté du filet. Si nous prenons le désir de Denis au pied de la lettre, il est manifeste qu’
un de ses désirs ici mis en application est de perdre contre des adversaires mieux classés que lui. De plus et puisque Freud nous dit que : « Ce n’est qu’en étudiant la pathologie qu’on peut comprendre le normal
[24] », en tant que névrosé, Denis nous donne à voir, c’est le cas de le dire, quel désir habite, tout compétiteur sportif. La preuve en est que ce que Denis met en scène au cours de ses matchs « en perf
[25] », à savoir la peur de gagner, tout le monde, compétiteur ou spectateur connaît cette appréhension qui se manifeste à l’approche des derniers points, des derniers mètres, des dernières minutes et qui n’est autre que de l’angoisse. Cette pointe d’angoisse aussi ténue soit-elle, qui émerge au moment où il faut conclure, en terminer, vient signaler l’imminence du risque. Ce risque est assurément que le manque vienne à manquer. « Ce qui est craint, c’est la réussite, c’est toujours le ça ne manque pas
[26]. »
Ce que redoute quiconque, compétiteur ou spectateur à l’instant du coup de grâce n’est pas qu’au-delà de la victoire rien ne soit plus à désirer, qu’il n’y ait plus d’objet à convoiter, que la victoire soit l’ultime objet de la quête. La victoire envisagée comme éventuel comblement du manque n’est pas ce qui fait se lever l’angoisse car alors, l’aphanisis serait à entendre comme évanouissement du désir hors seul est concevable l’évanouissement du sujet. C’est l’aphanisis du sujet
[27] qui fait inévitablement se lever l’angoisse et Denis n’est en rien une exception
[28].
Ceci esquissé mais néanmoins posé, il apparaît que le risque inhérent à la victoire est un risque réel puisqu’il met en jeu le sujet, dans son essence même. Risque doublé, puisque le sujet humain parle, d’un risque du symbolique, d’un risque identitaire.
En effet, vaincre est un risque de bascule identitaire. Le risque étant que la victoire se révèle comme « un des franchissements de l’identification de l’être, le passage de l’être à une nouvelle étape, à une nouvelle incarnation symbolique de lui-même. D’où la valeur de tout ce qui est de l’ordre de l’accession, du concours, de l’examen, de l’habilitation – valeur non pas d’épreuve, de test, mais d’investiture
[29] ». Le risque est alors de devoir occuper une place symbolique toute autre du fait de se voir désigné par un autre signifiant. Perdre prémunit contre ce risque puisque la place occupée demeure la même. Il est évident que le niveau de pratique du compétiteur, qu’il s’agisse d’un classement, d’une division, d’un grade, d’une couleur, en un mot, d’un signifiant, conditionnera grandement le regard qui sera dorénavant porté sur l’individu. La victoire en tant qu’investiture peut même se révéler être une consécration cauchemardesque (cf. l’allusion de Lacan au rêve du « poète à la jeunesse difficile » dans
Les écrits techniques de Freud, p. 297).
Pourtant cette éventualité ne semble assurément pas redoutée par le champion qui, ne recule pas devant son désir et s’avance sur cette voie avec détermination. Dans l’adversité, il a justement cette aptitude héroïque voire surhumaine à pouvoir hausser son niveau de jeu, à l’inverse du vulgum pecus dont le bras faiblit au moment fatidique. Le champion ne redoute pas la victoire et ses éventuelles conséquences tragiques. Il est impitoyable et tel le héros, il « ne tremble devant rien, et tout spécialement pas devant le bien de l’autre
[30] ». Le héros, intransigeant, faisant fi des contingences n’est pas sans en payer le prix. « Sublimez tout ce que vous voudrez, il faut le payer avec quelque chose. Ce quelque chose s’appelle la jouissance. Cette opération mystique, je la paie avec une livre de chair
[31] ». Ce qui est ici surprenant c’est que cette livre de chair, tout compétiteur sans exception la paie « sous la forme de la souffrance
[32] » du fait de l’engagement du corps dans l’épreuve (= affliction, malheur, peine, souffrance nous fournit le
Petit Robert comme premiers synonymes de l’épreuve) corporelle qu’est la compétition sportive. Aucune victoire digne de ce nom ne s’obtient sans que les tripes soient mises à contribution et sans que la pénibilité, physique et nerveuse, soit aussi de la partie. Pas de victoire significative sans intensité car : « On ne joue pas pour gagner à coup sûr. Le plaisir du jeu est inséparable du risque de perdre
[33]. » Pourtant de cette livre de chair payée par tous, (et même davantage par certains tels que Denis) il en est pour qui cela ne suffit pas pour s’avancer plus sereinement sur la voie du désir, au point même de ne pouvoir ne serait-ce que de très loin, entr’apercevoir la victoire, c’est là encore le cas de Denis.
Quelle est donc la raison qui autorise le champion à être exceptionnel dans son avancée vers le désir mais aussi, à l’instar de Pete Sampras, de s’en délecter plutôt que de succomber à la dépression
[34] ou à la culpabilité
[35] ? Est-ce le fait que le sport occupe le registre du semblant, du « pour de faux » qui sert de paravent ? Cette facticité qui différencie le sport de la guerre abolit-elle le risque ? Assurément non car toute compétition, quel qu’en soit le niveau, illustre l’inverse. Le futur vainqueur chancelle toujours, ne serait-ce qu’une seconde au seuil du dénouement du match.
La satisfaction possible du sportif ?
Envisageons la victoire comme un plus que faux semblant (de phallus imaginaire) et que le champion finalement s’aperçoive de sa méprise. « La psychanalyse, rejoignant en cela l’expérience commune vous montre qu’il n’y a rien de plus bête qu’une destinée humaine, à savoir qu’on est toujours blousé. Même quand on fait quelque chose qui réussit, ce n’est justement pas ce qu’on voulait. Il n’y a rien de plus déçu qu’un monsieur qui arrive soi-disant au comble de ses vœux, il suffit de parler trois minutes avec lui, franchement, comme peut-être seul l’artifice du divan psychanalytique le permet, pour savoir qu’en fin de compte, ce truc-là c’est justement le truc dont il de moque, et qu’il est de plus particulièrement ennuyé par toutes sortes de choses
[36]. » Lacan nous dit là que l’insatisfaction est de rigueur pour qui souhaite voir son désir normalement entretenu. De plus, la seule satisfaction qui véritablement soit, est inaccessible car « Freud désigne dans l’interdiction de l’inceste le principe de la loi primordiale dont tous les autres développements culturels ne sont que les conséquences et les rameaux – et en même temps, il identifie l’inceste au désir le plus fondamental
[37] ». Le fait de se tromper d’objet se révèle finalement comme une aubaine car la déception permet de rester dans le même, le connu, le rassurant ; ce à quoi finalement le moi aspire. Donc si pour Freud et Lacan, la satisfaction n’est pas possible puisque « ce que la répétition cherche à répéter, c’est précisément ce qui échappe
[38] », ceci ne semble pas concerner Sampras pour qui la victoire est délicieuse. De plus, pour Israël : « Le désir, ça peut se satisfaire. Et c’est là qu’on va repérer justement la différence entre le désir et la demande. Seulement, cela ne se repère pas d’avance ; cela se repère dans l’après-coup, après que l’objet du désir ait été acquis – et même possédé dans certains cas –, ce n’est qu’après-coup que se repère une éventuelle déception ou une satisfaction. La satisfaction vient marquer qu’il s’agissait en effet d’un désir en son nom, alors que la déception vient trahir que l’on a perdu ce que l’on croyait être son désir et qui n’était que la demande d’autrui, qui ne peut évidemment laisser au sujet aucun sentiment d’être satisfait
[39] ». Soutenir conjointement Lacan et Israël semble difficile à moins qu’ils ne parlent de choses différentes.
Il est indéniable que
se sentir satisfait est tout à fait possible et c’est bien ce qu’évoque Sampras, c’est une
sensation d’immense satisfaction qui n’empêche pourtant pas le désir d’être immédiatement relancé : « Lors de mes premières victoires dans le Grand Chelem, je n’ai pas l’impression de les avoir suffisamment appréciées. Très vite je retournais sur le court pour travailler. Maintenant, je mesure mieux ce que cela représente et j’en profite au maximum
[40] ». C’est en cela d’ailleurs que se distingue cette situation de celle du nourrisson après la tétée, béat, ravi ou encore de celle de l’apaisement post coïtal, car dans ces deux derniers cas, la pulsion de mort prévaut au travers de l’assoupissement précédant l’endormissement. Ce qu’évoque Sampras n’est assurément pas un soulagement, au contraire, une douce intensité, une excitation tempérée, une tension modérée l’habitent.
De ce fait il est possible de soutenir qu’effectivement, Lacan et Israël évoquent deux choses différentes qui se distinguent non pas en terme d’objet puisque Freud nous a appris que l’objet était indifférent
[41] mais en terme de remaniement identitaire.
En effet, ce qu’évoque Israël est tout à fait applicable à Sampras dont le désir est satisfait et s’il n’y a chez lui ni angoisse, ni dépression, ce n’est pas tant qu’il rate l’objet victoire mais que cet objet n’augure pour lui en rien d’un risque de bascule identitaire. Il sait, inconsciemment et c’est d’ailleurs ce qui contribue à faire de lui un champion, que la victoire ne causera chez lui, ni clôture du désir ni remaniement identitaire. Il n’y a pas pour lui de risque de prise au pied de la lettre de son identité sportive. Pour rester dans le champ du tennis, combien de joueurs identifient leurs rivaux à leur seul classement, et où le monde est divisé en deux groupes, ceux qui sont mieux classés et ceux qui le sont moins bien.
Certains compétiteurs succombent donc à l’issue d’une victoire importante à cette « nouvelle incarnation symbolique » tandis que d’autres et ils sont rares, ne semblent pas concernés. Sampras en fait partie mais son insatisfaction demeure tout autant que sa satisfaction. En effet, comment autrement que par l’insatisfaction expliquer la relance de son désir qui fait qu’il continue. Comment expliquer sinon que certains champions qui tel André Agassi (autre champion de tennis) ont tout gagné dans leur discipline et n’en poursuivent pas moins leur carrière avec autant d’entrain qu’à leurs débuts.
Consécration et castration
Il appert dès lors que ce à quoi le champion s’adonne sans retenue, à la suite de la victoire, ce moment de félicité où il se sent comblé, n’est en fait possible, qu’à la condition que la castration
[42] soit « assumée ». C’est-à-dire que le sujet ne redoute pas ce qui « est toujours déjà derrière nous, toujours déjà révolue ; ce n’est pas demain que nous serons incomplets, nous le sommes dès le départ
[43] ». Il est ainsi évident que le champion ne redoute pas d’atteindre ce qu’il sait inatteignable au travers de la victoire, la jouissance de la Chose, la jouissance de « l’objet perdu,
Das Ding, le hors-signifié
[44] ». Le champion se sait définitivement manquant et rien, pas même la plus prestigieuse des consécrations n’y changera rien. Le titre suprême de champion olympique ou champion du monde n’est pas la fin ni l’aboutissement, ni le but, il est un prologue à la poursuite du désir. Le champion peut librement s’adonner, sans pression excessive aux délices de la victoire car il sait que cela ne changera rien pour lui en terme d’identité ; la castration est chez lui, « consommée ».
Il est évident que tout compétiteur sportif est à la recherche d’un objet mais le champion n’est pas dupe ; il n’est pas en quête du + phi, de l’attribut priapique qui ferait de lui le « dieu du stade » que ses admirateurs le croient pourtant être. Il sait ne pas pouvoir accéder au rang de dieu puisqu’il est humain aussi ne redoute-t-il pas d’atteindre à la complétude. La différence entre le champion et celui que la victoire inquiète voire tétanise, réside dans le fait que le premier sait ne jamais pouvoir accéder à la satisfaction car il en sait l’accès à tout jamais barré. Le sujet que nous pourrions dire normalement névrosé, qui lui n’est pas héroïque, redoute de pouvoir y parvenir du fait d’une castration, pas « suffisamment » reconnue et entérinée. Il croit de ce fait le + phi accessible et c’est bien ce qui le terrifie.
Mais une illusion supplémentaire serait de croire que la castration puisse être un jour définitivement acceptée, « acquise ». Le travail ou plutôt l’épreuve est sans cesse à remettre sur le métier car les trébuchements dus à la prise dans les rets de l’imaginaire sont inévitables et c’est pour cela que le parlêtre ne peut s’avancer qu’en boitant et que certains champions trébuchent avant de se relever… ou pas. Bob Beamon en est l’illustration paroxystique. Il ne se remit jamais de l’exploit
[45] qu’il avait réalisé aux jeux olympiques de Mexico en 1970 ; à savoir, réussir un saut (en longueur) qui à son époque ne semblait pas humainement envisageable.
La conclusion semble alors s’imposer d’elle-même. Le sujet qui s’engage dans une activité sportive de compétition se confronte à un risque. Un risque des plus subjectifs mais qui met en jeu l’essence même du sujet, sa castration, c’est-à-dire sa propre reconnaissance en tant que sujet désirant
[46]. L’angoisse qui point inévitablement à un moment, vient signaler et certifier au moi qu’en tant que soumis et aliéné au langage, il se tient au plus près de ce qui le fonde : le manque. C’est pourquoi un symptôme relevant du champ sportif, sous des dehors anodins voire futiles, n’en est pas moins une parole de vérité ; parole de vérité que le sportif qui vient consulter souhaite semble-t-il, entendre.
·
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[*]
Stéphane Deroche, docteur en psychologie clinique, 20 rue du Devois de Maury, 34570 Pignan.
[1]
« Le moi est le lieu du signal. Mais ce n’est pas pour le moi que le signal est donné. C’est bien évident, si ça s’allume au niveau du moi, c’est pour que le sujet – on ne peut pas appeler ça autrement – soit averti de quelque chose. Il est averti de ce quelque chose qui est un désir, c’est à dire une demande qui ne concerne aucun besoin, qui ne concerne rien d’autre que mon être même, c’est à dire qui me met en question. » J. Lacan,
L’Angoisse, séminaire inédit, leçon du 27 février 1963.
[2]
R. Pignon, « Risque éducatif et risque culturel. Psychologie du risque », dans
Homo xxxiii, 1994, p. 59-78.
[3]
« Knock-out : de
to knock “frapper” et
out “dehors”. Mise hors de combat du boxeur resté à terre plus de dix secondes », P. Robert, 1998,
Le Petit Robert, p. 1245.
[4]
« Il est tout de même tout à fait clair que si la victoire d’une armée sur une autre est strictement imprévisible, c’est que du combattant on ne peut pas calculer la jouissance. Que tout est là, enfin : Si il y en a qui jouissent de se faire tuer, ils ont l’avantage », J. Lacan,
Les Non-Dupes errent, séminaire inédit. Leçon du 20 novembre 1973.
[5]
« La libido retirée au monde extérieur a été apportée au moi, si bien qu’est apparue une attitude que nous pouvons nommer narcissisme », S. Freud, 1992, « Pour introduire le narcissisme » dans
La Vie sexuelle, Paris,
puf, p. 83.
[6]
« L’imaginaire c’est ce qui arrête le déchiffrage, c’est le sens », J. Lacan,
Les Non-Dupes errent, séminaire inédit, leçon du 13 novembre 1973.
[7]
« C’est ce que nous avons pointé d’abord dans notre enseignement, en dénonçant – sans le nommer encore de son terme, tel que nous l’avons épinglé, comme l’imaginaire – les tromperies du narcissisme, quand nous avons établi la fonction du stade du miroir », J. Lacan,
Logique du fantasme, séminaire inédit, leçon du 12 avril 1967.
[8]
« L’assomption jubilatoire de son image spéculaire par l’être encore plongé dans l’impuissance motrice et la dépendance du nourrissage qu’est le petit homme à ce stade
infans, nous paraîtra dès lors manifester en une situation exemplaire la matrice symbolique où le
je se précipite en une forme primordiale », J. Lacan, 1996, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », dans
Écrits, Paris, Le Seuil, p. 94.
[9]
«
Le stade du miroir est un drame dont la poussée interne se précipite de l’insuffisance à l’anticipation – et qui pour le sujet, pris au leurre de l’identification spatiale, machine les fantasmes qui se succèdent d’une image morcelée du corps à une forme que nous appellerons orthopédique de sa totalité, et à l’armure enfin assumée d’une identité aliénante, qui va marquer de sa structure rigide tout son développement mental »,
ibid., p. 97.
[10]
Pete Sampras, américain, joueur de tennis le plus titré de l’histoire du tennis, n° 1 mondial de 1994 à 2000.
[11]
P. Sampras,
Tennis Magazine, n° 273, décembre 1998, p. 41.
[12]
J. Lacan,
Le Désir et son interprétation, séminaire inédit, leçon du 13 mai 1959.
[13]
« Le phallus est plus significatif dans le vécu humain par sa chute, par sa possibilité d’être objet chû que par sa présence, c’est là ce qui désigne la possibilité de la place de la castration dans l’histoire du désir », J. Lacan,
L’Angoisse, séminaire inédit, leçon du 6 mars 1963.
[14]
Anonyme, 1975, « La sexualité féminine dans la doctrine psychanalytique », dans
Scilicet n° 5. Paris, Le Seuil, p. 91.
[15]
Ce regard clinique fut pour ma part porté sur le sport par le biais, des évènements sportifs auxquels j’ai assisté, de ma pratique de compétiteur (classé 5/6 au tennis) ainsi et que des consultations assurées au Centre de psychologie du sport de Montpellier.
[16]
Le
cps (Centre de psychologie du sport, Maison des sports, avenue du Père Soulas, 34000 Montpellier) accueille des sportifs, leurs proches, des entraîneurs ou toute personne chez qui la dynamique sportive cause à un certain moment une difficulté, un embarras, un malaise. Chacun a la possibilité de venir consulter gratuitement un psychologue spécialisé dans le champ sportif. Ces psychologues sont tous diplômés du
dess psychologie et sport de Montpellier. Une série d’entretiens préliminaires vise à « cerner » la demande et à déterminer si celle-ci relève des attributions et objectifs du
cps. En effet, les moyens du
cps ne permettent pas que soient engagés des suivis très prolongés (dépassant 6/8 mois), de plus la politique du
cps est de favoriser l’accès à ses services au plus grand nombre. Si un travail s’engage alors, un nombre de séances est préalablement fixé à l’issue duquel un bilan est effectué. Puis, s’il y a lieu de poursuivre, le processus est reconduit. Les séances durent entre 45 minutes et une heure et leur fréquence est hebdomadaire.
[17]
Classement obtenu presque uniquement par le biais de performances réalisées de manière indirecte. C’est-à-dire après avoir battu des adversaires moins bien classés mais qui au classement de l’année suivante se sont retrouvés mieux classés que Denis pour avoir réalisés de meilleures performances tout au long de l’année écoulée.
[18]
S. Freud,
Inhibition, symptôme et angoisse, Paris,
puf, 1995, p. 5.
[19]
« L’importance fonctionnelle du moi se manifeste en ceci que, normalement, il lui revient de commander les accès à la motilité (même si…), le moi a coutume de transformer en action la volonté du ça, comme si c’était la sienne propre », S. Freud, 1990, « Le moi et le ça » dans
Essais de psychanalyse, Paris, Payot, p. 237.
[20]
S. Freud, « La sexualité dans l’étiologie des névroses », dans
Résultats, idées problèmes, t. I, Paris,
puf, 1991, p. 37.
[21]
N. Kress-Rosen,
Du côté de l’hystérie, Strasbourg, Arcanes, 1999, p. 29.
[22]
L. Israël,
L’Hystérique, le sexe et le médecin, Paris, Masson, 1997, p. 1.
[23]
« En opposition avec la faiblesse de volonté de la neurasthénie on trouve ici une perversion de la volonté, et en opposition avec l’indécision résignée c’est ici l’étonnement et l’amertume relativement à ce clivage incompréhensible pour le malade », S. Freud, « Un cas de guérison hypnotique » dans
Résultats, idées problèmes, t. I, Paris,
puf, 1991, p. 38.
[24]
S. Freud, « Traitement psychique », dans
Résultats, idées problèmes, t. I, Paris,
puf, 1991, p. 5.
[25]
Un match joué « en perf » est un match joué contre un adversaire mieux classé que soi.
[26]
J. Lacan,
L’Angoisse, séminaire inédit, leçon du 5 décembre 1962.
[27]
« Jones, qui l’a inventé (l’aphanisis), l’a prise pour quelque chose d’assez absurde, la crainte de voir disparaître le désir. Or l’
aphanisis est à situer d’une façon plus radicale au niveau où le sujet se manifeste dans ce mouvement de disparition que j’ai qualifié de létal. D’une autre façon encore, j’ai appelé ce mouvement le
fading du sujet », J. Lacan,
Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1990, p. 232.
[28]
En effet, au cours de la finale de Roland Garros 2000, Gustavo Kuerten, le vainqueur aura eu besoin de onze balles de match avant que son adversaire ne se résolve à faire la faute. Sur les dix premières, aucune initiative ne vint de la part de Kuerten ; il n’essaya pas de gagner le match mais semblait souhaiter que Magnus Norman le lui donne.
[29]
J. Lacan,
Les Écrits techniques de Freud, Paris, Le Seuil, 1975, p. 297.
[30]
J. Lacan,
L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 372.
[33]
R. Caillois,
Les Jeux et les hommes, Paris, Gallimard, 1998, p. 334.
[34]
« On pourrait trouver la même dépression (dépression post-partum) après la joie du travail accompli, quel qu’il soit, même s’il est couronné de succès », L. Israël,
La Jouissance de l’hystérique, Paris, Arcanes, 1996, p. 47.
[35]
Comme cela se voit assez souvent, contre la culpabilité de défaire l’autre, des joueurs trouvent des recours inconscients. Soit ils se déprécient et s’accablent d’injures lorsqu’ils mènent au score soit ils se débrouillent pour que le score soit serré et ainsi ne pas, en infligeant une défaite cinglante, passer pour un bourreau. Cf. R.A. Beisser, « Observations psychodynamiques d’un sport », dans
Sciences humaines cliniques et pratiques corporelles, t. II, n° 45-46, mars 1993, p. 118-138, Quel corps éd.
[36]
J. Lacan, 1981.
Les Psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 95.
[37]
J. Lacan,
L’Éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 82.
[38]
J. Lacan,
Logique du fantasme, séminaire inédit. leçon du 23 novembre 1966.
[39]
L. Israël,
La Jouissance de l’hystérique, op. cit., 1996, p. 117-118.
[40]
P. Sampras,
Tennis Magazine, n° 273, décembre 1998, p. 41.
[41]
« Si nous avions à dégager le résultat le plus général de ces discussions, ce serait toutefois pour constater que, parmi de multiples conditions et pour un nombre étonnant d’individus, le genre et la valeur de l’objet sexuel sont relégués à l’arrière-plan. Ce qui est essentiel et constant dans la pulsion sexuelle est autre chose », S. Freud,
Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1992, p. 56.
[42]
« La castration c’est le théorème fondamental dans la mathématique de l’inconscient, du corps humain vivant en tant qu’il produit et qu’il est plongé dans un champ symbolique, qui en extrait et qui y trace des déterminations réelles, au moyen de la parole », Anonyme, 1973, « L’infini et la castration », dans
Scilicet n° 4, Paris, Le Seuil, p. 76.
[43]
L. Israël, 1998,
Pulsions de mort, Strasbourg, Arcanes, p. 203.
[44]
Anonyme, 1976, « Jouissance et division » dans
Scilicet n° 6/7, Paris, Le Seuil, p. 133. Précisons de plus quant à la Chose que : « La Chose n’est pas. Elle se distingue comme absente. C’est donc bien dans le registre du leurre que la mère en occupe d’office la place »,
ibid., p. 134.
[45]
Bob Beamon au travers de cet ex-ploit se révèle ici bien plus qu’un : « sujet des franges…tenu par la question de la limite, par le désir d’aller au point idéalement juste et harmonieux, par le goût du bout » (J. Birouste, « Pour une étude de l’aesthésique sportive », dans
Sciences humaines cliniques et pratiques corporelles, t. II, n° 45-46, Quel corps éd, mars 1993, p. 206). Il a en cette occasion fait voler en éclat le cadre des délimitations symboliques que sont les records. Beamon : « Malgré toutes les interprétations de sa performance exceptionnelle, ne réussit pas à s’y retrouver lui-même », (F. Labridy, « La performance », dans
Sport, psychanalyse et science, Paris,
puf, 1997, p. 71.
[46]
« D’où ce sentiment de mort dont j’ai déjà parlé tout à l’heure et qui n’a rien à faire avec la mort. Ce sentiment qui est le repérage d’un sujet qui commence à se reconnaître désirant, c’est cela qu’on pourrait appeler la castration », L. Israël,
Le Désir à L’œil, Strasbourg, Arcanes, 1995, p. 79.