2002
Cliniques méditerranéennes
Notes de lecture
Notes de lecture
Jacques Derrida – Élisabeth Roudinesco, De quoi demain… Dialogue, Fayard/Galilée, 2001, 316 p.
Jacques Derrida (JD), un philosophe, Élisabeth Roudinesco (ER), historienne et psychanalyste, nous livrent un dialogue. Mais quel dialogue ! JD est l’auteur d’une considérable œuvre philosophique, marquée par l’éclectisme des pôles d’intérêt et concrétisée par des dizaines d’ouvrages qui ont diffusé sa pensée dans le monde entier. ER, elle aussi à l’origine d’une œuvre conséquente où elle poursuit un chemin de rigueur, est fidèle au titre hugolien de ce livre. Elle est « une force qui va »…
Cette rencontre de deux intelligences lumineuses nous réconcilie avec les débats d’intellectuels qui trop souvent pratiquent le mélange de genre et confondent la pensée et le spectacle de la pensée.
Le ton est donné d’emblée : il s’agira « de deux discours qui se croisent sans jamais fusionner et se répondent sans vraiment s’opposer ». La promesse est tenue, au-delà de ce que l’on pouvait en attendre. En dépit d’une culture commune, d’une estime réciproque évidente, il s’agit toujours « d’une complicité sans complaisance ». ER est intraitable, elle sait où elle veut mener le philosophe et, en dépit de quelques esquives, elle développe sa pensée jusqu’au bout de son pouvoir à nous éclairer. Des deux côtés la langue est superbe, le style est vif, le rôle de chacun est campé avec précision. JD parfois difficile à lire dans d’autres ouvrages pour un lecteur non familier de sa pensée est ici d’une accessibilité totale. Enfin l’appareil de notes en bas de page est très précieux car il apporte de nombreuses précisions ou d’utiles références de lectures.
Neuf thèmes de réflexion constituent autant de chapitres et représentent des repères pour notre temps. Tout commence par une interrogation : « Qu’est devenu l’héritage intellectuel des années soixante-dix ? » C’est une savoureuse démonstration de ce que nous devons – parfois sans le concevoir y compris leurs détracteurs – à Foucault, Barthes, Althusser, Levi-Strauss et bien entendu Lacan. Ce chapitre est aussi l’occasion d’une illustration limpide du concept derridien de « déconstruction ». Son utilisation s’impose comme méthode de pensée pour éprouver les textes dans leurs contradictions ou leurs insuffisances sans les renier ou les briser. Déconstruire c’est avancer, aller plus loin en ne prenant pas les œuvres en bloc mais en les faisant craquer aux jointures lorsqu’elles sont des zones de faiblesse. Déconstruire c’est être infidèle dans la fidélité en choisissant dans un héritage intellectuel et culturel ce à quoi l’on tient le plus même si des réticences ou des objections s’expriment à l’égard de ce que l’on juge contestable. « Déconstruire ce n’est pas détruire mais faire vivre autrement. » Finalement c’est enrichir, repousser les limites d’une pensée sans jamais la condamner en bloc. JD et ER nous introduisent à la nuance dans une société manichéenne où il faut être pour ou contre. Ils nous montrent qu’on peut penser sans adhérer ou récuser globalement un système, une idéologie ou une œuvre. Toute pensée manichéenne est par définition réductrice et laisse échapper l’or parce qu’il est au milieu des scories.
Le thème suivant – qui plonge dans l’actualité – aborde les différences, la compulsion identitaire et le communautarisme. Là encore on pratique la nuance et la pensée devient plus libre. C’est l’occasion pour ER de ré-affirmer sa position sur la parité, sur les dangers des quotas qui illustrent l’absence d’une vraie égalité de chance entre les hommes et les femmes.
Le sort de la famille occidentale est ensuite abordé dans ses configurations nouvelles, multiples, en réfléchissant sur la réalité des diverses éventualités qui sont en réalité moins nombreuses que celles qui peuvent être fantasmées. Les auteurs s’expliquent aussi sur leur défense du droit des couples homosexuels à avoir des enfants qui ne seront sans doute pas plus malheureux qu’au sein de bien des couples hétérosexuels lorsqu’ils ne s’entendent pas et se déchirent.
Suit alors un chapitre sur la liberté humaine où le scientisme est opposé à la vraie science. Les nuances sont encore affirmées comme valeurs déterminantes d’une pensée qui se refuse à tout amalgame. C’est aussi l’occasion pour ER de tailler un costume sur mesure au cognitivo-comportementalisme lorsqu’il croit pouvoir se passer des concepts de sujet, d’inconscient et de conscience.
Le thème des violences contre les animaux pourrait surprendre alors qu’il se justifie parfaitement dans la logique de l’ensemble. La question est évoquée de ces droits de l’homme que certains prétendent accorder aux grands singes non humains mais qui sont refusés à certains handicapés humains, malades mentaux ou séniles par exemple.
Le chapitre sur l’esprit de la révolution en particulier après l’échec du communisme contient des pages émouvantes d’évocation de souvenirs concernant Althusser et Mandela.
Le thème de « l’antisémitisme à venir » est un point fort de ce dialogue où la liberté d’expression prend toute sa valeur à une époque où le consensus mou et la pensée à l’eau tiède servent de raison d’être à quelques pseudo penseurs. Pour y voir clair dans de trop nombreux débats il importe, comme le recommandent les auteurs, de savoir « qui dit quoi, dans quelle situation et avec quel statut ». Ce thème contient une extraordinaire apologie de la liberté d’expression qui ne saurait exister sans une liberté identique de critiquer.
L’avant dernier chapitre, dans la continuité de travaux antérieurs de JD, est consacré aux peines (au pluriel) de mort et à la situation dans les pays non encore abolitionnistes où les innocents et les malades mentaux sont exécutés, comme aux États-Unis, avec les délicates attentions que l’on réserve ailleurs aux candidats à l’euthanasie.
Enfin le dernier chapitre, mais non le moindre, est consacré à un « éloge de la psychanalyse ». Effet d’épuisement des auteurs en fin de livre ? Inégalité du rapport de force ? Il est clair que ER aimerait bien amener JD plus loin qu’il souhaiterait lui-même aller. ER évoque l’idée de Ferenczi d’une « Société des amis de la psychanalyse » et JD concède être un ami mais prudent et circonspect. En fait JD connaît la psychanalyse comme un intellectuel, un philosophe, par une approche théorique. Or la psychanalyse c’est aussi une voie initiatique, un éprouvé, une expérience personnelle et pas seulement une connaissance par la pensée.
Le dialogue se termine de manière savoureuse et malicieuse par une dernière question d’ER qui se demande ce qui va arriver aux hommes face aux femmes toutes puissantes de demain. Dans sa grande sagesse JD se garde bien d’apporter une réponse.
Le lecteur se délecte d’une telle rencontre où JD apporte des références multiculturelles et son expérience vécue de l’Amérique, de ses universités, de ses références. Il aide ainsi à comprendre certains quiproquo entre l’Europe et les États-Unis. C’est un livre lumineux qui aide à la lecture de notre époque, donne envie de vivre et de se battre car demain sera fait de ce que nous en ferons. Il reste aussi un espoir : que ce dialogue se poursuive avec d’autres grands thèmes non abordés mais qui hantent nos destinées et conditionnent notre avenir.
Édouard Zarifian
Camille Claudel, L’Ironique sacrifice, Danielle Arnoux, epel, 2001
Pour Paul Claudel, ce qui donne un intérêt unique à l’œuvre de Camille, « c’est que tout entière elle est l’histoire de sa vie ». Camille naît en 1864, un an après la naissance d’un enfant de sexe mâle, décédé à 15 jours. Sa sœur Louise naît en 1866, son frère Paul en 1868. La famille Claudel s’installe à Paris, Camille a alors 17 ans. En 1883, elle rencontre Rodin et la rencontre est un événement : Camille entre dans son atelier, elle entre en sculpture comme on entre en religion. Elle a 19 ans, Rodin en a 43. Sa liaison, ignorée dans un premier temps de sa famille, va durer une dizaine d’années. En 1892, s’annonce la rupture avec celui qui reste un temps son protecteur et deviendra ensuite son persécuteur. La persécution d’ailleurs sera tenue en respect tant qu’un homme ou plusieurs hommes seront ses protecteurs ou lui serviront de recours. De 1888 à 1907, c’est la période de création contemporaine et postérieure à sa rencontre avec Rodin (Clotho, le cri du deuil, L’âge mûr, l’œuvre de la rupture, Persée et la Gorgone, le défaut de protection et l’inquiétante étrangeté, Niobide blessée, une sorte de réplique de Sakountala…). De 1906 à 1910, c’est la période désignée comme celle de l’extravagance, période de destruction de certaines de ses œuvres, en particulier des esquisses de cire qu’elle a jetées au feu. En mars 1913, elle est internée à Ville-Evrard, quelques jours après la mort de son père dont elle n’a pas été prévenue, pas davantage de la date de son enterrement. En septembre 1914, elle est transférée à Montdevergues où elle décède trente ans plus tard, en 1943. Elle recevra pendant ce long séjour des visites de son frère Paul et de ses enfants, elle ne reverra jamais ni sa mère, ni sa sœur.
Comment questionner la présence de Camille Claudel dans son œuvre ? Existe-t-il vraiment un lien entre la création et sa folie, entre son œuvre et sa vie ? C’est à ces questions que Danielle Arnoux tente d’apporter des éléments de réponse. S’il est vrai que l’œuvre de Camille est autobiographique, au sens où le point où elle échoue ne peut s’approcher sans prise en compte de sa situation familiale, sociale et sentimentale, au sens où l’histoire de sa vie, c’est la mort à l’œuvre, le désir qui pousse à l’œuvre, dire comme le disait son frère, que chaque œuvre « marque une étape vers la catastrophe », est faux. C’est faux parce que une telle lecture rétrospective laisse de côté l’articulation de l’œuvre au délire ainsi que la question de la persécution qui porte sur l’appropriation de l’œuvre. Pour Camille la question de savoir à qui appartiennent ses « objets d’art » ne doit pas être posée : c’est cette question qui la persécute, plus que les persécuteurs eux-mêmes (Rodin et sa bande…).
À partir de là, D. Arnoux prend un parti décalé qui suppose une certaine connivence entre ce qui relève d’une pratique clinique et certains paradigmes figuratifs ou littéraires … Elle nous propose une monographie clinique très bien documentée : si Camille a peu écrit sur son œuvre, elle écrivait en revanche énormément et dans ses lettres elle est intarissable sur la persécution. D. Arnoux en propose, non une interprétation mais un chiffrage au plus près d’un texte, avançant ses petites constructions où tour à tour Paul Claudel, Freud puis Lacan vont servir d’appui à la fabrique du cas Camille Claudel. Cette fabrique ne va pas sans le cas Claudel (Paul et Camille, qu’est-ce qui fait écrire l’un, sculpter l’autre ?), qui laisse de côté toute compréhension psychologique dans la fomentation du délire de Camille et la genèse de son sentiment de persécution. Ceci, au profit d’un repérage des lignes de force de la structure, soit les éléments caractéristiques du sacrifice étudiés à partir de plusieurs figures diversement abouties du sacrifice mises en tableau, de la Traviata par exemple à la trilogie claudélienne en passant par Hamlet… Une même source où s’alimentent peut-être l’écriture de l’un, forgeant une œuvre du sacrifice, et la folie de l’autre, inséparable de la création, du tarissement de l’œuvre et de sa destruction par où Camille réalise ironiquement le sacrifice de l’œuvre. C’est ce que D. Arnoux, en référence aux travaux de J. Lacan, désigne comme la père-version, soit cette manœuvre du père lue dans la trilogie (Le Père humilié, L’Otage et Le Pain dur) ainsi que l’omniprésence du sacrifice dans cette écriture théâtrale. La question posée à cet endroit est la suivante : le théâtre du frère peut-il éclairer le cas de Camille, l’hypothèse étant que les deux Claudel sont confrontés à la création et à la destruction : le catholicisme fait du sacrifice l’objet de l’œuvre chez le frère tandis que chez la sœur la folie prend l’œuvre comme objet du sacrifice.
La destruction de l’œuvre, sacrifice humain dit Camille, ironique sacrifice dit D. Arnoux, est inséparable de la construction délirante qui se fait par paliers et dont l’auteur donne la formule déclinée grammaticalement selon le modèle proposé par Freud dans le cas Schreber : Faire du Camille Claudel, telle est la formule de la persécution proposée. À partir du moment où tout le monde, à commencer par Rodin, fait du Camille Claudel, l’œuvre se réduit, cède la place, devient exclue et partiellement détruite comme s’il y avait incompatibilité totale entre l’œuvre et la folie. Ainsi se trouve cruellement confirmée la proposition de M. Foucault, la folie, l’absence d’œuvre. Camille se réalise comme déchet jusqu’au sacrifice et Rodin le personnage aimé au temps de la création devient haï au temps du tarissement, puis le persécuteur patenté, non pas seul mais avec toute sa bande. Tant que Rodin a servi de protecteur, la persécution est tenue à distance et l’œuvre aura fait rempart au délire protégeant l’artiste du vol, de la jalousie, de la haine des femmes et de la trahison.
Aujourd’hui l’œuvre vit, même si Clotho (le marbre aurait-il été détruit par Camille ?) manque toujours cruellement à l’appel : le cri « Au voleur » correspond à ce qu’elle a sans doute entendu de certaines critiques, à savoir que Camille Claudel a copié Rodin et vient témoigner que la mort est à l’œuvre voire contraint l’œuvre, ce que l’on retrouve dans l’Age mûr également qui met en scène un mort, mort au désir ou futur mort que la jeune implorante « sauvagement et publiquement mise en position d’éraste » tente en vain de retenir.
Marie-France Bonnet
Le livre de Danielle Arnoux vient de recevoir le prix « Œdipe », 2001.
Jean-Pierre Kamieniak, Freud, un enfant de l’humour ? Lausanne : Delachaux et Niestlé, collection « Champs psychanalytiques », 2000, 271 p.
Freud était-il un enfant de l’humour ? Sans aucun doute répond l’auteur, psychanalyste et chercheur, dont l’ouvrage nous en offre la démonstration rigoureuse. C’est en effet en interprète de l’homme Freud et du texte freudien que Jean-Pierre Kamieniak s’interroge sur l’énigme de ce processus intrapsychique dont les manifestations sont tant prisées.
Pourquoi, après avoir écrit Le Mot d’esprit et sa relation à l’Inconscient en 1905, revenir sur cette question vingt-deux ans plus tard dans ce petit « papier » fulgurant aux accents mystérieux qu’est L’humour, lu par sa fille Anna au congrès d’Innsbruck ? C’est que l’humour est une voix féminine et le surmoi qui la porte d’essence maternelle nous dit JPK, s’appuyant judicieusement sur l’histoire personnelle et théorique, inextricablement mêlées, du génie juif : il constituerait le témoignage réitéré de la présence en lui de cet Autre de l’identification primaire, la mère, dont il est sûr de se faire inconditionnellement aimer.
On ne peut en effet que s’étonner, avec l’auteur, de la relative mésestime en laquelle Freud a tenu le Mot d’esprit, bien que cet ouvrage ait contribué à l’évidence aux fondements de la science nouvelle. C’est que, nous démontre-t-il, ce dernier appartient aussi aux matériaux de l’auto-analyse et que, à travers le Witz, dans cet effort pour dénouer les fils de l’étoffe dont il est fait, ce conquistador s’est trouvé ici directement confronté à l’énigme de son identité. Une identité inscrite dans la judéité qui, si elle renvoie, bien entendu, à Jacob le colporteur, ouvre plus sûrement encore sur ce personnage féminin/maternel des origines incarné par la belle Amalia – au cœur même du processus humoristique – et tenue dans le plus grand respect. Ce faisant – et bien qu’il s’en défende – c’est à l’élaboration métapsychologique du lien à la mère des origines que Freud nous convie et nous conduit à travers L’humour dont elle constitue indéniablement la matrice.
Telle est la leçon de ce livre à laquelle on souscrit d’autant plus volontiers que, fourmillant d’idées et de données nouvelles, elle nous offre un portrait émouvant et fort peu connu du grand homme.
François Marty