2002
Cliniques méditerranéennes
Homosexualité psychique, homosexualité masculine et cure psychanalytique : quelques propositions
Thierry Bokanowski
[*]
Après avoir rappelé que l’histoire des identifications inconscientes conduit à ce que chez tout sujet il n’est rien de pulsionnel qui ne se réfère peu ou prou à la bisexualité psychique, bisexualité qui, du fait de certains mouvements identificatoires anciens, sera conduite à se déployer et à se resexualiser à l’occasion d’une cure psychanalytique, l’auteur examine les différentes déclinaisons des mouvements transférentiels liés à l’homosexualité psychique, plus particulièrement, ici, chez l’homme. Un certain nombre de cas de figures transférentielles sont envisagées du point de vue de la clinique de la cure en fonction du sexe de l’analyste (patient homme avec analyste homme ; patient homme avec analyste femme).
Ayant rappelé les positions de Freud concernant l’homosexualité masculine (et la distinction qu’il fait, à la suite de Ferenczi, entre homoérotisme subjectif et homoérotisme d’objet), l’auteur envisage l’homosexualité comme étant un tableau complexe qui se situe au carrefour de différentes problématiques (il n’y a pas une homosexualité, mais différentes variantes d’une organisation de la sexualité sur le versant de l’homosexualité). Ceci conduit à définir l’homosexualité comme étant liée à la nécessité de trouver une solution à une conflictualité d’ordre identitaire et à proposer une hypothèse concernant les prémices qui conduisent à cette organisation psychique.
Mots-clés :
bisexualité, féminin, homoérotisme, homosexualité psychique, masculin, identité, transfert.
The author recalls that the history of unconscious identification reveals us that there is nothing, in the realm of drives, that does not, to a certain extent, refer to psychic bisexuality ; this psychic bisexuality will, in the course of a psychoanalysis develop and resexualise, under the influence of ancient identification moves. The author considers the paradigm of transference moves related to psychic homosexuality, especially among males.
A certain number of transference cases are examined, from a clinical point of view, depending on whether the analyst is a man or a woman (male patient with male analyst, male patient with female analyst).
After recalling Freud’s positions concerning male homosexuality (and the distinction he made, after Ferenczi, between subjective homoerotism and object homoerotism) the author views homosexuality as a complex picture at the crossroad of various problems (there is not one single homosexuality but different sexual organisations of sexuality on the side of homosexuality).
This leads to define homosexuality as linked to the need to find a solution to an identification conflict and to present an hypothesis for the premises leading to such a psychic organisation.
Keywords :
bisexuality, female, homoerotism, psychic homosexuality, male, identity, transference.
Depuis les premières avancées freudiennes, il est clairement établi que le psychanalyste n’a pas affaire à la sexualité en tant que telle, mais toujours aux formes complexes que prennent ses représentations dans leur diversité et dans leur polysémie. Pour le psychanalyste, l’identité sexuelle et l’identité de genre, ainsi que le masculin et le féminin, s’ancrent, sur le plan des représentations, aux schémas et aux vécus corporels auxquels renvoient tant le sexe génétique que le sexe anatomique. Si la bisexualité psychique, qui reflète les multiples identifications du sujet, s’articule avec les spécificités anatomiques et physiologiques propres à celui-ci, la fantasmatique inconsciente qui la régit conduit néanmoins à la qualifier de manière spécifique.
C’est ainsi que la fantasmatique inconsciente d’un sujet, qui peut ne pas correspondre en tous points à la réalité de son sexe, est dépendante d’un certain nombre de facteurs constitutifs de son organisation, parmi lesquels on doit souligner l’importance de ses identifications à l’autre sexe.
Aussi, du fait de l’histoire des identifications inconscientes du sujet à ses objets, il n’est rien de pulsionnel qui ne se réfère peu ou prou à la bisexualité psychique.
La bisexualité et la cure psychanalytique
Freud confère à la bisexualité le rôle structurant fondamental du complexe d’Œdipe. Lorsqu’il conclut sur les deux faces de l’Œdipe positif et négatif ne sont pas équivalentes : le tableau complet est marqué sur le plan conflictuel, comme il est psychiquement déterminé, le résultat final étant l’affaire d’un rapport de forces modelant les singularités d’une histoire
[1].
Christian David a rappelé que le caractère composite de la bisexualité psychique renvoie non seulement à la complexité de ses identifications mais aussi « aux composantes bipolaires de sa fantasmatique érotique et plus largement affective, elle-même sous l’influence de la réalité sexuelle et de tous les éléments en jeu dans la formation et le fonctionnement de l’image du corps en tant que corps sexué, lieu des sources pulsionnelles
[2] ».
Être une petite fille ou être un petit garçon ne destine pas à vivre les mêmes expériences corporelles et psychiques. Si l’expérience et le fantasme sont irréductibles l’un à l’autre, il n’en reste pas moins vrai que l’expérience donne à la réalité psychique sa dimension de réalité vécue.
Autrement dit, tout au long de l’évolution de la problématique œdipienne, les différences liées au sexe anatomique, aux expériences corporelles ainsi qu’au vécu psychique (élaboration fantasmatique), ne cesseront de se creuser entre les deux sexes.
En ce qui concerne la bisexualité, son organisation chez l’enfant est liée à celle de la bisexualité de chacun des deux membres du couple parental. Comme le spécifie André Green : « Ce n’est pas le sexe de l’autre qui se représente dans la bisexualité, mais l’idée que l’on se fait du sexe de l’autre du point de vue de son propre sexe et de ce que ce propre sexe lit dans le regard que le sexe de l’autre porte sur lui
[3]. »
De ceci, il découle, logiquement, que le masculin chez la femme n’est pas de même nature que le masculin chez l’homme et le féminin de l’homme n’est pas de même nature que le féminin de la femme. Cependant, ce qui est commun pour les deux, c’est le « refus du féminin
[4] » qui a des conséquences différentes dans les deux sexes, puisqu’il affecte la femme dans le sexe qu’elle a et l’homme dans le sexe qu’il n’a pas
[5].
Aussi la cure permet-elle l’apparition, le déploiement et la resexualisation de certains mouvements identificatoires anciens, qui se « rebisexualisent
[6] » dans la relation transférentielle sous-tendue par les relations imaginaires aux objets du passé.
Selon qu’il s’agit des identifications aux objets de même sexe que le sujet ou, au contraire, aux objets de l’autre sexe, leurs incidences sur le narcissisme et sur les valences objectales du sujet seront donc extrêmement différentes.
Dès lors, la situation analytique constitue une mise à l’épreuve de la spécificité de l’identité psychosexuelle et, simultanément, une stimulation de la bisexualité psychique
[7]. Ce double impact entraîne une exigence de travail au niveau de l’économie pulsionnelle : d’une part, une régression de l’indétermination psychosexuelle, d’autre part, une requalification identitaire, ainsi qu’un assouplissement des investissements et des contre-investissements identificatoires (primaires et secondaires). Du fait des modalités régressives qui lui sont liées (régression formelle, topique et temporelle), la cure peut donc avoir une action déstructurante entraînant des résistances difficiles à lever qui ne permettent pas toujours la mise en perspective d’une véritable réélaboration de la psychosexualité.
Homosexualité psychique et le(s) transfert(s) chez l’homme
Composante de l’organisation de la bisexualité psychique dans les deux sexes, l’homosexualité psychique est un concept qui se réfère à deux ordres de processus :
- ceux qui sont en jeu dans l’établissement des liens érotiques et agressifs avec l’objet primaire, ainsi que les premières identifications qui en émergent. C’est l’homosexualité dite primaire, qui concerne une double question, celle de l’épreuve de réalité et celle de la différenciation entre le sujet et l’objet ;
- ceux qui sont en jeu dans le mouvement constituant de l’Œdipe dans sa version dite, classiquement, négative (Œdipe inversé). Ils concernent l’identification à l’objet du désir du parent du même sexe, et se trouvent ainsi impliqués dans la double question de la différence des sexes et des générations, ce qui n’est pas sans entraîner certaines conséquences, au niveau processuel de la cure psychanalytique.
Ainsi, classiquement, on a tendance à envisager les mouvements transférentiels liés à l’homosexualité psychique de l’homme
[8] en fonction des modalités de son Œdipe inversé et négatif (
via la passivation défensive par rapport au père), selon trois registres (en simplifiant, ici, les choses à l’extrême) :
- l’Œdipe inversé structurant, que l’on retrouve dans les structures qui développent une névrose de transfert ; cette conjoncture transférentielle est celle que Freud décrit à propos de la cure du Petit Hans et, dans une certaine mesure, à propos de celle de l’Homme aux rats ;
- l’Œdipe inversé régressif, que l’on retrouve dans les structures qui impliquent des conjonctures transférentielles qui ne recouvrent pas uniquement celles qui développent une névrose de transfert (structures narcissiques-identitaires, troubles de l’intériorité, états limites, etc.) ; il est la conséquence d’une bisexualité dont les formes prégénitales prennent le devant de la scène, ce que rencontre Freud dans la cure de l’Homme aux loups ;
- enfin, celui décrit par Freud dans son essai sur Léonard et qui renvoie au problème de l’identification narcissique à une mère phallique, ainsi qu’à l’exclusion (en apparence) du père de la scène psychique. Un tout autre registre, homothétique inverse du précédent, renvoie à la lutte contre une imago de mère narcissique-phallique, intrusive et déstructurante ; il peut aboutir à la position délirante transsexuelle et de transformation, décrite par Freud, à propos du Président Schreber.
Lors de leur développement psychique, les hommes passent tous, à un moment ou à un autre, par ces trois positions, mais avec seulement une zone érogène « princeps » comme pivot des mises en tension et des mises en représentation : la zone anale et rectale (qui, chez le garçon, n’est pas « louable au vagin », mais alors au pénis du père).
C’est ici que l’on retrouve le poids de l’archaïque et surtout celui du prégénital : c’est le temps du carrefour anal et de l’analité, le temps pivot des difficiles négociations des couples activité/passivité, contenant/contenu, maîtrise/relâchement, externe/interne, devant/derrière, etc. Ces négociations préfigurent et organisent celle à venir, essentielle chez l’homme, de la partie pour le tout (angoisse de castration).
Cette description recouvre les deux variétés d’homosexualité masculine qui permettent de comprendre les effets transférentiels de l’homosexualité psychique, via la bisexualité :
- l’homosexualité (psychique et/ou agie) défensive par régression devant l’Œdipe positif et l’angoisse de castration que suppose l’hétérosexualité. Il se produit alors une identification régressive à un personnage du même sexe, identification liée à la libido narcissique investissant un objet idéal en tant que modèle. Elle s’étaie sur une problématique spécifiquement anale, sous-tendue par des fantasmes de désir et de crainte d’être pénétré. L’aspect principal de ces transferts intéresse l’homosexualité avec le père. L’investissement érotique de celui-ci, avec soumission passive, est fondamental pour assurer l’alliance thérapeutique dans la cure ;
- les transferts archaïques sous-jacents à des défenses qui renvoient à l’homosexualité (là aussi psychique et/ou agie).
Classiquement, il s’agit de transferts où l’investissement de l’objet érotique et l’investissement de l’objet idéal se séparent, tous deux demeurant cependant sous le primat du phallique.
L’objet idéal modèle est un personnage mythique : c’est le père de la horde primitive, le père de la préhistoire personnelle. En ce qui concerne l’objet érotique, on peut voir en lui une configuration de « mère primitive ». Cependant il est à la fois maternel et paternel, sexué bien que non-génitalisé, porteur d’un sexe universel appelé « phallus ». Ce sexe est aussi un attribut de la mère phallique.
C’est en ce sens que l’on considère que ces transferts archaïques, régressifs, désignent une mère archaïque, phallique-narcissique et toute-puissante. Dans ces cas, l’investissement de l’objet idéal qu’est le père primitif (phallique) ne peut se faire que par l’intermédiaire d’une mère qui porte en elle l’imago phallique du père primitif : c’est la raison pour laquelle on peut être conduit à parler, non pas en terme de transfert homosexuel, mais en terme de transfert maternel.
Ainsi, pour certains auteurs, le « refus du féminin » représente la butée ultime liée à la nécessité de répudier le féminin de la mère, par crainte de son action passivante
[9]. Pour d’autres auteurs, l’organisation et les vicissitudes du féminin
[10] ou de la position féminine chez le garçon dans le cadre de l’aménagement de sa bisexualité, emprunteraient la voie anale-régressive par défense contre l’intégration des lieux du féminin (vagin) et du maternel (utérus)
[11].
Ceci indique que la « non-acceptation », la « non-intégration » de la composante féminine et du féminin (voire du maternel) peuvent faire surgir les transferts homosexuels dans des situations où ils ne seraient guère attendus, si, par expérience, l’on ne savait que la régression engendrée, du fait de la situation analytique, détermine des transferts régressifs, prégénitaux et bivalents. Néanmoins, le « degré de refoulement » de la composante féminine et du féminin, est pour l’analyse, et son pronostic, du côté du patient, un élément qui apporte de précieuses informations sur la qualité du déroulement du processus analytique, lequel peut conduire à se trouver face à des situations différentes.
Ainsi, à titre d’exemple, quand un patient homme est en analyse avec un analyste homme, le transfert, en apparence homosexuel masculin, peut en masquer cacher un autre, plus régressif, qui transforme l’analyste en mère prégénitale (narcissique-phallique) et le patient, qui par identification régressive va s’identifier à cette figure féminine, organise alors, à bas bruit, un transfert homosexuel de type féminin (femme/femme) ; de la même façon, quand un patient homme est en analyse avec une analyste femme, le transfert en apparence hétérosexuel d’un homme vers une femme, peut en masquer un autre qui implique que l’analyste femme peut être vécue comme un homme… et il apparaît ainsi que le transfert peut aussi être un transfert homosexuel de type masculin ; parallèlement, dans la même conjoncture, on pourra voir se développer un transfert plus régressif du patient qui, s’identifiant à une femme, organisera un transfert homosexuel, beaucoup plus profond, de type homosexuel féminin (fille/mère, ou femme/femme)
[12].
L’homosexualité masculine pour Freud
Freud soutient le présence du choix d’objet homosexuel dans d’autres situations sexuelles que celles qui révèlent de façon manifeste de tels choix d’objet dans l’inconscient : il leur reconnaît une présence dans la vie psychique normale.
Dans les
Trois Essais (1905)
[13], Freud écrit : « La recherche psychanalytique s’oppose avec la plus grande détermination à la tentative de séparer les homosexuels des autres êtres humains en tant que groupe particularisé. » Autrement dit, pour Freud, on ne gagne rien à séparer ces patients atteints d’inversion des autres, car ils ne présentent rien de particulièrement spécifique. Suivant Ferenczi, il adopte la distinction entre homoérotisme subjectif (ce que le sujet se sent être) et homoérotisme d’objet (ce que le sujet recherche – de masculin ou de féminin – dans l’objet qu’il choisit)
[14].
La conclusion de Freud le conduit à avouer l’absence d’une explication suffisante sur la genèse de l’inversion, mais il lui importait néanmoins que l’on prenne en considération celle-ci. Du fait même que le choix d’objet se porte sur un objet total, de toutes les anomalies qui sont l’apanage de fixations des positions liées aux destins de la perversion polymorphe chez l’enfant, c’est encore elle qui, tout en ayant le statut d’une position très répandue de la pulsion sexuelle, lui paraissait être la plus proche de la normalité.
Les homosexuels hommes et l’analyse
Depuis longtemps, pour ne pas dire depuis toujours, les psychanalystes savent que les homosexuels qui ont recours à l’analyse n’y viennent guère pour changer leur choix d’objet homosexuel et devenir hétérosexuels, mais qu’ils demandent de l’aide pour des raisons autres : « mal-être », angoisse persistante, dépression chronique, sentiment d’échec et d’insatisfaction dans leur vie professionnelle ou affective, désespoir lié à leur goût pour leur choix homosexuel qui peut aller jusqu’aux idées de suicide, etc.
Outre la culpabilité et le sentiment de faillite devant leur idéal, c’est surtout leur narcissisme blessé qui les conduit vers une demande d’aide par l’analyse.
Au-delà de la prédominance de la libido narcissique (qui entraîne des troubles du narcissisme, ainsi que des troubles du fonctionnement psychique de type identitaires-narcissiques), ce que les différentes variétés d’homosexualité masculine peuvent avoir en commun est l’horreur du vagin et le déni de la différence des sexes.
L’homosexualité masculine se présente comme un tableau complexe qui se situe au carrefour de différentes problématiques dont les formes psychopathologiques peuvent apparaître avec de nombreuses variantes
[15] :
- l’homosexualité du type Léonard : il s’agit ici de l’identification du sujet à sa mère et de la projection sur le partenaire de son moi infantile ; ici, l’amant est traité comme un enfant à qui l’on offre amour et protection ;
- l’homosexualité du sujet qui met toute son énergie à expulser de lui toute trace de féminité : il lutte contre un envahissement maternel dans l’enfance et contre un ressentiment à l’égard de la mère (dont la nécessité de son absence fait les conditions de la jouissance) dans une rencontre avec un partenaire venant rappeler le père exclu ;
- l’homosexualité pour laquelle prédomine l’indifférence du type de partenaire, car ce qui est recherché est le culte au pénis ; aimer n’est pas la question car être aimé est le but exclusif, l’amour recherché vouant un véritable hommage (de type fétichique) au pénis ; cette forme d’homosexualité s’inscrit souvent dans un tableau psychopathologique où des conduites de type masochiques prononcées conduisent les sujets à prendre des risques pouvant mettre leur vie en péril ;
- l’homosexualité dominée par le ressentiment à l’égard des deux imago parentales, ressentiment exprimé de manière différente en ce qui les concerne : la mère est l’objet d’un traitement fantasmatique très sadique ; le père est l’objet d’une agression vengeresse pour son manque d’intérêt et d’amour, ainsi que pour l’envie qu’il suscite ;
- l’homosexualité liée à un aspect majeur du conflit œdipien : ici, le sujet masculin s’identifie à une mère phallique qui châtre le père ;
- l’homosexualité qui ne peut être vécue et acceptée par le sujet comme telle, mettant alors en péril son identité ; le sujet, pour assumer son homosexualité, a alors recours à un « délire identitaire » qui conduit soit au transvestisme, soit, plus dommageable, au transsexualisme.
Aucune de ces variétés d’homosexualité ne s’excluent les unes des autres, mais il est à noter, et c’est le fait le plus remarquable, qu’il n’y a jamais dans le transfert des homosexuels en analyse d’apparition de fantasmes homosexuels à l’égard du père ou de l’analyste : l’homosexualité agie semble ainsi être la défense la plus spécifique à l’égard d’un fantasme concernant l’homosexualité incestueuse (fils/père, voire père/grand-père).
Propositions concernant certains enjeux psychiques déterminants dans la constitution de l’homosexualité masculine
Il me semble que l’on pourrait voir dans l’homosexualité la solution qui s’offre au sujet de tenter de résoudre un problème que je rangerai, pour ma part, sous la rubrique de l’identité.
L’homosexualité agie qui est, avant toute chose, l’expression d’un narcissisme en quête de lui-même, se trouve de ce fait, être aussi une tentative, pour le sujet de trouver une solution à la conflictualité identitaire qui l’anime, à défaut de trouver une véritable identité.
Ce que j’ai toujours trouvé extrêmement frappant, c’est la manière dont l’homosexuel utilise son mode de relation à sa sexualité en la convertissant en identité de genre : « Je suis homosexuel », vient le plus souvent prendre le pas sur « Je suis un homme, ou je suis une femme ». Ceci semble bien témoigner de l’arrêt, voire de l’abandon, pour des raisons de conflictualité psychique maximales au moment du développement libidinal, des élaborations intrapsychiques relationnelles et identificatoires qui conduisent à la génitalité psychique, via la bisexualité psychique.
L’hypothèse qui s’est souvent imposée à moi, à l’écoute d’un certain nombre de patients adultes hommes, est que le sentiment d’identité de l’homosexuel est d’autant plus mal assuré que pour la mère de l’homosexuel le pénis de son fils est l’objet d’une phobie inconsciente qui, chez elle, entraîne une haine inconsciente absolue.
Cette phobie chez la mère de l’homosexuel me semble avoir comme origine et pouvoir être reliée à l’angoisse réveillée par ses désirs de petite fille pour le pénis de son propre père, pénis à propos duquel elle a développé le fantasme de ne pouvoir se l’approprier qu’en le dérobant à sa mère.
Ce fantasme entraîne alors en elle un sentiment de culpabilité qui vient inconsciemment transformer le pénis du père (et par extension le pénis de tous les hommes : celui de son mari, comme celui de son fils), en pénis destructeur pour son intérieur de petite fille.
La mère de l’homosexuel homme utiliserait ainsi la régression à son propre Œdipe comme « défense » contre-œdipienne, face aux désirs qu’elle peut éprouver pour le pénis de son fils. Ainsi en transformant (par identification projective) le fantasme du pénis-du-père-volé-destructeur en pénis-du-fils-restitué-à-détruire, la mère de l’homosexuel fragilise celui-ci sur le plan de l’identité, tout en instaurant chez lui les conditions des failles et des faillites narcissiques ultérieures.
Le fantasme de la mère du futur homosexuel ne suffisent pas à rendre compte des conditions qui peuvent déterminer ultérieurement l’homosexualité de celui-ci. Nous savons de quel poids pèsent les angoisses de castration des pères des futurs homosexuels hommes, lorsque ces pères ne peuvent faire autrement que de projeter leurs angoisses sur leurs fils. Soumis à leurs angoisses de castration, ces pères sont le plus souvent dans l’incapacité d’assumer une véritable position paternelle et virile qui les autoriseraient à « châtrer » symboliquement leurs fils ; de même sont-ils dans l’incapacité d’assumer une position maternelle, dans la mesure où celle-ci les renverrait à la crainte de leur propre féminité et de leur propre homosexualité. Nous savons combien ces pères craignent inconsciemment leurs fantasmes d’être des
Laïos pédophiles
[16], c’est-à-dire combien ces pères peuvent être habités par la crainte inconsciente d’un passage à l’acte séducteur et homosexuel avec leurs fils.
En d’autres termes, c’est dans la mesure où la régression névrotique défensive du désir œdipien, chez l’un des parents, rencontre une organisation en clivage, chez l’autre, que certaines conditions sont alors réunies pour le développement futur d’une homosexualité agie, par le fils, à l’adolescence, où à l’âge adulte.
[*]
Thierry Bokanowski, psychanalyste, est membre de la Société Psychanalytique de Paris, 48 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris.
[1]
S. Freud, 1923, « Le moi et le ça »,
oc, t.
xvi,
puf, 1990, p. 257-309.
[2]
C. David, 1975, « La bisexualité psychique », rapport du
xxxve Congrès des psychanalystes de langues romanes,
Revue française de psychanalyse, t. 39, n° 5-6, 1975.
[3]
A. Green, 1975, « La sexualisation et son économie »,
Propédeutique (La métapsychologie revisitée), « L’Or d’Atalante », Champ Vallon, 1995, p. 51-68.
[4]
S. Freud, 1937, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin »,
Résultats, idées, problèmes II,
puf, 1985, p. 231-268.
[5]
M. Cournut-Janin et J. Cournut, « La castration et le féminin dans les deux sexes », rapport du
liiie cplfpr, Revue française de psychanalyse, 57, n° spécial Congrès, 1993, p. 1335-1558.
[6]
C. David,
La Bisexualité psychique, Paris, Payot, 1992.
[7]
T. Bokanowski, « La bisexualité en travail dans la cure (À propos du féminin chez l’homme) »,
Monographie de la Revue française de psychanalyse, Numéro sur
La Bisexualité, 1997, p. 111-130.
[8]
T. Bokanowski,
De la pratique analytique, Coll. « Épîtres », Paris,
puf, 1998 ; T. Bokanowski, « Homosexualité psychique : contenu manifeste de quels contenus latents ? » (Conférence prononcée à la Société psychanalytique de Paris),
Bulletin de la société psychanalytique de Paris, n° 34, novembre 1994, p. 83-99.
[9]
A. Green,
La Folie privée. Psychanalyse des cas-limites, Paris, Gallimard, 1991, 412 p.
[10]
Rappelons que Winnicott fit l’hypothèse d’un élément, dit « féminin pur », qui se retrouverait dans les deux sexes comme résultante d’une identification primaire, et « apulsionnelle », au sein ; D.W. Winnicott (1971), « Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme »,
Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 7, 1973, p. 301-314.
[11]
F. Guignard, « Le rôle des identifications maternelles et féminines dans le devenir du masculin chez le garçon »,
Épître à l’objet, coll. « Épîtres », Paris,
puf, 1997, p. 146-147.
[12]
De même, on peut décrire, chez une patiente femme en analyse les conjonctures transférentielles suivantes : pour une patiente femme en analyse avec un homme, le transfert, en apparence hétérosexuel (positif ou négatif), peut en masquer un autre, homosexuel, du fait que l’analyste homme peut être régressivement (et défensivement) vécu comme une femme ; par ailleurs, la patiente, conduite dans son désir d’identification masculine à convoiter le pénis de l’analyste, peut aussi organiser un transfert de type homosexuel masculin, la patiente se vivant alors inconsciemment dans cette situation transférentielle comme un homme ; dans le cas d’une patiente femme en analyse avec une femme, le développement d’un transfert en apparence homosexuel féminin peut voir se développer, en arrière plan et par voie régressive, un transfert où l’analyste femme est vécue comme un homme (le père), et la patiente, opérant une identification régressive masculine (qui est de type défensive) installe alors un transfert homosexuel masculin.
[13]
Note ajoutée en 1915 ; S. Freud (1905),
Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987, p. 51.
[14]
S. Ferenczi (1914), « L’homoérotisme : nosologie de l’homosexualité masculine », dans
Psychanalyse II, Paris, Payot, 1970, p. 117-129. Voir aussi, T. Bokanowski, « La relation Freud-Ferenczi : homosexualité psychique ou homoérotisme ? », dans J. Bergeret et coll.,
L’Érotisme narcissique (homosexualité et homoérotisme), Dunod, 1999, p. 131-148.
[15]
Je m’appuie ici sur les développements proposés par André Green,
Les Chaînes d’Éros, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997, p. 216-217.
[16]
Voir le numéro de 1993 de la
Revue française de psychanalyse intitulé « Laïos pédophile »,
Revue française de psychanalyse, 2, 57.