2002
Cliniques méditerranéennes
De l’homosexualité narcissique à l’amour homosexuel
François Pommier
[*]
Partant du principe que l’homosexualité n’est pas une catégorie structurellement homogène, nous cherchons à démontrer à travers certains éléments de la cure analytique d’un de nos patients, comment la nature de son homosexualité a évolué, c’est-à-dire quitté une position relativement archaïque, de sorte qu’il a pu accéder à une véritable relation d’altérité avec un autre homme. Notre méthode a consisté en l’occurrence à laisser surgir certaines figures du double qui nous ont permis de ne jamais faire intervenir le sexe comme objet pour finalement laisser l’entière liberté à notre patient d’inscrire dans son existence une véritable relation de sujet à sujet dans une éthique de la différence.Mots-clés :
homosexualité, narcissisme, double, psychanalyse, interculturalité.
Starting off from the principle that homosexuality is not a strictly homogeneous category, we seek to show through certain elements in the analytical cure of one of our patients, how the nature of his homosexuality changed, leaving behind a relatively archaic position, so that he managed to gain access to a true relation of otherness with another man. Our method here involved allowing certain figures of doubles to issue forth so that we never had to bring sex into matters as an object, so finally to leave our patient completely free to fit a true subject to subject relation into his life in a real ethics of difference.Keywords :
homosexuality, narcissism, double, psychoanalysis, interculturality.
Le choix d’objet homosexuel est souvent décrit comme un arrêt du développement à un stade infantile. Au demeurant, force est de constater, en écoutant certains de nos analysants, hommes et femmes, et si on veut bien se démarquer de la recherche d’une cause à leur orientation sexuelle, que la question homosexuelle nous renvoie d’une façon ou d’une autre à celle de l’altérité, à l’interrogation quant à l’autre semblable ou l’autre différent.
D’une façon générale on sait relativement peu de choses sur l’origine et le développement de l’orientation sexuelle chez l’homme
[1]. De plus, la clinique nous enseigne que l’on ne peut certainement pas généraliser à la population homosexuelle dans son ensemble ce que l’on observe chez des patients homosexuels qui demandent un traitement
[2].
Certains attribuent une pathologie primitive de type narcissique aux homosexuels et considèrent que « l’homosexuel […] est gravement handicapé dans le domaine le plus vital : celui des relations interpersonnelles
[3] ». Notre expérience clinique nous incite surtout à penser que l’homosexualité n’est pas une catégorie structurellement homogène. Il nous semble en particulier que le « rangement » des homosexualités dans les perversions a plus été un moyen pour de nombreux psychanalystes d’éviter le questionnement voire leur propre questionnement sur l’accession à la sexualité, quelle soit homosexuelle ou hétérosexuelle d’ailleurs.
En contrepoint des propos de C. Botella au congrès international de l’
ipa en 1997 sur les vicissitudes du narcissisme à propos d’homosexualité, l’auteur ayant choisi de traiter plutôt des modèles théoriques que des réalités cliniques définies
[4], nous voudrions montrer en suivant le discours d’un de nos patients durant sa cure analytique, comment la relation transférentielle lui permet d’accéder à une maturité affective et sexuelle sans qu’il y ait pour autant détournement du choix d’objet.
L’histoire de Pierre-Louis nous montre comment la nature de son homosexualité a évoluée au fil de la cure et comment il a pu quitter une certaine position archaïque, alors même que ses penchants amoureux continuent à le pousser néanmoins à aimer des personnes du même sexe. Alors qu’au début de sa cure notre patient entretient avec un homme une relation affective à peu près équivalente à celle qu’il a avec sa mère, la relation transférentielle lui permet d’accéder à une véritable relation d’altérité avec un autre homme.
Les mouvements transférentiels à la base des changements survenus pendant la cure ne sont pas sans lien avec certains éléments de l’histoire singulière de ce patient comme par exemple la question du « double » et c’est un point important qui nous permet nous-même de ne pas nous focaliser sur la question du choix d’objet sexuel opéré par Pierre-Louis.
Nous avons pris le parti d’exposer ces éléments en détail et d’insister aussi sur l’inscription de notre patient au niveau transgénérationnel pour montrer que son choix objectal ne s’inscrit pas moins dans la continuité que le choix d’objet hétérosexuel.
Pierre-Louis, naît au Sénégal d’une mère noire et d’un père blanc, français d’origine, rapatrié après avoir abandonné le poste qu’il avait encore en Afrique au moment de la naissance de notre patient. Il ne sait pas grand chose de sa prime enfance. Il a deux demi-frères, nés d’une première liaison de la mère, et une sœur, née avant le mariage des parents. Ses souvenirs débutent vers l’âge de 5 ou 6 ans, alors que son père tombe gravement malade juste après des événements politiques qui conduisent sa famille à quitter définitivement l’Afrique. Cet exil est vécu de façon assez dramatique d’autant qu’ils perdent leurs biens. Certes, le père, après sa maladie peut bénéficier d’une préretraite, mais le traitement est insuffisant et il doit chercher une autre activité qui sera bien moins prestigieuse que la précédente.
C’est à partir de ce moment que Pierre-Louis commence à se construire une histoire, « comme celle de ces aristocrates qui ont tout perdu mais qui gardent leur fierté, leur blason ». Il perçoit son père comme un étranger et a le sentiment que sa mère « se retrouve seule, sans aide aucune ; c’est pour elle une sorte de déchéance ».
« J’étais le petit garçon qui avait besoin de tendresse, d’affection… et en même temps celui dont on attendait sans doute plus qu’il ne pouvait donner […] je me sentais investi d’une mission. » Il se souvient clairement de cette époque où il renonce délibérément aux marques de tendresse parentales et où il commence à se passionner pour le théâtre. Enfermé dans sa chambre, il joue des passages de différentes pièces, prend plaisir à se déguiser. Il y avait, dit-il, d’un côté le petit garçon au sourire franc, de l’autre, celui dont le visage se ferme, un peu triste, « celui qui joue double jeu ». Il nous parle de son attirance pour le personnage de méchant, du grand plaisir qu’il tirait des jeux où il allait mourir percé d’une épée ou d’une flèche.
Pierre-Louis découvre ainsi en séance dans un mouvement de rationalisation de ses vœux œdipiens que le modèle de sagesse qu’il donnait à sa mère cachait en réalité une revanche que sa mère aurait eu à prendre, d’abord à cause de ce statut de fille-mère qu’elle avait eu en Afrique avant d’épouser le père de Pierre-Louis, puis lors du rapatriement forcé en France qui allait générer chez elle un sentiment de dignité perdue. Ma mère était disqualifiée en Afrique, semble dire notre patient : je suis son homme. « J’étais comme un petit prince qui avait perdu son empire », nous dit Pierre-Louis, montrant par là même à quel point il avait pu s’identifier à sa mère à laquelle il avait pu facilement prêter, à la faveur du roman familial raconté par sa grand-tante, des titres de noblesse. « Je me suis investi dans cette généalogie pseudo-royale qui en même temps grandissait ma mère. »
On pense ici à la reviviscence de la constitution du moi-plaisir suivant Freud et plus particulièrement à la position du sujet défini comme moi-plaisir purifié : « Sous la domination du principe de plaisir, écrit Freud, s’accomplit un nouveau développement dans le moi. Il prend en lui dans la mesure où ils sont sources de plaisir, les objets qui se présentent, il les introjecte (selon l’expression de Ferenczi) et d’un autre côté, expulse hors de lui ce qui, à l’intérieur de lui-même, provoque du déplaisir. Le moi-réalité du début, qui a distingué intérieur et extérieur à l’aide d’un bon critère objectif, se transforme ainsi en un moi-plaisir purifié qui place le caractère de plaisir au dessus de tout autre. Le monde extérieur se décompose pour le moi en une partie “plaisir” qu’il s’est incorporé, et un reste qui lui est étranger
[5]. » On pense, comme a pu l’écrire Heinz Kohut à « cette partie d’une phase de développement […] dans laquelle l’enfant tente de sauver le narcissisme qui originairement embrassait l’univers en concentrant toute perfection et tout pouvoir sur le soi, appelé ici soi-grandiose, se détournant avec dédain d’un monde extérieur chargé de toutes les imperfections
[6] ».
De l’histoire familiale, plusieurs éléments sont à retenir, en particulier la place des grand-mères décrites toutes les deux comme des femmes fortes et celles des hommes qui, du côté maternel ont tendance à disparaître tandis que du côté paternel ils s’effacent. La mère a 18 ans à la mort de sa propre mère. Selon Pierre-Louis, c’est comme si elle n’avait jamais pu en faire le deuil. Il n’a donc pas connu sa grand-mère maternelle mais il la décrit comme « l’aïeule mythique », comme « une figure étrangère et hors de portée, qui trône… » en boubou sur une photo, assise à côté de l’oncle de Pierre-Louis. De son grand-père maternel en revanche, il ne sait rien si ce n’est qu’il était français, originaire de Franche-Comté ; il a disparu après avoir conçu la mère de Pierre-Louis.
À la mort de la grand-mère maternelle, la mère de Pierre-Louis connaît déjà celui qui va être le père des deux demi-frères aînés de notre patient. Comme dans la génération précédente, l’homme va disparaître : leur premier enfant a 14 ans, le deuxième 11 ans. La mère élève donc seule en partie, les deux enfants du premier lit : Michel et Claude.
Le même scénario est sur le point de se reproduire une troisième fois, peu de temps après la rencontre entre le père et la mère de Pierre-Louis. « Mon père aussi a failli disparaître. » Il rentre en France et c’est par courrier que Madame annonce à Monsieur la naissance de leur premier enfant, une fille. Mais cette fois le futur père revient même si le mariage a lieu seulement quelques années plus tard.
L’écart d’âge entre Pierre, sa sœur et ses demi-frères fait qu’il a l’impression d’avoir moins de sang africain que ses frères – ce qui s’avère d’ailleurs dans la réalité puisqu’il est quarteron alors que ses frères, nés aussi d’une mère métis, ont du sang africain de leur propre père – et aussi moins d’éléments pour comprendre son attachement à sa mère : « Ils sont en communication immédiate avec elle, ce n’est pas le cas pour moi et mes rapports avec elle sont rarement spontanés. »
« Autant mon père me semble réel ; il a des qualités et des défauts, mais il reste dans le domaine de l’humain, du raisonnable […] autant les sentiments que j’éprouve à son égard me semblent à ma mesure […] autant ma mère me semble et m’a toujours semblé plus lointaine, mythique comme sa propre mère […] un personnage trop proche qui m’échappe et m’emprisonne dans l’image du petit garçon qui n’aurait pas grandi. »
La mère de Pierre-Louis se situe toujours par rapport à lui dans le regret de n’avoir pu faire davantage encore pour lui. Cette culpabilité manifestée par la mère, comme si elle n’en avait jamais fait suffisamment, ne s’exerce d’ailleurs pas seulement vis-à-vis de lui mais se porte également sur sa sœur et Pierre-Louis interprète cette attitude, cet excès à vouloir donner, non pas comme une tentative d’introduction de l’altérité dans un mouvement de réciprocité même si le don créé implicitement l’obligation de donner quelque chose en retour
[7] mais plutôt comme le fait « qu’elle-même aurait bien voulu être autre chose ; elle aurait voulu avoir davantage de reconnaissance ; et le fait, par exemple, que nous passions, ma sœur et moi, autant de temps avec elle dans les grands magasins, c’était comme si elle nous faisait rentrer de nouveau dans son ventre ».
On comprend que Pierre-Louis se sente étrangement soulagé lorsque sa mère, alors qu’il est en cure depuis déjà deux ans, tombe gravement malade et se trouve en partie paralysée donc dans l’impossibilité d’exercer son contrôle sur lui. Il est effaré d’éprouver un tel sentiment. Il s’étonne parallèlement de se sentir plus à l’aise en tête-à-tête avec son père qu’avec sa mère.
Du côté paternel, la grand-mère est également présentée par lui comme une femme forte. Elle est déjà enceinte d’un homme de passage lorsqu’elle rencontre le grand-père de Pierre-Louis, un homme plutôt très gentil et, selon lui, vite dominé par la grand-mère. Celui-ci reconnaît le premier enfant qui n’est pas de lui, puis le couple donne naissance à deux enfants, le père de Pierre-Louis, puis Jacques qui va mourir à la guerre. La grand-mère paternelle de Pierre-Louis élève donc trois fils. Le dernier était, selon Pierre-Louis son préféré, celui dont il porte le prénom en second.
Toujours est-il que c’est dans un monde de femmes décrites comme « phalliques et qui savent se passer des hommes », que notre patient évolue, une dynastie de femmes en somme qui participe grandement de la transmission dont Pierre-Louis fait l’objet. Les hommes disparaissent dans les deux familles. Si le seul à ne pas disparaître même s’il demeure un homme faible est le père de Pierre-Louis, la mère, selon notre patient, devait être prête psychologiquement à s’occuper seule de leur fille, et puis finalement le père reconnaît l’enfant. Les parents se marient. Le second enfant, Pierre-Louis, viendra quinze ans plus tard.
Certes Pierre-Louis reconnaît avoir eu le sentiment fugace que sa mère aurait pu vouloir se passer du père mais « en même temps ils s’aimaient bien » rajoute-t-il, laissant transparaître par là même son fantasme d’un temps où ses parents étaient encore étrangers l’un à l’autre. « Il y a eu un contentieux entre eux, dit-il encore, une rancune, quelque chose qui n’a pas été réglé, côté mère en tout cas, un contentieux qu’on règle par les enfants. »
Pierre-Louis se demande alors ce que pouvait représenter pour son père le fait d’avoir un fils. Il note que son grand-père paternel portait le même prénom que son père et qu’à son niveau les initiales sont identiques sur trois générations même si lui-même porte un prénom différent dont il nous explique au passage la composition qui nous semble d’autant plus intéressante que l’un de ses deux amants s’appelle Louis, et que Louis était le prénom choisi au départ par la mère mais contesté par le père qui, trouvant un problème d’assonance entre nom et prénom, avait, de son côté, proposé le prénom de Pierre. Pierre-Louis remarque que finalement la composition de son prénom définitif ne résoudra pas la question. Il ne remarque pas tout de suite que Louis peut aussi désigner celui qui l’écoute : son analyste.
Il note en revanche que d’une part la formulation finale condense les souhaits de ses deux parents, que d’autre part la marque du père se retrouve non seulement à travers les initiales qui sont les mêmes mais aussi à la faveur de son second prénom, Jacques, qui vient figurer la trace du petit frère mort à la guerre, le fils adoré de la grand-mère. Notre patient pense qu’à travers ce deuxième prénom, son père trouve finalement un autre lui-même en retrouvant par ce biais le petit frère adoré. Le père a en effet symboliquement, à travers son fils, le petit frère préféré de la mère, celui que justement il n’a pas été, celui au rang duquel il s’est seulement retrouvé malgré lui à la disparition de ce dernier.
Pierre-Louis est conduit à penser, de façon tout à fait projective, qu’il pourrait être fantasmatiquement, pour son propre père, une figure à la fois paternelle et fraternelle, une figure dont il pense d’ailleurs que sa mère a dû toujours l’incité à garder comme une manière pour elle, selon notre patient, d’écarter le père et de reproduire l’image d’une figure féminine forte face à un homme inférieur et coupable. « L’homme, dans cette famille est celui qui n’est pas à la hauteur soit parce qu’il abandonne ses enfants, soit parce qu’il ne sait pas prendre ses responsabilités. » Pierre-Louis se situe toujours à ce point de la cure, dans la nostalgie manifeste du phallus maternel. Il ne semble pas encore à la recherche d’une véritable relation d’altérité sauf à concevoir cette dernière à travers la problématique du double que nous voyons apparaître ponctuellement au décours de la cure.
Le double est là dès la naissance de Pierre-Louis à travers la formulation du médecin accoucheur qui lui sera rapportée plus tard, formulation selon laquelle Pierre-Louis se serait présenté comme le sosie de son père. Nous savons que chez les wolof, cette similarité est incontestablement celle qui inquiète le plus vivement. « L’enfant qui ressemble au père »
(doom ju liroo baayam) est appelé, métaphoriquement,
doom ju jàpp baayam – « l’enfant qui enlève son père. » Un tel enfant peut être isolé de sa famille et éduqué dans une autre concession, de manière à éviter qu’il ne rencontre son père et qu’il n’inquiète les autres membres de sa famille
[8]. L’idée générale est que « l’enfant qui domine son père en savoir va le remplacer
[9] ». C’est précisément ce qui semble se mettre en place si l’on suit attentivement les articulations fantasmatiques de Pierre-Louis et il y a, à propos de Pierre-Louis, énonciation publique de la ressemblance c’est-à-dire de la relation d’alliance – l’identité, la ressemblance et l’attachement faisant partie du même ensemble conceptuel chez les Wolof, comme le souligne Jacqueline Rabain, par opposition à une relation « d’incorporation
[10] ».
Par ailleurs, nous devons remarquer aussi que Pierre-Louis se situe manifestement au carrefour de deux chaînes de référence : l’une géographique et territoriale, l’autre généalogique et lignagère
[11] et l’on pense ici au rab, cet esprit ancestral attaché à un lignage ou allié à une personne et qui, comme le montre encore J. Rabain
[12] en reprenant l’analyse des représentations collectives de A. Zempleni
[13], peut se décliner, de l’indifférencié au plus différencié, en suivant trois variantes : de l’ombre comme double insaisissable au frère jumeau de l’ancêtre fondateur ou au grand maître de la nature, des eaux et du sol, en passant par le rab homologue protecteur.
Pierre-Louis se trouve donc inscrit au cœur d’un système de représentations symboliques qui le place d’emblée en situation complexe, de rivalité presque trop évidente, vis-à-vis de son père. La ressemblance physique entre eux, l’articulation des prénoms, reflet de la position œdipienne du père, auxquelles viennent s’ajouter, comme nous allons le voir, le caractère étranger autant qu’étrange de la mère, la dynastie des femmes qui précède la naissance de notre patient, constituent autant d’éléments qui contribuent grandement à placer Pierre-Louis dans la situation d’un messager virtuel du monde des ancêtres.
Le choix d’objet homosexuel n’apparaît pas ici simplement comme une façon de résoudre l’énigme parentale et peut-être de solutionner une élaboration œdipienne dans la réalité parce que le sujet ne pourrait renoncer à la grandiosité d’un destin qui le pousserait à consoler, guérir et protéger. Il vient aussi représenter, comme le souligne fort justement Joyce Mc Dougall : « La meilleure solution que l’enfant de jadis a pu trouver face aux transmissions des parents en ce qui concerne l’identité sexuée (identité de genre), l’identité sexuelle (masculine/féminine) et le rôle sexuel à venir
[14]. » Il concerne ici la transmission par les parents des relations d’alliance.
À cet égard, la question du double renvoie aussi notre patient à sa mère dont il ne parle pas la langue d’origine et dont il ne porte pas non plus la couleur de peau comme si elle n’avait laissé aucune trace visible, aucun « don », aucune emprunte manifeste. Au souvenir de sa première émotion cinématographique devant le film de Blanche-Neige, Pierre-Louis fait le rapprochement entre sa mère et la reine qui dans le miroir se demande régulièrement si elle est toujours la plus belle, une reine dont il remarque à la fois qu’elle n’a pas de mari, ce qui le renvoie aussitôt à l’absence pour lui de son propre père, et qu’elle représente surtout la méchante femme, la sorcière, ce qui le renvoie directement à ce qui se cache de méchant en lui-même, à cette part secrète de lui-même identifiée plus tard à sa préférence sexuelle : « Derrière le gentil petit garçon que j’étais, il y avait le méchant qu’on punissait, qui finissait toujours par périr. » Il réalise là que si ses prénoms le situent dans la lignée paternelle comme le fruit d’une condensation entre son père et son oncle disparu, son goût pour le déguisement, l’hypocrisie, le double langage sont à rattacher directement à sa mère.
À propos des démêlés de Louis Wolfson avec la langue anglaise dans son ouvrage
Le Schizo et les langues, Roland Gori écrit que « la langue, ici, c’est le corps de la mère. La signification est naufragée dans une lallation persécutive dont la dérive ne rencontre de point de butée que le corps mort, au sens matriciel du terme, des langues étrangères
[15] ». Le propos pourrait s’appliquer à la problématique de Pierre-Louis même nous ne nous situons pas là dans le cadre d’une psychose. À l’occasion du tourbillon d’angoisse dépressive provoqué par la maladie de sa mère et devant la perspective qu’il envisage de sa mort à relativement brève échéance, il parle de la peur qu’il a de perdre le visage de sa mère : « Ce visage qui fuit, ce visage noir comme une sorte de masque […] C’est comme si, au fond, je ne connaissais pas ma mère, dit Pierre-Louis, comme si quelque chose d’essentiel m’avait échappé… Ce quelque chose, c’est sa peau noire, le rattachement à la culture africaine, cette langue… Ma mère est une sorte de fantôme, un être perdu dès l’origine. »
Et l’on voit comment « l’image maternelle tutélaire se double toujours de celle effrayante de la mort » comme a pu le souligner Catherine Couvreur
[16] à propos des fonctions médiatrices du double, comment « les figures », « les motifs du double », selon l’expression employée par Freud dans “L’inquiétante étrangeté”, sont susceptibles de prendre bien des formes : aussi bien persécutrices, intrusives que bénéfiques et garantes ; endopsychiques, ou double externe projeté sur un autre, dont dépend alors le sentiment de continuité narcissique et d’identité du sujet ; double familièrement étrange, étrangement inquiétant, voir même terrifiant
[17] ».
Du sentiment de culpabilité supposé de ses parents à son égard au fantasme de n’avoir pas été désiré, d’être « arrivé dans cette famille comme un météore », c’est la présence-absence de la mère qui fait le lien mais en le formulant explicitement ou plus exactement en retrouvant à l’intérieur même de la cure le caractère de ce lien, Pierre-Louis commence déjà à se différencier : « Et je n’en finis pas de chercher à appeler ma mère, d’avoir besoin de cet amour que je n’ai pas eu. Je n’en finis pas de chercher le regard des autres et il n’y a jamais assez d’amour. Ma mère est là et en même temps elle est absente. » L’idée lui vient qu’elle ait pu vouloir « punir son père et l’utiliser, lui, comme substitut… », comme instrument de châtiment, peut se dire l’analyste, d’autant plus qu’il rajoute qu’elle aurait agi de la sorte précisément pour marquer indirectement une certaine forme de mépris.
Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’à travers ses fantasmes de scénarios sexuels Pierre-Louis montre sa force en étant châtié. Sans avoir pour autant une sexualité manifeste de type masochiste, Pierre-Louis semble pourtant parfois adopter des positions sadomasochistes. Il tire sa force de sa résistance à la douleur : c’est là qu’il triomphe. Nous pouvons imaginer à cet égard, ou plutôt déduire des propos de notre patient, la difficulté qu’il a pu avoir à s’identifier à sa mère pour pouvoir séduire son père comme il aurait voulu le faire et il est intéressant de voir comment, à la faveur de la maladie de la mère, Pierre-Louis se rapproche de son père. Il est plus intéressant encore, du point de vue de la cure, de constater comment Pierre-Louis cherche à nous montrer, en nous donnant la position du témoin, à quel point il a été le centre, qu’il présente en négatif, des préoccupations du couple parental.
Pierre-Louis pense à cette phrase que tous ses amants lui ont dit à un moment ou à un autre : « Tu es tout pour moi ; j’ai besoin de toi. » Lorsque nous enchaînons en lui demandant s’il pense que sa mère a pu être comme cela, très protectrice avec son père, surgit clairement une troisième figure du double découlant de la précédente mais s’installant dans le temps et non plus dans l’espace, traitant en somme non plus de la bonne et de la mauvaise mère mais de celle d’avant, du temps réservé des demi-frères de Pierre-Louis et de la mère que lui-même a connu, plus tard, une mère déprimée, en deuil de la propre mère qu’elle adorait : « Sa mère était pour elle ce que ma mère est pour moi ; ma mère a été une femme forte pour élever mes frères et sœur mais pour moi elle ne l’était plus et pendant mon adolescence mes parents semblaient indifférents l’un à l’autre, mon père accablé de travail et devenu étranger à la maison, ma mère me protégeant mais ne protégeant pas mon père. J’ai le souvenir d’un moment de bonheur avec mon père, un contact physique ; on se bagarrait pour jouer et puis par mégarde j’ai glissé de ses mains et je suis tombé par terre ; ma mère a crié ; ça a mis fin à nos relations physiques dit-il avec une certaine nostalgie. »
Pierre-Louis en vient alors à découvrir que les moments au cours desquels il se sent particulièrement bien sont ceux pendant lesquels il fait ce qu’il pense que sa mère n’a pas fait vis-à-vis de son père ; quand il pallie les défaillances de la mère. Tous se passe comme si d’un côté il incarnait ce que le père, selon lui, n’aurait pas eu ; de l’autre ce que selon lui, sa mère n’aurait pas donné au père. Une première grille d’analyse nous conduit alors à penser que nous sommes là au cœur d’un processus qui non seulement donne le phallus à la mère et dote cette dernière de la possibilité de frustrer le père, mais qui surtout installe le père dans la privation. Il s’agirait pour Pierre-Louis de restaurer le père en prenant la place de la mère.
À ce stade de la cure, la question du sexuel, plus précisément du rapport au signifiant phallique, devient constamment présent, et il est intéressant de voir comment se retrouve l’homosexualité de Pierre-Louis dans le cadre transférentiel et comment il en vient à nous utiliser plus clairement non seulement pour réhabiliter son père mais aussi pour se démarquer de sa mère, se désidentifier du phallus de l’Autre et prendre une certaine distance par rapport à ses propres pulsions. Pierre-Louis rêve que, dans un dortoir, il dort dans un lit accolé à celui de sa mère. Derrière ce double lit s’en trouve un second accolé au premier dans lequel se trouve, derrière Pierre-Louis, un homme auquel très vite il identifie son analyste, et derrière sa mère l’amie supposée de l’homme qui nous représente. À peine la surveillante du dortoir est-elle venue éteindre la lumière que Pierre-Louis qui dort nu, comme il nous le précise en séance, se lève malgré l’interdiction de le faire, pour aller nettoyer un objet oblong ressemblant à une pompe à vélo. À son retour au dortoir Pierre-Louis éprouve une sorte de gêne à se montrer nu devant l’homme qui se trouve derrière lui et qui s’est levé. Néanmoins Pierre-Louis se reprend rapidement, se dit que l’autre s’en fiche et il se réveille au moment où il vient de se glisser à nouveau dans le lit.
C’est là qu’en association, notre patient qui a fort bien identifié les éléments très signifiants de son rêve, se demande, en réalisant l’ambiguïté de la situation qu’il découvre à cette occasion, s’il souhaitait avoir une relation avec sa mère ou avec son analyste. « Au fond ma relation avec vous ressemble beaucoup à celle que j’avais avec ma mère, finit-il par dire. Vous me donnez un sentiment de réalité comparable à celui qu’elle me donnait… c’est sa présence qui donnait du sens à ma vie, qui reliait les différents événements que je vivais chaque jour… tous les soirs je lui téléphonais et j’avais sa voix. » « Mon rêve pourrait être une sorte de transfert qui s’opérerait entre le désir que je peux avoir de ma mère et celui que je peux avoir de vous. C’est comme si ce désir se déplaçait sur vous. »
En suivant ce même mouvement Pierre-Louis avoue un peu plus tard que c’est maintenant à nous qu’il pense malgré lui avec le sentiment de « ternir l’image qu’(il) veut construire », lorsqu’il lui arrive encore soit de se mouler, juste pour un moment, dans la relation qu’il a édifié depuis plusieurs années avec son premier amant précisément sur le modèle de sa relation à sa mère, soit à l’inverse de s’aventurer, en suivant un moment pulsionnel qu’il a du mal à réprimer, du côté du partenaire sexuel d’un soir.
La relation avec Louis s’installe d’emblée sur un autre mode en regard de l’homme idéal qu’il s’était imaginé autrefois et qu’il avait cru trouver en la personne du premier amant. Avec Louis, en contrepoint de la relation qu’il installe avec nous en analyse, Pierre-Louis expérimente un nouveau type de relation. Sans être totalement étrangère au lien qu’il entretient avec sa mère puisque ponctuellement notre patient trouve aussi que Louis, comme sa mère, l’emprisonne et l’empêche d’évoluer, cette nouvelle relation présente très vite la particularité de se différencier assez nettement du lien qui unit l’enfant à l’adulte. Si Pierre-Louis doit reconnaître avec Louis une forme de parenté c’est du côté des faux jumeaux qu’il nous incite à chercher. Nous retrouvons là encore la problématique du double à travers « le félon, le traître, celui qui joue le double jeu », ce qui n’est pas sans rappeler à notre patient une certaine image de lui-même mais voilà que cette prise de conscience le conduit justement à prendre ses distances vis-à-vis de cette image et que commence à inscrire dans le temps une véritable relation désirante.
Du côté de Pierre-Louis le surgissement des figures du double lui permet finalement non seulement de se retrouver lui-même mais d’aller à la découverte de l’autre à part entière.
De notre côté ces figures du double nous permettent d’éviter de faire intervenir le sexe comme objet, condition nécessaire pour entendre quelque chose du rapport à l’autre quel que soit son sexe. Nous parvenons, grâce à cela, à nous démarquer d’une image stéréotypée d’un rapport au semblable, et aborder le plus librement possible, dans la réalité de la cure, le rapport à un autre qui serait sinon dissemblable en tout cas foncièrement énigmatique.
Toujours est-il que Pierre-Louis se découvre finalement emporté dans l’aventure de cet amour « hommosexuel » dont parlait Lacan à la fin de
Encore, cette relation de sujet à sujet que le pervers « complètement indifférent à la responsabilité, aux besoins ou aux désirs de l’autre
[18] » ne saurait développer et que lui, au contraire, réussit à mener en s’inscrivant dans une éthique de la différence où il accepte enfin de laisser toute sa place à l’autre.
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François Pommier, psychanalyste, maître de conférences en psychologie clinique à l’université de Paris V, 61 rue de Lancry 75010 Paris.
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[13]
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[16]
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[18]
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