2002
Cliniques méditerranéennes
Quelques conséquences du concept de « désistement » pour baliser le champ des homosexualités
Gérard Pommier
[*]
Il existe peu de textes de Freud sur l’homosexualité masculine et elle est généralement réduite à la perversion. On montrera au contraire qu’elle concerne toutes les structures, en particulier si l’on déplie toutes les conséquences du concept de « désistement ». Il faut alors distinguer l’identification et le choix d’objet et considérer que la structure elle-même pose encore une autre série de problèmes.Mots-clés :
désistement, homosexualité, choix d’objet, identité sexuelle, genre.
There are few texts by Freud on male homosexuality, which is generally reduced to being considered as a perversion. We shall show how, on the contrary, the theme concerns all structures, especially if we unfold all the consequences of the “desistance” concept. We then need to distinguish identification and the choice of object and consider that the structure itself poses another series of problems.Keywords :
desistance, homosexuality, choice of object, sexual identity, gender.
La notion de « désistement » a été introduite par Freud dans son article « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine » (1920). Ce texte a un relief particulier parce qu’il existe peu d’études de Freud (et de psychanalystes) sur l’homosexualité féminine. La denrée est si rare que les résultats de cette investigation ont été généralisés à l’homosexualité. Pourtant en dépit de la popularité de ce cas, le concept de désistement est resté peu employé, alors qu’il soulève des problèmes que cet article essaiera de délimiter.
L’Answeichen : se désister
Freud fait connaissance avec la jeune fille alors qu’elle est la proie d’une passion unilatérale et platonique pour une femme encore jeune, mais d’âge mûr. Elle vient d’attenter à ses jours quand elle est amenée dans son cabinet par ses parents. Sa position passionnelle correspond, écrit Freud, à une identification masculine
[1]. Élément important : lorsque le « désistement » va se produire, cette jeune fille a
déjà franchi le cap du complexe d’Œdipe féminin, et en ce sens elle n’est pas névrosée : le sentiment qui domine son adolescence est un puissant désir d’avoir un enfant. À l’âge de 16 ans, elle est dans cette attente lorsque survient la catastrophe, car ce n’est pas elle, mais sa mère qui tombe enceinte. Cette profonde déception aussitôt refoulée engendre la bascule de l’hétérosexualité vers l’homosexualité
[2]. Elle s’enflamme brusquement pour une attrayante personne de beaucoup son aînée, dont elle ne peut ignorer qu’il s’agit d’une demi-mondaine. La dame de ses pensées n’accepte d’ailleurs ces hommages inattendus qu’avec froideur et circonspection. La jeune abandonne son attente d’un enfant du père pour s’énamourer d’une femme légère – personnage qui sied toujours à une maman de rêve. Une putain qui, de plus, refuse son service sexuel : qui dit mieux pour remplacer une mère ? Le changement de choix d’objet se produit lorsque l’enfant attendu par la fille est accouché par la mère, sa concurrente victorieuse : « Elle se changea en homme et prit sa mère à la place de son père comme objet d’amour. » Cet amour de la mère signifie qu’elle renonce elle-même à être mère : la jeune fille « se désiste » au profit de sa mère : « En devenant homosexuelle, en cédant les hommes à sa mère pour ainsi dire en se désistant, la jeune fille écartait donc un obstacle qui lui avait valu jusqu’alors la malveillance de sa mère
[3]. »
Le « désistement » n’est pas une simple identification au père, processus compatible avec la préservation d’un choix d’objet hétérosexuel pour la plupart des femmes. Car de plus, dans le désistement, l’amour inverti cherche à venger la jeune fille d’un père qui, selon elle, l’a trahie, et cette vengeance apparaît comme le ressort implicite de son action. Elle ne veut pas seulement s’identifier au père en aimant comme lui des femmes. Elle agit comme si son choix amoureux allait faire souffrir un parjure qui allait ainsi payer pour son injuste choix. Cette soif de vengeance est illustrée par ses efforts répétés pour que le traître sache tout de ses amours homosexuelles.
Ne peut-on tirer des leçons générales de cette particularité vengeresse du désistement, qui le distingue d’une simple identification au père ? Il est vrai que le père est toujours, de quelque façon, un traître aux yeux de celle (ou de celui) qui l’aime, le plus souvent sans le savoir. Ce pauvre père n’a d’ailleurs pas trop le choix : ou bien c’est un traître – s’il va avec une autre (c’est déjà fait) – ou bien il est incestueux (et cette éventualité le condamne d’ailleurs encore bien davantage). On aura donc en toutes circonstances quelques raisons de tirer vengeance du père, le désistement ostentatoire étant l’une de ses modalités. On a ainsi un éclairage particulier d’une caractéristique de nombre d’homosexuels, pour lesquels il devient, à un certain moment de leur existence, urgent d’informer leurs parents de leurs choix. Il est rare que les hétérosexuels se donnent cette peine : ils préfèrent le plus souvent s’isoler de la curiosité de leur famille.
On peut penser que tous les homosexuels qui sont dans la même configuration que celle abordée par Freud (c’est-à-dire dans la « normalité » post-œdipienne) sont tenaillés un jour par l’envie pressante de faire connaître leur choix à leurs familles. Mais cela ne suffit pas encore pour massifier leur vœu et en faire une revendication collective de reconnaissance sociale. Car, au-delà d’une monstration vengeresse du changement d’objet, souvent mise sous les yeux du père, c’est la société tout entière qui peut être prise à témoin de cette affaire intime. Cet aspect est certes plus délicat, car il faut faire la part d’une révolte justifiée contre une oppression millénaire écrasante (il est juste aussi que la lutte contre cette oppression constitue une revanche). Mais est-ce encore le cas lorsque la grande majorité d’une société ne s’occupe pas trop de la sexualité de chacun, ni de ses éventuelles déviances, chacun ayant les siennes ? Dans un pays comme la France, où la laïcité et l’incroyance sont hégémoniques depuis plusieurs siècles, la sexualité est une affaire privée. Chacun se débrouille comme il le peut avec les particularités de son érotisme et ne souhaite généralement pas en faire une affaire publique. On sait qu’il n’en va pas de même dans les pays où la religion reste dominante, où la loi et l’opinion ne se gênent pas pour s’emparer de la vie intime des citoyens (c’est largement le cas aux usa, entre autres). On peut penser que la revendication de reconnaissance ne devient collective que lorsque s’ajoute à la particularité du désistement le vœu transgressif de la loi propre à d’autres formes d’homosexualité (en particulier perverse). Quoiqu’il en soit, on ne peut considérer comme inexistante dans la revendication d’une reconnaissance publique de l’homosexualité, une dimension de vengeance liée au désistement. En retour, l’agacement du père, ou en extension de la couche patriarcale de la société, est proportionnel à ce qui est ressenti comme une provocation. Cette réaction de rejet ne signifie pas forcément une haine de l’homosexualité. La réaction de colère du père concerne alors moins son homophobie que le coup qu’il ressent devant cette monstration, c’est-à-dire sa jalousie de voir sa fille (i.e : son fils) filer avec un(e) autre. Sa colère avouerait plutôt son homosexualité refoulée.
Distinction de la névrose et du choix d’objet
Faisons un pas de plus à partir de cette caractéristique si importante du « désistement » qui se produit à partir d’un complexe d’Œdipe
déjà accompli. Remarquons que Freud distingue le problème de la névrose et le choix d’objet sexuel. Il écrit par exemple : « La tâche commandée ne consistait pas à résoudre un conflit névrotique, mais à faire passer l’une des variantes de l’organisation sexuelle génitale dans l’autre de ses variantes. » Cette prise de position tranchée ne sous-entend pas que l’une des formes de « l’organisation génitale » serait supérieure à l’autre
[4].
Freud remarque plusieurs fois par la suite que cette jeune fille n’est pas névrosée. On en a conclu un peu hâtivement qu’il fallait donc la classer dans le champ des perversions, ce qui pose pourtant l’épineux problème de la perversion féminine
[5]. Il faut pourtant considérer que pour Freud la notion de névrose n’est pas opposée à celle de perversion et de psychose, mais à celle de normalité. Il a toujours considéré la névrose comme un état pathologique qui s’oppose à cette sorte de normalité qui n’est pas une adaptation à la norme, mais le moment où le sujet est débarrassé des fantômes du passé
[6].
La notion de « désistement » a beaucoup d’importance parce qu’elle réduit à rien toutes les conceptions du développement normatif de la sexualité. Il est vrai qu’à une mère qui s’inquiétait un jour de l’homosexualité de son fils, Freud aurait répondu que ce penchant n’était nullement une maladie et qu’il ne correspondait pas non plus à un dysfonctionnement héréditaire. Il s’agissait seulement, écrivit-il, d’un blocage, d’une fixation de la libido. Voilà une réponse qui ne peut sans doute pas être détachée de son contexte, car il serait difficile de la généraliser ! En effet, s’il fallait considérer l’homosexualité comme « une fixation » à un stade du développement libidinal, il faudrait alors considérer qu’un développement « sans fixation », complet et harmonieux, devrait aboutir à l’hétérosexualité. Un tel génétisme sous-entendrait un développement de la libido selon une naturalité de la sexualité préétablie, qui pourrait connaître des blocages fortuits. En ce cas, l’homosexualité devrait être considérée comme un accident pathologique du développement, et l’on pourrait aussi espérer que rien ne devrait empêcher le déblocage de cette fixation accidentelle. Le sujet concerné continuerait ensuite d’évoluer vers l’hétérosexualité. La cure s’assignerait alors comme objectif une régression vers le point de fixation, puis son déblocage et enfin une marche à nouveau normale vers l’hétérosexualité. Ce point de vue signifierait que l’homosexualité est un symptôme, puisque dans le cas des fixations symptomatiques, on peut envisager un tel processus : le transfert autorise un moment de régression jusqu’au point de fixation historique du symptôme, glissement au cours duquel la fixation se défait. Le symptôme change alors de place : il retrouve un statut purement langagier
[7]. On comprend bien comment ce processus fonctionne : le symptôme s’articule à une identification aliénante, et dans la mesure où la neutralité du transfert libère cette identification, le symptôme régresse jusqu’à sa fixation.
Cependant, l’homosexualité n’est pas un symptôme qui résulte d’une identification aliénante, car il s’agit d’un choix d’objet amoureux, ce qui implique un processus tout différent. On ne saurait espérer que la régression sous transfert libère un sujet de son objet d’amour, de la même façon que la régression d’une identification aliénante affranchit de sa conséquence symptomatique. La régression transférentielle ne peut pas défaire le rapport de l’identification homosexuelle à son objet d’amour, car ce n’est pas un symptôme, mais le résultat de deux déterminations : le genre de celui qui aime, et le genre de celui qui est aimé. Il faut dissocier soigneusement la question de l’identité du genre du sujet, de celle du choix d’objet amoureux (on peut appeler « position sexuelle » ce qui correspond à l’identité du genre, joint au choix de l’objet d’amour).
Peut-être ne comprend-on pas encore pourquoi l’identité sexuelle est si précoce, ni pourquoi, à partir d’elle, le choix d’objet est aussi décidé, au point que les fixations demeurent en l’état, ou ne varient qu’en fonction de cataclysmes intimes peu fréquents. En effet, une fois le désir du sujet orienté vers un certain objet, c’est le désir lui-même qui maintient cette fixation. On voit la différence énorme de ce processus avec la fixation du symptôme, puisque ce dernier n’est pas fixé par le désir. Comment serait-il possible de faire changer une fixation lorsque le désir lui-même la fixe ? Un homosexuel ne demande jamais à changer d’identité et de choix d’objet, voilà pourquoi il n’en change généralement pas, en effet, pendant son analyse. Il demande sans doute l’allégement de ses souffrances et de ses angoisses, mais comment pourrait-il demander à changer de désir, alors que c’est justement le désir qui le porte ? On voit la différence avec la fixation du symptôme qui n’a qu’une relation médiate au désir : le symptôme se fixe sur la base de ce qui a été refoulé du désir, et le sujet souhaite se débarrasser de ce qui parasite ce désir : le symptôme
[8]. Mais comment pourrait-il se débarrasser de son désir lui-même, alors que c’est lui qui le subjective ?
Force de l’identité sexuelle (faible variabilité du choix d’objet)
Puisqu’il s’accomplit sur la base d’une névrose déjà installée, le « désistement » invalide toute conception génétique de la maturation sexuelle. La critique du génétisme des stades de la pulsion a déjà été largement faite, mais celle qui concerne la libido d’objet est loin d’avoir été élaborée : existe-t-il un fléchage progressif allant de l’homosexualité à l’hétérosexualité, ou bien encore – plus simplement – peut-on remarquer que les enfants seraient d’abord homosexuels pour s’intéresser ensuite à l’autre sexe ? Il n’est sans doute jamais venu à l’idée de personne de soutenir un pareil point de vue ! Il existe au contraire tout de suite une sorte d’affirmation du genre, soit féminin (aimant les hommes), soit masculin (aimant les femmes), soit les différentes combinaisons qui allient ces deux termes, selon des positions bien délimitées, quant au genre et quant au choix d’objet. Dans ces différentes combinaisons, on remarque que l’identité sexuelle de l’amant est le point fixe, alors que le choix d’objet amoureux varie. Il n’existe pas de génétisme d’évolution concernant l’identité sexuelle de chaque sujet, mais on peut remarquer une certaine fluidité concernant les choix d’objets à partir de cette fixité de l’identité (c’est le désistement). Par exemple, un homme qui se reconnaît comme homme peut, pendant un certain temps aimer les hommes, puis les femmes, ou les deux. Mais son identité ne changera pas, alors que son choix d’objet varie.
De plus, le choix d’objet ne suit pas une progression qui irait du « moins bien » au « mieux », c’est-à-dire d’un premier temps homosexuel pour aller ensuite vers un choix hétérosexuel (la « jeune homosexuelle » montre le contraire). S’il existe une variation, elle ne dit pas que l’objet serait supérieur ou inférieur à un autre. C’est sur le terrain de cette variabilité qu’une fixation intervient, en fonction des aléas de l’amour : elle ne concerne pas un blocage dans une progression. En effet, la fixation libidinale sur un certain objet intervient aussi bien en cas d’homosexualité que d’hétérosexualité. Le sujet aime décidément ce qui, imaginairement, le complète : il aime au défaut de son être l’autre avec lequel il rêve de faire « un ». Il aime avant de savoir ce que la sexualité veut dire, de genre à genre : c’est un choix d’objet d’amour avant d’être un choix d’objet sexuel. Le sexe calme comme il peut, secondairement, la brûlure de l’amour.
Il existe une variabilité du « choix d’objet », qui peut se fixer, mais aussi changer un certain nombre de fois au cours d’une vie. Si nous savons encore peu de choses sur ce qui entraîne cette fixation et ces variations, nous connaissons pourtant ses circonstances de survenue, qui sont presque toujours les mêmes dans la clinique : ce sont des circonstances traumatisantes, qui entraînent la fixation d’un choix d’objet, que seul un autre traumatisme peut défaire. Il est banal, par exemple, de remarquer dans l’hystérie, masculine ou féminine, un changement du genre de l’objet d’amour après une déception sentimentale. Même si la fréquence de ces variations est plus grande chez les femmes, elle existe aussi chez les hommes et c’est dans leur cadre que fonctionne le « désistement ».
Remarquons un cas particulier intéressant : dans la cure analytique, l’amour de transfert engendre un traumatisme et une déception, qui se concrétisent parfois par un « désistement ». Certains hommes croient par exemple se découvrir homosexuels au cours de leur analyse. Leur virage – à mettre au compte de la déception transférentielle – est d’autant plus appuyé que leur analyste leur a laissé entendre qu’il fallait prendre au sérieux une manifestation quelconque de leur homosexualité refoulée. Comme l’accès à l’hétérosexualité refoule la relation féminisée au père (c’est la castration) des indices évoquant l’homosexualité seront toujours décelables chez tout hétérosexuel. Et comme au même moment l’analysant est dans une relation de séduction frustrée avec l’analyste (c’est le transfert) il n’en faut pas plus pour qu’au moindre acquiescement intempestif de l’analyste, le patient soit brusquement certain que la vérité de son désir est l’amour du même sexe
[9].
Rigidité de l’identité sexuelle
Il existe une variabilité du « choix d’objet », alors qu’en revanche « l’identité sexuelle » se fixe rigidement. Le choix de l’identité sexuelle s’accomplit sous une double contrainte : d’une part le sujet effectue ce choix en fonction de la place qui lui est impartie dans le désir familial, d’autre part on verra ensuite qu’il doit choisir un sexe qui nie le néant qui l’a fait naître.
Les parents souhaitent souvent consciemment soit un garçon, soit une fille. Ce vœu peut avoir été plus ou moins clairement signifié à l’enfant, et ce dernier l’accepte, ou le refuse. Lorsqu’une mère a par exemple désiré un garçon et que naît une fille, elle peut parfois manifester sa déception. Il en résultera que sa fille cherchera à s’identifier à un garçon, ou encore elle aura honte de son genre. Dans les sociétés patriarcales, les hommes préfèrent souvent avoir d’abord un garçon. Si une fille naît, elle sera rejetée en tant que fille : ce destin le plus courant des filles dans les sociétés patriarcales motive leur rejet hors de la famille
[10]. Il existe un cas de figure qu’il ne faut pas négliger non plus : le père peut aimer sa fille comme enfant et rejeter seulement sa féminité. Auquel cas, la fille se choisira une identité plutôt masculine en fonction du rejet de sa féminité par son père. C’est par exemple le cas de Élizabeth Von R. dans les
Études sur l’hystérie de Freud
[11]. Un tel désir du père pour sa fille, agrémenté d’un rejet de sa féminité, engendre une sorte de bi-sexualité psychique de sa fille, qui résulte d’une forme d’attachement au père. On se souvient du dévouement d’Élisabeth à l’égard de son père, accompagné d’une neutralisation de toute activité sexuelle
[12].
De telles préférences sont faciles à comprendre, mais plus obscurs sont les désirs qui vont vers un vœu homosexuel des parents vis-à-vis de leur enfant : lorsqu’un homme veut avoir un fils en fonction d’un penchant pour le sexe masculin qu’il ignore lui-même, ou qu’il en aille pareillement pour une mère vis-à-vis de sa fille. Une mère peut aussi vouloir un fils homosexuel, exerçant ainsi une secrète rétorsion à l’égard du masculin
[13].
Cette complexité du désir de chaque parent concernant le sexe de son enfant est encore multipliée par leur conjonction : ils peuvent avoir un vœu commun à cet égard, mais ils peuvent aussi être en désaccord, voire se déchirer à propos du choix sexuel de leur enfant. Ils peuvent entrer en conflit au moment de sa naissance, ou, parfois plus tard, à l’âge de sa puberté, lorsque sonne l’heure de l’activité sexuelle de l’adolescent (avec lequel ils voudront par exemple vivre en excluant leur conjoint(e)). On voit l’extrême complexité de cette place impartie dans la constellation familiale. Elle est incalculable à l’avance et seul son résultat apparaît clairement.
Quoiqu’il en soit, ce qui pousse au choix d’une identité sexuelle rigide a un motif plus important que les déterminismes familiaux. L’identité sexuelle concerne le choix psychique du genre masculin ou féminin, et cela indépendamment de l’anatomie et surtout de la jouissance sexuelle qu’un sexe pourrait tirer de l’autre. C’est presque dès la naissance que le choix du genre s’impose. Il se produit un choix concernant le fait d’être un garçon ou une fille, à un moment de la vie où le rapport sexuel est complètement méconnu. On peut observer chez presque tous les nourrissons des façons de se comporter qui évoquent le masculin ou le féminin, et cela dès les premiers jours. Cette élection ne changera jamais, indépendamment de la variabilité du choix d’objet : elle s’impose immédiatement dans le rapport à l’Autre en fonction de la réponse phallique qu’il faut apporter à son manque. Aussitôt né, un nourrisson se trouve enfermé hors de lui dans le désir de l’Autre, qui lui impose de s’identifier à l’être de non étant du phallus : il est le phallus que la mère n’a pas. Le phallus est le symbole de son absence de pénis, à la fois « être » et « néant », division qui l’oblige à choisir. Le choix du sexe masculin ou féminin correspond organiquement (au sens de la réponse de l’organisme) à la question de l’être ou du néant qui divise la signification phallique. Tout se passe comme si une sorte de transformateur automatique métamorphosait l’abîme narcissique de la question de l’être et du néant en une réponse substantialisée par un être féminin ou un être masculin, réponse obligatoire à la castration maternelle. Mot de passe : homme ou femme ? Nul ne vit s’il ne fait ce choix, car nul ne peut à la fois être et ne pas être. Le genre impose aussitôt une division qui dévie le coup d’une identification mortelle au phallus. La première modalité de négation de l’être du phallus est le choix sexuel : c’est pourquoi le choix du genre atteint un tel degré de rigidité
[14].
Ce départage, grâce à l’élection du genre, ne signifie pas une attribution de l’être au masculin et du néant au féminin. Le report du néant sur l’identification féminine consiste à le cerner, à le transformer en vide. Il ne s’agit pas de présentifier le vide, mais de le cerner, de le créer
[15]. Un vide est limité par des bords, ce qui n’est pas le cas du néant. Cerner le vide est un acte qui subjective le manque, et le présentifie dans le langage des pulsions. L’objectif des pulsions est de réaliser le désir de l’Autre, c’est-à-dire d’identifier le corps au phallus qui lui manque. Dans cette tâche, la pulsion doit choisir entre le vide et le plein, l’être et le néant du symbole phallique. En effet, le corps ne pourrait pas supporter ces deux termes opposés. La part anéantie de l’être phallique se dédouble dans la passivité des pulsions et l’identification féminine est seulement le résultat de ce fonctionnement des pulsions sur leur versant passif. Il existe une universalité de la présentation du féminin en terme pulsionnel, qui correspond au privilège accordé au versant passif de la pulsion. Sous toutes les latitudes et dans toutes les cultures, le féminin s’affirme par une certaine gestuelle, une intonation de voix, un privilège accordé à l’être regardé sur l’acte de regarder, au vêtement qui piège le regard, à ce qui rentre dans le corps, comme la nourriture et le parfum.
De même, dire que la masculinité se spécifie par le choix de « l’Être » ne veut pas dire que les hommes « sont » (alors que les femmes ne seraient pas). Il implique seulement le choix du versant actif de la pulsion : c’est lui qui spécifie le genre, avant même d’avoir quelque signification sexuelle que ce soit. Ce n’est pas tant un choix de l’être, qu’une réponse au manque d’être grâce à l’activité pulsionnelle. L’appareillage pulsionnel ne permet d’ailleurs pas de répondre à ce manque d’être, mais c’est son impossible résolution elle-même qui met à feu la génitalité, de sorte que la réponse au manque d’être s’extériorise grâce au pénis en érection. En ce sens, le pénis devient un objet détachable destiné à combler le manque de la même façon que, du coté féminin, il s’agissait de cerner le vide.
Le choix du genre sexuel n’est donc pas corrélatif à une néantisation ou à une êtrification, mais il résulte d’une tension pulsionnelle vers le cernage du vide ou le comblement du manque. De la même façon que l’identification féminine présente la passivité des pulsions, la masculinité extériorise leur activité, leur perversité au sens d’un acharnement à dénier le manque, à dénier la castration. Dans cette mesure, la masculinité est toujours de quelque façon portée par une perversité qu’il faut soigneusement distinguer de la perversion
[16].
Cette obligation d’un choix « originel » entre masculin et féminin montre qu’il n’existe pas d’indifférenciation, ou de bisexualité de l’Être pour l’Autre. C’est par facilité de langage que l’on évoque un narcissisme primaire : le narcissisme n’est que le rêve de retourner à une unité phallique qui n’a jamais pu consister. Ce rêve narcissique, une fois éclos, a certes sa puissance propre, mais on remarque que dans ses formes absolues, il impose le retranchement transsexualiste du sexe : le rêve de l’Un narcissique est toujours secondaire au choix du genre. En ce sens, on ne peut expliquer l’homosexualité par « l’amour du même » et les excès d’un narcissisme impénitent. L’homosexualité est marquée par la différence des sexes, pour déniée qu’elle soit par les malices de l’amour. La problématique de la différence travaille aussi bien l’homosexualité que l’hétérosexualité.
Conséquence de cette rigidité du genre
On vient de montrer que le choix du masculin ou du féminin résultait des impératifs vitaux de l’identification phallique. L’Autre ne se tient pas pour quitte avec cette réponse du choix de l’identité sexuelle, bien sûr ! Et l’aspiration à l’Un insiste, taraude toute existence et toute structure. Comment faire de l’Un avec du deux ? Une fois le choix sexuel établi, le désir de l’Autre, le désir de l’Un continue de peser, mais il essaie maintenant de se réaliser par d’autres voies moins dangereuses, ne serait-ce que par les voies elles-mêmes du deux. Si l’appariement du masculin et du féminin insiste avec tant de constance en dépit de la violence des conflits qu’il engendre, il le doit au rêve d’unité. Le désir de l’Autre a plus d’une corde à son arc, et par exemple, le « faire Un » du mariage résulte immédiatement de cette élection du genre. Les enfants rêvent de se marier pour faire de l’Un et éviter ainsi d’être Unifiés, et cela, alors qu’ils ignorent la signification génitale de l’appariement des genres. Le beau mariage fait partie des théories sexuelles infantiles au même titre que la reproduction par la voie des pulsions. La promesse du beau mariage en blanc méconnaît le trauma sexuel, et sa promesse sera trahie la nuit de noces elle-même. Du point de vue des théories sexuelles infantiles, le trauma sexuel de l’adolescence et le mariage effectif font rupture : « Il n’y a pas de rapport sexuel » dans la théorie sexuelle infantile du mariage et il y a du rapport sexuel à l’heure de sa réalisation !
Le trauma du rapport sexuel (le mariage effectif) implose les théories sexuelles infantiles qui arrivent au terme de leur mandat lorsqu’il est dit : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. » Comme contrat civil, le rêve du mariage se déchire au moment de la nuit de noces. Il saigne dès qu’il se signe. Il vire aussitôt du blanc au rouge. Aucun contrat ne peut répondre de son immaculée ambition, et dès que la société formalise son rêve, celui-ci est aussitôt déchiré. Par pure folie, le mariage prétend accorder le vouloir au désir, prétention qui fait sa grandeur. L’accroc que le contrat fait subir au rêve engendre une culpabilité, qui scelle le lien : le contrat n’est jamais si bien scellé que par la trahison de ce qui n’est pas un contrat. Et cette fidélité d’après-coup rachète au jour le jour ce défaut, quand bien même la sexualité continuerait d’être traumatisante. Sans le savoir l’époux a déchiré le contrat avec la plume qui le signe, et sa culpabilité le réassure dans sa fidélité au jour le jour. Fidélité de l’infidèle qui proroge dubitativement un lien qui – non – n’est pas un contrat, mais une relation qui se fait en se défaisant. Son œuvre est semblable à celle de Pénélope, défaisant à la nuit la toile qu’elle a tissée pendant le jour.
Sur l’autre bord du trauma, existe-t-il une sexualité qui diffère des théories infantiles ? La sexualité « adulte » se colonise dans le souvenir du trauma : il fait jouir à l’instant où il dépersonnalise, et celui qui veut être l’agent de cette jouissance ne l’assure qu’à la condition d’offrir une contrepartie à cette dépersonnalisation. Un « don » s’impose en contrepartie : plutôt que la mort du viol orgastique, il faut donner le bijou, le cadeau, l’argent, l’enfant. Dans notre culture, le don du nom correspond à cette perte d’identité occasionnée par la jouissance. D’un côté l’homme ne jouit pas, car la jouissance l’exposerait à une féminisation qui le terrorise ; de l’autre, la femme est dépersonnalisée par cette jouissance. L’homme jouit de la jouissance féminine. La femme ne supporte cette jouissance que grâce au don du nom. La jouissance féminine vaut pour deux, et le nom de l’homme vaut pour deux. Cet échange croisé est absent dans l’amour homosexuel dont la reconnaissance éventuelle par l’état civil est de l’ordre du contrat. Du point de vue de la sexualité infantile, comme du point de vue de la jouissance sexuelle adulte, le mariage n’est pas un contrat : c’est un acte pris dans une dimension inconsciente (c’est-à-dire, du point de vue social : religieux). Ce n’est que secondairement qu’il a été codifié par le législateur. Dans la mesure où la société entérine ce lien légalement, c’est postérieurement à ce qu’il représente. À vrai dire, il n’est pas nécessaire, et de plus en plus de couples s’en dispensent.
Ces invariants de la jouissance et du rapport sexuel permettent de comparer les liens établis dans le mariage et ceux qui sont propres à l’amour homosexuel. Du point de vue de la sexualité infantile, s’il existe un lien d’amour réglé sur l’Un dans l’homosexualité comme dans l’hétérosexualité, il ne relève pas d’un contrat légal. Le problème est plus complexe du point de vue de la sexualité « adulte ». En effet, si l’homosexualité fonctionne sur la base de la différence des sexes qu’elle dénie, on dira alors que ce qui peut unir un couple homosexuel du point de vue légal est, contrairement au mariage, spécifiquement un contrat
[17].
Identité sexuelle, choix d’objet et structure
La précocité du genre que l’on a vu précédemment engendre une dialectique, si l’on peut appeler ainsi un mouvement qui n’arrivera jamais à dialectiser harmonieusement l’anatomie et le choix sexuel. Mais ce n’est pas la seule contradiction, car il y en a une autre, c’est celle qui existe entre la position sexuelle et la structure. On a coutume de souligner la contingence d’une harmonie entre l’anatomie et la « position sexuelle ». L’anatomie peut s’accorder ou non avec la « position » et l’on pense en avoir fini ainsi avec la complexité du problème de l’homo ou de l’hétérosexualité. Mais une autre contradiction se trouve ainsi masquée, celle qui peut survenir entre « position » et structure. En effet, l’identité sexuelle dépend d’un choix pulsionnel actif ou passif. Mais la structure impose elle aussi ses contraintes : la normalité de la névrose, c’est-à-dire l’hystérie, concerne aussi bien les hommes que les femmes. Elle se construit à partir du traumatisme sexuel subi par un père, traumatisme féminisant, qui entraîne un écart entre identité sexuelle et structure.
On ne peut détailler toutes les contradictions qui peuvent survenir entre choix du genre et structure. Rappelons seulement deux exemples, qui montrent la pertinence du problème : dans le fantasme « on bat un enfant », le garçon doit modifier la présentation de ce fantasme féminin pour préserver son genre, qui existe déjà. Il modifie le sexe de l’agent fustigateur qui passe du statut de « père qui bat » en celui de « mère qui bat » : de cette façon il préserve son appartenance sexuée. Autre exemple : dans l’hystérie masculine, les hommes dissimulent leur angoisse de castration, c’est-à-dire leur angoisse d’être féminisés, grâce à diverses procédures « viriles », qui masquent jusqu’au fait même qu’il existe de l’hystérie masculine (qui est pourtant le plus petit commun dénominateur de la virilité).
On a vu précédemment que la notion de « désistement » subvertit toute conception d’un développement harmonieux de la génitalité. Mais on ne peut négliger également que, en supplément de la pulsion et du choix d’objet, il y a une troisième façon d’introduire une historicité (qui laisserait croire que l’hétérosexualité est la cerise sur le gâteau d’une évolution naturelle de la sexualité). C’est de considérer que la structure, c’est-à-dire le choix de la névrose, de la psychose ou de la perversion, suivrait un développement historique. On aura alors tendance à considérer que la psychose concerne une sorte de temps premier, au-dessus duquel s’épanouirait la névrose à un stade supérieur, suite à un intermède pervers. La névrose hétérosexuelle viendrait couronner un développement en trois temps. Pourtant, on n’observera jamais qu’un névrosé ait été dans son enfance d’abord psychotique, ensuite un peu pervers, puis enfin génitalement névrosé. C’est dès le départ que les modalités du manque dans l’Autre imposent un certain type de subjectivité qui va se symptomatiser de manières diverses dans les trois modalités structurales. Ces dernières traverseront d’ailleurs toutes les trois une forme de perversion polymorphe de l’enfance jusqu’à l’explosion de l’adolescence, suite à laquelle les formes confirmées de la perversion, de la névrose et de la psychose s’établiront. Pourtant, et quoi qu’il en soit, ce qui les délimite était présent dès le début, sans aucune espèce de génétisme.
Cette remarque pose la question suivante : ne faut-il pas distinguer soigneusement d’une part, la mise en place de l’identité sexuelle et du choix d’objet sexuel, et d’autre part la position structurale, c’est-à-dire la névrose, la psychose ou la perversion ? En effet, quelle que soit la structure, elle ne décide pas de l’homosexualité ou de l’hétérosexualité. On ne peut affirmer que la névrose correspond nécessairement à l’hétérosexualité, et l’on ne peut soutenir davantage qu’un pervers serait obligatoirement homosexuel : il faut constater ce fait clinique même si nous ne sommes pas encore capables de le comprendre
[18].
La « position sexuelle » diffère de la structure, c’est-à-dire de la névrose, de la psychose ou de la perversion. D’un côté, l’identité sexuelle varie indépendamment de l’anatomie dans toutes les formes cliniques, et de l’autre, le sujet de chacune des formes cliniques n’est pas qualifié par son genre. Le sujet de la névrose, de la psychose ou de la perversion n’avoue jamais son genre, et a contrario le genre peut travestir la structure : par exemple les traits de la virilité masqueront l’hystérie masculine, ou encore la féminité sera confondue avec l’hystérie, etc.
Comment comprendre cette bipartition entre « position sexuelle » et la structure ? Il existe un point de recouvrement entre ces deux ensembles : névrose, psychose ou perversion organisent trois formes de négociations différentes du manque dans l’Autre. Et la « position sexuelle » est, elle aussi, une réponse au manque dans l’Autre. Mais ce recouvrement n’est pas synchronique : le choix du genre précède nécessairement celui de la structure. En effet, pour qu’il puisse y avoir symbolisation dans une structure, encore faut-il que quelqu’un symbolise ; il faut qu’il existe déjà un sujet divisé par la jouissance. Le « quelqu’un » qui symbolise doit exister préalablement grâce à son identité sexuelle, et une fois cette élection établie, il va en effet symboliser le manque dans l’Autre à partir de cette prise de position initiale, sous forme de névrose, de psychose ou de perversion. L’existence d’un sujet divisé par sa propre jouissance, c’est-à-dire sexué, est la condition préalable de la structure.
[*]
Gérard Pommier, psychanalyste, maître de conférences de psychopathologie clinique à l’université de Nantes.
[1]
Tout dans son attitude évoque « l’humilité de l’homme amoureux, son empathique surestimation sexuelle ainsi que le renoncement à toute satisfaction narcissique et la préférence accordée au fait d’aimer plutôt qu’à celui d’être aimé ».
[2]
« Indignée et aigrie elle se détourna de son père et de l’homme en général. Après ce premier grand échec elle rejeta sa féminité et rechercha pour sa libido un autre emplacement. »
[3]
Le verbe
Answeichen, de désister, a une connotation d’esquive que le français rend moins bien. Freud donne en note un autre exemple de « désistement » concernant l’homosexualité : celui de deux jumeaux, tout deux fort amateurs de jeunes filles, mais l’un d’entre eux ayant plus de succès que l’autre, ce dernier se « désiste » et devient homosexuel.
[4]
Freud écrit de plus que l’analyse ne saurait s’assigner l’objectif de passer de l’une à l’autre : pas question d’obtenir un changement de choix d’objet sexuel : « L’homosexuel se montre incapable d’abandonner son objet de plaisir ; on ne parvient pas à le convaincre qu’en cas de transformation il retrouverait avec l’autre objet le plaisir auquel il renonce maintenant. »
[5]
Naturellement « une femme » n’a pas besoin de dénier la castration maternelle, et il est de fait que les femmes semblent dispensées de nombre de perversions masculines, comme le voyeurisme, la pédophilie etc. ; cependant, pourquoi une femme s’identifierait-elle forcément « à une femme » ? Si elle s’identifie à un homme, pourquoi ne serait-elle pas aussi perverse que lui ? De plus, la maternité ne permettrait-elle pas une forme particulière de perversion ? Si l’on entend par perversion le déni de la castration maternelle, on en déduira alors, qu’une femme qui donne un enfant à sa mère va formuler son déni grâce à la maternité, et en ce cas, l’horizon de la perversion féminine peut se clôre avec la maternité.
[6]
C’est abusivement que des psychanalystes amalgament la névrose et la normalité : ils y ont peut-être quelque intérêt, mais à quoi sert la psychanalyse alors ? Si elle a comme effet de dégager les identifications actuelles de celles du passé (infantiles), il en résulte bien une normativation du sujet à son propre désir.
[7]
Plus exactement, au moment où ils sont subjectivés par la parole, ses invariants se positionnent dans la fantasmatique, et programment une action. De la sorte, le sujet se trouve libéré de la fixation symptomatique.
[8]
Le symptôme correspond à un refoulement du désir ou plus exactement de la culpabilité attachée à ce désir considéré comme le désir qu’il ne faudrait pas, et qui donc insiste. Une fois refoulée, cette culpabilité réclame l’épurement de sa faute dans la monnaie de la souffrance du symptôme.
[9]
Il arrive ainsi que des analysants de bonne volonté virent sur leur choix d’objet et s’astreignent pendant plus ou moins longtemps à une certaine forme d’homosexualité, de même qu’aux pratiques sexuelles assorties (souvent très limitées). Le traumatisme de l’amour de transfert aura ainsi fait son œuvre, plutôt que la révélation de la vérité du désir.
[10]
Ce rejet constitue sans doute le moteur du fameux « échange des femmes » que Lévi-Strauss assimile un peu vite au symbolique.
[11]
Le père… « avait coutume de dire que, pour lui, Élizabeth remplaçait un fils et un ami avec qui il pouvait échanger des idées… Il répétait qu’elle aurait du mal à trouver un mari… En fait elle était elle-même très mécontente de sa féminité… »
[12]
Freud s’est cru autorisé à généraliser ce cas de figure aux infirmières et sans doute en extension aux femmes qui se dévouent aux pères souffrants. On ne peut pas dire que la clinique le démente. Ainsi de cette jeune femme, très valorisée par son père, mais là aussi seulement comme garçon. Cet entrepreneur combatif lui avait d’ailleurs réservé une belle place de second dans son entreprise. Comme pour Elizabeth, la rencontre d’un homme se révélait fort difficile pour cette jeune femme. Elle ne comprit pourquoi que le jour où ce père, s’inquiétant de son célibat, fit ce beau lapsus : « Alors, tu ne t’es pas encore trouvé de femme ? » (Suite à cette bévue, la jeune fille perdit d’ailleurs brusquement son poste dans les affaires paternelles.)
[13]
De ce point de vue, on pourrait imaginer que l’actuelle virulence de la revendication homosexuelle masculine soit le tribut de l’énorme violence exercée contre les femmes depuis toujours, selon les arcanes d’une vengeance différée : le vœu de castration contre le père se résout en homosexualité du fils, et la féminité bafouée est ainsi vengée.
[14]
Cette précocité de l’identité du genre a pu donner l’impression que le genre résultait de caractères innés, et que, seul sur terre à posséder cette caractéristique, l’être humain pourrait être homosexuel dès sa naissance. C’est une telle précocité qui a sans doute fait croire qu’une caractéristique génétique machine tout à l’avance : on apprend ainsi régulièrement que le gène de l’homosexualité a été découvert – ce qui évite de s’interroger sur le désir.
[15]
Que l’on pense, par exemple, au vide qu’enserre la maison, le foyer où brûle le manque d’objet phallique, ou encore à cette caractéristique de l’écriture des petites filles, ou de certains homosexuels hommes, qui consiste à écrire les points sur les « i » en traçant un petit cercle.
[16]
La perversion dénie la castration maternelle, alors que la perversité dénie la castration du sujet. C’est sans doute cette proximité de registre qui a amené certains théoriciens à classer l’homosexualité dans le champ de la perversion. Remarquons d’ailleurs ici que le terme « pervers » présente beaucoup d’inconvénients. S’il désigne pour nous une structure, il n’en est pas moins connoté très péjorativement, alors que la plupart des perversions sont inoffensives et n’ont pas plus d’implications médico-légales que les psychoses ou les névroses).
[17]
À titre d’illustration, on remarque qu’il n’y a pas d’échange de nom dans les
pacs homosexuels. L’échange de nom n’a pas fait partie non plus des revendications des associations homosexuelles et ce fait donne une intuition de la différence qui existe entre les deux cérémonies.
[18]
Pour une étrange raison, la doxa psychanalytique a voulu à toute force écrire une équation entre perversion et homosexualité, au point par exemple, que les homosexuels ont été interdits de profession psychanalytique par les sociétés nord-américaines.