2002
Cliniques méditerranéennes
Homosexualité psychanalyse et perversion
[1]
Thierry Vincent
[*]
Quels ont été les liens – renouvelés – entre la question homosexuelle et la psychanalyse ? À la suite des travaux psychanalytiques peut-on encore prétendre que toute conduite homosexuelle est par définition perverse ? Si tel n’est pas le cas, et malgré l’élimination par le dsm 4 des termes d’« homosexualité » et de « perversion », il est important de s’entendre sur une nouvelle acception psychanalytique de ces deux concepts.Mots-clés :
homosexualité, perversion, psychanalyse.
What abour homosexuality and psychoanalysis ? After psychoanalytic works, are we allowed yet to say that every homosexual behavior is a perversion. If it’s not the case, (we don’t find in dsm 4 the concepts of homosexuality and perversion – named now : paraphilias), it’s important to have a psychoanalytice definition of these two concepts.Keywords :
homosexuality, perversion, psychoanalysis.
L’homosexualité éclaire-t-elle d’un jour nouveau le « rapport » entre les sexes ? Celle-ci permettrait-elle la connaissance d’une vérité particulière sur le sexe et l’amour, comme le prétend une certaine école de sociologie
[2] ? Ou bien au contraire, cette prétention n’est-elle qu’une manifestation de la dimension perverse prétendue propre à toute conduite homosexuelle ?
Le terme « homosexualité » est relativement récent. Il apparaît en 1869 sous la plume du Dr Bankert de façon concomitante à une psychologisation des conduites sexuelles, et au rattachement des déviations de certaines de ces conduites à un trouble psychopathologique ou à une maladie
[3]. Est devenue une manifestation pathologique ce qui auparavant était considéré comme un acte criminel : celui de sodomie. C’est parce qu’on est passé de l’acte à la conduite, de l’éventuel à l’habituel, qu’est né le concept d’homosexualité précédé d’ailleurs de celui d’« inverti ». L’homosexuel(le) est devenu(e) le sujet défini par un choix d’objet du même sexe que lui, avec pour conséquence un fait classique en psychiatrie : la tendance à rapporter une conduite dite « anormale » à une personnalité pathologique caractérisant un individu. La conduite homosexuelle fait l’homosexuel, la conduite toxicomaniaque fait le toxicomane, etc. Double glissement donc : celui de l’acte à la conduite, celui de la conduite à un type de personnalité disposant à de telles conduites.
Mais dans ce moment où la médecine identifie l’homosexualité à une conduite anormale au sens étymologique, c’est-à-dire avec ce qui sort de la norme et en l’occurrence de la norme du vivant, elle l’inclut dans le champ plus large des perversions (de ce que l’on appellera d’abord « l’instinct sexuel »), lui faisant ainsi côtoyer aussi bien la bestialité que le sadisme, le masochisme que la nécrophilie, mettant sur le même rang les particularités d’un choix d’objet et les particularités d’un rapport à l’objet.
Il n’est alors pas très difficile de montrer que l’homosexualité comme perversion et donc comme « maladie » de l’instinct sexuel ne fut qu’un relais pris par la stigmatisation de l’homosexualité à partir du moment où la médecine a été pressée d’assimiler le pathologique avec l’anormal et où elle devient aussi auxiliaire de justice.
Chacun sait que les homosexuels n’ont pas attendu les « progrès » de la médecine pour être persécutés. Ils le furent à différentes époques, dans différents types de société, et même la Grèce ancienne se montra critique à leur égard. Ils furent persécutés pour différentes raisons, la principale étant sans doute la nécessité, fortement enracinée, de lier la sexualité humaine aux modalités de la reproduction biologique, mais les considérations économiques, notamment celles sur lesquelles insiste Michel Foucault concernant le gaspillage chez l’homme de la force que constitue sa semence, ne sauraient être éludées
[4].
La médecine a finalement évincé le problème de l’homosexualité comme maladie : rappelons que le terme de « perversion » ne fait plus partie de la quatrième classification standardisée des maladies mentales (
dsm 4) et que son éviction s’est faite sous la « pression de la rue », celle de certaines associations d’homosexuels
[5]. Le terme de « paraphilie » qui est alors venu remplacer celui de « perversion » a eu pour première conséquence d’escamoter tout débat sur la perversion d’abord et sur l’homosexualité ensuite : si tous les homosexuels n’étaient pas des pervers, cela ne signifiait pas pour autant que la perversion n’existe pas ; restait alors à tenter d’en donner clairement une définition.
La psychanalyse de son côté a tenté dès le début de se démarquer de la position médicale, mais force est de constater que les considérations freudiennes en matière d’homosexualité ont entraîné de vives polémiques au sein du mouvement psychanalytique au point que le débat sur l’homosexualité en est resté plombé et demeure actuellement délicat.
Freud a eu à l’égard de la question homosexuelle une prudence et une réserve que n’ont souvent pas eu ses successeurs : il donnera en 1903 une interview à Die Zeit pour défendre un homosexuel poursuivi en justice et ira jusqu’à signer en 1930 une pétition demandant la révision du code pénal et la suppression du délit d’homosexualité.
Mais il a très tôt lui aussi identifié l’homosexualité à une perversion, et ce d’abord pour des raisons de définition. Dès le début des
Trois essais sur la théorie de la sexualité en 1905, il définit l’homosexualité comme une
inversion du
choix de l’objet sexuel et du
but sexuel. C’est là une définition élémentaire, basale, établie à partir d’une norme commune, celle de l’hétérosexualité génitale identifiée à l’acte biologique nécessaire à assurer la reproduction. Freud a toujours articulé la sexualité psychique à la sexualité biologique. Mais ce qui fait l’originalité de la position freudienne ne réside pas dans une classification reprise des médecins de l’époque en particulier Krafft-Ebing et Haverlock Ellis qui assimilaient déjà l’homosexualité à une déviation « perverse » de l’instinct sexuel, c’est le fait de souligner le caractère fondamentalement, originellement, bisexuel et polymorphe de la sexualité humaine, au point qu’il ne saurait y avoir d’exercice banal de la sexualité sans déviation de celle-ci par rapport à une norme commune qui n’est en fait qu’une norme idéale et idéalisée. L’homosexualité, en ce sens, est bien une composante régulière de la vie libidinale, et c’est la raison pour laquelle il fera de la paranoïa, dans son texte sur Schreber en 1911
[6], une réaction de défense contre cet aspect de la vie psychique.
Cette position contrairement à celle prise communément par la médecine ne fait pas, et c’est là un point sur lequel il convient d’insister, d’une pratique perverse une maladie. C’est la raison pour laquelle Freud commencera par extirper de l’homosexualité la notion de
dégénérescence en déniant non seulement toute rigueur scientifique à ce terme (utilisé comme fourre-tout pour toute maladie dont l’étiologie n’est pas organique), mais en affirmant surtout que le lien entre dégénérescence et inversion sexuelle « … s’explique par le fait que les premières personnes chez lesquelles les médecins ont observé l’inversion étaient des névropathes
[7]… ». On ne saurait mieux dire : il est exclu de faire systématiquement de l’inversion une maladie, et ce n’est pas parce que certains homosexuels sont malades que l’homosexualité doit être considérée comme une pathologie. Freud ici ne refuse pas le débat comme le feront ultérieurement les auteurs du
dsm 4.
Le problème va se poser alors autrement : si l’homosexualité n’est pas une maladie, elle reste une particularité caractérisée par la déviation et la transgression à l’égard d’une norme. Tout le texte freudien de 1905 est d’ailleurs emprunt de références explicites ou implicites à cette norme sexuelle qui n’est pas remise en cause alors que son auteur affirme qu’il n’y a pas de sexualité strictement normale.
En 1920, dans « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine
[8] », il rassemble sans exhaustivité les particularités de la fixation libidinale à un objet homosexuel, insistant sur la fixation précoce à la mère et surtout sur la nécessité de
bien séparer la question du choix d’objet de celle de la position sexuelle : un homme peut avoir une position sexuelle plutôt féminine sans pour autant faire un choix d’objet homosexuel, et inversement. C’est d’ailleurs parce que les composantes homo- et hétérosexuelles coexistent chez chacun d’entre nous que Freud réfute catégoriquement l’hypothèse, fort en vogue à l’époque (et défendue en particulier par Magnus Hirschfeld fondateur d’un institut en Allemagne sur cette question et reconnue comme un des « pères » allemands du mouvement gay), de l’homosexualité comme « troisième sexe
[9] ».
Il résumera deux ans plus tard (« Sur quelques mécanismes névrotiques de la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité
[10] ») les traits caractérisant la vie psychique des homosexuels : par-delà des aspects biologiques et constitutifs et une fixation précoce à la mère, il soutient le fait que le choix d’objet narcissique de ces sujets est en partie déterminé par le renoncement à la concurrence amoureuse avec le père et l’abandon de la rivalité avec les frères. Par là, l’homosexualité se présente comme l’inverse de la paranoïa favorisant ainsi les pulsions sociales, d’où d’ailleurs les engagements d’homosexuels dans des métiers où ces pulsions peuvent être mises en œuvre et s’épanouir.
De l’œuvre freudienne, se dégagent donc deux aspects de l’homosexualité : l’homosexualité comme pratique impliquant la question du choix d’objet, et l’homosexualité comme tendance libidinale, composante normale de la vie psychique : autrement dit la conduite est « anormale », mais la tendance ne l’est pas.
L’homosexualité comme conduite n’est cependant pour Freud ni « une honte », ni « un vice », ni « un avilissement », et il l’écrira explicitement en 1935 à Mrs N. qui lui demandait conseil au sujet de son fils homosexuel : il s’agit « d’une variation de la fonction sexuelle, provoquée par un certain arrêt du développement sexuel
[11] ». Cette remarque, qui évacue d’une certaine manière l’aspect transgressif de l’homosexualité au profit d’une stase libidinale dans le processus menant du choix d’objet narcissique au choix d’objet hétérosexuel, conserve l’exigence d’une normalité de la sexualité humaine mais la garde plus comme visée normative que comme arbitrage normalisant.
Pourtant c’est le lien avec la perversion qui restera le plus insistant. Ainsi, la plupart des articles sur l’homosexualité dans les dictionnaires de psychanalyse ne pourront en général échapper à cette référence, tout en se défendant de la moindre connotation morale à ce sujet. Car on en revient toujours à cette question : comment étudier une particularité de la sexualité humaine, une différence, sans la gager ni du côté du pathologique, ni de la morale, ou en dernière instance faire, comme Freud, de l’homosexualité un refus pathologique de l’hétérosexualité ?
L’exercice s’est souvent révélé périlleux pour les psychanalystes qui n’eurent pas toujours ni la prudence de Freud ni sa rigueur scientifique, certains tentèrent de « guérir » les homosexuels de leur inversion, d’autres empêchèrent par l’intermédiaire de leurs institutions les psychanalystes homosexuels d’exercer en raison précisément de leur homosexualité, au point que la question homosexuelle reste un quasi tabou dans les écoles de psychanalyse.
Lacan lui-même ne s’est pas privé, notamment dans son commentaire du
Banquet de Platon de faire de l’homosexualité une perversion
[12] (il restait en cela fidèle à la définition freudienne). Cependant, il élargit manifestement la notion de perversion et lui donne une assise quasiment universelle en en faisant l’origine de la Culture, tout en opposant à celle-ci la Société qui, de son côté, favoriserait au contraire les névroses. Cette remarque permettant, incidemment, des interrogations sur les effets et les jeux autour des normes, la manière dont elles se construisent et se défont, leurs utilités institutionnelles et leurs renversements.
En tout cas, le mérite des travaux psychanalytiques sur l’homosexualité aura été aussi d’avoir montré l’extrême diversité de l’homosexualité
[13], le fait qu’il faudrait parler plutôt
des homosexualités, des façons d’être homosexuel, de la même manière qu’il y a plusieurs modalités d’être hétérosexuel, le fait également que des conduits homo- ou hétérosexuels ne renvoient pas de façon systématique à un choix d’objet sexuel fixé et acquis définitivement
[14].
Que les homosexuels n’aient ni tous les mêmes aspirations ni les mêmes désirs, c’est ce que les psychanalystes apprendront non de l’homosexualité mais des homosexuels eux-mêmes.
Et si, en dernier ressort, la psychanalyse n’a pas suffisamment clarifié sa position à l’égard de l’homosexualité, cela tient aux faits suivants : en définissant l’homosexualité comme une perversion par définition (inversion quant au choix d’objet et quant au but sexuel) la psychanalyse n’occupait pas son sol propre, mais restait implicitement dans le champ médico-légal des aliénistes, car, par méthode et par théorie, la psychanalyse ne s’occupe pas du général d’abord. Épistémologiquement, la psychanalyse part du particulier pour le généraliser secondairement et éventuellement. Elle part du symptôme du patient, symptôme qui s’articule à partir d’une souffrance dans une plainte. Ce dont un homosexuel peut venir se plaindre, c’est de la souffrance que lui occasionnent ses conduites sexuelles. L’homosexualité n’est pas un symptôme à proprement parler, c’est une conduite, conduite que l’on peut estimer déviante par rapport à une norme, mais conduite qui entraîne ou non de la souffrance pour des raisons qui ne sont d’ailleurs pas toujours liées à l’opprobre social, et conduite qui devient ou non symptomatique. Or toute conduite est toujours une sorte de terminal relationnel qui n’a pas de spécificité, en ce sens qu’elle peut être l’aboutissement de différents modes d’être, de différentes organisations psychiques. En partie à son insu, et sans doute sous l’influence de la norme sociale en vigueur, le discours psychanalytique commun a glissé d’une caractérisation de l’homosexualité comme perversion par définition, à la caractérisation de l’homosexuel, quel que soit son type d’homosexualité, comme pervers, alors que parallèlement la psychanalyse s’était donnée les moyens de penser la perversion bien différemment des définitions des aliénistes pour en faire un rapport particulier à l’objet et à la différence des sexes, ce qui aurait dû permettre pour le moins, la réévaluation et la révision d’un certain nombre de textes sur l’homosexualité.
Parmi les tentatives psychanalytiques pour cerner la perversion, il en est une qui cible moins le but ou l’objet sexuel qu’une modalité particulière de jouissance propre aux sujets dits « pervers ». Elle fait du pervers un personnage s’estimant détenteur d’un savoir spécifique sur la jouissance, la sienne et celle de l’autre, des moyens infaillibles de l’obtenir et qui s’assigne également le but d’initier son partenaire à ses secrets. Cette définition de la perversion est avant tout celle d’une position subjective consistant à transgresser des lois ou des valeurs morales pour obtenir du plaisir d’une manière répétitive et similaire à chaque fois : jouer et rejouer un scénario intangible étant la condition nécessaire pour accéder à la jouissance en question. La jouissance perverse ne consiste ni à enfreindre ni à ignorer la loi mais bien au contraire à la transgresser ; et il faut ajouter : pour le propre plaisir du pervers. Celui-ci se targue d’une vérité sur la jouissance. L’autre, son partenaire, doit de son côté se trouver réduit au simple instrument de la jouissance perverse atteinte au terme d’un scénario monotone au cours duquel il est humilié, défait, en tout cas néantisé dans sa subjectivité.
Le pervers ne se contente pas de transformer l’autre en simple instrument de son plaisir, ce qui le fait jouir c’est la réduction, le passage du sujet à l’objet, et la contemplation de ce mouvement, celui de la surprise de son partenaire piégé par un scénario annihilant. C’est parce qu’il saisit l’autre par son désir qu’il peut, par la transgression, annihiler ce désir, et jouir ainsi de cette annihilation. Le pervers hait le désir qui souligne par trop le manque de l’objet et ne se satisfait que de la monotonie d’un objet imaginaire qu’il ne peut atteindre que grâce à un scénario transgressif et répété.
Pour Freud, cette transgression perverse est avant tout un déni de réalité : celui de la différence des sexes, du manque de pénis chez la femme en particulier et plus largement, du désaveu de la castration qui en est la conséquence, ce que lui paraît illustrer le fétichisme dans lequel le fétiche est interprété comme un substitut du pénis maternel. Dans ces conditions il fut facile alors de ramener l’homosexualité masculine à une forme de fétichisme, et par là à un déni de la différence des sexes, contribuant ainsi à assimiler homosexualité et perversion. Mais le fétichisme utilisé par Freud comme modèle de la mise en scène perverse, n’en traduit sans doute qu’un des aspects. Il laisse dans l’ombre la violence psychique fondamentale infligée à l’autre, indissociable de la relation perverse. La jouissance perverse est une jouissance du mal, elle implique de la part du pervers une indéniable connaissance de la loi car il n’y a pas de transgression possible s’il n’y a pas connaissance d’une loi à transgresser et si ne s’est pas ouvert pour lui, d’une manière encore plus accentuée que pour les autres, ce que l’on appelle l’univers du bien et du mal. Le secret ou la vérité sur la jouissance que croit détenir le pervers est la croyance dans le fait qu’il n’y a pas de plus grand plaisir que de réduire son partenaire à l’objet de son désir en lui révélant aussi brutalement que possible ce à quoi son désir tenait dès lors qu’il était affranchi de toute loi.
Il y a toujours dans la perversion un jeu avec l’innocence de l’autre et une jouissance à l’égard de son innocence perdue. Est innocent celui qui entre dans le désir et dans l’ignorance de
ce qu’il désire. Il y a donc une sorte d’innocence de tout sujet qui désire. Et c’est précisément là où le pervers attend sa victime : en lui proposant de l’aider à s’affranchir de la loi pour satisfaire son désir, en tentant de lui faire prendre conscience que l’objet de son désir est interdit et qu’il faut passer outre parce qu’« il n’y a pas de mal à se faire du bien ». À ce jeu, l’autre est réduit à néant parce que son désir qui se soutient du manque de l’objet est violé et dupé. Dupé parce que le pervers croit qu’au désir correspond un objet alors qu’au contraire c’est le manque d’objet qui le maintient. Violé parce qu’il n’y a pas, comme l’avait compris l’apôtre Paul, de désir sans loi et que la transgression qu’organise le pervers détruit jusqu’au droit au désir de celui qui a été sa victime puisque c’est à cause de son désir qu’elle a été piégée. Le pervers jouit d’avoir pris l’autre pour un objet et jouit aussi d’avoir endommagé sa capacité à désirer avec la confusion subjective qui en découle : tout plaisir risquant toujours de devenir transgressif
[15]. Ajoutons pour clore ces considérations, que le plaisir pris au désarroi d’autrui fait généralement écho chez le pervers à un scénario ancien dans lequel il fut lui-même, alors qu’il était enfant, victime de la perversion d’un adulte.
Mais il faut être clair ici à propos de la soi-disant subversion sociale dont seraient porteurs les homosexuels : combattre la loi, militer pour la faire évoluer, réviser ou changer, n’est pas une transgression
[16] ; transgresser la loi c’est tout à la fois reconnaître son existence, voire sa nécessité, et prendre plaisir à l’enfreindre. C’est là la jouissance du pervers, qui va jusqu’à jouir des déboires de celui qu’il a convaincu (pour son bien) de transgresser la loi
[17]. Celui qui transgresse la loi ne la renverse pas, n’en réclame pas de modifications, n’en demande pas des aménagements spéciaux qui lui seraient préférables, il ne se croit même pas « au-dessus des lois », il enfreint la loi, mais a besoin de son maintien pour conserver la possibilité de la transgresser puisque c’est l’acte même de transgression qui l’intéresse. Personne n’est au fond plus attaché à la loi, à l’idée même de loi
[18], à la loi la plus féroce, voire la plus inique, que le pervers, ce qu’un certain nombre de textes du marquis de Sade montrent remarquablement.
Ces considérations invitent à réévaluer la nature du lien entre homosexualité et perversion.
S’il paraît inacceptable d’assimiler homosexualité et perversion et de faire des homosexuels, parce qu’ils ont un choix d’objet homosexuel, des pervers, et si de même de nombreux pervers n’ont pas de choix d’objet homosexuel, il semblerait cependant que la position homosexuelle, masculine en particulier, se trouve ouverte sur la perversion de deux façons :
- dans le lien à l’objet, lien dans lequel le phallus tend à être confondu avec le pénis, ce qui confère à la relation d’objet homosexuel un caractère singulier marqué par le narcissisme et le refus de se résoudre aux conséquences de la castration féminine et de la différence anatomique des sexes ;
- dans le lien au savoir, savoir sur la nature de l’objet, savoir à transmettre et révéler, ce qui explique d’ailleurs l’attirance de l’homosexualité masculine à l’égard des professions éducatives, voire comme chez les Grecs, l’organisation sociale du lien homosexuel autour de l’enseignement et de la relation maître-élève.
[*]
Thierry Vincent, clinique médico-universitaire Georges Dumas, 38700 La Tronche.
[1]
Ce texte est extrait d’un ouvrage à paraître prochainement chez Arcanes :
L’indifférence des sexes, considérations critiques sur l’idée de « domination masculine ».
[2]
Voir en particulier P. Bourdieu,
La Domination masculine, Liber Le Seuil, Paris, 1998.
[3]
L’histoire de la naissance du concept d’« homosexualité » est complexe et n’est pas la seule invention des psychiatres prenant le relais du moralisme religieux, les homosexuels eux-mêmes participèrent à son invention : ainsi l’helléniste John Adddington Symonds avec Haverlock Ellis, voir Eribon D.,
Réflexions sur la question gay, Fayard, Paris, 1999, p. 276 et seq.
[4]
Cf. M. Foucault,
Histoire de la sexualité, Gallimard, Paris, en particulier le tome 2.
[5]
On a procédé par vote pour éliminer homosexualité et perversion de la classification américaine des maladies mentales. Ce point permet de souligner la limite de scientificité des organisations, des groupements ou des comités de « sages » ou d’experts, chargés de prendre des décisions consensuelles, et du risque qu’ils ont en fin de compte à baser des décisions prétenduement scientifiques sur l’opinion. Mais cela en dit long aussi sur la scientificité de ce type de classification…
[6]
S. Freud (1911), « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa »,
Cinq psychanalyses, trad. M. Bonaparte et M. Lœwenstein, Paris,
puf, 1954.
[7]
S. Freud (1905),
Trois essais sur la théorie de la sexualité, trad. B. Reverchon-Jouve, Paris, Gallimard, 1948, p. 21.
[8]
Dans
Névrose, psychose et perversion, trad. J. Laplanche,
puf, Paris, 1975.
[9]
C’est également la position de Marcel Proust dans
Sodome et Gomorrhe lorsqu’il fait du baron de Charlus, un « homme-femme ».
[10]
Dans
Névrose, psychose et perversion, op. cit.
[11]
Correspondance de Freud 1873-1939, Gallimard, 1967, p. 461.
[12]
J. Lacan,
Le Séminaire VIII, Le Transfert, Paris, Le Seuil, 1991, p. 43. Lacan parle des convives du
Banquet comme d’une « assemblée de vieilles tantes » (p. 161).
[13]
Il faut dans les premiers temps de la psychanalyse, outre Freud, citer les travaux de S. Ferenczi en particulier : « L’homoérotisme : nosologie de l’homosexualité masculine » (1914), dans
Œuvres complètes, tome 2, trad. J. Dupont, M. Viliker, et Ph. Garnier, Paris, Payot, 1970. Ferenczi montre en particulier la différence importante existant entre le choix d’objet et le vécu identitaire. Ce qui est insupportable aux homophobes masculins ce n’est pas le choix d’objet réel, c’est le fait que cet objet pour un homme serait assimilé à une femme, qu’il s’agirait d’un homme traité comme une femme et qui peut accepter ce fait et en jouir ; ces mêmes homophobes étant d’ailleurs toujours prompts à souhaiter à ceux qu’ils souhaitent humilier « d’aller se faire enculer ». Ces points permettent d’introduire une distinction nette entre l’homosexualité féminine (historiquement bien plus ignorée et surtout bien moins passionnelle dans son rejet) et l’homosexualité masculine.
[14]
C’est ici bien sûr que se manifeste la limite d’une approche sociologique de ces questions procédant par catégorisation de populations (les femmes, les homosexuels, les ouvriers, les juifs, etc.), catégorisation qui suppose toujours une essence (la féminité, l’homosexualité, le prolétariat, la judaïté…) sous-jacente à un signifiant.
[15]
Ce point est particulièrement évident dans la sexualité ultérieure des enfants victimes d’attentats ou de séduction sexuels précoces.
[16]
Cette question et ses implications ont été nettement posés par H. Arendt dans « La désobéissance civile », dans
Du mensonge à la violence, trad. G. Durand, Pocket, 1994.
[17]
Sur cette position voir notamment : R.J. Stoller,
La Perversion, forme érotique de la haine, trad. H. Couturier, Paris, Payot, 1978, ainsi que
La Sexualité perverse, études psychanalytiques, Paris, Payot, 1972 (ouvrage collectif).
[18]
La loi et l’appareillage signifiant qui l’accompagne : le châtiment, la Rédemption, le jugement, etc.