Cliniques méditerranéennes
érès

I.S.B.N.2-7492-0065-2
296 pages

p. 105 à 123
doi: en cours

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no 66 2002/2

2002 Cliniques méditerranéennes

Le continent noir de la féminité : sexualité et/ou travail ?

Pascale Molinier  [*]
À partir de différentes situations concernant 1) des femmes exerçant des métiers où elles sont minoritaires (ingénieures, consultantes en entreprise, chirurgiennes, chercheures), 2) des femmes exerçant des professions féminisées (infirmières, travailleuses sociales, auxiliaires puéricultrices), l’auteure discute des rapports entre le travail et la féminité. Être une femme se révèle, à l’analyse clinique, une difficulté supplémentaire dans la recherche conjointe de la construction de l’identité et de l’accomplissement de soi.Mots-clés : psychodynamique du travail, division sexuelle du travail, identité sexuelle, féminité, virilité. Considering different situations concerning 1) women working in professions where they are in a minority (engineers, business consultants, surgeons and research workers) and 2) women working in professions that are largely occupied by women (nurses, social workers and auxiliary child-care workers), the author discusses the relations between work and womanhood. On clinical analysis, being a woman proves to be an additional difficulty in the combined search for construction of one’s identity and self-fulfilment.Keywords : labour psychodynamics, sexual division of work, sexual identity, womanhood, virility.
« Ô chagrin dans mon cœur – Je ne suis ni une femme, ni un homme […]. Je préfère faire du sulfate que la vaisselle [1]. »
La féminité en tant que mascarade, publiée en 1929 par Joan Rivière, demeure l’une des réflexions les plus stimulantes à propos de la « sexualité féminine ». Mais s’agit-il seulement de sexualité ? Rivière s’interroge à propos d’une catégorie de femmes contrariant le schématisme des classifications conventionnelles (hétérosexuelle, homosexuelle) pour former un groupe « intermédiaire », celui des femmes qui, bien que semblant répondre « à tous les critères d’une féminité accomplie », exercent avec talent des activités masculines. À deux reprises, Rivière met en parallèle leur problématique avec celle des hommes homosexuels. Considérons l’analogie qu’elle établit entre :
  • une femme universitaire qui se sent obligée de transformer la situation d’enseignement en un « jeu » où, s’habillant « d’une façon particulièrement féminine », elle adopte un « ton désinvolte et badin » qui lui vaut commentaires et reproches de la part des collègues (p. 205) ;
  • un homme homosexuel qui trouve ses plus « grandes gratifications sexuelles » dans la masturbation devant un miroir, « portant un nœud papillon et ses cheveux partagés par une raie médiane » pour se déguiser sous les traits de sa sœur dont il emprunte « la coiffure et les rubans » (ibid.).
Pour cette femme – comme pour la politicienne ne pouvant s’empêcher de flirter après chaque conférence, ou la bricoleuse experte, qui pourtant fait l’idiote et dissimule ses compétences techniques quand elle doit faire appel à un artisan – les conduites évoquées au titre de la féminité mascarade impliquent la sexualité psychique et le corps érotique. Certes, mais le travail semble également y occuper une position incontournable, dont on ne trouve cependant pas l’écho dans le cas de l’homme homosexuel. Sans doute, la non symétrie des « sexualités » masculine et féminine n’apparaît-elle pas comme un problème pertinent dans une perspective strictement psychanalytique. En revanche, ce statut différencié intrigue la psychologue du travail. Quelle part revient au travail, par différence avec la sexualité, dans la construction de l’identité sexuelle ? L’enjeu de cet article est de montrer que cette question mérite d’être soulevée, et singulièrement en ce qui concerne les femmes. On dispose aujourd’hui, dans le champ de la psychodynamique du travail, d’un faisceau d’arguments cliniques et théoriques qui suggèrent que ce que font les femmes est régulièrement confondu avec ce qu’elles sont.
 
Le travail des femmes : une moindre visibilité
 
 
Sur le plan psychique, le travail se caractérise comme Arbeit, au sens freudien du terme, c’est-à-dire comme exigence de perlarboration et de remaniement psychique. Le travail, comme praxis vivante, c’est-à-dire comme domaine d’expansion de la subjectivité, a le pouvoir de nous modifier. Travailler, c’est d’abord s’éprouver soi-même, chair et pensée, dans la résistance que le monde nous oppose. C’est ensuite accroître les potentialités de la psyché et de la corporéité. Développer l’œil du peintre, le toucher du menuisier, l’intuition ou la patience de l’analyste. C’est, enfin, au travers de l’œuvre réalisée, posée en dehors de soi, frayer à l’affectivité un chemin vers l’apparaître au monde et vers l’immortalité. Mais la positivité du travail au regard de la construction de la santé et de l’identité ne doit pas nous aveugler sur ses aspects délétères. Le travail peut le meilleur et le pire. On y risque son intégrité (physique ou morale). On peut s’y perdre comme s’y révéler, s’y accomplir ou s’y détruire.
Les hommes et les femmes ont des destins sociaux différenciés qui justifient des analyses détaillées. Ces destins sociaux demeurent, en dépit d’évolutions complexes et d’ailleurs non linéaires, foncièrement inégalitaires et non symétriques (Maruani, 2000). Les positions des hommes et des femmes dans le monde du travail doivent être définies à l’intérieur du système social de sexe. Celui-ci associe au classement des individus mâles et femelles dans des groupes différents, un principe de hiérarchisation (le masculin « vaut » plus que le féminin) et de subordination (le travail des femmes sert les intérêts des hommes) (Kergoat, 2000). Les activités hautement valorisées, celles qui laissent une large place à l’autonomie, à la création et à l’originalité, sont exercées par des hommes, en majorité, ce qui ne va pas sans poser toute une série de problèmes aux femmes qui cherchent à y accéder, à l’instar de celles pourtant étudiées par Joan Rivière.
Choisir un métier « féminin [2] » n’est pas la panacée. Les femmes sont majoritaires dans les activités de service (soins, éducation, assistance, écoute, accueil, etc.) et réalisent l’essentiel du travail domestique (Brousse, 1999). Celui-ci ne se limite pas aux « corvées ménagères », il comprend aussi l’éducation des enfants et des formes de soin et de soutien psychologique aux membres de la famille. L’ensemble des activités « féminines » est doublement invisible :
1. Ces tâches n’ont pas ou peu d’objectivation dans le monde des choses. Les habiletés et les concrétisations de l’intelligence sont des savoir-faire incorporés que l’on continue de classer dans le registre des qualités de l’être (disponibilité, patience, souci d’autrui, etc.). De façon implicite, il s’agit des qualités attendues des femmes. Aussi, quand les femmes échouent dans les tâches qui leur incombent, il est sous-entendu qu’elles auraient un « problème personnel », tandis que lorsqu’elles réussissent, elles n’y auraient, pour ainsi dire, aucun mérite.
2. Une part importante des activités « féminines » se déroule en dehors du champ salarial, dans l’espace privé, où ce travail gratuit se confond avec un don, réalisé par amour. Aussi, quand les femmes renâclent à faire le travail domestique, leur rébellion est-elle souvent perçue, y compris par elles-mêmes, comme la manifestation inquiétante d’un manque d’amour, voire de féminité.
 
Le déni du réel dans le travail : une stratégie virile
 
 
Les difficultés rencontrées par les femmes dans le monde du travail ne peuvent être analysées uniquement du côté de leur problématique personnelle. Quels que soient les ressorts inconscients qui orientent leur choix de métier, il faut en passer aussi par l’élucidation de ce qui leur résiste du côté des hommes.
L’existence de stratégies collectives de défense est la découverte clinique la plus originale de la psychodynamique du travail (Dejours, 1980). La dimension collective de ces stratégies est apparue de façon typique dans les métiers du bâtiment. Il s’agit, principalement, de lutter contre la peur engendrée par le travail en lui opposant un déni de perception. La virilité sociale joue ici un rôle prépondérant. Un homme, un « vrai », doit réussir à convaincre ceux qui travaillent avec lui et partagent les mêmes risques, qu’il maîtrise et méprise la peur. Comment y parvient-il ? Principalement par des démonstrations de courage et des mises en scène, destinées aux autres hommes, qui consistent à se jouer du danger, jusqu’au risque de sa propre vie. Sur le chantier, on constate des comportements dangereux, des compétitions périlleuses entre ouvriers, des refus incompréhensibles de respecter les consignes de sécurité. Mais les conduites ordaliques ne sont pas l’apanage des travailleurs les moins qualifiés : match de foot avec des membres amputés ou jeux avec les extincteurs dans les blocs opératoires, ascensions acrobatiques dans les sites industriels, bizutages dans les grandes écoles, sauts à l’élastique ou stages de rafting organisés pour les cadres du secteur bancaire et commercial, etc.
À l’ensemble de ces conduites de défi et de surenchère vis-à-vis du danger est associé un imaginaire de maîtrise où le doute n’a pas droit de cité, recrutant volontiers la métaphore de la guerre (du charbon ou des marchés), le culte du champion et de la performance, et s’ingéniant à euphémiser la perception de la souffrance subie ou agie. On parlera de « plans sociaux », de « dégraissage », de « dommages collatéraux » et autres « frappes chirurgicales ». Car la virilité n’anesthésie pas seulement la perception de la peur, mais aussi le sens moral (Dejours, 1998). Tous les termes qui lui sont associés s’élèvent dans la hiérarchie des valeurs et sont susceptibles d’acquérir une noblesse, même s’il s’agit d’infliger la souffrance ou l’injustice à autrui. Les qualités féminines sont retournées en défauts, pour justifier la nouvelle échelle de « valeurs ». La douceur devient mollesse, la compassion devient sensiblerie, la patience, effacement, la gentillesse, bêtise, etc. Le mal commis par les hommes est plus aisément justifié que celui commis par les femmes et le bien qu’elles font n’atteint pas tout à fait la même valeur que celui des hommes.
 
Virilité et identité sexuelle : promesse ou écueil ?
 
 
Plus les risques du travail augmentent, plus les hommes risquent de radicaliser leurs défenses. La préservation de soi l’emporte alors sur l’accomplissement de soi. Diverses pratiques addictives, de préférence collectives, peuvent apporter leur concours pour augmenter le sentiment de toute puissance et d’impunité (Canino, 1999). Toutes les dimensions de l’expérience vécue où la perception de la vulnérabilité humaine ne peut être écartée (parce qu’elle est au centre de l’activité) sont considérées comme « féminines » et d’autant plus désinvesties par les hommes que ceux-ci se seront virilisés. La rencontre amoureuse avec une femme alter ego devient périlleuse en ce qu’elle révèle les zones de vulnérabilité de la psyché et déstabilise les croyances forgées par l’idéologie virile. La sexualité s’aligne à son tour sur la virilité. L’obscénité et la pornographie, le traitement des femmes, réelles ou virtuelles, comme d’instruments sexuels, qu’au besoin, on se partage, renforcent la cohésion défensive [3]. Soulignons que le sexuel est expressément sollicité durant les épreuves viriles. Ainsi dans le témoignage de Robert Lefort [4] :
« Je vous ai pas raconté mon baptême, car ça se faisait encore dans le bâtiment. […] ils m’ont chopé dans le sous-sol à la ligne à bleu, disons plutôt la poudre. Le bleu nous servait pour tracer les cloisons au mur, même pour la charpente, ça tenait bien à l’humidité. Quand je les ai vu me tenir fortement de manière à ne plus pouvoir bouger, un en a profité pour me baisser le pantalon et le slip, je crois que plus besoin de vous dire l’endroit où cette poudre à bleu était destinée. Je vous dit pas le soir le calvaire pour retirer ça sous la douche (je crois qu’elle a jamais été aussi frottée de sa vie, car avec la sueur, bonjour) »
(op. cit., p. 32).
Le principal ressort psychologique de l’adhésion aux conduites viriles est l’angoisse de castration. Il est bien rare, surtout au moment de l’entrée dans le monde du travail, que le sujet soit suffisamment mature et assuré de son identité sexuelle pour prétendre se passer de sa confirmation par les autres. Dans la rencontre entre le sujet et les contraintes délétères des situations de travail, le risque de capture de l’identité masculine par la virilité défensive est réel. Néanmoins, lorsque le travail permet une créativité et une expression personnelle, le sujet peut espérer être reconnu pour sa singularité. Ainsi, ce jeune ergonome, réalisant ses travaux pratiques auprès des bouchers d’une halle, a-t-il dû, tous les matins à cinq heures, ingurgiter, comme eux, de la viande crue arrosée au gros rouge. L’effort n’est pas passé inaperçu des bouchers qui, le dernier jour, l’ont accueilli avec des croissants. Or, les croissants ne reconnaissent pas seulement l’effort pour s’intégrer, le « cadeau » exprime aussi une forme d’appréciation positive et de gratitude vis-à-vis du travail que l’ergonome a pu réaliser, pour et avec les bouchers, grâce à cette bonne intégration. C’est secondairement au succès du travail et à sa reconnaissance, qu’il devient possible d’admettre que, n’étant pas boucher, l’ergonome puisse se permettre d’être « délicat ».
Tous les jeunes hommes ne sont pas égaux face à la souffrance engendrée par le travail. Fréquemment l’épreuve de la virilisation tourne mal. Ces échecs se situent au carrefour entre les failles de l’histoire personnelle et les impasses de l’organisation du travail. Il est alors vital pour le devenir du sujet que les formateurs, les travailleurs sociaux ou les thérapeutes sachent interroger la place du travail dans les formes de désadaptation sociale. Ainsi pour cet autre jeune homme, fils de maghrébins, orphelin adopté par son oncle, stagiaire dans un Greta : son travail dans un abattoir consistait, selon ses termes, « à conduire les cochons à la mort ». Une alcoolisation importante et plusieurs passages à l’acte (bagarres, bris de matériels) dans les locaux du Greta ont justifié un entretien avec une psychologue. Il a pu dire, notamment, que l’odeur de l’alcool permettait de masquer celle du cochon. Un changement d’orientation (formation de cariste) a permis de régler le problème de l’alcool et de la violence.
 
Consultantes et ingénieures : la féminité, c’est un moins
 
 
Qu’advient-il aux femmes qui choisissent un métier exercé par une majorité d’hommes [5] ? Elles se heurtent inévitablement à la résistance des stratégies collectives viriles. Le monde viril est fondé sur une bipolarisation sexuelle dont la rigidité défensive n’admet pas, en première intention, la bisexualité psychique. Les femmes y sont a priori jugées vulnérables et peu fiables. On attend avant tout qu’elles soient des faire valoir ou des assistantes dévouées et discrètes. Faire un travail considéré comme masculin, c’est découvrir qu’à compétence égale, voire plus, une femme ne bénéficie pas des privilèges que confère l’appartenance au groupe des hommes. Ainsi pour les consultantes en entreprise :
« Qu’attendent en effet la majorité des acteurs – directions ou représentants du personnel – qui font appel à un « expert » en entreprise ? Que celui-ci les aide pour conforter leur argumentation, pour « faire passer un message », pour emporter l’adhésion à un projet, pour mener rapidement à bien une action. Dans cette perspective, ils recherchent une image d’autorité indiscutable qui légitimera leur politique, en fera progresser la mise en œuvre, les renforcera dans des relations de travail qui sont toujours envisagées comme des rapports de force »
(Flottes, 2000, p. 90).
Les consultantes sont récusées au nom de critères contradictoires – trop rigides ou trop sensibles – qui ont cependant en commun d’être rapportés à leur être-femme. Finalement, les interventions réalisées par les femmes sont celles dont les hommes ne veulent pas, parce qu’elles ont peu de chance d’aboutir, que l’on n’a plus rien à perdre tout ayant échoué, ou bien qui concernent des métiers féminins, par définition peu prestigieux et peu valorisants pour la carte de visite des consultants et qui, de surcroît, confrontent à ce que les hommes virils cherchent à éviter.
Les femmes qui désirent malgré tout faire une carrière à la hauteur de leurs ambitions doivent réussir à obtenir la confiance des hommes sans remettre en question l’idéologie de la bipolarisation sexuelle. Pour tenter de se faire accepter, deux stratégies s’offrent à elles.
La première consiste à s’aligner sur le modèle viril pour devenir une non-femme. Dans une industrie particulièrement dangereuse, on cite le cas d’une ingénieure qui se déshabillait dans le vestiaire des hommes et mettait ces derniers au défi d’y trouver à redire. « De toutes façons, disent ses ouvriers, elle n’avait rien d’une femme. » L’exhibitionnisme de l’ingénieure a la même valeur de défi que les autres conduites viriles. Il s’agit de s’imposer dans le rapport de force avec les ouvriers en s’épargnant les remarques et attitudes qui disqualifieraient son autorité. Cela n’empêche pas que, derrière son dos, les ouvriers portent un jugement péjoratif sur son être-femme. La virilisation des femmes ne les protège ni du mépris, ni de l’obscénité. Le gain narcissique en est discutable.
 
Chirurgiennes et infirmières : la féminité, c’est les autres
 
 
La seconde voie, plus complexe, consiste à répondre à une double injonction : faire le métier aussi bien qu’un homme tout en étant une « femme accomplie », au sens social du terme. Par féminité sociale, je désigne la posture psychique attendue d’une femme pour se rendre aimable aux autres. Les femmes qui intéressaient Joan Rivière répondaient « à tous les critères d’une féminité accomplie » :
« Ce sont de bonnes épouses, d’excellentes mères, des femmes d’intérieur compétentes ; elles participent à la vie sociale et aux événements culturels ; elles manifestent des intérêts spécifiquement féminins en se préoccupant de leur apparence et elles trouvent le temps nécessaire, lorsque le besoin s’en fait sentir, de jouer le rôle d’un substitut maternel dévoué et désintéressé, dans leur cercle familial ou auprès de leurs amis »
(op. cit., p. 199).
Les contenus de la féminité varient selon les époques, les cultures, etc. Il existe cependant un noyau dur de la féminité. Les tâches qui impliquent un rapport immédiat avec la dépendance et la vulnérabilité humaine (corporelle ou psychique) sont en priorité assignées aux femmes. La féminité sociale est une exigence de travail psychique, mobilisée spécifiquement par certaines activités, en règle générale dévolues aux femmes. En ce sens, la féminité est contingente à la femme. Quelle serait la différence entre féminité « vraie » et féminité sociale ? Je ne prétends pas qu’une telle différence existe. Sans doute, la féminité se développe-t-elle à partir de l’acquisition, dans la prime enfance, d’une identité nucléaire de genre féminin (Stoller, 1968). Mais, quels que soient les identifications et les conflits intrapsychiques qui orientent le sujet vers la féminité, le travail est une médiation décisive dans son accomplissement [6]. Si l’on admet la thèse de la bisexualité psychique, aucune femme n’est réductible à sa féminité. La question se pose de savoir si le choix en faveur des stratégies virile ou féminine peut être expliqué en référence à la structure de la personnalité seulement. Ou bien, la rencontre avec le travail, le désir de réussir dans un contexte social imposé, en oriente-t-il sensiblement le choix ? On citera sur ce point les travaux de l’anthropologue Joan Cassell. Celle-ci, après avoir mené une première étude sur les chirurgiens, désirait savoir si les chirurgiennes se « comportaient d’une manière aussi arrogante, audacieuse et guerrière que leurs collègues masculins, et si elles étaient sanctionnées pour un tel manque de féminité » (Cassell, 2001, p. 59).
Les chirurgiennes sont minoritaires dans leur métier, mais, par différence avec les ingénieures, elles exercent dans un milieu mixte où les femmes sont majoritaires parmi les subordonnés. Les rapports entre chirurgiens et infirmières sont construits de telle sorte que le travail des secondes est au service de l’efficacité du travail des premiers, ce qui implique qu’elles respectent et soutiennent les défenses viriles. Par exemple, les infirmières endurent les décharges caractérielles des chirurgiens. Elles anticipent également les erreurs que pourrait occasionner la baisse de vigilance en s’ajustant à la variabilité des besoins émotionnels du chirurgien (se défouler, se distraire, parler de la pluie ou du beau temps, ne pas entendre voler une mouche) (Molinier, 2002). La posture féminine des infirmières n’est pas sans incidences sur la position attendue des chirurgiennes. Celles-ci ne peuvent opter pour les défenses viriles des chirurgiens qui vivent et pratiquent leur activité comme « un sport de combat ». Car elles doivent faire face à des attentes spécifiques qui ne vont pas sans les surprendre, ni les déranger. Ainsi, une chef de clinique qui évoquait la façon dont ses collègues masculins venaient lui confier les difficultés de leur vie amoureuse protestait : « Je ne vois pas pourquoi ils le font » (op. cit., p. 64).
« – Et vous ne pouvez pas vous permettre de piquer une crise de médecin ?, demande Joan Cassell à une [autre] chirurgienne.
– Non, on ne peut vraiment pas. Et j’ai appris ça de la manière forte !
– En piquant des crises ?
(Elle rit.)
– En piquant des crises et en les piquant sans résultat »
(op. cit., p. 67).
Il semble que, au moins pour ces deux femmes, la tentation de s’aligner sur le modèle des conduites viriles était première. Mais, c’était compter sans les autres, notamment les infirmières qui, confrontées à une décharge caractérielle de la part d’une femme, auraient tendance à ralentir leur travail, voire à pratiquer la grève du zèle [7]. Il en résulte que les chirurgiennes sont en partie tenues d’inventer d’autres façons de manager leurs équipes, moins autoritaristes, en étant plus à l’écoute des personnels que les chirurgiens. On voit que la préférence accordée à un management de type « féminin » (compréhensif) ressortit principalement à des considérations pragmatiques, faire que le travail se déroule au mieux. Ajoutons que le management « féminin » est, en première intention, beaucoup plus coûteux du point de vue psychique, puisque se rajoute la charge de se soucier des autres, en même temps qu’il faut renoncer au plaisir du pouvoir. Le plaisir du pouvoir exercé sur autrui appartient au même registre agressif-sadique que le plaisir procuré par le geste chirurgical lui-même, l’un et l’autre se renforçant mutuellement au service de l’efficacité. A contrario du continuum agressif-sadique qui caractérise la position virile, les chirurgiennes doivent, pour se faire obéir, associer la maîtrise du geste technique à la capacité d’inventer des formes parodiques de la bêtise et de la fragilité féminine. Comme cette femme qui estime avoir trouvé le moyen infaillible d’obtenir un instrument manquant en salle. À la place de « piquer une crise », elle dit sur un ton plaintif qui déclenche aussitôt l’hilarité : « Je donnerai un cents à qui me trouvera une pince Kocher » (op. cit., p. 66).
Ainsi que l’avait remarquablement compris Joan Rivière, l’un des masques de la féminité est celui de la bêtise. De ce point de vue, le cas de la chirurgienne enquêtée par Joan Cassell est exceptionnel. Car la bêtise est d’emblée subvertie collectivement dans un jeu parodique où la chef fait semblant d’être bête, tandis que les subordonnées font semblant de le croire. Mais nulle n’est dupe. Se moquer de soi-même, « pauvre femme », est un ressort essentiel dans les stratégies collectives des infirmières pour lutter contre la souffrance engendrée par les rapports de domination (Molinier, op. cit.). La chirurgienne bénéficie donc, ici, d’une tradition défensive féminine (fondée sur l’autodérision) opposée à celle de la virilité. C’est dire aussi que les femmes, entre elles, peuvent inventer d’autres façons de faire de la chirurgie.
 
Femmes et sciences : comment ne pas faire la bête
 
 
Lorsque les femmes sont isolées dans un milieu de travail, la bêtise est parfois recrutée comme une stratégie individuelle de défense. Elle ne peut être parodiée dans une complicité entre femmes, le risque encouru étant celui d’une aliénation aux figures de la muliébrité. La muliébrité désigne la posture de soumission dans les rapports sociaux de sexe. La muliébrité n’est pas le symétrique de la virilité. Alors que cette dernière contient la promesse du succès, tant social que sexuel, la muliébrité ne peut déboucher, à terme, que sur la haine de soi et le ressentiment contre autrui. La figure achevée en est celle de la mégère.
On rencontre par exemple des femmes chercheures qui ne peuvent s’empêcher de s’extasier devant la puissance théorique de leurs collègues hommes – puissance dont ces derniers sont souvent loin d’être assurés – tout en s’excusant de façon récurrente de n’y rien comprendre. D’autres, ou parfois les mêmes, manieront l’ironie en prétendant que les discussions consacrées au travail théorique sont stériles, voire infantiles – « un concours de quéquettes » – et s’irriteront du fait qu’il est plus important d’être auprès des gens, sur le terrain, dans l’action militante, etc. [8]. Vis-à-vis des femmes qui affichent des ambitions théoriques, les partisanes « du terrain » développeront en général une attitude hostile. Hostilité dont les « théoriciennes » ne comprendront pas l’origine, car les unes et les autres auront, entre temps, produit moult efforts de solidarité. Mais cette solidarité entre femmes dotées d’enjeux antagonistes ne peut bien sûr qu’échouer. Ces déchirures, ces passions rivales, ces « jalousies » entre femmes ne peuvent être analysées sans préciser les conditions sociales qui rendent possible le travail théorique.
Il va sans dire que, du point de vue de la carrière et de la reconnaissance, le travail théorique « vaut plus » que le travail de terrain. Et la division des tâches renforce les injustices. Il n’est pas rare que les théoriciens utilisent du matériel collecté par d’autres, dont le travail demeure invisible, et que ceux-ci aient le sentiment d’avoir été exploités, et même spoliés de leurs intuitions. Le travail théorique sera d’autant facilité qu’à distance du terrain, on s’empêtre moins dans sa propre subjectivité. Au risque, évidemment, de trahir sensiblement la complexité du réel : sans doute, l’une des raisons pour lesquelles, en réalité, nombre de « femmes de terrain » contestent la validité du travail théorique. Mais, si l’on peut critiquer l’excès d’abstraction lorsqu’il confine à la désincarnation du monde, il me semble toutefois malaisé de contester l’importance de la théorie, sauf à sombrer dans la bêtise précisément, car on ne peut guère comprendre le monde et agir raisonnablement sans les idées.
Le travail théorique (comme toute forme de création) implique un égoïsme colossal. Pour penser, il faut sortir du monde, oublier les autres et même oublier ses propres besoins. Or, ceci n’est possible, du moins durablement et sans affecter la santé, que si les affaires de la vie courante sont prises en charge par quelqu’un d’autre, de plus « disponible ». Cette position d’égoïsme assumé doit être valorisée, car elle est indispensable à la création. Mais elle est antagoniste avec la posture psychique développée par le travail altruiste et compassionnel que doivent réaliser les femmes pour se sentir femmes et être aimables aux autres. Il existe ainsi un conflit entre l’adhésion aux conduites spécifiquement féminines, d’un côté, l’accomplissement de soi, de l’autre côté. Les conduites féminines contiennent toujours le risque d’un effacement du sujet. Ce que les femmes expriment en termes de « sacrifice » ou de « don de soi ». Mais, paradoxalement, cet effacement est garant de l’identité féminine. Du moins, est-ce encore le cas, même dans nos sociétés dites avancées.
Précisément, le travail théorique implique de rompre avec l’effacement pour prendre le risque de descendre dans « l’arène scientifique », afin de rendre visible son œuvre et de la soumettre au jugement d’autrui. Si le travail s’avère structurant, c’est dans la mesure où il offre une scène désexualisée à l’investissement sublimatoire, pour rejouer, sans la répéter, l’histoire infantile afin d’en surmonter les impasses. On a vu que la virilité sollicite le registre sexuel au travers de conduites collectives, entre hommes ; pour « tenir » en situation de travail, il faut « en avoir ». Mais c’est à partir du jugement portant sur le travail effectué que se déploie la dynamique de la reconnaissance dont on sait aujourd’hui que les bénéfices identitaires sont irremplaçables. Dans le monde viril, quoi qu’elle fasse, une femme demeure toujours jaugée en référence à son sexe, même si elle atteint les plus hautes fonctions dans la société [9]. Toute apparition d’une femme dans l’espace public relève de l’exhibition sexuelle. Difficile, dès lors, d’oublier que l’on a un corps et un sexe. La non-symétrie entre les hommes et les femmes est ici patente. Quels en sont les avatars psychopathologiques ?
Une femme ingénieure issue d’une grande école m’a raconté avoir développé comme symptôme durant ses études, une sensibilité particulière à l’odeur de ses règles associée à la certitude angoissante que cette odeur était perceptible par ses condisciples. Sensibilité qui s’est par la suite estompée lorsque, diplômée, elle s’est orientée vers un secteur d’activité (un peu) moins viril. Marie Grenier-Pezé expose le cas d’une autre femme ingénieure qui a connu une longue période d’aménorrhée au moment où elle s’est vue, dans son travail, disqualifiée en tant que femme (Grenier-Pezé, 2001). Ce n’est qu’une fois sortie d’affaire sur le plan professionnel, constatant que ses règles étaient revenues, que cette femme en a parlé à sa thérapeute et, rétrospectivement, a établi un lien avec sa souffrance dans le travail. Encore faut-il préciser que le cadre thérapeutique était construit pour répondre à une demande adressée en termes de psychopathologie du travail. Ainsi que l’écrit Lise Gaignard, « sans sollicitation particulière, les problèmes liés au travail ne sont pas évoqués dans le cadre du cabinet du psychanalyste, où l’on s’attend à “parler de soi”, sous-entendu “pas de son travail” » (Gaignard, 2001, p. 115).
La symptomatologie individuelle est fortement déterminée par l’histoire du sujet, ce qui n’exclut pas qu’elle soit, pour ainsi dire déclenchée, voire précipitée, par la souffrance dans le travail.
 
Retour sur la féminité mascarade : entre problématique personnelle et souffrance sociale
 
 
Revenons aux chirurgiennes. Avant toute chose, celles-ci doivent rassurer les hommes sur la bi-polarisation sexuelle du monde, sous peine de se voir exclues de la salle d’opération. Selon Cassel, une combine consisterait à se mettre du rouge à lèvre au bloc, non pas pour le plaisir d’en porter, mais pour s’épargner la souffrance d’être traitée avec mépris comme une non-femme. Devoir, pour s’intégrer dans l’équipe chirurgicale, en passer par la mise en scène de la différence des sexes n’est pas anecdotique au regard de la construction de l’identité sexuelle. Sauf à considérer que l’on pourrait tricher impunément avec l’image du corps que l’on (se) donne de soi et qu’il n’y aurait aucun rapport entre la présentation de soi et l’économie érotique.
Joan Rivière considérait la « féminité mascarade » comme une défense « pour éloigner l’angoisse et éviter la vengeance que [ses patientes redoutaient] de la part de l’homme ». Comprendre ici : le père de l’histoire infantile. Ce qui intéresse la psychanalyste, ce n’est pas le drame vécu du travail en tant que tel, mais sa résonance symbolique avec la scène du fantasme et de l’inconscient. Les connaissances en psychodynamique du travail n’invalident pas les interprétations psychanalytiques, mais suggèrent qu’il pourrait exister un résidu non négligeable du côté du drame vécu du travail. On peut se demander si l’angoisse des représailles paternelles ne pourrait pas être d’autant plus difficile à surmonter pour certaines femmes que les rapports sociaux de sexe en produiraient fréquemment la répétition. La « féminité mascarade » ne serait pas seulement un mouvement psychique endogène, mais pourrait être mobilisée hic et nunc par les injonctions que les hommes adressent aux femmes qui transgressent les normes de genre. Celles-ci consentiraient à réitérer en partie ces normes en acceptant de se faire passer pour féminines, précisément pour pouvoir conserver l’opportunité de transgresser ces normes par ce qu’elles font.
 
Travailleuses sociales et femmes battues : la féminité neutralisée
 
 
Je voudrais maintenant exposer deux situations « féminines » – l’une dans un foyer de femmes battues, l’autre dans une crèche. Chacune suggère que la défaite de la féminité pourrait emprunter des formes collectives ayant partie liée avec la lutte contre la souffrance dans le travail.
À partir d’une étude auprès de travailleuses sociales dans un foyer de femmes battues, Liliana Saranovic a mis en évidence un type de stratégie collective de défense qui consiste à neutraliser la féminité (Saranovic, 2000). Dans cette équipe, pas de papotage, de discussion chiffons ou enfants, tous les sujets de discussion « féminins » sont proscrits ; pire, ils sont considérés comme stupides. Ces travailleuses sociales s’habillent sans coquetterie, parfois de façon négligée. Elles font preuve d’une stupéfiante absence de sens pratique pour tout ce qui concerne les activités domestiques. Par exemple, les toilettes servent de resserre pour la banque alimentaire. L’état de la nourriture n’est pas contrôlé, il s’en dégage des odeurs acides ou putrides. La cuisine est remplie d’immondices et jonchée de livres. Des couteaux traînent à portée de main des enfants. Les travailleuses sociales ont renoncé à prendre un café, faute de s’accorder sur qui doit laver les tasses.
« Un détail, mais qui n’en est pas un dans une équipe de femmes : il n’y a pas de poubelle à disposition pour les serviettes hygiéniques – il faut “se débrouiller” »
(op. cit., p. 141).
C’est une tout autre ambiance qui régnait auparavant dans l’équipe pionnière, composée pour l’essentiel de militantes féministes. Celles-ci étaient plus combatives vis-à-vis des hommes violents, à l’affût de ces derniers, n’hésitant pas à les provoquer, alors que l’équipe actuelle tend à les éviter le plus possible et à en parler au minimum avec les résidentes. Mais les militantes étaient aussi plus féminines. À l’instar de ce qui a été décrit du côté des infirmières, le réel de la vulnérabilité humaine n’était pas occulté, les traumatismes issus de la confrontation avec la violence étaient élaborés collectivement par le truchement du rire et de la parodie.
« En attestent, notamment, les jeux de rôles improvisés durant lesquels les “anciennes” s’amusaient à se déguiser avec le “vestiaire” prévu pour dépanner les résidentes et mimaient qui la femme battue, qui la travailleuse sociale. Un autre jeu consistait, en accompagnant vers sa chambre une nouvelle femme battue, à montrer ses fesses à la collègue qui suivait derrière – qui devait alors se retenir pour ne pas éclater de rire. Des pratiques “d’écervelées”, selon l’équipe actuelle »
(op. cit., p. 145).
Comment expliquer un tel contraste ? Pour les militantes, l’identification au groupe femme était portée par une œuvre commune – la prise de conscience par les femmes battues de leur oppression – qui se cristallisait dans un slogan : « Nous sommes toutes des femmes battues. » Aujourd’hui, les femmes qui sont accueillies dans le foyer sont parmi les plus dominées des dominés, cumulent les problèmes d’immigration, d’illettrisme, de chômage, de maladie, sont parfois violentes avec leurs enfants, lesquels le sont aussi entre eux. Difficile pour les travailleuses sociales, qui cherchent à affirmer une identité « professionnelle » se démarquant du militantisme, de « s’identifier » à leur public. Ou, du moins, cette identification n’est-elle plus porteuse d’aucune utopie et ne peut-elle jouer qu’en négatif, sur le versant de la dépréciation de soi. La peur de la violence des hommes est combattue par un engourdissement progressif du corps et de l’intelligence, qui aboutit à une inertie collective combinée avec une réticence marquée à communiquer entre elles, aussi bien qu’avec les résidentes, sur le thème de la violence. La violence intervenant parfois parce que la femme a refusé un rapport sexuel, la sexualité aussi fait l’objet d’un évitement majeur. Du coup, il n’est pas possible non plus de parler de l’amour et du plaisir, c’est-à-dire d’accuser réception de l’ambivalence des femmes vis-à-vis de leurs compagnons violents. Aussi, les travailleuses sociales se concentrent-elles sur un travail social assez classique et de peu d’ambition (trouver un logement, un stage, voire un emploi, faciliter les procédures administratives, etc.).
Sur le plan personnel, l’inhibition et l’engourdissement des travailleuses sociales se traduisent par des malaises, des vertiges, des chutes de tension, des affects dépressifs. Sur le plan collectif, ils empêchent la discussion, l’élaboration des conflits, la production de règles communes. À moins que ce ne soit précisément l’impossibilité de mener à bien un projet commun qui soit à l’origine de la souffrance des travailleuses sociales. Ainsi que se le demande Saranovic, le travail auprès de femmes définies comme « battues » peut-il avoir un sens, une éthique, s’il consiste à trouver des solutions au cas par cas, sans perspective de transformation politique et sociale ? La neutralisation de la féminité apparaît alors comme une défense secondaire à l’échec du projet politique féministe. En empêchant l’expression de toute manifestation relevant de la sphère féminine, les travailleuses sociales visent avant tout à oublier ce vis-à-vis de quoi elles se sentent impuissantes : le réel de l’oppression des femmes et la violence des hommes.
 
Les auxiliaires puéricultrices : avec le temps, l’érosion de l’érotique et du maternel
 
 
Il y a quelques années, une demande nous a été adressée par une crèche collective dont l’équipe vieillissante se plaignait essentiellement d’avoir mal au dos, alors que le matériel et les locaux semblaient plutôt bien conçus et ne pouvaient, en tout état de cause, être améliorés. L’étude a associé, du point de vue méthodologique, des entretiens collectifs avec des phases d’observation auprès de l’équipe. La clinique que je discute est issue de l’observation et concerne les moments informels où les auxiliaires se retrouvent entre elles. Comme on s’y attend, il est alors beaucoup question des enfants et des parents. Mais, de façon plus surprenante, les auxiliaires consacrent également beaucoup de temps à évoquer, outre leur excès de poids, toutes sortes de problèmes gynécologiques. Elles parlent de leur mammographie, de leur dernier frottis, de leur fibrome, de leur pré-ménopause. Et si leur propre corps n’y suffit pas, elles évoquent les règles douloureuses de leur fille, les fausses couches de leur sœur, l’hystérectomie de leur belle-mère, etc. Ces discussions gynécologiques existent certes dans d’autres milieux féminins, mais jamais nous ne les avions rencontrées avec une telle intensité. Le statut accordé au corps féminin est ici très différent de celui qui prévaut, par exemple, entre infirmières ou entre secrétaires, lorsqu’elles organisent, ce qui est fréquent, des ventes de lingerie ou de parfum sur le lieu de travail. Ceci pour dire que le corps érotique féminin n’est pas systématiquement bouté hors des cercles du travail féminin.
La situation des auxiliaires est très différente de celles que nous avons évoquées jusqu’à présent. Il s’agit d’une situation de travail dont les hommes sont absents, sauf exception. Le corps au travail n’en est jamais distrait par les jeux de la séduction entre adultes. De ce point de vue, le gain narcissique est nul, même les caissières d’hypermarché sont logées à meilleure enseigne. Il semble toutefois, du moins en théorie, que le travail des auxiliaires soit beaucoup plus gratifiant que celui des caissières, considéré comme l’une des activités féminines les plus pénibles (Soares, 2000, Prunier-Poulmaire, 2000). Quel est-il ? Il ne s’agit pas d’en donner une description objective mais d’en saisir le drame vécu. Sous le regard d’autres femmes, les auxiliaires puéricultrices s’occupent de bébés qui ne sont pas les leurs, qui ne sont jamais les mêmes et qui ne grandissent jamais. Surtout, elles « en prennent pour trente ans » puisqu’il n’existe aucune promotion dans la carrière. Or, ce travail offre-t-il suffisamment l’occasion d’un accomplissement pour « durer » aussi longtemps ? Dans l’organisation du travail, la réponse aux besoins physiologiques des enfants occupe une place écrasante. Repas à heures fixes, nourriture standardisée, changes collectifs, siestes, surveillance constante des petits qui tombent, se poussent, se mordent, etc. Le corps féminin est fortement engagé dans cette activité. Les enfants s’agrippent, s’accrochent, s’attachent au sens éthologique du terme, au corps de ces femmes, mais dans une situation où la séduction, au sens de Laplanche (1993), le frayage du corps de l’enfant par le fantasme maternel, ne peut pas se jouer de la même façon qu’avec ses propres enfants. Parce que ce ne sont pas les siens, et qu’il y en a trop, mais surtout parce que l’activité soumet les auxiliaires à une contradiction psychique. La répétitivité, la monotonie, sont les ennemis du fantasme et de la fantaisie. Inévitablement, il y a des moments où le corps de l’enfant est instrumentalisé, où le nursing se limite à être un soin d’hygiène destiné à la préservation du corps biologique et non une rencontre avec le corps de la relation à l’autre, un éveil ou un réveil de la vie psychique. Et ce d’autant que seuls les érythèmes fessiers, les morsures infligées par d’autres enfants et les nez qui coulent sont visibles des parents. Ce qui explique aussi que les auxiliaires investissent fortement les soins d’hygiène, au détriment du rôle éducatif qu’on aimerait leur voir jouer (pour enrichir aussi leur tâche) mais dont ni la réussite, ni l’échec ne se voit.
Lorsque l’instrumentalisation des corps l’emporte sur la rencontre intersubjective, la désubjectivation s’opère des deux côtés. Pour l’enfant dépendant et pour la femme lassée qui s’en occupe. Les enfants deviennent insupportables, le risque de la violence se profile. Mais comment l’avouer quand le sens même du travail tient dans une formule, « l’amour des enfants », qui est aussi une définition de la féminité. Durant l’investigation, du mal de dos, il n’a quasiment pas été question. Il est classique de constater l’existence d’un décalage entre la souffrance que génère le travail et les modalités d’expression de la plainte d’appel. On comprend qu’il aurait été beaucoup plus malaisé de reconnaître en avoir « plein le dos des enfants ». C’est cet indicible qu’il s’agissait précisément de faire éclater. La féminité est ici doublement mise en échec par le travail, sur les versants érotique et maternel, là où on l’attendait sans doute le moins : dans une activité typiquement « féminine ». Délesté de son épaisseur psychique, le corps se réduit à la représentation angoissante des maladies féminines et c’est cette angoisse qu’il s’agit dès lors de conjurer collectivement, et d’autant plus avec l’avancement de l’âge. Quitte à amplifier encore la défaite en s’empiffrant de laits maternisés et autres aliments semi-liquides destinées aux enfants.
 
Conclusion
 
 
Le travail est une occasion fondamentale offerte à la subjectivité de se mettre à l’épreuve du monde matériel et du monde social. Quelles sont les conséquences des obstacles à la reconnaissance sur la construction de l’identité sexuelle ? Pour les hommes, l’intégration dans le monde du travail comporte le risque d’une aliénation de l’identité masculine aux conduites défensives de la virilité. Cependant, lorsque le travail permet une expression singulière, l’œuvre, visible et reconnue, se capitalise dans la construction de l’identité sexuelle masculine, permettant même l’intégration et l’accroissement de potentialités dites « féminines ». Pour les femmes, l’accès à la reconnaissance du travail semble plus malaisée. Pour celles qui exercent un métier dit masculin, le jugement péjoratif sur leur être-femme risque toujours de l’emporter sur la reconnaissance de ce qu’elles font. Pour celles qui exercent un métier dit féminin, elles n’échappent pas à ce jugement péjoratif, mais, de surcroît, le déficit chronique de reconnaissance procède de ce qu’une part essentielle de leur travail est littéralement confondue avec leur féminité. L’organisation du travail, prescrite à distance de leurs problèmes concrets, peut aboutir à des situations d’impasse où les échecs dans le travail se soldent par des échecs, individuels ou collectifs, dans le registre de la féminité. Toutefois, lorsque des femmes réalisent ensemble une œuvre commune, elles le font selon les canons « féminins » et renforcent d’autant leur identité féminine. Les femmes ne tiennent donc pas leur identité seulement de la sphère érotique et maternelle. Même si, aujourd’hui comme à l’époque de Joan Rivière, la définition sociale de la « féminité accomplie » n’inclut pas le travail, il semble que celui-ci n’en joue pas moins un rôle fondamental dans la construction de l’identité sexuelle féminine. Les conséquences rétrogrades du plaisir et de la souffrance dans le travail jusque dans l’économie érotique sont, à ce jour, mal connues et certainement sous-estimées. Il y a là des enjeux cliniques et théoriques qui mériteraient des recherches approfondies et des discussions interdisciplinaires.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Canino, R. 1999. Toxicomanie et travail : de la tendance à répéter à la tendance à détruire. Violence et travail. Actes du 2e colloque international de psychodynamique et de psychopathologie du travail, Laboratoire de psychologie du travail du cnam, 35-42.
·  Cassell, J. 2001. « Différence par corps : les chirurgiennes », Cahiers du genre, 29, 53-82.
·  Dejours, C. 1980. Travail : usure mentale, Bayard, 3e éd. 2000.
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·  Grenier-Pezé, M. 2000. « Forclusion du féminin dans l’organisation du travail : un harcèlement de genre », Cahiers du Genre, 29 : 37-52.
·  Guigou, E. 1997. Être femme en politique, Plon.
·  Kergoat, D. 2000. « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », dans Dictionnaire critique du fémininisme, puf, 35-44.
·  Laplanche, J. 1993. Le fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud, Les empêcheurs de penser en rond.
·  Maruani, M. 2000. Travail et emploi des femmes, Repères, La Découverte.
·  Molinier, P. 2002. « Féminité sociale et construction de l’identité sexuelle : perspectives théoriques et cliniques en psychodynamique du travail », à paraître dans L’orientation scolaire et professionnelle.
·  Prunier-Poulmaire, S. 2000. « Flexibilité assistée par ordinateur, les caissières d’hypermarché », Actes de la recherche en sciences sociales, 134, 29-36.
·  Rivière, J. 1929. « La féminité en tant que mascarade », dans Féminité Mascarade. Études psychanalytiques réunies par M.-C. Hamon, Champ freudien, Le Seuil, 1994.
·  Saouter, A. 2000. « Être rugby ». Jeux du masculin et du féminin, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
·  Soares, A. 2000. « Interactions et violences dans les supermarchés : une comparaison Brésil-Québec », Cahiers du genre, 28, 97-116.
·  Stoller, R. 1968. Sexe and Gender, trad. française : Recherches sur l’identité sexuelle, 1978, Gallimard.
·  Welzer-Lang, D. 1999. Et les hommes ? Étudier les hommes pour comprendre les changements des rapports sociaux de sexe, Habilitation à diriger les recherches, Université Toulouse II-Le Mirail.
 
NOTES
 
[*]Pascale Molinier, maître de conférences, psychologie du travail, cnam.
[1]Extraits de poèmes publiés dans un journal estudiantin suédois par Vera Sandberg, élève ingénieure en 1914, citée par Boel Berner, 1997.
[2]Les guillemets ont pour fonction de nous alerter sur la construction sociale (matérielle et idéelle) du travail « féminin ».
[3]Sur les formes collectives de la sexualité virile, cf. les travaux de Daniel Welzer-Lang sur le minitel, la prostitution (1999) et l’échangisme. Voir aussi Anne Saouter à propos du rugby, en particulier la troisième mi-temps (2000).
[4]Le « bilan de vie » de Robert Lefort a été publié sans correction, dans A. Farge, J.-F. Lae, Fracture sociale, Desclée de Brouwer, 2000.
[5]Pour certains cliniciens, ce choix serait significatif d’une difficulté à admettre la différence des sexes et témoignerait d’une revendication phallique, c’est-à-dire d’un trouble primitif de l’identité sexuelle. Cette équation est discutable. Les femmes décrites par Joan Rivière ne sont pas ambiguës vis-à-vis de leur identité sexuelle. Plus largement, la clinique suggère que certaines femmes ont conscience des difficultés auxquelles elles vont se heurter (injustice, dicrimination, humiliation) en choisissant un métier qualifié, prestigieux et bien rémunéré, que les hommes, en général, tenaient pour une chasse gardée et défendaient collectivement de l’intrusion des femmes.
[6]On peut en dire autant de l’identité masculine. Toutefois, le travail appartient à la définition sociale de ce que c’est qu’un homme (breadwinner), même si l’association travail-virilité peut paraître contestée à la marge, notamment par ceux qui, exclus du monde salarial, souvent n’en travaillent pas moins (travail au noir, business dans l’économie parallèle, etc.).
[7]Compte tenu des enjeux en temps réel du travail chirurgical, on conçoit que les infirmières cèdent à l’autoritarisme des chirurgiens, et que les chirurgiennes cèdent à l’attente qui pèse sur elles d’être « différentes », parce que femmes. Sur les stratégies défensives des infirmières pour lutter contre la souffrance générée par le rapport de subordination avec les chirurgiens et qui peuvent expliquer leur différence d’attitude vis-à-vis des chirurgiennes, cf. Molinier 2002.
[8]Attitude qu’affichent aussi certains hommes autodidactes. Mais la différence entre ces derniers et les femmes en question réside dans le fait que celles-ci ont en général acquis la formation intellectuelle qui leur permettrait d’avoir des ambitions théoriques.
[9]« L’obscénité est le pain quotidien de la femme en campagne électorale » écrit, par exemple, Elisabeth Guigou (1997, p 109).
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