Cliniques méditerranéennes
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I.S.B.N.2-7492-0065-2
296 pages

p. 11 à 29
doi: en cours

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no 66 2002/2

2002 Cliniques méditerranéennes

Les pères fondateurs de la psychopathologie du travail en butte à l’énigme du travail

Isabelle Billiard  [*]
L’histoire de la naissance de la psychopathologie du travail met en lumière les apports et les limites de ses premières formulations par les fondateurs que furent Paul Sivadon, Louis Le Guillant et Claude Veil.
Ces questionnements initiaux, inséparables de la réforme de l’institution psychiatrique et de la mise en œuvre des thérapeutiques actives, au lendemain de la guerre, accordent au registre de la subjectivité et du conflit une place centrale et donnent droit de cité au travailleur en tant que sujet. Mais le passage de la clinique hospitalière au travail « réel » fait surgir de nombreux obstacles qui révèlent en creux ce qui échappait à ces psychiatres : l’engagement de la subjectivité dans l’activité même du travail. Mots-clés : réforme de l’institution psychiatrique, psychothérapies actives, psychiatrie du travail, psychopathologie du travail, Paul Sivadon, Louis le Guillant, Claude Veil, névrose de travail.
The history of the emergence of occupational psychopathology highlights the contributions and the limits of its first formulations by the founders Paul Sivadon, Louis Le Guillant and Claude Veil.
These initial questionings, which were inseparable from the reform of the psychiatric institution and implementation of active therapeutic approaches in the aftermath of the war, assigned centrality to the register of subjectivity and conflict and bestowed citizenship to the worker as subject. But the switch from hospital clinical work to « real » work brings out a large number of obstacles that reveal secreted within them what eluded those psychiatrists : the commitment of subjectivity in the very activity of work itself. Keywords : reform of the psychiatric institution, active psychotherapies, occupational psychiatry, occupational psychopathology, Paul Sivadon, Louis le Guillant, Claude Veil, industrial neurosis.
Le terme de « psychopathologie du travail » apparaît en 1952, sous la plume de Paul Sivadon dans un article de L’évolution psychiatrique (Sivadon, 1952). Il signale pour la première fois l’existence d’un ensemble de pratiques novatrices et de questionnements qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, unit une poignée de psychiatres militants autant qu’il les divise. En effet, ce que l’on appelle aujourd’hui psychopathologie du travail, renommée depuis peu « psychodynamique du travail », recouvre à l’époque des interrogations plurielles, indissociables des débats idéologiques et doctrinaux qui agitent la psychiatrie et des transformations que connaît la société française à la même époque. D’une certaine manière, il s’agit encore d’une psychopathologie du travail à l’état natif, oscillant entre pratiques cliniques et théorie de la pratique, entre thérapeutique, expertise et critique sociale.
On aurait tort, cependant, de considérer cette première étape comme une sorte de préhistoire largement dépassée tant les interrogations levées par ces premiers fondateurs de la psychopathologie du travail que furent Paul Sivadon, Louis Le Guillant et Claude Veil, font partie intégrante de l’héritage légué à la « seconde fondation » et continuent de nourrir les débats actuels en psychologie du travail. Certes, l’arrière-plan social est bien différent, mais il correspond également à une configuration singulière ouvrant sur une série de ruptures : tensions doctrinales, d’abord ; remise en cause de l’institution asilaire et mise en œuvre de thérapeutiques actives – sociothérapie et ergothérapie –, ensuite ; décentrement et élargissement de la clinique psychiatrique en direction du travail « réel », enfin. Pourtant un regard rapproché sur ces différentes innovations laisse apparaître que le transfert des leçons des thérapeutiques actives vers le travail réel ne va pas de soi et que le moment de ce passage donne lieu à de multiples effets de brouillage. C’est ce décalage, historiquement daté, entre clinique hospitalière et clinique du travail que l’on voudrait ici souligner, car il semble révéler par défaut l’existence d’une dimension essentielle : le rapport au travail réel comme registre spécifique de la vie subjective.
La question reste posée de savoir si, cinquante ans plus tard, les postures et les schèmes de pensée qui ont conduit à cette occultation ne continent pas de hanter la clinique psychothérapeutique et psychanalytique, aujourd’hui confrontée aux retombées des mutations de la sphère du travail.
 
Rupture avec les pratiques et les savoirs hérités
 
 
La naissance d’une psychopathologie du travail sous la bannière de la psychiatrie est aujourd’hui fait acquis. À l’époque, cela n’avait pourtant rien d’évident. Cette minorité de psychiatres conduits à s’intéresser aux potentialités thérapeutiques de l’activité chez les malades mentaux, puis aux troubles psychopathologiques en rapport avec le travail, appartiennent à la génération du « tournant dynamiste ».
Nés entre 1900 et 1910 (à l’exception de C. Veil qui appartient à la génération suivante) ils ont été formés par les grands maîtres de l’École de Paris tels de Clérambault, Édouard Toulouse, Henri Claude, Georges Heuyer. À cette date, il s’agit encore de concilier une conception organiciste des maladies mentales avec une approche plus dynamique de la psychose largement inspirée par la psychologie pathologique de Janet, la phénoménologie allemande, et leur douloureuse confrontation à la psychanalyse. C’est dans ce climat théorique incertain qu’Henri Ey en viendra à proposer une sorte de troisième voie doctrinale : le modèle organo-dynamique (Ey, 1975), replaçant la maladie mentale dans une perspective à la fois génétique et dynamique de l’organisation de l’être humain, c’est-à-dire un processus de différenciation et de complexification progressive du système nerveux entendu comme système hiérarchisé et intégré de « fonctions ». La maladie mentale correspondrait alors à une « désorganisation » ou « dissolution » des fonctions nerveuses supérieures, c’est-à-dire une « régression du développement psychique » et une réorganisation à un niveau de fonctionnement inférieur. Le grand saut opéré par H. Ey consiste à considérer que la vie psychique est ancrée dans l’organique mais qu’elle constitue un registre autonome répondant à des règles de fonctionnement spécifiques. Par ailleurs, cette conception de la maladie mentale fait désormais place à une altération des « fonctions de relation », suivant une étiologie relevant selon les cas d’une atteinte du substrat fonctionnel ou d’une formation réactionnelle qui a un sens et où les événements vécus et les conflits jouent un rôle central.
Cette reconnaissance de la dynamique subjective à l’œuvre dans le processus morbide sera le premier levier de la psychopathologie du travail. Elle signera par là même la rupture avec les approches positivistes et objectivantes de la psychologie appliquée au travail qui s’est développée depuis les années 1910-1920 dans le sillage de la psychologie expérimentale.
Néanmoins, ces évolutions doctrinales ne vont pas sans tensions ni débats virulents attisés par la diffusion de la théorie freudienne, puis par l’apparition d’un courant sociogénétique d’obédience marxiste, inspiré du matérialisme historique, comme en témoignent les actes du colloque de Bonneval, organisé en 1946 à l’instigation d’Henri Ey, sous le titre interrogateur Le problème de la psychogenèse des psychoses et des névroses (Bonnafé, Ey, et al.). À Henri Ey, qui définit la psychogenèse comme le plan de l’activité psychique normale, « véritable et libre », c’est-à-dire réalisant la subordination de l’organique par le psychique, Jacques Lacan oppose le principe d’une « psychogenèse pure », entendue comme causalité psychique de la maladie mentale, et postulant que « la folie est un phénomène de la pensée ». De leur côté, Sven Follin et Lucien Bonnafé renvoient les deux protagonistes dos à dos et proposent une approche de la folie étayée sur la méthode du matérialisme dialectique : l’objet de la psychiatrie n’est plus la folie mais « l’homme psychopathe en tant que phénomène social », selon une formule empruntée à G. Politzer, et ce sont les facteurs du milieu, l’enchaînement des situations vécues qui constituent le « drame » de l’homme aliéné.
Le colloque de 1946 condense les clivages qui vont traverser la psychiatrie dans les années à venir, et les premières formulations d’une psychopathologie du travail porteront la marque de ces débats internes non dépassés. À ces divisions théoriques, il faut encore ajouter la condamnation de la psychanalyse par le Parti communiste en 1949 et le climat de guerre froide qui vont contribuer à l’isolement des psychiatres communistes.
Paradoxalement, c’est aussi à cette époque que se dégage une visée unitaire que l’on pourrait qualifier de visée humaniste de la psychiatrie. D’une part, une même exigence de pensée conduit une minorité de psychiatres à élucider, par des voies différentes, l’interaction des relations bio-psycho-sociales qui caractérisent à la fois l’unité de l’être humain et la complexité des troubles mentaux ; d’autre part, ce mouvement d’engagement unitaire est entretenu par une remise en cause radicale de l’institution asilaire dont les événements de la guerre ont dévoilé de manière crue le caractère « concentrationnaire ». Pour ces militants que furent Georges Daumézon, Henri Ey, Paul Balvet, François Tosquelles, Paul Sivadon, Louis Le Guillant, Lucien Bonnafé…, l’ancien asile, lieu de relégation et de chronicisation ne pouvait devenir hôpital psychiatrique que si les psychiatres s’engageaient à soigner les malades en vue d’une « sortie » rapide, à accompagner leur réinsertion dans les milieux de vie et de travail, et en deçà, à prévenir la maladie mentale dans la collectivité.
En cette période de pénurie matérielle et thérapeutique (les neuroleptiques n’existent pas encore), les activités collectives au sein de l’hôpital vont devenir le pivot de l’acte thérapeutique, à ce point que Daumézon n’hésite pas à écrire à l’adresse de ses collègues qu’« il convient d’annexer à la vieille recherche clinique […], et sans doute de substituer à elle, une clinique d’activités ». Toutes sortes de tâches, d’échanges et d’événements collectifs sont institués en activités thérapeutiques en même temps qu’un espace commun est transformé en Club des malades. Ainsi s’organisent les premiers supports de la « sociothérapie ». Parallèlement certains lieux sont réservés au « travail thérapeutique », réalisé individuellement ou collectivement, à visée expressive ou productive. Toutes ces activités ont un caractère thérapeutique parce que, génératrices de rencontres, de paroles et de productions, elles constituent autant de « médiations » entre le malade et son monde, le malade et les autres, et représentent autant d’occasions de restaurer les capacités relationnelles altérées par la psychose ou l’épisode délirant.
Certes, il s’agit là de tentatives ponctuelles, empiriques, soutenues par l’engagement et la conviction d’une minorité de psychiatres à l’encontre des pratiques dominantes en cours dans la plupart des anciens asiles. Pourtant, grâce à la ténacité de Sivadon, qui est également à cette époque secrétaire de la Ligue d’hygiène mentale et médecin-contrôleur de la Sécurité sociale, deux Centres de traitement et de réadaptation sociale (ctrs) seront créés à titre expérimental, l’un dans son propre service à l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard, en 1947, l’autre à l’hôpital de Villejuif, en 1949, dans le service de Le Guillant.
 
Comment formaliser les ressorts du « travail thérapeutique » ?
 
 
Si les psychiatres réformistes s’accordent sur la nécessité d’humaniser l’hôpital psychiatrique et de généraliser les thérapeutiques actives, ils sont à la fois moins assurés et plus divisés dès lors qu’il s’agit de rendre compte de ce qui constitue les ressorts de ces nouvelles méthodes de soin et les modes d’action du « travail thérapeutique ». Et lorsqu’en 1951, à l’occasion du Symposium sur la psychothérapie collective (L’évolution psychiatrique, 1952), H. Ey les convie à « codifier sous la forme d’une technique plus rigoureuse la sociothérapie et la psychothérapie de groupe », chacun met finalement en exergue les présupposés et convictions personnelles qui reflètent ses formes d’engagement dans la pratique.
Pour Sivadon, fondateur du dispositif expérimental de Ville-Evrard, toute entreprise de réadaptation sociale et professionnelle repose sur deux postulats de base : d’une part, adapter les conditions de l’activité aux niveaux fonctionnels subsistants chez le malade mental ; d’autre part, faire en sorte que les conditions de l’activité répondent à une échelle de difficultés croissante qui tiennent à la taille du groupe, au type d’occupation, au matériau, au rythme de travail, et qu’elles impliquent différents degrés de collaboration, de spécialisation et de responsabilité se rapprochant peu à peu des conditions du travail réel. L’objectif est ici de « spécialiser » le sujet à son niveau d’efficience maximum. En effet, pour Sivadon, comme pour ses collègues, le travail spécialisé, c’est-à-dire faisant appel à un nombre limité de schèmes psychomoteurs et mentaux, plus ou moins automatisés et stabilisés – qui n’est pas sans présenter certains similitudes avec le travail rationalisé –, est une condition nécessaire à la réinsertion professionnelle des malades mentaux.
Sensible à l’organo-dynamisme d’H. Ey, empruntant à Janet puis à Piaget, bien davantage qu’à Freud, Sivadon considère que la maladie mentale a pour cause une altération des « structures supérieures assurant les fonctions adaptatives », celle-ci se traduisant par une « régression » faisant appel à des structures fonctionnelles plus solides parce que plus anciennes, mais ne permettant plus une « adaptation satisfaisante au milieu ». Selon lui, le but de toute thérapeutique psychiatrique est « la restauration aussi complète que possible de la valeur sociale du malade ». Derrière cette proposition se profile une position éthique et politique qui sous-tend l’action de P. Sivadon et ne semble pas étrangère à son éducation protestante ni à ses responsabilités de longue date auprès des assurances sociales, puis de la Sécurité sociale. Elle traduit une adhésion sans faille à la valeur intégratrice du travail telle qu’elle est promue dans la société française des années quarante et cinquante. Ainsi faut-il comprendre que l’expérience de Ville-Evrard suscite chez Sivadon des remarques très fines concernant les processus dynamiques à l’œuvre en ergothérapie et dans des tâches concrètes qui, sans être le travail réel, n’en relèvent pas moins du « faire » et du « fabriquer ».
Tout d’abord il constate qu’« en modifiant l’objet, [le sujet] se modifie lui-même ». Il fait ensuite remarquer que l’intérêt ne peut être maintenu que « s’il existe un certain écart entre l’objet du travail et les structures mentales du sujet, s’il y a une inconnue au problème, une tension à résoudre ». Ces notions d’écart, d’inconnue au problème, de tension à résoudre le conduisent au plus près de l’analyse psychologique du travail en soulignant ce qu’il en est de l’épreuve du réel dans le travail, mais aussi des relations toujours incertaines du sujet et de l’objet qui, dans l’activité de travail, entretiennent l’autonomie subjective ou, au contraire, la répétition.
Pour sa part, F. Tosquelles, psychiatre catalan de tradition anarchiste, réfugié à l’hôpital de Saint-Alban dans la montagne de Lozère, considère que les véritables obstacles opposés à l’équilibre individuel relèvent moins des avatars de la vie psychosexuelle que de ceux « plus inconscients et plus insurmontables qui concernent notre vie psychosociale ». En conséquence, l’action thérapeutique porte sur les « conflits interhumains concrets » que les activités collectives ne manquent pas de faire surgir. Le « niveau de la coopération » constitue à ses yeux le ressort essentiel de la psychothérapie de groupe – qu’il rebaptise « psychothérapie institutionnelle ». « Cette thérapeutique, dit Tosquelles, vise simplement à ce qu’à l’intérieur du groupe untel soit reconnu et servi par tel autre », car c’est dans ce mouvement que se greffent les multiples processus inconscients d’identifications dramatiques que le psychiatre a pour tâche de saisir et de diriger. De fait, il pense que le destin humain n’est pas de s’adapter ou de périr, mais de construire avec les autres hommes un monde dans lequel « se faire homme » (Tosquelles, 1967). C’est dans cet esprit qu’il accorde une importance particulière à deux fonctions spécifiquement humaines que sont, d’une part, le langage comme moyen de s’adresser à l’autre et de « soutenir sa propre existence » ; d’autre part, le travail comme organisation sociale, division des tâches, système d’échanges. Partant de ces présupposés il estime que la fonction thérapeutique et restructurante du travail repose essentiellement sur la part d’initiative et d’activité que le malade peut y apporter. Aussi doit-on retenir ce que Tosquelles entend par activité : « Activité, écrit-il, ne veut pas dire mouvement quelconque ni mouvement adapté. Activité veut dire activité propre : activité qui part et s’enracine dans le sujet actif pour s’épanouir, le cas échéant, dans le contexte social » (ibid.). On ne peut mieux parler de la mobilisation subjective qui sous-tend l’action, et avec elle la « construction d’un monde » et la réalisation du sujet. C’est dire aussi que l’objectif de « resocialisation » l’emporte ici sur celui de réadaptation professionnelle.
Pour L. Le Guillant, les vertus de l’ergothérapie sont toujours contrebalancées par le discours critique qu’il tient à l’encontre de l’institution psychiatrique elle-même. L’expérience du ctrs de Villejuif l’incite, certes, à reconnaître que le travail est un moyen de traitement, et surtout de réadaptation et de rééducation, mais il estime que « l’hôpital psychiatrique n’est ni un village ni une usine, et il n’a que faire de singer leurs institutions ». De fait, Le Guillant milite pour une autre vision de la mission du psychiatre dans la société et considère que les « vrais problèmes psychiatriques sont les situations pathogènes qui aliènent les hommes ».
Au nom de la conception sociogénétique de la maladie mentale qu’il partage avec ses collègues marxistes, et sous la bannière d’une « psychopathologie sociale » (Le Guillant, 1954), il établit une continuité entre conditions d’existence, travail pathogène et maladie mentale. Avec le groupe de La raison – revue qu’il crée en 1951 pour défendre le point de vue des psychiatres marxistes au nom d’un matérialisme dialectique étayé sur la psychophysiologie pavlovienne –, Le Guillant entend alors présenter une alternative à la perspective freudienne qu’il accuse d’escamoter le monde réel et d’acquitter l’ordre social. Il s’agit de remettre au premier plan l’enchaînement des événements graves et singuliers qui caractérise la biographie des malades mentaux, tout comme les écarts importants entre la culture d’origine et les nouvelles conditions de vie, car, dit-il, ce sont ces situations réelles qui sont à l’origine des conflits individuels, bien davantage que les fantasmes inconscients.
C’est pourquoi, selon L. Le Guillant, toute réadaptation sociale, toute ergothérapie, n’ont de sens que si l’on multiplie les efforts pour transformer le milieu de vie et les conditions de travail avec lesquels les malades devront renouer. Ceci suppose de prendre appui sur une connaissance pratique du travail réel. Mais il faut aussi que le travail des malades soit rémunéré de façon équitable et que ces derniers aient des échanges avec le milieu environnant, car ce sont là les préalables nécessaires à une « réhabilitation sociale », au moins aussi essentielle que la « réadaptation ».
Finalement, c’est sans doute à G. Daumézon que l’on doit l’analyse la plus synthétique des transformations en jeu dans le travail thérapeutique. Dans un premier temps, dit-il, on pourrait « parler de travail pour toute activité modificatrice du monde », telle qu’on la rencontre à l’état naissant dans le pétrissage des enfants. Par la suite, cette activité aboutit à la réalisation d’objets qui deviennent à leur tour objets d’échange de sorte que le sujet intègre un monde toujours plus étendu. À ce stade, « les troubles de la socialisation deviendraient justiciables d’activités saturées de relations sociales », et cette fois, ajoute-t-il, plus que l’activité physique du travail, « c’est sa signification (salaire, possibilité de son utilisation, entreprise communautaire, etc.) qui retiendra l’attention ». Ici se dessine une perspective plus anthropologique du travail, qui semble davantage tenir à distance la vision économiciste et intégratrice du travail chère à ses collègues, mais elle s’en tient aussi au registre du travail thérapeutique sans prétendre se porter vers le travail réel.
Au fil de ces argumentaires, on mesure la difficulté que rencontrent ces psychiatres à théoriser les enseignements de leur pratique. C’est qu’ils découvrent à leur corps défendant un registre de l’expérience qui échappait jusqu’à présent à leur pratique et à leur savoir : l’activité, le travail, le rapport du sujet à ce qu’il « fait », et aux autres à travers ce qu’il fait. À défaut de pouvoir inscrire leurs expériences dans un corpus de connaissances en partie constitué, ils s’en tiennent à un certain nombre d’intuitions, brillantes mais disparates, dont certaines ne seront reprises et reformulées que quarante ans plus tard. Cependant, en dépit de ces limites, on aurait pu s’attendre à ce que ces psychiatres mettent à profit ces premiers enseignements dans la mise en œuvre d’une psychopathologie du travail. Curieusement, on assiste à une sorte de dilution des acquis et des intuitions premières face à la complexité des réalités observées sur lesquelles vient buter cette « clinique nouvelle » que Le Guillant appelait de ses vœux.
 
Le saut vers le travail réel. Différentes conceptions de la psychopathologie du travail
 
 
C’est au nom de la prévention et de la postcure que les plus ardents défenseurs d’une psychiatrie sociale se portent vers la sphère du travail réel. Dans l’esprit de la « révolution psychiatrique », soins, réinsertion et dépistage constituent en effet un tout solidaire. Mais au-delà, il s’agit aussi de déceler les facteurs pathogènes inhérents aux conditions de vie et de travail. De fait, dès les années cinquante, les autorités sanitaires sont alarmées par le développement des troubles mentaux dans les milieux urbains et industrialisés. De leur côté, les médecins du travail et les services sociaux des entreprises semblent dépassés par des pathologies nouvelles et des accidents de parcours dont la cause leur échappe. Aussi les psychiatres vont-ils déployer leurs efforts sur les divers fronts qui leur semblent prioritaires : pour Sivadon, la Ligue d’hygiène mentale destinée à sensibiliser les responsables des collectivités et les pouvoirs publics aux problèmes que soulève la maladie mentale ; pour C. Veil, les médecins du travail, les ingénieurs en organisation et les travailleurs sociaux, en vue de les éclairer et de compléter leur formation ; pour Le Guillant, les syndicats ouvriers au nom de l’émancipation des travailleurs. Mais on sollicitera également leur concours dans les services de reclassement professionnel, ou à titre d’expert dans les Commissions des maladies mentales du ministère de la Santé.
Très vite, le reclassement professionnel des malades mentaux semble poser des problèmes considérables soulignant l’existence d’une autre acception de l’expérience du travail qui rend caduc le simple transfert des connaissances acquises à l’hôpital psychiatrique vers le travail réel. Comme le fait remarquer C. Veil, « les malades mentaux sont des hommes comme les autres, mais ce ne sont pas des malades comme les autres, et les problèmes qu’ils posent aux services de reclassement montrent bien tout ce qui sépare le travail thérapeutique d’“un vrai travail” ». De fait, les employeurs ne sont pas préoccupés de thérapeutique mais de rentabilité, et les malades sont désormais confrontés aux nouvelles exigences du marché du travail. Voilà qui laisse peu d’illusions sur les vertus sécurantes et restructurantes d’un vrai travail. L’expertise psychiatrique est encore plus délicate lorsqu’il s’agit de trancher le débat relatif aux « maladies mentales professionnelles » chez des salariés par ailleurs normalement insérés dans la vie professionnelle, comme les aiguilleurs du ciel, les standardistes, les mécanographes, les ouvriers du bâtiment, les cheminots de la sncf… Certes, ces psychiatres ont bien conscience que les transformations rapides du travail au lendemain de la guerre ne sont pas étrangères à l’apparition de troubles chez des sujets fragiles ou fatigués. Mais quel est l’ordre des causalités ?
Cette génération de psychiatres, très attachée à la formation et à la légitimité médicale qui a fait le renom de la clinique française, s’appuie évidemment sur ce qui constitue son système de référence : le savoir médico-psychiatrique. On ne peut s’étonner que les différentes formulations d’une psychopathologie du travail soient aussi le reflet des tensions qui l’habitent. Les uns vont porter l’accent sur les particularités du travailleur en butte à son travail ; les autres sur les conditions de travail considérées comme cause ultime des troubles incriminés.
P. Sivadon (bientôt secondé par C. Veil) encourage la prophylaxie mentale par le biais des différentes institutions et grandes associations de service public qui peuvent servir de caisse de résonance aux questions de la santé mentale : Ligue d’hygiène mentale, Fédération mondiale pour la Santé mentale, Sécurité sociale, médecine du travail. En règle générale, il considère que les transformations rapides du milieu urbain et du milieu technique représentent des facteurs indéniables de fragilisation des individus, et que le psychiatre a pour tâche de faire des recommandations permettant de prévenir ou d’atténuer leurs effets néfastes. Toutefois, il estime que « le travail n’est généralement pathogène que pour des raisons extrinsèques qui tiennent bien davantage aux possibilités des travailleurs qu’à sa nature propre ». C’est dire que la psychopathologie du travail vise d’abord la personnalité et les antécédents des salariés en difficulté, et plus particulièrement ce processus de « désadaptation » dont la « névrose de travail » (Sivadon, 1957) constitue la figure emblématique. Or, ce tableau clinique qui va de l’inhibition, ou de l’intolérance, à la crise d’angoisse ou à la somatisation précédant parfois un épisode confusionnel ou délirant, est toujours en relation avec ce qu’il appelle « l’immaturité de la personnalité ». À l’appui de cette thèse, il souligne que « chez l’homme pourvu de mécanismes adaptatifs efficaces, la difficulté d’adaptation se traduit simplement par de la fatigue, de l’ennui ou du désintérêt ». Il est clair que chez Sivadon la psychopathologie du travail s’arrête là où cessent d’apparaître des troubles avérés relevant du registre de la psychiatrie, et que les amputations de la personne du travailleur « sain » restent masquées par le critère d’adaptation, voire d’accoutumance.
Suivant cette conception de la psychopathologie du travail qui se tient très à distance de la concrétude du travail, le clinicien fait porter l’effort sur deux plans : d’une part, des consultations spécialisées en direction des salariés troublés qui sont adressés par les médecins du travail ; d’autre part, des actions de formation et de sensibilisation aux processus et manifestations psychopathologiques auprès des professionnels des services sociaux et de médecine du travail.
Pour L. Le Guillant, la psychopathologie du travail repose sur de tout autres présupposés. Face au travailleur troublé, comme face au malade mental hospitalisé, l’interrogation première reste la même : quels sont les événements biographiques, les conditions de vie et de travail, les formes de conditionnement, qui constituent le terreau du processus pathologique ? L’étude des conditions concrètes de travail est donc la voie d’accès à une psychopathologie du travail digne de ce nom, et la tâche du psychiatre consiste à aider les travailleurs à mettre des mots sur des impressions pénibles plus ou moins niées afin d’être ainsi capables d’agir en leur nom propre. Pourtant les présupposés doctrinaux et idéologiques semblent parfois faire écran aux faits observés.
Dans un premier temps, Le Guillant s’interroge sur la fréquence des troubles rencontrés parmi les standardistes. S’appuyant sur l’analyse systématique d’un certain nombre de cas cliniques, il réalise avec J. Bégoin l’étude intitulée « Le travail et la fatigue : la névrose des téléphonistes et des mécanographes » (Le Guillant, Bégoin, 1958). Cette étude comparée l’amène à la conclusion qu’il ne s’agit pas d’une « névrose expérimentale » propre à certaines professions, mais que l’on a à faire à de véritables « maladies de la productivité » confirmées par la fréquence des troubles liés aux formes récentes de rationalisation des tâches, à l’intensification du travail et à l’accélération des cadences destinées à augmenter le rendement. Toutefois, Le Guillant qui, à cette date, a rompu avec les « théories réactionnaires », étaye sa thèse sur la psychophysiologie pavlovienne. Dans cette perspective, qui accorde au substrat cérébral « matériel » un rôle déterminant, le sentiment de « harcèlement » et les troubles de l’humeur ressentis par les employées ne seraient que le « reflet subjectif » d’altérations psychophysiologiques. De ce fait, le registre essentiel du vécu négatif du travail est appréhendé comme une sorte d’épiphénomène de la surcharge cérébrale – particulièrement criante dans ces types de tâches –, et relégué au second plan de l’analyse.
La recherche sur les « Incidences psychopathologiques de la condition de bonne à tout faire » (Le Guillant, 1963) opère un déplacement radical vers l’autre pôle de l’analyse dialectique : celui de la « condition sociale ». Là encore, Le Guillant est alerté par le nombre de ces femmes soignées dans son service. La « condition » de bonne à tout faire illustrerait avec une force particulière les mécanismes psychologiques et psychopathologiques en jeu dans les situations de servitude et de domination.
Ici, les conditions du travail, la pénibilité, le salaire dérisoire pèsent certes de tout leur poids, mais ils sont indissociables des aspects psychologiques réalisant une forme globale d’expérience, une « gestalt sociale » dit Le Guillant, infiltrée par le ressentiment à l’égard de cet « état » de domestique auquel on ne peut échapper. S’appuyant cette fois sur la phénoménologie hégélienne, il se penche sur les ressorts de cette haine fondamentale du domestique à l’égard de son maître, et la culpabilité alimentée par la censure qui refoule dans l’inconscient social les problèmes posés par la domination. La solitude existentielle, l’ambivalence de sentiments réduits au silence génèrent « cette nuit pour elles-mêmes où se nouent les conflits les plus profonds », c’est-à-dire une configuration où l’aliénation mentale entretient des liens étroits avec l’aliénation sociale. Ce faisant, Le Guillant pointe une donnée fondamentale pour la psychopathologie du travail : le vécu du rapport de subordination qui lie un nombre croissant de salariés à leur employeur.
Avec les téléphonistes et les bonnes à tout faire, Le Guillant essaie de tenir les deux termes de l’analyse dialectique au-dessus d’un abîme de non savoir qu’il reconnaît lui-même. En passant d’une clinique du sujet, qui lui est familière, à une clinique de situations, qu’il déchiffre, il n’est plus en mesure de saisir ce qui fait le propre de l’activité de travail, trop souvent confondue avec les conditions de travail qui, dans les exemples retenus, occupent évidemment le devant de la scène.
L’échec deviendra patent lorsque, en 1965, il cherchera à rendre compte du malaise exprimé par les cheminots de la sncf face à un nouveau dispositif de contrôle de la conduite des trains (la vacma). En effet, il s’agit là d’un métier qualifié, socialement valorisé, supposant des savoir-faire complexes combinant expérience et responsabilité. Le Guillant reconnaît qu’en toute rigueur « il est pratiquement impossible de démontrer le caractère particulièrement nocif et pénible de cette condition de travail ». Il ne lui reste qu’à faire à nouveau appel à la notion de gestalt en précisant qu’« un “poste” constitue une gestalt où le “facteur humain” peut apparaître au premier plan, aussi bien que l’intensité ou la durée du travail ». La notion de gestalt, comme le principe de dialectique, vient ici colmater ce qui échappe à la psychopathologie du travail, à savoir la sédimentation de savoir-faire, de règles professionnelles et de significations partagées qui font précisément le métier de « roulant » et, à ce titre, restent hors de portée de la clinique psychiatrique.
Pour leur part, les travaux de Claude Veil, introduisent de nouvelles références. Collaborateur de Sivadon, et animateur de la section d’Hygiène industrielle de la Ligue d’hygiène mentale, il prolonge les travaux de son aîné tout en y apportant de sensibles infléchissements. Né en 1929, il appartient en effet à cette génération de psychiatres familiarisés à la psychanalyse et à la phénoménologie, et à leurs retombées sur le travail clinique. Spécialiste du reclassement des anciens malades, il a également exercé la médecine du travail, et plaide avec Sivadon pour la reconnaissance d’une nouvelle spécialité médicale, la psychiatrie du travail.
Plus qu’au tableau clinique ou à la structure de personnalité du travailleur, C. Veil s’intéresse aux mouvements dynamiques qui signalent les aléas du fonctionnement psychique : « La maladie est considérée comme le franchissement d’un seuil de désadaptation au-delà d’une marge de tolérance » (Veil, 1957). Dans le même temps, il estime qu’aucun individu ne peut être dit adapté ou désadapté que par rapport à des normes déterminées, et conformément à l’esprit de la psychiatrie sociale, il juge que la mission du psychiatre consiste également à aider la collectivité à déceler « l’imperfection des normes » du travail afin de remédier à leurs effets pathogènes. Ainsi C. Veil opère-t-il un aller et retour permanent entre deux registres : une clinique des marges de tolérance individuelles, et une mise en perspective psychiatrique des normes du travail.
Face aux troubles individuels, il fait prévaloir une position tempérée selon laquelle « il faut renoncer aux postulats de l’unicité et de la spécificité des facteurs » et accepter l’enchevêtrement des expériences. En effet, puisque comme il le rappelle, l’homme au travail et l’homme dans sa vie privée sont le même homme « l’étiologie est toujours mixte », et l’inadaptation latente ou manifeste correspond à une « saturation des mécanismes de défense » où il est difficile de départager ce qui relève des traits de personnalité, de la vie personnelle et de la vie professionnelle. C’est bien ce qu’il faut entendre lorsqu’il écrit que « la pathologie du travail est banale ». Les conditions et l’organisation du travail seraient-elles ainsi dédouanées ? Assurément pas. Encore faut-il avoir les moyens d’en démonter les mécanismes pour en prouver les effets.
Pour ce faire C. Veil fait appel à l’analyse pluridisciplinaire. Cette méthode, revendiquée par la section d’hygiène industrielle (Veil, 1964), conduit à se saisir des problèmes concrets qui se posent dans un grand nombre d’entreprises – rythmes de travail, fatigue chronique, accidents du travail, alcoolisme, absentéisme… – et à les soumettre aux savoirs croisés de plusieurs spécialistes : psychologues du travail, sociologues, médecins du travail, responsables du personnel, des services sociaux, et psychiatres. La démarche est fructueuse dans la mesure où elle éclaire d’un jour nouveau certains comportements de travail jugés paradoxaux ou irrationnels, comme la consommation d’alcool destinée à inhiber la fatigue, ou la peur dans les métiers pénibles et dangereux, ou encore l’absentéisme dont on doit reconnaître la fonction protectrice et régulatrice permettant de prévenir l’épuisement ou l’état critique. Néanmoins, le travail d’expertise et les synthèses l’emportent finalement sur l’analyse clinique des situations concrètes de travail et leurs relations avec les troubles incriminés.
 
Les chaînons manquants : l’activité de travail et le sujet actif
 
 
Partant de la clinique hospitalière et des thérapeutiques actives, ces psychiatres privilégient le point de vue du travailleur entendu comme totalité et singularité dynamique, c’est-à-dire comme « sujet », à partir des manifestations qui confèrent au registre de la subjectivité et du conflit une place centrale. En ce sens, ils confirment l’existence d’une autre rationalité et d’un autre mode d’intelligibilité de l’homme au travail. À l’évidence, cette posture, inspirée par la clinique psychiatrique, enrichie des débats sur la « psychogenèse » et des apports de la phénoménologie et de la psychanalyse, constitue le trait de filiation le plus indéfectible avec la psychodynamique du travail.
Néanmoins, il apparaît bien que les pères fondateurs n’ont pu soutenir toutes les promesses contenues dans l’effervescence des réflexions suscitées par la psychothérapie collective et les thérapeutiques actives. La notion d’activité, telle que l’entendait Tosquelles, tout comme la fonction médiatrice du travail, semblent entièrement résorbées dans le travail réel. Peut-on leur en tenir grief ? Ce n’est, en effet, que rétrospectivement, au vu des acquis des vingt dernières années, que s’éclaire ce qui échappait à leur regard, et les raisons de cette cécité.
Un premier ensemble de difficultés tient évidemment au statut de l’objet et à celui des observateurs. En se portant sur le terrain du travail réel, ces psychiatres s’aventurent à plus d’un titre sur une terre inconnue. Sur le plan scientifique, l’objet « travail » n’a encore qu’un statut incertain. Les disciplines existantes – la psychotechnique, la jeune médecine du travail, l’ergonomie naissante – s’inscrivent dans le sillage des sciences expérimentales, et du côté des sciences sociales, les avancées se résument encore aux premiers travaux de G. Friedmann sur la parcellisation et la spécialisation des tâches, et aux formulations de la psychologie sociale industrielle d’obédience comportementale qui se développe alors aux États-Unis.
De leur côté, ces psychiatres sont aussi acteurs de la société de l’après-guerre, qui plus est, acteurs militants : pour la protection des travailleurs encouragée par les Ordonnances de 45, ou pour la cause des travailleurs portée par le Parti communiste. Dans tous les cas, ils adhèrent à une philosophie sociale qui confère au travail une valeur cardinale garantissant l’utilité sociale et la dignité de l’individu. Leur regard sur le travail porte évidemment la marque de ces engagements respectifs, brouillant parfois les frontières entre nouvelles figures du travail et conditions de travail pathogènes. On est loin, en effet, du travail thérapeutique dans ce collectif artificiel que représente l’hôpital psychiatrique, et la distance nécessaire à l’élaboration conceptuelle n’est plus assurée. En outre, la tâche de ces psychiatres est d’autant plus ardue qu’ils défendent une conception unitaire de l’homme et du malade mental qui les portent très logiquement à aborder le travail en tant que phénomène global, c’est-à-dire une réalité complexe et mouvante où interagissent des données d’ordre social, technique, économique, institutionnel, individuel et collectif. Conscients de leur incapacité à saisir dans un même mouvement le travail en tant qu’activité sociale, et le rapport subjectif au travail, ils tentent de pallier la difficulté en faisant appel à des présupposés philosophiques et aux savoirs d’autres disciplines. Le problème n’est pas résolu pour autant. L’objet se fragmente en autant de segments de théorie et de connaissances.
Finalement, le travail reste une sorte de boîte noire, d’autant plus opaque que l’on s’éloigne du travail spécialisé et parcellisé pour aborder des métiers faisant appel à des règles et des savoir-faire complexes. Il suffit ici de rappeler la lucidité de Le Guillant reconnaissant l’impuissance du psychiatre à expliquer les plaintes des cheminots. Or, cette déconvenue signale l’existence d’un reste. Autrement dit, quelque chose d’essentiel dans le rapport au travail se dérobe à l’approche des psychiatres.
À la lumière des acquis de la psychodynamique du travail [1] et du renouveau de la clinique en clinique de l’activité [2], il devient clair que les obstacles rencontrés par ces psychiatres circonscrivent « en creux » cette donne essentielle qui leur échappait : l’engagement de la subjectivité dans l’activité de travail. C’est en effet du cœur même des pratiques – celles des psychiatres comme celles des salariés – que s’explique l’improbable rencontre de la psychopathologie du travail avec l’activité de travail, les rendez-vous manqués des psychiatres avec les travailleurs et, finalement le demi-échec de la première école de psychopathologie du travail.
En ce qui concerne les psychiatres, il faut d’abord souligner à quel point le savoir et la pratique médico-psychiatriques lestent la démarche des pères fondateurs. Qu’il s’agisse des biographies individuelles ou des situations de travail, l’analyse se fait toujours à travers le filtre d’une longue et puissante école de pensée : celle de la clinique et de la sémiologie médicales, et avec elles, une conception du fonctionnement psychique encore très marquée par le clivage du normal et du pathologique. De ce fait les psychiatres sont conduits à privilégier les troubles avérés, les signes de désadaptation manifeste ou de réactions pathologiques. Plus encore, l’énigme du travail est redoublée par cette autre énigme que constitue la maladie ou le trouble mental. À l’évidence, les catégories d’analyse issues du savoir psychiatrique et des pratiques de réadaptation professionnelle sont mal ajustées aux problèmes du travail réel dont une large part semble concerner des sujets réputés « normaux ». Faute de pouvoir conceptualiser les modalités de l’engagement subjectif dans l’activité de travail, et ses aléas, les altérations de la subjectivité du travailleur « normal » sont ignorées (Sivadon parle d’« accoutumance à la monotonie ») ou ne sont expliquées qu’au prix d’un mouvement de réduction qui conduit soit à escamoter l’analyse du travail concret (Sivadon et la névrose de travail), soit à disqualifier le registre de l’élaboration subjective au nom des conditions de travail (Le Guillant et la névrose des téléphonistes).
Cette mise entre parenthèses de l’activité de travail induite par la posture médico-psychiatrique est elle-même renforcée par le mode de rencontre des psychiatres avec les sujets en difficulté : le plus souvent dans des consultations de services hospitaliers ou de médecine du travail, c’est-à-dire à titre individuel, hors des lieux de travail, dans une perspective de soutien ou de soins qui privilégie la dimension personnelle et la position médicale et thérapeutique. Ce n’est généralement que par recoupements de « cas » ou rapprochements d’informations qu’ils ont connaissance des caractéristiques objectives du travail, et il est rare qu’ils aient à recueillir une parole collective révélant une réalité concrète partagée, c’est-à-dire les données nécessaires à la compréhension de la part obscure des troubles exprimés.
Par ailleurs, il faut mettre ces différents obstacles en regard avec les formes de travail qui se développent dans les grandes entreprises que ces psychiatres ont à connaître, soit par le biais des services sociaux et de médecine du travail, soit par l’entremise des syndicats. C’est bien là, en effet, que réside l’essentiel du hiatus entre la posture des psychiatres et les pratiques des salariés. Il s’agit le plus souvent du travail peu qualifié des mines ou du bâtiment, du travail non qualifié ou déqualifié de la production à la chaîne, des tâches de bureau mécanisées et rationalisées, c’est-à-dire des situations où l’initiative personnelle semble réduite à la portion congrue. On comprendra que l’attention des psychiatres se porte spontanément vers les effets les plus manifestes du travail au rendement, de la parcellisation des tâches, des mouvements et cadences imposés, des travaux dangereux, plutôt que vers les limitations de l’initiative et de la coopération, a priori inexistantes pour un observateur extérieur.
Une autre difficulté doit encore être prise en compte : celle qui concerne alors le statut de la parole et du langage. Certes, les psychiatres n’écoutent que ce qu’ils peuvent entendre. La psychiatrie dynamique, la familiarisation à la phénoménologie, l’accueil encore plus ou moins réservé à l’égard de la psychanalyse, les rendent attentifs aux troubles de la pensée, à certaines dissonances du discours, aux difficultés relationnelles, voire aux conflits intra-psychiques et aux mécanismes de défense. Mais le psychiatre détient aussi la maîtrise du dialogue intime avec le patient. De ce fait, il entraîne à son insu ce dernier sur un terrain qui éloigne souvent du travail concret ou le cantonne dans une sorte d’implicite. Inversement, et à la décharge des psychiatres, il faut rappeler que les salariés de l’époque sont encore peu formés et informés, souvent ouvriers de père en fils, ou ayant quitté le travail agricole pour l’usine. Pour ces hommes et ces femmes, le travail est l’objet de « faires » transmis et appris, de « coups de mains », d’accords tacites entre travailleurs. Autrement dit, les salariés font leur travail plus qu’ils ne le parlent. Qui plus est, la parole est très souvent interdite dans les ateliers et les bureaux, et les échanges sont limités aux seules exigences des tâches.
Pourtant, à l’occasion de ces échanges, les travailleurs ont généralement recours à des tournures de langage originales pour qualifier les réactions des machines ou des matières, désigner différentes modalités du faire, rappeler des règles de travail tacites. Ces expressions, plus ou moins hermétiques à l’écoute étrangère, sont généralement inusitées par les travailleurs hors de leur champ d’efficience immédiat. Pourtant, il s’agit là d’un moyen d’accès privilégié à l’activité concrète du travail, à l’épaisseur des significations et des normes implicites qui lui sont attachées, et on peut dire qu’elles constituent autant d’indices de l’engagement de la subjectivité dans le travail.
Il faudra compter à la fois sur la libération de la parole qui a suivi Mai 68, puis sur la rencontre de la linguistique avec les travaux de l’École française d’ergonomie pour que l’on accorde à ces genres de langage, et à la parole autour du travail, l’attention qu’ils méritent, que l’on mesure la part d’action qu’ils contiennent, les potentialités expressives et médiatrices qu’ils recèlent.
Pour conclure, il faut rappeler que le grand mérite des pères fondateurs a été de tenir l’implication de subjectivité pour ressort essentiel des activités thérapeutiques, et ce faisant, d’envisager le travailleur en tant que sujet. Néanmoins le sujet en question est, si l’on peut dire, un sujet daté. Daté, d’abord, par l’histoire sociale : il s’agit d’un travailleur revendiquant « collectivement » l’amélioration des conditions de vie et de travail auquel est octroyé collectivement le « droit à la santé », laissant encore loin l’aspiration à être et à exister en tant qu’individu. Daté aussi, et sans doute pour les mêmes raisons, par la posture des psychiatres : ce sujet est encore largement « patient », sujet plus ou moins passif de ses troubles ou des épreuves du travail. C’est pourquoi s’attacher aux perturbations du rapport subjectif au travail ne suffit pas. À l’insu des pères fondateurs eux-mêmes, il y manque le registre de l’« activité propre » au sens où l’entendait Tosquelles, c’est-à-dire « l’effort que l’on fait, la part de créativité qu’on y apporte, l’engagement qui part et s’enracine dans le sujet actif ».
Pour les raisons que l’on a rappelées – formes de travail rationalisé ou déqualifié, invisibilité des collectifs de travail, statut de la parole et du langage –, les psychiatres sont bien en peine de débusquer la part d’initiative et de coopération que les hommes et les femmes apportent à leur travail. Qui plus est, en focalisant leur attention sur les troubles avérés, ils sont portés à poser la norme comme extérieure au sujet. Elle l’est, de fait, à travers les normes de travail imposées, mais aussi parce que les identifications projetées hors de lui par le sujet malade s’imposent en retour à sa conscience troublée comme extérieures à lui. Prisonniers, si l’on peut dire, des questions qu’ils se posent et de l’état du travail, ces psychiatres sont finalement conduits à ignorer que le travailleur est d’abord un sujet actif, qu’il est à la fois interprète des normes imposées et producteur de ses propres normes, individuelles ou collectives, y compris dans les très faibles marges qu’autorisent les machines et l’organisation rationnelle du travail. Or, une part essentielle des situations problématiques relevant de la psychopathologie du travail réside dans cette zone imprécise où le travailleur ne manifeste aucun trouble apparent, mais où il renonce ou ne parvient plus à réinterpréter les normes imposées, et ne s’attelle à son travail qu’au prix d’une accoutumance tissée de renoncement ou de sentiments réprimés. Cette mise en échec plus ou moins silencieuse de « la part d’initiative et de créativité » que le travailleur apporte dans son travail ne peut que se dérober à la « perspective psychiatrique » telle que l’autorisent les connaissances et les questions de l’époque. C’est pourquoi, dès que l’initiative, les savoir-faire, la culture de métier, la parole collective sur le travail, entrent en jeu, les outils cliniques et conceptuels sont pris en défaut et les situations incriminées soulèvent des problèmes insurmontables. On ne saurait mieux dire que ces psychiatres butent sur ce qui constitue le noyau dur de la psychopathologie du travail, à savoir l’activité même du travail et l’enchevêtrement des médiations à travers lesquelles la subjectivité s’y trouve engagée.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bégoin, J. 1958. (sous la dir. de L. Le Guillant), « Le travail et la fatigue : la névrose des téléphonistes et des mécanographes », thèse de médecine publiée dans La raison, n° 20-21.
·  Billiard, I. 2001. Santé mentale et travail ; l’émergence de la psychopathologie du travail, Paris, La Dispute.
·  Bonnafé, L. ; Ey, H. ; Follin ; S. Lacan, J. ; Rouart, J. 1950. Le problème de la psychogenèse des névroses et de psychoses, Paris, Desclée de Brouwer.
·  Ey, H. 1952. « Symposium sur la psychothérapie collective », L’évolution psychiatrique, n° 3, p. 531576.
·  Ey, H. 1975. Des idées de Jackson à un modèle organo-dynamique en psychiatrie (1936), rééd. Toulouse, Privat.
·  Le Guillant, L. 1954. « Introduction à une psychopathologie sociale », L’évolution psychiatrique, n° l, p. l-52.
·  Le Guillant, L. 1963. « Incidences psychopathologiques de la condition de bonne à tout faire », L’évolution psychiatrique, n° l.
·  Sivadon, P. 1952. « Psychopathologie du travail », L’évolution psychiatrique, n° 3, p. 441-474.
·  Sivadon, P. 1957. « Psychiatrie du travail », Cours de médecine du travail, sous la direction d’H. Desoille, Paris, Lefrançois, t. 2, p. 405-420.
·  Tosquelles, F. 1967. Le travail thérapeutique à l’hôpital psychiatrique, Paris, Ed. du Scarabée.
·  Veil, C. 1957. « Phénoménologie du travail », L’évolution psychiatrique, n° 4, p. 693-721.
·  Veil, C. 1964. Hygiène mentale du travail, Paris, Lefrançois.
 
NOTES
 
[*]Isabelle Billiard, sociologue et docteur en psychologie est actuellement chargée de mission au ministère de l’Équipement.
[1]Voir C. Dejours, Travail, usure mentale, Bayard, 2000.
[2]Voir Y. Clot, La fonction psychologique du travail, puf, 1999.
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Voir C. Dejours, Travail, usure mentale, Bayard, 2000. Suite de la note...
[2]
Voir Y. Clot, La fonction psychologique du travail, puf, 19...
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