Cliniques méditerranéennes
érès

I.S.B.N.2-7492-0065-2
296 pages

p. 155 à 174
doi: en cours

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Hors thème

no 66 2002/2

2002 Cliniques méditerranéennes Hors thème

Le suicide maniaque de Victor Tausk

German Arce Ross  [*]
Pour la caractérisation de la forme maniaque du suicide dans les psychoses maniaco-dépressives, nous nous intéresserons au cas psychopathologique de Victor Tausk, dont les éléments principaux sont présentés dans le débat passionné entre Paul Roazen (1969) et Kurt Eissler (1983) sur les relations particulières tissées avec Freud ainsi que sur la triangulation entre celui-ci, H. Deutsch et V. Tausk. Nous précéderons cette analyse par une mise en analogie du cas de Tausk avec le suicide de Nathan Weiss, un ancien camarade de Freud.
Notre thèse considère que le symptôme maniaque de la fuite des idées (et de la fuite des actions) est dangereusement orienté vers l’acte suicidaire. Mots-clés : facteur blanc, passage à l’acte, psychose maniaco-dépressive, suicide, Tausk.
In order to characterize maniacal form of suicide derivated from manic depressive psychosis, we are especially interested in the psychopatological case of Victor Tausk, whose main elements were presented during the impassioned debate between Paul Roazen (1969) and Kurt Eissler (1983) about particular relations elaborated with Freud, as well as his triangulation with H. Deutsch and V. Tausk. We preced the present analysis by considering an analogy of Tausk’s case and Nathan Weiss’s suicide – an ancient Freud’s camarade.
Our thesis considers that maniacal symptom of flighty ideas and flighty actions are dangerously inclined to suicide act. Keywords : white factors, acting out, manic-depressive psychosis, suicide, Tausk.
Bien avant la rencontre avec Victor Tausk, Freud avait déjà été confronté au suicide d’un de ses amis, le neurologue Nathan Weiss. Une lettre à Martha Bernays, du 16 septembre 1883, témoigne de la vive émotion de Freud et donne des indications sur son analyse du cas en question ainsi que sur sa position au sujet du suicide. Personnalité brillante et extrêmement agitée, se comportant comme s’il avait trop bu, donnant selon Freud l’impression du fou ou du maniaque, tourbillonnant sans répit, se montrant toujours absorbé par des choses parfois insignifiantes, mal élevé et cynique, étant capable de parler pendant des heures sans écouter l’autre, développant un grand débit du flux de la pensée aussi bien qu’un jeu astucieux des combinaisons langagières, et avançant en corrodant tout sur son passage, N. Weiss se suicide par pendaison quelques jours après le retour de son voyage de noces [1].
Comme Tausk, Weiss laissera deux lettres. L’une, à sa femme ; l’autre, à la police ; démontrant par là le caractère radicalement altruiste de sa position vis-à-vis du monde. Comme Tausk, il avait un père considéré par lui-même comme monstrueux, qui ne laissait aucune place à l’amour filial et qui régnait, solitaire, du haut de sa plus infâme tyrannie. Comme Tausk, il avait un frère qui, sans autre issue, s’était également suicidé. Mais, comme Tausk, il était le seul, ou presque, à avoir développé, quoique de façon grossière et discordante, le véritable talent du père. Comme Tausk, il attirait les regards, faisait montre d’une énorme énergie et transmettait l’impression d’une très grande joie de vivre. Mais, comme chez Tausk, ce n’étaient là que les traits les plus superficiels de l’excitation maniaque qui l’animait.
La seule fois où Weiss ne serait pas arrivé trop tard aurait été celle où une série de résolutions hasardeuses lui ont fait conclure au suicide. D’après l’analyse de Freud, le déclenchement de son passage à l’acte tient à la modalité amoureuse qui lui conduisit, de manière violente et obstinée, à un mariage non désiré par sa fiancée, et le sacrifice de sa vie s’expliquerait par le fait de « ne pas subir un échec aux yeux du monde ». Ce seraient alors ses traits de caractère pathologiques, notamment son « égocentrisme morbide et néfaste », qui auraient causé sa mort. Confronté à la résistance de sa fiancée à se marier avec lui, ainsi qu’au manque de courage de celle-ci pour annuler les fiançailles, un violent combat intérieur a pu émerger chez Weiss laissant libre cours aux modes d’expression autodestructeurs de la fuite des idées et de la fuite des actions. Autrement dit, confronté à l’opposition subjective de sa propre fiancée à l’amour qu’il attendait, mais sans sombrer pour autant dans le désespoir mélancolique, Weiss a pu permettre que le sentiment de honte fasse, de manière presque automatique, le chemin de la perspective maniaque.
Un commentaire de J.-L. Bonnat peut nous aider à développer notre propre explication du suicide maniaque, laquelle soutient que la fuite des idées est orientée vers l’acte suicidaire, puisqu’il considère que chez Weiss il y a une tendance à « se tourner vers ce qui reste pour lui forclos de la “métaphore paternelle [2]” ». Partant du commentaire de Bonnat, nous pouvons dire que le passage à l’acte peut constituer une sortie à l’impasse de la honte et à l’état de dignité perdue lors du cycle dépressif. Par l’acte suicidaire, le sujet tenterait ainsi de récupérer paradoxalement l’humanité qui semble lui avoir échappé. Malheureusement, s’il réussit par ce biais à sortir de l’impasse de la honte, il n’en demeure pas moins qu’il rate de façon radicale le peu d’humanité, ou de dignité, qu’il lui reste encore. Soumis à la forclusion et à ses suppléances, le sujet souffre en désespoir mais sans honte ; confronté au retour mortel ou maniaque du forclos aussi bien qu’à la honte, le sujet est emmené à ne concevoir qu’une seule sortie, celle radicale.
Beaucoup plus tard, Victor Tausk, psychanalyste brillant appartenant à une des premières générations d’analystes freudiens, se donna la mort dans de conditions aussi inattendues que violentes. Après avoir essuyé un refus de Freud à sa demande d’analyse, qu’il accusait d’ailleurs de plagiat notamment à propos de ses hypothèses sur les auto-reproches dans la mélancolie [3], et après avoir rencontré pendant trois mois Helen Deutsch dans le cadre d’un début d’analyse, qu’il utilisait néanmoins pour passer des messages de mécontentement et de rancœur à Freud, faisant ainsi inévitablement irruption dans l’analyse de H. Deutsch avec ce dernier, Tausk rencontra dans un cadre professionnel Hilde Loewi, de 24 ans, pianiste au talent prometteur, encore vierge, très séduisante et d’une extrême beauté. Dès le premier entretien, alors qu’il était en train de se constituer une clientèle plus ou moins péniblement en ces temps d’après-guerre, Tausk se lança, sous peine de risquer sa carrière professionnelle, dans un acting out amoureux qui le conduisit à une relation intime avec cette jeune femme. Quelques semaines plus tard, apprenant le début d’une grossesse, Tausk essaya de régler le problème en tentant un avortement que pourtant échoua. Après cet échec, il annonce à quelques proches sa décision de mariage prévu dans quelques jours. Mais à l’aube du jour prévu, après avoir dîné avec son fils Marius et d’avoir passé la soirée avec sa fiancée lors d’un concert, Tausk laissa une lettre à Freud, une autre à Hilde avec son testament, se noua un cordon de rideau autour du cou et se tira un coup de pistolet sur la tempe.
Malgré leurs divergences quant à l’attitude de Freud dans sa relation à Tausk, dans les analyses de Roazen [4] et d’Eissler [5] il y a une orientation commune. Tous les deux considèrent au fond le suicide de Tausk comme une punition. Pour Roazen, Tausk aurait commis le suicide dans le cadre d’une manipulation, à dessein punitif, de la part de Freud, qui se serait exprimée dans les attitudes de rejet de ce dernier vis-à-vis de Tausk. Pour Eissler, le suicide de Tausk n’aurait été la conséquence d’aucune attitude malveillante de Freud, même s’il se garde de nier qu’une telle attitude ait pu exister, mais aurait été un acte imputable à la propre pathologie de Tausk et aurait servi comme dernière punition pour ses péchés passés. En somme, pour Roazen, la punition vient de l’extérieur ; pour Eissler, elle est le résultat d’un processus pathologique intérieur. En ce qui nous concerne, cependant, nous ne pouvons expliquer les causes du déclenchement du suicide de Tausk ni par l’attitude de rejet de Freud ni par la recherche inconsciente de punition due à un sentiment de culpabilité.
 
Établissement du diagnostic
 
 
Nous pouvons d’abord faire référence au refroidissement de la relation entre Freud et Tausk. Roazen note que Freud se débarrassait rapidement des psychotiques en cure chez lui et que s’il se sentait gêné dans sa relation à Tausk c’était pour avoir éprouvé dans son contact des sentiments d’étrangeté qui lui inspiraient des réactions d’évitement. Ensuite, la plupart des observateurs, dont Freud lui-même [6], sont d’accord pour évoquer le trait de génie de Tausk. Cependant, un tel trait de génie semble être parfois lié, chez lui, à la nécessité de produire une tentative de stabilisation psychique par la construction d’idées délirantes préparant un véritable délire d’immortalité et d’énormité. Par ailleurs, un autre élément encore peut militer pour un diagnostic de psychose. C’est l’analogie qui fait Eissler entre la personnalité de Tausk et des personnalités psychotiques telles que les psychanalystes Otto Gross (les passages à l’acte vis-à-vis de ses patientes et sa haine délirante du père), Wilhelm Reich (l’idéal de perversion polymorphe dans sa thérapie orgastique), le dramaturge Frank Wedekind (son tempérament mélancolique et ses risques de passage à l’acte grave, notamment dans ses relations féminines). L’hypothèse d’Eissler semble suggérer que Tausk n’avait souffert d’aucun véritable traumatisme (ni financier, ni relationnel, ni accidentel) dans la période précédant la décision suicidaire, mais qu’il éprouvait un profond découragement et reconnaissait avoir besoin d’être secouru.
En outre, Eissler cite deux grands symptômes dans la composition de la psychopathologie de Tausk : une prétendue anesthésie du pénis dans ses rapports aux femmes et la dépersonnalisation. D’une part, il y aurait une insuffisance de la puissance orgastique, manifestant on ne sait quelle « relative anesthésie du pénis » qui aurait poussé Tausk à ne pas se sentir rassasié dans ses contacts intimes avec les femmes. Pour lui, l’étiologie probable était l’impuissance, mais nous pouvons objecter que cette hypothèse serait plutôt à considérer en tant que simple métaphore de l’impuissance psychique de Tausk, l’un des termes essentiels de sa psychose maniaco-dépressive (pmd). D’ailleurs, Freud lui-même y fait référence, dans une lettre à Ferenczi du 10 juillet 1919 [7]. D’autre part, il y aurait une dépersonnalisation, en relation à la reconnaissance de soi et en référence à la mort, qui le mènerait plus précisément à nier sa propre mortalité. Si Roazen s’est posé la question de la schizophrénie tout en affirmant qu’elle serait difficile à voir chez Tausk, Eissler a fait référence à un processus psychopathologique à l’œuvre depuis l’enfance, supposé avoir été institué par Tausk lui-même, ainsi qu’à un système « de déni, de régression et de scotomisation » (Eissler, p. 124-125). Cependant, la dépersonnalisation que l’on peut envisager chez Tausk ne serait, nous semble-t-il, à rapprocher d’aucune ambivalence schizophrénique, mais se limiterait plutôt à sa relation délirante à la mort ainsi qu’à la démixtion des pulsions du mélancolique. En effet, pour citer cette hypothèse, Eissler s’appuie sur une remarque de Tausk lors d’une discussion scientifique, rapportée par Nunberg et Federn : « Sa propre expérience fait supposer à Tausk que le sentiment d’étrangeté est lié à un sentiment de culpabilité. Peut-être le sentiment d’étrangeté ne signifie rien d’autre que : si je me reconnais moi-même, je dois me tuer ! » (Eissler, p. 25).
Mais le symptôme qui nous semble être le plus intéressant dans la liste d’Eissler, est le rapport très particulier de Tausk aux femmes. S’agirait-il là, comme nous le supposons, d’un amour maniaque à caractère altruiste ? Nous y trouvons des caractères proches d’un tableau de pmd : des sévères auto-reproches, irréalistes et extrêmes qui pêchent par excès ; une intense auto-dépréciation et une anhédonie presque permanente ; des inquiétudes profondes, telles que l’angoisse d’appauvrissement ; des troubles de l’humeur, notamment l’insomnie ; un sentiment de solitude, de désolation et de désespoir intolérable ; un sentiment de grande lassitude et d’inhumanité [8] ; de la vulnérabilité et de la frustration narcissique ; un début de délire de mort ; ainsi qu’une tendance déchaînée et déchirante à se retourner contre lui-même, de façon violente, avec un immense mépris de soi. À part ces tendances maniaco-dépressives, qui sont logiquement en rapport avec l’excellent contact social des sujets pmd, nous pouvons noter aussi quelques traits maniaques, bien qu’un peu effacés, il est vrai, tels que le caractère agressif et autodestructeur de l’activité professionnelle chez Tausk, ses accès d’intense colère en public, les modes abruptes par lesquels il accomplissait ses ruptures amoureuses, l’anxiété altruiste, l’ambivalence et, enfin, l’agitation permanente et désordonnée révélée dans ses écrits poétiques. Sa thèse sur la jouissance auto-dirigée peut aussi nous faire penser à une tendance maniaque à l’acte suicidaire, ou plus précisément à un retour dans le réel du rejet de l’inconscient [9].
 
Facteurs déclenchants du suicide
 
 
La terrible tempête de panique et la rage impitoyable contre lui-même, exprimée par le souhait testamentaire de destruction de tous ses papiers, seraient dues selon Eissler à une impuissance sexuelle ponctuelle. Toutefois, s’il est évident que la fin du concert et son retour chez lui sont des moments cruciaux pour le déclenchement de la décision du suicide, ils n’ont fait que favoriser la transposition en acte d’un processus pathologique qui se développait, à intervalles cycliques ou périodiques, depuis très longtemps. Le déclenchement de cette mélancolie est plutôt à repérer lors d’un épisode d’épuisement psychique et physique dû à une déception sentimentale qui le conduisit à une hospitalisation de plusieurs semaines, à la suite d’une expérience énigmatique bien définie : « Pendant ces vingt derniers mois à Berlin, il y a eu en moi d’étranges changements ; j’ai perdu le sentiment de la nature. Je suis incurablement malade dans mon âme. Tout mon passé ne m’apparaît que comme une prémisse à ce terrible effondrement de ma personnalité » (propos de Tausk, cf. Roazen, p. 37). Cette expérience subjective est redoublée par la réaction inversée de l’Autre, non seulement dans la progressive impression inquiétante que produisent les agissements de Tausk sur Freud, mais aussi par le fait que sa mort paraît énigmatique et provoque de la perplexité chez ce dernier.
Les facteurs blancs [10] sont présents tout au long de la vie de Tausk et ils se matérialisent dans la suite permanente d’acting out qu’il commet sans retenue. Il est très important de consigner ceux-ci dans les changements subits de carrière, que lui font subir de longues et pénibles périodes d’études ; lors de sa décision brutale de divorcer de sa femme, alors qu’ils viennent d’avoir deux enfants ; dans ses profonds attachements amoureux, ou professionnels, ponctués de séparations soudaines et de ruptures abruptes, qui s’enchaînaient à un rythme soutenu. Si, par ailleurs, il s’est intéressé à l’application de la psychanalyse à la clinique de la psychose, notamment sur le thème des auto-reproches dans la mélancolie, cela semble être le résultat d’une nécessité de compensation par le savoir à l’endroit d’une jouissance indicible qui le torturait, et apporterait une indication supplémentaire de l’étroite connexion entre ses sujets d’étude et sa pathologie [11]. Il y eut de toute évidence un obscur rapprochement entre son activité professionnelle, empreinte d’un net caractère autodestructeur, et sa psychopathologie.
Selon la définition de Lacan en 1954, l’acting out serait une forme de réaction par l’agir selon « un mode d’interférence entre le symbolique et le réel [12] ». De par ses acting out, Tausk semble ainsi anticiper la pathologie qu’il veut éviter et qui le poursuit sans cesse. À cet égard, étant donné le type de relation qu’il tissait depuis un certain temps avec Freud – une relation tendue et méfiante, où la rivalité délirante se fondait sur un non-lieu symbolique [13] –, sa demande d’analyse semble fonctionner comme prélude et même comme appel au refus. Refus, d’ailleurs, que Tausk ne pouvait pas ne pas prévoir. Également, étant donné que Tausk savait pertinemment que H. Deutsch était en analyse avec l’analyste qui venait de le refuser, l’acceptation de faire une analyse avec celle que Freud lui proposait ne pouvait déboucher que sur une absence de transfert et, par là, sur une analyse en forme de facteur blanc.
L’acting out est alors, chez Tausk, une façon de faire revenir par anticipation [14] et dans le réel, ce qu’il impute à l’Autre d’impitoyable et que pourtant le sujet lui-même refuse. De cette façon, l’impossible pour Tausk de l’identification à Freud, non pas par manque de capacité – car pour preuve de cela nous avons son trait de génie que personne ne discute – mais par le rejet qui est le sien de mimer ou de plagier cet Autre impitoyable, est anticipé dans le réel sous la forme de l’accusation de plagiat contre Freud. Notons à cet égard que, selon la théorie de Tausk lors de la même année où il se suicida, dans l’appareil à influencer (qui est de nature mystique) il s’agit d’un sentiment ou d’un délire d’influence par identification avec le persécuteur. Un tel schéma délirant ne correspondrait pas seulement à la schizophrénie mais également à la pmd, puisque, selon ses propres termes, « la mélancolie [en tant que tendance à l’autodestruction corporelle et à l’inverse de la paranoïa] est une psychose de persécution sans projection [15] ». Le penchant maniaco-dépressif est pour un temps suspendu à la revendication paranoïde et trouve ainsi un point, quoique fragile et dangereux, de contrôle. Assurément, Tausk « pouvait s’emparer d’une idée de Freud et la développer avant que Freud n’en ait tout à fait terminé avec elle. […] Freud se plaignait à Hélène Deutsch que Tausk non seulement communiait avec ses idées, mais encore croyait que c’étaient les siennes propres. […] Avoir Tausk en analyse signifierait […] qu’il ne pourrait plus publier une seule ligne sans que Tausk ne pensât que Freud la lui avait volée » (Roazen, p. 97). À partir de là, le modèle pathologique de l’acting out ayant une source efficace dans les facteurs blancs et ayant acquis une valeur d’autodestruction, il aura suffit que quelques nouvelles circonstances biographiques viennent s’ajouter pour que Tausk soit pris dans une spirale infernale.
En accompagnant les déboires de ce que nous pouvons appeler un amour maniaque et altruiste, suivront donc d’autres actes déplacés qui encerclaient de plus en plus le sujet dans un rapport obscène avec le plus cru et le plus destructeur de sa pulsion de mort : la demande d’analyse à Freud en faveur de son fils aîné ; son penchant à se faire des ennemis partout, par exemple avec Federn lorsqu’il a essayé de séduire la femme de cet ami qui l’aidait financièrement ; sa conduite pathologique en public lors du Ve Congrès international de psychanalyse à Budapest en 1918 ; ses interventions déplacées avec ses patientes, qui le conduisaient à risquer de perdre sa clientèle ; finalement, la séduction d’une patiente dès le premier entretien. Nous pouvons dire, d’une part, que l’élément sous-jacent aux acting out tout au long de la vie de Tausk serait la volonté de s’infliger un martyre ; d’autre part, que le facteur blanc qui pourrait expliquer en partie le passage à l’acte suicidaire final est constitué par la mort à la naissance d’un bébé, son premier enfant, quelques mois à peine après son mariage avec Martha. Un tel facteur blanc (le bébé mort à la naissance) peut avoir été réactualisé lors de la grossesse de Hilde et de l’échec de la tentative d’avortement, événements qui précèdent immédiatement et la décision de mariage et celle du suicide. Ce facteur blanc pourrait aussi se lire dans les vœux de Tausk de faire brûler tous ces papiers après sa mort, pour qu’il ne reste plus rien de ce qu’est devenu le sujet dans sa pente maniaque.
Il se peut que le secret que Hilde ait toujours gardé, s’explique par le fait d’avoir refusé de se marier avec Tausk ; c’est d’ailleurs dans ce sens que pointe l’hypothèse de Marius, le fils de Tausk. Et si Hilde, dans sa rencontre avec Marius, n’a pas pu ou n’a pas voulu révéler la vérité de ce qui s’est passé la nuit précédente, c’est peut-être parce qu’elle pouvait se reprocher profondément d’être devenue elle-même, par son éventuel refus de mariage, le facteur matériel déclenchant la décision de suicide. Quoiqu’il n’est pas exclu qu’une communication inverse, à savoir l’acceptation du mariage par Hilde, n’ait pas conduit finalement Tausk au même désespoir et à la même conviction quant à l’acte.
De par ce dernier acting out amoureux avec une femme, qui avait évolué vers une grossesse, il se présentait à lui le problème, impossible à supporter, de devenir Un-père. Mais il nous semble que le déclenchement du suicide commence un peu avant la fin du concert. Il s’instaure autour de la toile insensée tissée autour de Freud, et nous disons cela sans accepter l’hypothèse de Roazen sur le pousse-à-la-mort de Freud. Dans les mois qui précèdent le suicide, on peut observer chez Tausk le développement grandissant d’une anxiété altruiste générale (vis-à-vis de son fils, de Freud et de sa fiancée), qui le mène à poser maintes requêtes importantes à Freud ; requêtes qui semblent ne pas se justifier par des données immédiates de la réalité objective, mais par la mise en articulation d’éléments appartenant à sa réalité psychique. C’est comme s’il poussait Freud, tout en le rejetant comme symbole de pacification, à devenir inexorablement l’Autre de la méchanceté, voire l’Autre de la mort [16].
 
Fonction paternelle et acte suicidaire
 
 
Tout au long de sa vie, Tausk est en conflit direct avec le père et ensuite en conflit permanent avec les figures d’autorité. Par ailleurs, la mort de son père est vécue comme s’il s’agissait d’un facteur blanc : Tausk réagit à peine, d’une façon tellement discrète qu’on du mal à croire qu’il en ait vraiment souffert. Manquant une bonne occasion de réconciliation avec son père lors de la mort de celui-ci, Tausk s’est probablement senti en partie soulagé de la haine qu’il lui inspirait. En effet, s’il avait toujours mal supporté de porter le nom de son père, c’est parce que celui-ci était instable, hypermoraliste, fréquemment absent de chez lui, infidèle, autoritaire, agressif en plus de tyrannique envers sa famille. Tausk, dans ses écrits, parvient à nommer lui-même la forclusion dont il souffre en utilisant le terme de « Nom de mon père », ou Vaternamen :
« Que je sois un fils, je le regrette,
Cela me cause toujours de l’embarras
Quand quelqu’un qui connaît mon visage
M’appelle encore du “nom de mon père” »
[Vaternamen].
Pour Eissler, il s’agit là du « chant de haine d’un fils contre la nécessité de reconnaître la filiation paternelle », voire d’un rejet radical de la fonction paternelle. Car « à travers ce poème s’expriment […] un sentiment de haine et un certain dégoût à l’idée de devoir l’existence à un prédécesseur dont les gènes ont laissé une empreinte indélébile sur le visage de sa descendance » (Eissler, p. 21). Concilier l’identification au père avec le véritable père rejeté de sa fonction symbolique, est un problème presque insoluble pour un sujet installé dans une rivalité délirante avec le père et dont la haine ne serait qu’un des signes secondaires. À la suite d’une transmission défaillante et carente de la fonction paternelle, Tausk viendra à son tour jouer le rôle du père absent (Eissler, p. 114-115). C’est ainsi que dans les commentaires présentés par Marius Tausk on peut lire : « Tard dans ma vie, j’ai constaté d’après nombre de ses lettres, qu’il se reprochait sévèrement de n’avoir pas été capable de remplir tous ses devoirs paternels » (Eissler, p. 270). En se retournant contre le sujet lui-même, la force de la haine du père provoque et maintient un faux désir d’indépendance. Dans ce sens, une des premières solutions qui s’offrent au sujet, est la recherche d’un père ; ce qui se traduit par exemple par la tendance à se faire le fils d’un père haineux aussi bien que par le transfert négatif à Freud, où le jeu de réticences et de refus de l’Autre sont mis à la place du père tyrannique. Dans le rejet mutuel vis-à-vis de Freud, il s’opère une réactualisation du rejet symbolique du père.
Par ailleurs, il est facile de repérer, dans la vie de Tausk, plusieurs triangulations qui miment une relation œdipienne qui n’est pas parvenue à être véritablement vécue et qui, forcément, n’a pas été élaborée mais rejetée. Ces triangulations pseudo-œdipiennes sont constituées par les relations suivantes :
  1. Sa mère, son père et les maîtresses de ce dernier
  2. Tausk, sa mère et son père
  3. Tausk, sa mère et ses nombreux frères et sœurs
  4. Martha, Tausk et le bébé mort
  5. Freud, Tausk et la priorité scientifique
  6. Freud, Lou Andréas-Salomé et Tausk
  7. Freud, Helen Deutsch et Tausk
  8. Freud, Hilde Loewi et Tausk
  9. Hilde, Tausk et le bébé à naître
Dans ces triangulations, la place du sujet est occupée, soit par un facteur blanc (les maîtresses du père), soit par Tausk lui-même ; à la place de la mère se trouvent les femmes, soit celles qu’il a aimé passionnément (sa mère, Martha, Lou, Hilde), soit l’analyste proposée par Freud (H. Deutsch) ; la place du père est rempli, soit par son propre père, soit par Freud, soit encore par Tausk lui-même dans sa relation avec un facteur blanc (le bébé mort, le bébé à naître). Dans ces triangulations, nous voyons d’abord que la place de la mère, ou des femmes, est la seule qui semble fonctionner normalement sans entraves, tandis que la place du père et de l’enfant souffrent de l’incidence de facteurs blancs. Dans aucune de ces relations, le père ne parvient à accomplir pleinement son rôle, pour cause de facteurs blancs qui apportent une jouissance supplémentaire déstabilisant le sujet. Nous avons à cet égard la figure du père jouissant de ses maîtresses, à dépens de sa femme et au détriment du temps à consacrer à ses enfants ; Freud refusant Tausk et choisissant Deutsch qui ne fonctionne pas comme une véritable analyste mais comme un moyen de contrôle du perfide ; Freud embarrassé par les questions liées à la priorité scientifique, laquelle semble l’échapper dans le délire de Tausk ; Freud, encore, renonçant à la séduisante Lou qu’il ne parvient pas à retenir mais qu’il utilise avec profit dans son rapport de forces avec Tausk ; celui-ci refusant de considérer comme telle la mort du premier enfant et voulant anticiper celle du dernier dans un acte de délivrance qui se retourne contre lui-même.
De par sa faute suicidaire et de par sa relation plus ou moins ambiguë ou lâche à sa propre mort, le père du pmd apparaît au sujet comme un meurtrier produisant de l’angoisse de mort. Cela est clairement visible dans le cas de Tausk, et notamment dans le roman qu’il écrit sur le Tzigane Bosniaque Husein Brko car, à la fin, Husein est tué par son propre père. Notre idée est que, dans ses acting out, le sujet psychotique commet des tentatives de suppléance qui néanmoins ratent. Lorsqu’elles ratent, il ne lui reste que l’horizon de l’acte qui apparaît désormais dans sa désastreuse nudité. Dans ses actes, le sujet pmd essaie de se faire lui-même en acte le fils d’un père haineux et haït, la jouissance supplémentaire qui s’en dégage se retournant sur elle-même. C’est par là que l’acte suicidaire peut se présenter comme une forme radicale de délivrance, de solution ou de salut. Ainsi, quelques heures avant de se donner la mort, Tausk tient à affirmer qu’il est en train « de résoudre l’aventure décisive de [sa] vie », puisque sans doute « le suicide peut être un moyen de maîtriser l’anxiété, d’avoir raison de l’existence » (Roazen, p. 155).
Quant au diagnostic que Tausk esquisse lui-même de son acte, il le fait en utilisant un semblant de dénégation accompagné d’un contresens qui l’annule : « Je ne suis pas mélancolique, mon suicide est l’acte le plus sain, le plus décent de ma vie ratée. » En fait, le suicide de passage à l’acte, le suicide propre au psychotique : sans appel et dépendant d’un processus psychopathologique, doit être considéré comme étant au fond un désir de tuer en soi-même l’Autre qui a été rejeté. Nous constatons ici la mise en acte d’un désir concernant la place laissée libre par la forclusion de l’Autre, place à laquelle parfois le sujet s’identifie, surtout lors des cycles maniaques. C’est ce reste de forclusion de l’Autre que vise le sujet dans son acte, le facteur auxiliaire étant la collusion identificatoire entre le reste de l’Autre forclos et le sujet lui-même. Si le passage à l’acte suicidaire est possible, dans ce cas-là, c’est parce que le sujet lui-même est devenu le reste de l’Autre forclos. Autrement dit, si le sujet, pour retrouver la paix dans sa relation à la métonymisation infinie du signifiant (fuite des idées), décide de façon délirante de supprimer ce reste forclos, alors, dans le passage à l’acte (but ultime de la fuite de l’agir), il se trouve obligé de s’attaquer à soi-même dans la mesure où il se trouve représenter l’aspect mortel de l’Autre forclos. C’est en cela que, dans le suicide maniaque, il s’agit en fait du meurtre de soi-même comme équivalence délirante du meurtre de l’Autre forclos. Dans le cas de Tausk, l’Autre forclos serait représenté par l’aspect mortel du père tyrannique, caractère non symbolisé qui se traduit par la haine délirante du père et par son corollaire, le retour de cette haine vers le sujet lui-même. Le statut de l’Autre forclos dans le cas de Tausk est, non pas tout à fait celui du père mort, mais plutôt celui du père de la mort, à savoir un père qui, pouvant tuer son propre fils, a surtout transmis une indicible angoisse de mort. L’acte suicidaire se pose ainsi comme ultime recours pour échapper à une telle angoisse, tout en accomplissant paradoxalement le retour mortel du père forclos. Par ailleurs, il faudrait dire qu’un tel retour semble se préparer dans la progression pathologique qui va du syndrome de Cotard vers la fuite des acting out, en passant évidemment par le phénomène de la fuite des idées [17]. Dans le cas de Tausk, ce processus est tout à fait visible notamment en ce qui concerne la fuite de l’agir.
Plusieurs auteurs ont indiqué la relation entre la personnalité maniaco-dépressive et l’altruisme. Par exemple, B. Kimura, à la suite d’A. Kraus [18], souligne que « la personnalité de type mélancolique […] s’absorbe complètement dans “l’être chez autrui”. C’est précisément cet “altruisme” qui permet de différencier les caractéristiques du type mélancolique de celles de la personnalité obsessionnelle qui apparaissent à première vue très semblables [19]. » Dans le cas du suicide de Tausk précisément, nous pouvons observer le déploiement d’un amour maniaque dont la caractéristique principale serait un altruisme orienté vers l’acte destructeur ; ceci, dans la mesure où il apparaît souvent que l’amour altruiste va de pair avec la violence que le sujet se fait contre lui-même (Roazen, p. 151). Nous pouvons citer le fait que chez Tausk cet amour se présente avec une grande cruauté ; un fort pouvoir de destruction vécu dans un contexte d’émoi constant ; une tendance marquée pour les actes héroïques (d’un héroïsme que nous pouvons considérer comme un altruisme de mort), les conduites impulsives et les attitudes de défi à l’autorité ; surtout, sans parvenir à maintenir et à entretenir le développement d’une relation constante. Pour Eissler, le caractère extrêmement passionné de l’amour chez Tausk était cependant immanquablement suivi d’une attitude d’abandon ou d’auto-frustration qui produisait paradoxalement chez lui des réactions mélancoliques. En cela, Victor Tausk ressemble beaucoup à Louis Althusser.
Cet amour altruiste serait distinctif de la structure maniaque car il se présente comme excessivement passionné et inconstant, extrêmement agité et fuyant ; c’est une relation dans laquelle le sujet paradoxalement se donne sans jamais pouvoir recevoir, n’apportant que de la destruction et une cruauté comportant une profonde haine de soi. Quelques preuves de l’importance du caractère altruiste de l’amour chez Tausk se trouvent dans la relation affectueuse et anxieuse à ses enfants, dans la lettre d’adieux à Freud ainsi que dans la lettre qu’il envoya à sa sœur quelques heures avant le moment fatidique, mais surtout dans sa relation pathologique aux femmes, qui serait, d’après l’analyse de Roazen, profondément empreinte d’une terrible crainte d’être aimé, de s’attacher et d’en dépendre. Les observateurs, notamment Eissler, sont d’accord pour noter que le noyau de la pathologie de Tausk était bien sa relation aux femmes. En effet, cet amour altruiste est visible dans les rapports à sa mère, à sa sœur, à sa femme ainsi qu’à ses amantes, dont Hilde.
Sur la relation mystérieuse qui s’est développée entre Tausk et sa mère, Eissler affirme qu’un traumatisme aurait été vécu lors des naissances presque continues de ses frères et sœurs. Un tel lien, qui combine un amour passionné avec un profond sentiment d’abandon et de déception, aurait été la base d’un trouble relationnel profond de l’enfant à sa mère qui impliquerait un désir de tuer la mère, désir qui se manifeste d’ailleurs dans la mise en scène du meurtre de sa mère en effigie (Eissler, p. 19). L’amour à sa mère s’était ainsi converti en un amour destructeur et violent, accompagné d’idées pénibles de meurtre par dépit amoureux, perdant par là sa valeur innocente et gaie mais gardant un aspect passionnel qui ne cessait de se manifester dans les rêveries infantiles ou dans les actes et qui favorisait le développement d’un attachement pathologique car excessif. Il est intéressant de noter aussi l’importance de la coïncidence des anniversaires de la mère et du fils. L’attachement pathologique à la mère semble s’appuyer, du côté de Tausk, sur une identification au phallus de sa mère et, du côté de la mère, par une identification d’ordre narcissique vis-à-vis de l’enfant choisi le faisant devenir un être unique et irremplaçable. Dès lors, les identifications de la mère et de Tausk enfant se joignent dans un facteur commun défini par un modèle d’amour excessivement passionné suivi d’abandon.
Quant au lien à sa sœur Jelka, Roazen considère que l’amour qu’il lui portait n’allait pas sans avoir des incidences sur les relations de Tausk aux autres femmes. Plus que cela, il semblerait que derrière chaque image féminine qui l’attirait se profilait un des traits de la personnalité ou de la beauté de sa sœur. Dans ce sens, le mode principal de sa relation amoureuse aux femmes possédait le caractère destructeur et violent du modèle passionné suivi d’abandon de l’amour à sa mère, ainsi que le caractère idéalisé de sa profonde affection à sa sœur.
Dans le lien à sa femme, Martha, une femme autonome, indépendante, qui, malgré son expérience tragique de la vie, ne s’effondrait ni ne désespérait, Tausk réitérait le même modèle amoureux fait d’attachement excessif et de vives réactions de détournement, où l’agression psychique ne manquait pas de s’exprimer dans un processus de manipulation sadomasochiste et inconsciente à deux.
Le lien que Tausk tissait, avec beaucoup d’exhibitionnisme, de narcissisme et d’ostentation dans ses aventures passagères avec des femmes, se caractérisait par l’effusion de passions furieuses, débridées et sans limites, suivies d’un abandon aussi inattendu que traumatisant pour les autres. Ce modèle d’amour démontre que Tausk ne réussissait pas à se faire aimer de façon continue ou stable et qu’il ne supportait pas trop longtemps une véritable relation d’amour. Confronté à ces situations conflictuelles, Tausk optait pour des actes qui le conduisaient rapidement à des ruptures très paradoxales. C’est pour cela que Eissler présente Tausk comme un déserteur de femmes, qu’il lui arrivait de blesser, de mépriser, de torturer psychiquement, les rendant profondément déprimées, ainsi que de les abandonner de façon brutale et traumatique, comme c’est le cas de sa femme dans la mesure où, en plus de l’angoisse dont elle eut à souffrir, il l’abandonna avec ses enfants dans un dénuement quasi total [20]. La structure essentielle d’une telle attitude inconsciemment sadique envers les femmes, dont les caractères principaux sont l’incapacité à contrôler ses pulsions, caractère que l’on peut appeler un amour altruiste impulsif, ainsi que sa tendance à l’agressivité et à la destruction dans ses acting out, semble se caractériser par la série « sauvetage, amour et abandon » (Eissler, p. 37). Nous dirions en outre qu’un trait distinctif de cet amour maniaque serait que l’abandon de l’objet aimé se produit de façon tellement inattendue, abrupte, passionnelle ou traumatisante, bref sans possibilité immédiate de deuil pour ce dernier, que la rupture est suivie d’un attachement pathologique (à valeur sadomasochiste) chez les deux partenaires.
Finalement, son lien à Hilde Loewi doit être considéré tout à fait à part de ses liens amoureux avec d’autres femmes, étant donné que Tausk a pu conjuguer, dans cette seule relation amoureuse, le même modèle d’amour avec un facteur nouveau constitué par la dérive de simples acting out en passage à l’acte autodestructeur. En effet, le lien à Hilde n’est pas dénué du même modèle d’amour passionné suivi d’abandon, dont parle Eissler, mais il est particulièrement agrémenté d’une série d’acting out qui, à la différence de ses autres aventures, le conduisent vers un cercle infernal de passages à l’acte.
Le mariage imminent a été aussi conçu comme facteur déterminant dans le déclenchement du suicide et on peut se demander s’il n’avait pu constituer une vengeance contre Hilde. Mais le problème pour valider cette hypothèse, est que l’on ne peut pas dire que Tausk ait voulu véritablement accomplir une quelconque vengeance car il n’a laissé aucun écrit agressif ou rancunier à sa fiancée mais, au contraire, il lui laissa une lettre fort tendre. Nous estimons que, au lieu d’être une vengeance contre un substitut maternel comme le soutient Eissler, l’acte suicidaire de Tausk s’inscrit plutôt dans une logique de dernière solution à ses tourments mélancoliques et son facteur déclenchant peut s’expliquer par les caractères maniaques de son mode d’amour.
Les caractères principaux de l’amour maniaque chez Tausk seraient les suivants. Premièrement, un altruisme fébrile, cruel, impulsif et violent où la jouissance de l’Autre se retourne contre le sujet lui-même. Deuxièmement, une incapacité à se faire aimer. Il resterait cependant à savoir pourquoi il ne pouvait pas aimer Hilde. À ce propos, une question s’impose à nous. S’y est-elle opposée à la dernière minute et lors du dernier soir passé ensemble ? Ou, au contraire, a-t-elle innocemment déclenché une angoisse indicible chez Tausk en ayant confirmé son acceptation à la demande de mariage ? Troisièmement, une incapacité à maintenir et à développer une véritable relation d’amour, tout en produisant sans cesse des ruptures pathogènes, c’est-à-dire des ruptures qui provoquent paradoxalement un attachement passionnel sadomasochiste. Cela étant dit, comment devons-nous comprendre la relation entre incapacité à un amour stable et suicide ? La thèse d’Eissler sur l’importance du mariage comme conjoncture de déclenchement du suicide s’appuie sur des informations supplémentaires (très importantes pour comprendre la trame tissée autour de l’événement tragique) apportées dans une lettre du Dr Olga Knopf à Anna Freud en 1970. Elle s’y réfère notamment à la tentative échouée d’avortement ainsi qu’à l’avortement spontané à la suite d’un processus pathologique lors de l’évolution de la grossesse. Selon Eissler, il y aurait trois faits certains touchant à la relation entre refus du mariage et suicide : « Résistance à se soumettre à un mariage forcé, impuissance et suicide » et c’est pour cela qu’il conclut que Tausk se serait toujours douté qu’il se marierait vraiment un jour (Eissler, p. 130). Dans son message personnel à Freud, Tausk dit qu’il est « occupé à rechercher une solution à des enjeux décisifs de [sa] vie » (Eissler, p. 118) auxquels il tenait à répondre tout seul sans l’aide de Freud. D’ailleurs, quelques mois avant de se donner la mort et à peine quelques jours ou quelques semaines avant de rencontrer Hilde, Tausk demande à Lou, dans une lettre adressée à celle-ci, si elle connaissait quelqu’un capable de partager désormais sa vie solitaire et tourmentée. Mais, devons-nous considérer pour autant que l’échec du projet du mariage en tant que solution existentielle soit le véritable facteur qui déclenche le suicide ? Ne doit-on pas plutôt situer ce facteur dans l’avortement spontané ?
Par ailleurs, d’une façon plus générale, pouvons-nous considérer le suicide comme un symptôme ? Si la réponse est oui, comment pouvons-nous définir la relation à l’Autre dans le cas du suicide maniaque ? Si la réponse est non, s’agit-il alors d’une modalité pathologique autre que celle du fantasme ?
Pour mieux définir la dimension transtructurale dans la clinique psychanalytique des psychoses, nous devons ajouter un troisième élément à l’opposition classique entre délire et hallucination [21] et, plus généralement, à la dualité fantasme-symptôme. À ce propos, notons qu’en 1982, J.-A. Miller avait élaboré un enseignement très riche sur cette dernière dualité mais aussi sur un troisième élément appelé le retour [22]. Dans ce retour, il s’agissait de la fin de l’analyse où le sujet, ayant traversé un fantasme préalablement construit, parvient à savoir y faire avec son symptôme. Cependant, cette notion de retour peut également être très porteuse dans un tout autre domaine, à savoir dans celui de la psychose et notamment dans celui de la pmd. Nous savons en effet que, dans la névrose par exemple, le fantasme peut être bien un moteur du désir aussi bien que son obstacle ; que, dans la psychose en général, il peut également être assimilé à un délire qui délimite et contient, à sa façon, la jouissance énigmatique ; en somme, qu’il est une construction mythique ou délirante encadrant et produisant des formes multiples de jouissance. De son côté, le symptôme peut être conçu comme la cristallisation signifiante d’une souffrance donnée, soit par voie traumatique (dans la névrose), soit en répondant à l’émergence hallucinatoire du réel (dans la psychose). C’est-à-dire que le fantasme peut être corrélé au désir et le symptôme à la demande, car le premier fait errer tandis que le second tend à fixer. Autrement dit, le fantasme apporte du plaisir alors que le symptôme fait souffrir en provoquant plaintes et demande d’amour. Mais il y a bien un au-delà de la combinatoire fantasme-symptôme, comme de l’opposition délire-hallucination : c’est le passage à l’acte.
Fantasme et symptôme sont tous les deux des réponses au réel qui, différemment, enferment le sujet, même a minima, dans une relation aliénée à l’Autre de la signifiance. De son côté, le passage à l’acte n’est pas réponse mais plutôt dissolution, voire rupture, de toute forme de dialogue ou de relation avec l’Autre. C’est parce que l’Autre n’existe pas et qu’aucun symptôme ou fantasme ne permet de voiler ou de tempérer ce constat de structure, qu’un passage à l’acte est possible. Remarquons néanmoins que cela nous introduit aux différences aussi bien qu’aux similitudes entre acte analytique et passage à l’acte psychotique. Dans l’acte analytique, selon Lacan, on intervient symboliquement pour dissoudre le sens dans le réel du symptôme ; par là, on parvient à modifier le réel et à obtenir un savoir nouveau sur l’angoisse (le réel du symptôme) [23]. Dans le passage à l’acte maniaque, nous dirions qu’il y a une dissolution, non pas seulement du sens, mais du nœud symptomatique lui-même, qu’il y a en fait une dissolution du réel et que, dans ces conditions, rien ne fait plus lien ni au sens ni au corps. Par ailleurs, dans le cas du refoulement, il y a, dit Lacan, un retour du S2 dans le réel [24] ; tandis que, dans le cas de la psychose et notamment de la pmd, dirions-nous, il s’agirait du retour d’un S1 dans le réel, ce qui se produit par le biais du symptôme maniaque dit de la fuite des idées, à savoir S1… S1… S1… Notre idée indique que le retour incessant du S1 dans le réel comporte un véritable danger si rien, au niveau fantasmatique ou du délire, ne vient l’encadrer ; ce serait là un retour que dans la manie devient mortel [25].
D’après l’hypothèse la plus probable, Tausk aurait été confronté, le soir du concert, à un refus indiscutable de la part de Hilde ; refus toutefois, qui a même pu prendre, quoique très paradoxalement, la forme d’une acceptation du mariage. Car un refus direct, ou bien au contraire une hypothétique mais non pas impossible acceptation, ont pu, l’un ou l’autre, réactualiser les difficultés structurales de Tausk à se faire aimer et cela a pu le conduire à éprouver un profond dépit amoureux, voire surtout un inévitable sentiment d’abandon. Notons que, dans ces conditions, on serait tenté de se demander : qui abandonne qui ? La réponse n’est pas évidente ; mais cela n’a aucune importance, l’essentiel pour Tausk étant seulement d’éprouver toute la force pathogène de l’abandon, qu’il vienne de l’Autre ou de lui-même. Le profond sentiment de désespoir amoureux, la dégradation de l’identité professionnelle (la difficulté de ses relations avec Freud, le terme précoce de son analyse avec Helen Deutsch, l’état de plus en plus précaire de sa pratique clinique) ainsi que l’imminence de la naissance d’un enfant qu’il ne désirait pas se sont probablement combinés frénétiquement pour le conduire, avec hâte, à une dernière certitude où l’acte se pose comme seule sortie à l’énormité de l’impasse. Comme conséquence d’une série d’idées et d’actions en fuite libre, très probablement autour surtout de la conjoncture d’un nouvel enfant mort à la naissance (avortement) – facteur blanc par excellence dans son histoire –, la conviction de suicide lui serait alors venue comme la délivrance ultime.
 
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·  Tausk, V. 1983. « Contributions à une exposition psychanalytique de la mélancolie », Séance du 30 décembre 1914, Les premiers psychanalystes. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, vol. IV, 1912-1918, Paris, Gallimard, p. 308-312.
·  Tausk, V. 1975. « Contribution à la psychologie du déserteur » (1916), « De la genèse de “l’appareil à influencer” au cours de la schizophrénie » (1919), Œuvres psychanalytiques, Paris, Payot, 2000.
 
NOTES
 
[*]German Arce Ross, psychanalyste, psychothérapeute à l’Association Thélémythe (Aide sociale à l’enfance, Paris XVe).
[1]S. Freud, Correspondance (1873-1939), Paris, Gallimard, 1966, 1979, p. 69-76. Nous remercions le prof. J.-L. Bonnat (université de Nantes) de nous avoir permis de découvrir ce cas. Cf. J.-L. Bonnat, « Sur le suicide de Nathan Weiss : lettre de S. Freud », La lettre mensuelle, 99, Paris, ecf, 1991, p. 6-8.
[2]J.-L. Bonnat, « Impasse de la honte. Sortie par l’acte », Trames, 29, Éditions Trames, Nice, 2000, p. 64.
[3]V. Tausk, « Contributions à une exposition psychanalytique de la mélancolie », séance du 30 décembre 1914, suivie d’une intervention de Freud dans la discussion, Les premiers psychanalystes. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, vol. IV, 1912-1918, Paris, Gallimard, 1983, p. 308-312.
[4]P. Roazen, Animal, mon frère, toi. L’histoire de Freud et Tausk (1969), Paris, Payot, 1971.
[5]K.R. Eissler, Le suicide de Victor Tausk. Avec les commentaires du professeur Marius Tausk (1983), Paris, puf, 1988.
[6]S. Freud, « Victor Tausk, 1879-1919 », (notice nécrologique parue en 1919), Œuvres complètes, vol. XV (1916-1920), Paris, puf, 1996, p. 205-208.
[7]« Étiologie obscure, probablement impuissance psy [chique] et dernier acte de son combat infantile contre le fantôme du père. Malgré l’hommage que je rends à ses dons, pas de véritable compassion en moi. » Cf. S. Freud, et S. Ferenczi, Correspondance Freud-Ferenczi, t. II (1914-1919), Paris, Calmann-Lévy, 1996, lettre du 10 juillet 1919.
[8]V. Tausk, « Depuis le Congrès de 1913, je n’ai plus guère parlé à aucun être humain » (Eissler, p. 62).
[9]En effet, une de ses thèses, dans les travaux présentés lors des soirées scientifiques animées par Freud, soutient que, sous certaines conditions, chez l’être humain, « l’orgasme se retourne contre lui-même » et mène, par conséquent, à la mort en passant par l’angoisse de mort. Cf. V. Tausk, Discussion sur l’exposé de Th. Reik, séance du 15 novembre 1911, Les premiers psychanalystes. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, vol. III, 1910-1911, Paris, Gallimard, 1979, p. 306.
[10]Cf. notre texte sur « Facteurs blancs et déclenchement du délire dans la psychose maniaco-dépressive », L’évolution psychiatrique, vol. 66, n° 3, Paris, Elsevier, 2001, p. 474-487.
[11]V. Tausk, « Contributions à une exposition psychanalytique de la mélancolie », séance du 30 décembre 1914, Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, vol. IV, 1912-1918, op. cit., p. 308-312.
[12]J. Lacan, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud » (1954), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 393.
[13]Gillibert s’est déjà demandé : « Freud et Tausk ont-ils “déliré” à deux ? S’agit-il des mêmes pensées, des mêmes conceptions ? » Ce à quoi il se répond lui-même par une autre question : « Qu’est-ce donc qui est à l’œuvre ici, sinon un “délire d’influence” qui a gagné autant Tausk que Freud et dont les textes sont autant d’appareils, de machines à persécution ». Cf. J. Gillibert, « Postface », dans V. Tausk, Œuvres psychanalytiques, Paris, Payot, 1975, 2000, p. 226.
[14]Une anticipation contaminée par le retour incessant d’un passé trop présent. Cf. J. Sutter, L’anticipation, Paris, puf, 1983, p. 188 : « La saisie du réel est impossible sans une prospection qui est déjà au moins une ébauche d’anticipation : nous connaissons le monde par la constante évaluation du soutien ou de la résistance qu’il va apporter à notre conduite. Dans la mélancolie, cette épreuve anticipée est remplacée par des réminiscences (“la rétention venant infiltrer la protension”) et par la croyance en un destin impitoyable. »
[15]V. Tausk, « De la genèse de “l’appareil à influencer” au cours de la schizophrénie » (1919), Œuvres psychanalytiques, op. cit., p. 208, note 1.
[16]« Dans ses souvenirs (p. 8 de la dactylographie), le psychanalyste Ludwig Jekels dit avoir demandé à Freud pourquoi il ne prenait pas Tausk en analyse ; Freud lui aurait répondu : “Il va me tuer”. » Cf. P. Gay, Freud, une vie, Hachette, Paris, 1991, p. 797-798, note 165.
[17]Pour un approfondissement de ce point de vue, cf. notre texte sur « Syndrome de Cotard et fuite des idées », dans D.F. Allen, (sous la direction de), Structure et syndrome, à paraître.
[18]A. Kraus, « Melancoliker und Rollenidentität », Melancholie in Forschung, Klinik und Behandlung, Schulte et Mende (éd.), Stuttgart, Thieme, 1969.
[19]B. Kimura, Écrits de psychopathologie phénoménologique, Paris, puf, 1992, p. 55.
[20]Selon Tausk lui-même, dans l’acte de désertion – et pourquoi pas, dirions-nous, aussi dans l’infidélité ou dans la trahison – il y a en même temps quelque chose d’héroïque et de hautement masochiste. En effet, selon lui, « les déserteurs endurent dans leur fuite des souffrances certainement pires que n’importe quel service militaire ou danger ». Cf. V. Tausk, « Contribution à la psychologie du déserteur » (1916), Œuvres psychanalytiques, op. cit., p. 138.
[21]H. Ey, Hallucinations et délire. Les formes hallucinatoires de l’automatisme verbal [1934], Paris, L’Harmattan, 1999.
[22]J.-A. Miller, Du symptôme au fantasme et retour, cours au département de psychanalyse, université de Paris VIII, 1982-1983, inédit.
[23]J. Lacan, Le Séminaire : L’Insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre, séance du 15 mars 1977, inédit, p. 4.
[24]Ibid., séance du 8 février 1977, p. 8.
[25]J. Lacan, Télévision, Paris, Le Seuil, 1974, p. 39.
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V. Tausk, « Contributions à une exposition psychanalytique ...
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[12]
J. Lacan, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la...
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[13]
Gillibert s’est déjà demandé : « Freud et Tausk ont-ils “dé...
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[14]
Une anticipation contaminée par le retour incessant d’un pa...
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[15]
V. Tausk, « De la genèse de “l’appareil à influencer” au co...
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[16]
« Dans ses souvenirs (p. 8 de la dactylographie), le psycha...
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[17]
Pour un approfondissement de ce point de vue, cf. notre tex...
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[18]
A. Kraus, « Melancoliker und Rollenidentität », Melancholie...
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[19]
B. Kimura, Écrits de psychopathologie phénoménologique, Par...
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[20]
Selon Tausk lui-même, dans l’acte de désertion – et pourquo...
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[21]
H. Ey, Hallucinations et délire. Les formes hallucinatoires...
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[22]
J.-A. Miller, Du symptôme au fantasme et retour, cours au d...
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[23]
J. Lacan, Le Séminaire : L’Insu que sait de l’une bévue s’a...
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[24]
Ibid., séance du 8 février 1977, p. 8. Suite de la note...
[25]
J. Lacan, Télévision, Paris, Le Seuil, 1974, p. 39. Suite de la note...