Cliniques méditerranéennes
érès

I.S.B.N.2-7492-0065-2
296 pages

p. 261 à 290
doi: en cours

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Notes de lecture

no 66 2002/2

Élisabeth Roudinesco, Généalogies, Éd. Fayard 1994, 396 pages.

Si Généalogies s’inscrit comme un livre et un document précieux tant du point de vue de la psychanalyse que des spécificités de l’œuvre d’Elisabeth Roudinesco, alors qu’il soit permis d’emblée de proposer un effet de lecture à partir d’une citation et de sa déformation : « Toutes les études de cas sont construites comme des fictions nécessaires à la validation des hypothèses du savant », p. 117 de l’ouvrage. De ceci peut se formuler la thèse que l’histoire même de la psychanalyse ne saurait être construite que comme une étude de cas, c’est-à-dire une fiction probable, minutieuse, authentique et nécessaire à l’inscription transférentiellement adressée, dans le cours d’une généalogie de l’historien et de son indispensable et fantomatique complice : le lecteur.
Cet ouvrage porte à lire une démarche d’écriture dont l’objet n’est ni anecdotique, ni périphérique, mais qui concerne le champ même du « se connaître » par son histoire et dans la singularité des lignes d’écriture ainsi que de filiations.
Généalogies constitue une étape singulière dans le mouvement d’écriture d’Élisabeth Roudinesco sur le plan très formel et officiel cet ouvrage est l’édition de 1994 donnant à lire l’hdr, c’est-à-dire l’habilitation à diriger des recherches, dont la soutenance eu lieu en 1991 dans le cadre de l’unité de formations et de recherches en géographie, histoire et sciences des sociétés à Paris VII. Ceci n’est pas un détail éditorial, car depuis sa thèse de doctorat de troisième cycle de lettres modernes (1975) cet écrit marque le retour de l’engagement et l’inscription des travaux de l’auteur dans le champ universitaire. Il y a là plus qu’un constat, mais le signe d’un engagement qui pour détourner le titre d’un de ses précédents ouvrages confirme au dégagement d’un véritable discours « pour une politique de la psychanalyse » (Maspéro, 1977). Nous ne soulignerons la force de ce retour universitaire que depuis la mention des ouvrages tels que l’histoire de la psychanalyse en France, le dictionnaire de la psychanalyse, la biographie de J. Lacan et même son plus récent ouvrage Pourquoi la psychanalyse ? qui ont statut de travaux de recherches, mais non évalués par l’université. Cet ouvrage tant par son écho universitaire que par sa forme contribue à souligner la place et la vivacité du champ analytique.
Pourquoi donc Généalogies ? L’ouvrage pose la question de l’ancrage dans l’histoire, dans l’histoire de la psychanalyse, dans l’histoire singulière de l’auteur et dans l’entrecroisement des histoires de nombreux protagonistes.
Généalogies est indissociable des deux tomes de l’histoire de la psychanalyse et de la démarche alors déployée. Dans ces écrits l’auteur nous proposait un récit : se réduit-il à une série d’anecdotes et de dévoilements de la petite histoire de ses acteurs pour donner du pittoresque à la grande histoire des ouvrages et des institutions ? Il apparaît clairement dans les écrits de Roudinesco, et généalogies ancre cette thèse que ni la psychobiographie, ni la lecture structurale anonymante, ne sont des modes d’appréhension satisfaisants si l’on prétend approcher la démarche analytique (voire son éthique).
La thèse peut ainsi se résumer : pour chaque penseur les élaborations théoriques, les conceptualisations ne sauraient se concevoir hors de leurs toiles de fond culturelles et philosophiques (bien sûr) mais surtout on ne peut les isoler de leurs déterminations et surdétermination singulière ; ce qui parle en chaque auteur… En cela la psychanalyse est convoquée non plus comme objet de la recherche, mais aussi et surtout comme discours et méthode.
Ainsi les anecdotes, les noms des didacticiens, des liens entre analystes, les filiations ne sont plus des historiettes apparentes, ne sont plus les pendants humains de passions quotidiennes de la petite histoire donnant du piquant et du relief à la grande histoire des concepts, des affrontements politiques autant que stratégiques gravés sur les ouvrages d’éditions universitaires. Les acteurs de cette vaste fresque ou bataille de cent ans sont eux aussi pris par les tourbillons surdéterminés de leurs identifications, de leurs désirs incestueux et de leurs désirs parricides.
Le délicat travail de Roudinesco consiste à souligner dans le va et vient des discours lus et relus, des témoignages recueillis, entendus avec respect mais sans complaisance et des écrits tamisés par le temps, l’émergence de silhouettes. Ces silhouettes parfois incisives aux trajectoires de théoriciens et de cliniciens donnent à la mise en actes, en mots et en conflits la force de leur engagement en psychanalyse. C’est dire que le terme de filiation au sein du mouvement analytique vient enrichir et dépasser les tentatives d’une histoire compassée et neutralisée qui ne viserait qu’à l’élaboration perpétuelle d’hagiographies pour un panthéon doctrinal achevé. L’histoire que Roudinesco revendique au cours de ce qu’elle souligne comme les quelques 2500 pages rédigées ces dernières années, s’inscrit dans la logique des écritures et des théorisations sous transfert.
Généalogies témoigne de ce que aucun des acteurs/auteurs de cette histoire que sa plume aura cerné ne fait l’objet d’un réductionnisme hâtif à sa biographie ou à son œuvre. Il s’agit bien toujours et le commentaire vaut tant pour la bataille de cent ans que pour le Lacan ou pour le dictionnaire (en collaboration avec M. Plon et dont la note de lecture, conjointe à celle ci, d’A. Quaderi complétera ces propos), il s’agit donc de situer le nouage entre effets de filiations et/ou de répudiation avec les mouvements théorico-cliniques, ainsi que les avancées métapsychologiques donnant ainsi des formes aux feux du transfert.
On aurait donc tort de prétendre lire dans ces écrits un écrasement de la valeur de la psychanalyse sur le versant des histoires de famille qui déchirent les voiles impudiques de leurs conflits œdipiens avec les ciseaux de leur conceptualisations. Au contraire Roudinesco nous contraint à resituer que tout écrit n’est en rien suspendu comme effet de vérité ou source de mensonge et d’égarements ; l’écrit analytique s’accouche de ce que le désir à l’œuvre depuis l’inconscient permet d’actualisation des fragments de transferts inanalysés, voire sauvages…
Ainsi dans sa démarche le lecteur n’est il pas exempt ou indemne de ce mouvement et de cette saisie. D’E. Roudinesco au travers de mes lectures je tiens la lancinante question des effets et des échos produits par les voix figées dans l’encre des textes. Ainsi les figures des vivants comme des morts inscrivent une trajectoire de lecture qui convie le lecteur à s’inscrire dans les entrelacs de filiations et de séries généalogiques. Depuis qui écrit-on ou lit-on, de quels désirs incestueux autant que parricides nos mots et nos compréhensions se font-ils les porteurs dans le rapport aux histoires de la psychanalyse…
L’extrême rigueur et logique de la méthode d’E. Roudinesco ne pouvait en fait que conduire au déploiement de la conséquence de ce qui précède, à savoir la possibilité qu’en une assomption théorique s’opère le retournement de cette analyse et livre à quels effets de lecture, de transfert et de filiations se soumet la trajectoire éditoriale de l’auteur. Dans généalogies la trame même de l’ouvrage nous semble taillée dans cette étoffe. Dès lors on retrouve l’insistance initiale à ne pas voir signe de hasard à ce que cela s’inscrive dans un cadre universitaire, car elle demeure le site d’émergence, de rencontres de textes fondamentaux et de l’entrée de l’auteur dans l’univers analytique (cf. l’abord de sa lecture des écrits de Lacan depuis ce temps de formation).
Ainsi bien sûr le titre de généalogies devient fondamental, il se substitue à la notion d’ego-histoire (forme d’écrit initié selon Roudinesco par P. Ariès en 1980) et l’auteur en précise la portée d’emblée, p. 10 : « Dans la mise en scène de l’arbre aux ancêtres, où le Moi n’est plus maître en sa demeure, la notion d’ego-histoire est irrecevable. » Se déploie donc sous la claire bannière de ce titre une écriture qui noue et dénoue les fils de rencontres, de lectures, d’écrits et de séparations. Généalogies ne peut se lire sans références au mouvement d’écriture de l’auteur, mais de là il vient en éclairer et en mettre en perspective la nécessaire interrogation du point singulier, du site, d’où l’on parle.
En quatre sections que je ne résumerai pas, mais que je soulignerai, son ouvrage permet de passer d’une évocation minutieuse d’un parcours d’enfant à l’éclosion d’une pensée, ensuite se dévoile l’élaboration patiente des œuvres historiques rangées sous le vocable de « désir d’archive » et qui nous permet d’assister au scénario des rencontres multiples avec des acteurs fondamentaux des mouvements analytiques. Dans ce droit fil, la troisième partie évoque la reprise des conditions de l’écriture du travail sur J. Lacan et le sous-titre « d’histoire effacée » témoigne là du degré de sensibilité et d’irritabilité que possède l’évocation de la destinée de celui qu’elle nommait dès le tome 2 de la bataille de cent ans « notre héros ». Enfin la quatrième composante et imposante partie de l’ouvrage sur « les annales du mouvement freudien dans le monde de 1856 à 1993 » livre un minutieux, étonnant et parfois inattendu calendrier détaillé croisant et juxtaposant des éléments biographiques, bibliographiques, institutionnels et événementiels se nouant autour du signifiant psychanalyse.
Il semble cependant illusoire de lire cette quatrième partie comme le supposé tableau exhaustif ou le panorama objectif d’une discipline naissante puis en développement. Ces annales constituent me semble-t-il le juste reflet de l’engagement documentaire de l’historienne. Il témoigne donc moins de l’histoire « événementielle » de la psychanalyse que de la méthode de l’auteur en la connectant à ses écrits précédents, nous sommes donc conviés à entrebâiller la porte donnant sur l’écritoire de l’œuvre de E. Roudinesco. Généalogies ne résume donc pas en cette quatrième partie les précédents ouvrages. Le texte livre un précieux moyen de voir se structurer une histoire de l’histoire de la psychanalyse.
E. Roudinesco n’a pas rédigé l’histoire de la psychanalyse indépendamment de la méthode analytique et de ses fondamentaux en termes de surdétermination et de puissance transférentielle, et ce aussi dans la constitution des généalogies. En inscrivant le titre de généalogies s’ouvre une invite à l’application de la méthode aux productions antérieures, en quoi l’histoire de l’histoire reste soumise aux même principes de la surdétermination et du transfert ?
« Au-delà de l’exposé de la méthode qui m’a permis de collecter les archives nécessaires à mes travaux sur le freudisme, j’ai l’impression de témoigner pour une génération : celle qui trouva dans le structuralisme, dans cette alliance particulière de la littérature, de la linguistique, de la philosophie et du marxisme, de quoi alimenter un engagement […] », p. 10, cet extrait de l’avant propos, outre son soulignement de ce que je tentais de formuler, m’a aussi conduit à des effets de lecture inattendu : témoigner pour une génération je l’ai à la première lecture entendu dans une adresse directe au lecteur, ce qui revient à formuler que le témoignage vaut pour la et les générations suivantes ou à venir, ceux qui depuis leur formation universitaire postérieure aux années 1980 sont lecteurs de Lacan sans l’avoir connu et qui peuvent recevoir ce témoignage dans un effet de filiation et d’inscription généalogique : potentiels fils et filles de l’histoire de la psychanalyse (avec toute l’ambiguïté que je laisse à la formule…).
Pour conclure saurait-il en être autrement dans les effets de lecture et l’élaboration de cette note de lecture que de se plier à ce même constat de l’écrit sous transfert ? Quel anecdotique hasard profondément surdéterminé m’a-t-il permis d’actualiser les effets massifs de ce que mon propre transfert initié à la lecture du tome deux de la bataille de cent ans a mobilisé de mes propres engagements dans la recherche universitaire ? Il s’agit-là d’autres chapitres que je masque prudemment derrière l’illusion d’avoir rendu compte des échos de Généalogies.
Christian Bonnet

E. Roudinesco et M. Plon, Dictionnaire de la psychanalyse.

Le livre d’Élisabeth Roudinesco et Michel Plon a paru la première fois en 1997. Une seconde édition, revue et augmentée (vingt-cinq nouvelles entrées) est publiée en 2000, c’est de celle-ci dont nous disposons. Les auteurs, dans un avertissement introductif, situent leur livre dans l’histoire des publications des dictionnaires depuis le premier entre 1931 et 1938 et jusqu’à la dernière génération 1985-1999. À la fois historique, conceptuelle et bibliographique, la démarche d’E. Roudinesco et M. Plon se présente comme un savoir encyclopédique. Dans la logique des publications d’E. Roudinesco, le dictionnaire se situe en parfaite cohérence entre L’histoire de la psychanalyse en France [1], mais cette fois-ci élargie au niveau international, les apports conceptuels du livre Jacques Lacan [2] et la dimension politique avec son dernier ouvrage publié : Pourquoi la psychanalyse [3] ?
La note de lecture d’un dictionnaire se heurte à un problème attendu. Comment rendre compte de la linéarité d’un propos, d’une thèse, lorsque celle-ci n’est ni clairement explicitée ni articulée ? Comment les auteurs expriment-ils leurs intentions ? Les réponses passent par la particularité du dictionnaire renvoyant les définitions à d’autres significations se répondant elles-mêmes à d’autres encore se confondant avec la métonymie. La thèse des auteurs se découvre, se déploie donc au travers des sélections et des entrées du dictionnaire. L’articulation, quant à elle, se trouve dans les blancs qui séparent les définitions.
Pourtant, il ressort de ce dictionnaire un vecteur, une volonté délibérée qui s’exprime dans l’introduction. Les auteurs ont ainsi travaillé en évitant plusieurs écueils comme paraphraser un précédent dictionnaire (par exemple celui de Laplanche et Pontalis) et comme produire un énième ouvrage d’école comportant les clivages propres à cet exercice (par exemple l’approche dogmatique). La méthode utilisée est d’allier une pluralité des entrées, liant les concepts (pas seulement analytiques) avec les acteurs qui ont contribué de près ou de loin à les forger ou à implanter la psychanalyse. Si un nombre important des entrées concernent classiquement des psychanalystes ou chercheurs, la particularité de ce dictionnaire est d’intégrer des psychiatres, des artistes (écrivains, peintres, poètes), la famille de Freud et des patients. En effet, l’ajout des cas princeps (ou cures prototypes) est une des originalités de ce dictionnaire tout comme la présentation des organisations analytiques et des pays d’implantation de la psychanalyse. La logique qui se dégage de la méthode permet aux auteurs d’afficher une cohérence des approches, une neutralité dans le traitement des concepts, « une métonymie exhaustive ». Nous pouvons ainsi « naviguer » grâce à ce dictionnaire dans l’histoire et la théorie de la psychanalyse et cela, seul cet ouvrage complet peut nous le permettre.
L’exercice délicat de la note de lecture ainsi que son cadre limité ne nous permettent pas de rendre compte de l’ensemble des parties, nous avons donc dû, nous aussi, faire des choix et des sélections.
Les concepts : les concepts traités sont d’abord résumés dans une définition opérationnelle (en gras), suivis d’une généalogie. La méthode générique employée par E. Roudinesco et M. Plon dans l’analyse des concepts freudiens part d’une définition succincte. Le concept est situé dans le temps et nous pouvons ainsi suivre les évolutions et les différents remaniements de Freud, ses négociations avec ses élèves, notamment par exemple Ferenczi (pour le transfert) et Rank (pour le roman familial). Les auteurs décrivent aussi le devenir des positions freudiennes après la mort de Freud. Klein et Winnicott seront les principales références (et parfois même exclusives) ayant évolué parfois différemment de l’enseignement freudien (dans l’analyse de l’homosexualité, les possibilités pour l’analyse profane, etc.) suivi, pour conclure, de l’apport de Lacan. Celui-ci est doublement situé à la fois dans la filiation freudienne et dans ses développements plus personnels comme les mathémes.
À la suite de Freud, les développements théoriques de Lacan sont à chaque fois structurés dans leur historicité et réparties en fonction de leur introduction dans les séminaires. Nous pouvons ainsi lire l’émancipation du socle biologique pour mettre le langage au centre de l’approche analytique.
Les concepts inventés par Lacan font aussi l’objet de long développement ; les mathèmes, (mais aussi le nœud borroméen, la forclusion, le rsi, etc.) sont présentés dans leur historicité en fonction des différents séminaires. De plus, leur utilisation, leur mise en relation avec les autres concepts sont analysées.
Nous pouvons cependant regretter dans les analyses des concepts, l’arrêt fréquent dans les présentations des concepts analytiques à 1980 date de la mort de Lacan. Les prolongements théoriques récents sont très peu présentés.
Les acteurs (patients, artistes) : le plus grand nombre d’entrées concerne les acteurs de la psychanalyse de tous pays (Japon, Inde, Argentine etc.) et de toute obédience. Se rajoutent à cela des artistes et les patients mythiques de la psychanalyse (Marguerite Anzieu, Le cas Aimée, Ida Bauer, Bertha Papenheim, etc.). Ce deuxième type d’entrée après les concepts signe deux originalités fondamentales qui démarquent cet ouvrage des autres productions. La première vient de l’introduction des personnalités artistiques (Schnitzler, Zweig, Rolland…). Les auteurs placent ainsi la psychanalyse dans un déploiement à la fois scientifique, artistique et culturelle. Cela résonne avec la thèse de E. Roudinesco développée dans Pourquoi la psychanalyse ? de la filiation de la psychanalyse avec le siècle des Lumières. En cela « Freud éclaire l’obscur » pour reprendre une expression de E. Roudinesco, lors d’une conférence aixoise. La thèse développée de Pourquoi la psychanalyse ? s’étaye avec le dictionnaire par ses entrées plurielles sur le monde de l’art. Ainsi la preuve est portée comme quoi : « La psychanalyse témoigne d’une avancée de la civilisation sur la barbarie. Elle restaure l’idée que l’homme est libre de sa parole [4] » et que son destin n’est pas empreint de déterminisme biologique. En cela, la psychanalyse, par ses rapports étroits avec les domaines de l’arts, de la science et de la philosophie témoigne de sa participation à la civilisation. La seconde originalité majeure consiste en l’introduction des patients dans le dictionnaire. Outre l’intérêt pour la recherche, E. Roudinesco et M. Plon, en mettant les patients au même titre que les praticiens, soulignent les liens étroits spécifiques à la méthode analytique. Par exemple, nous apprenons comment les conditions de la cure du petit Hans (Graf Herbert) et les relations de Freud avec le père (membre du comité secret) et la mère (ancienne patiente de Freud et à ce titre toujours défendu par lui) auront des effets sur la conduite des cures d’enfants.
E. Roudinesco et M. Plon développent un canevas identique aux présentations des concepts : d’abord le déroulement clinique (ou plutôt son heuristique) suivi de la situation historique. Le petit Hans fut longtemps un paradigme de la cure des enfants jusqu’aux travaux de Klein et de Dolto. Les auteurs sont ici plus sensibles à généraliser la lecture du cas et ne se limitent pas (comme pour les concepts) à Klein et Winnicott puis à Lacan.
Pour les patients de Freud, les auteurs développent leur histoire après la cure, devenant, pour certains des éléments de la mythologie de la psychanalyse. Ce mythe peut parfois prendre un aspect étrange comme pour « L’homme aux loups » qui deviendra après la Seconde Guerre mondiale salarié des sociétés analytiques et énigme incarnée.
Les praticiens de la psychanalyse : les auteurs sélectionnent les praticiens autour de trois notions : la première recouvre les fondateurs de la psychanalyse, Freud, bien sûr, mais aussi ceux de la première heure (Jung, Ferenczi, Rank…). La seconde concerne les fondateurs qui ont introduit le freudisme dans les pays autre que l’Autriche ou la zone allemande (Bonaparte, Jones…). La troisième et dernière notion décrit les fondateurs de mouvements ayant apporté des élaborations totalement nouvelles (Klein, Winnicott, Lacan).
Notons aussi les recherches sur la famille de Freud, notamment un des aspects moins connus des déportés dans les camps à la suite des persécutions nazies. Les interdictions et autres obstacles de la pratique de la psychanalyse sont aussi évoquées sous les régimes du nazisme et du communisme. Nous retrouvons là un des rôles de la psychanalyse que nous avons évoqué plus haut sur la place de la psychanalyse dans la civilisation. La violence de la répression des régimes totalitaires signe la participation de la psychanalyse à la libération de la parole et ce indépendamment des volontés étatiques de normalisation. Dans un paysage actuel de « globalisation » ou autre « mondialisation », de réduction de l’homme à un déterminisme neurologique, le message ici explicite par les choix des auteurs mérite d’être souligné.
Le dictionnaire se démarque donc des autres publications pour s’inscrire dans un mouvement historique général, mondial. La sphère du savoir analytique (éclatée à l’infini) ainsi que son immense impact culturel et scientifique peuvent être mis en miroir de nos avancées sur un monde inconnu, celui de l’inconscient. Ce dictionnaire « encyclopédique » devient, certes, le catalogue de nos acquisitions théoriques mais aussi de ses effets sur les disciplines environnantes et sur les hommes. Du bel ouvrage donc, fort, dense et surtout un outil de travail précieux et condensé. Un livre des fondements historiques et conceptuels de la psychanalyse tout en restant profondément d’actualité.
André Quaderi

Françoise Bétourné, Lacan – L’index. Encore. Séminaire XX (1972-1973) Paris, L’Harmattan, 2001, 256 pages.

Retrouver l’enseignement de Lacan est difficile dans la mesure où un tel enseignement ne se trouve pas intégralement dans un écrit ou une transcription déterminée. C’est bien l’ensemble des scripta et des choses dites et retranscrites qui constitue le corpus de référence.
À cet égard, et tout prenant acte de la distinction que proposait J.-C. Milner dans L’Œuvre claire [1] entre les textes écrits et les Séminaires, on pourrait concevoir de relire l’ensemble Séminaire sous la forme d’un magistral dispositif de miroir où des figures laissée en suspens se déplient bien des années après (il en est ainsi pour le séminaire sur l’Éthique et celui sur l’Acte, ou encore pour la mise en spatialisation de l’objet a, opérée dès le Transfert, puis la reprise formelle de son écriture dans les mathèmes et, enfin, sa mise en lien dans la topologie depuis le Séminaire rsi, qu’annoncent certains passages d’Ou pire et d’Encore). Un séminaire est souvent l’annonce d’un autre dont la transmission est à venir, quand il ne donne pas réponse à ce qui était annoncé – mais laissé de côté – bien avant. De plus, en ce qui concerne les dernières approches du réel, tout se trouve dans les ultimes séminaires, qui, hélas, circulent encore difficilement (en particulier les six dernières séances de rsi, reprises certes dans Ornicar, Le Sinthome, et l’Insu que sait de l’une-bévue s’aille à mourre).
Lire aujourd’hui les Séminaires de Lacan, dans les diverses versions qui circulent plus ou moins officiellement, entendre Lacan grâce aux retranscriptions des plus précieuses qu’autour de J. Sibony l’équipe de Lutécium (site internet et édition de cd), met au jour, pose tout de même des problèmes de méthode.
Certaines questions de méthode et de présentation sont restées en suspend, et, concernant la numérotation des Séminaires de Lacan, on peut redouter, comme l’exprimait récemment E. Porge, qu’une telle numérotation fasse de l’œuvre parlée de Lacan un corpus clos sur lui-même. Enfin, on continue à ne pas comprendre pourquoi le Séminaire interrompu Les Noms-Du-Père ne figure pas dans la liste officielle.
Mais il est une autre difficulté encore qui n’est pas imputable à l’ordonnancement choisi, car enfin, on voit mal comment un texte pourrait être conçu à partir d’une parole publique sans que soient mises en œuvre pour le lire des dispositifs d’arpenteur et de classificateur. Cette autre difficulté est, selon moi, la suivante. Un des points majeurs de l’enseignement de Lacan consiste à proposer (c’est-à-dire à distinguer) et à soutenir, logiquement (c’est-à-dire à discriminer) une séparation entre signification et sens. Signification et sens renvoient, respectivement à la parole vide et à la parole pleine ; à partir de quoi c’est l’idée même d’une classification des notions à la façon d’un dictionnaire qui peut devenir problématique, ou même, inapproprié. Les glissements de sens et les double sens étant aussi une des façons de lire des notions. À ce titre il est plus intéressant de repérer des évolutions, des glissements, des équivoques, et de reconsidérer cette façon souvent inspirée et parfois « Almanach Vermot » qu’avait Lacan de revenir à certains de ces concepts fondamentaux (Les Noms-du-Père versus les Non-dupes errent). La formule d’un index convient sans doute mieux que celle d’un dictionnaire, au risque, qui vaut bien mieux que celui que ferait courir à la pensée un réductionnisme intempestif, de construire un corpus étonnement épais.
Si la démarche de lecture raisonnée choisie, qui est celle du plus grand nombre d’entre nous, est celle de l’étude du texte (de sa version écrite), alors nous avons besoin d’outils de travail afin de mieux cerner les significations d’une notion, saisir les moments logiques et chronologiques où elle surgit, pour la première fois, ou resurgit à nouveau. La méthode, au demeurant, est indiquée par J. Lacan dès le premier de ses Séminaires : Les écrits techniques de Freud, et nous en trouvons l’indication dans la version « officielle » parue au Seuil, à la page 262. Je cite : « La signification ne renvoie jamais qu’à elle-même, c’est-à-dire à une autre signification. Chaque fois que nous avons dans l’analyse du langage à chercher la signification d’un mot, la seule méthode correcte est de faire la somme de ses emplois. Si vous voulez connaître dans la langue française la signification du mot “main”, vous devez dresser la catalogue de ses emplois, et non seulement quand il représente l’organe de la main, mais aussi quand il figure dans main d’œuvre, mainmise, mainmorte, etc. La signification est donnée par la somme de ces emplois. »
Françoise Bétourné, très avertie connaisseuse du trajet et de l’œuvre de Jacques Lacan, a déjà publié ailleurs des extraits de son gigantesque et nécessaire, ô combien, travail d’indexation.
Elle nous propose ici un appareil critique, propre à stimuler le lecteur à y « mettre du sien » en lisant Lacan. Son index du Séminaire XX est complété par le recensement organisé des phrases-clefs. Et c’est un outil de travail et un acte de transmission. Des erreurs parfois très gênantes, constamment rééditées dans la version « Seuil » se trouvent rectifiées (il en est ainsi de la forme de la figure 6). On sait, quand on compare la nouvelle version « Seuil » du Séminaire Le transfert à la première parue, que de telles rectifications peuvent, avec le temps, voire pas mal de temps, être prises en compte.
Mais si tel était le seul mérite du travail de l’auteur, il resterait anecdotique ou, du moins, éphémère. F. Bétourné propose, bien clairement, de nuancer les insuffisances et de corriger les impairs, en tenant compte des corrections de Lacan lui-même, mais elle offre surtout la possibilité de mieux mettre à jour la structure et la dynamique des argumentations de Lacan. Et c’est sans doute sur et avec ce Séminaire XX, flamboyant, exténuant, qu’un tel travail prend tout son sens. En effet, le Séminaire XX, Encore, est un moment charnière. Lacan y renonce à certains de ces caps d’avancée. L’épistémé lacanienne, dès que le double fantôme science idéale/idéal de la science se dissipe, s’attache à épurer toute théorie de la coupure. C’est la fonction de la théorie des discours, théorie qui est une littéralisation des places et des termes qui sera, à nouveau, problématisée. La théorie des discours ne chronologise pas les coupures et les « quart de tour ». Et c’est bien ce Séminaire XX qui, de la référence à la lettre, indique le tournant. S’inspirant du groupe Bourbaki, Lacan se montre très réservé sur les empires des littéralisations. Le bourbakisme ne peut être maintenu que davantage littéralisé. Ainsi, il annonce (Encore, p. 46) que les lettres ne désignent pas des assemblages, mai qu’elles font ou qu’elles défont ces assemblages. C’est à la lettre qu’est dévolue la possibilité logique de faire lien entre Réel, Imaginaire et Symbolique, alors que le signifiant, qui relève du symbolique pur est défini entièrement par la place qu’il occupe relativement à d’autres signifiants. Triomphe éphémère du triomphe de la lettre. Le mathème connaîtra son propre achèvement. Dès la fin d’Encore, le nœud est posé comme réfractaire à la lettre. « Il n’y a aucune théorie des nœuds. Aux nœuds ne s’applique à ce jour aucune formalisation mathématique. » La lettre, identique à elle-même, susceptible de se transmettre sans relativisation de sa place et sans entame, porte l’ombre où elle va s’abolir. Le mathème s’épuise, son exténuation rencontre l’abolition de la lettre.
La substance de jouissance de l’objet parce qu’hétérogène sera prise dans l’objet topologique. La référence mathématique sera absorbée par le nœud borroméen.
Je pense donc que l’architecture contrariée et véhémente de ce Séminaire XX, Encore appelle un effort de discernement minutieux de la part de ceux qui tentent d’en rendre compte. Ce fut un des aspects les plus passionnants du livre de Milner, cité plus haut.
F. Bétourné nous propose donc plusieurs lignes de pistes, et il n’est pas à douter que son travail devrait ouvrir à une possibilité de lire Lacan avec rigueur et inventivité.
J’ajoute que ce livre est dédié à celui qui fut un des grands défricheurs de la possibilité d’écrire sur les textes et les Séminaires de Lacan et d’en transmettre un enseignement : Joël Dor. Beaucoup de l’exigence de J. Dor, de son intégrité et de sa volonté de travail, effective, se retrouve ici.
Olivier Douville

Houbballah Adnan, Gori Roland, Hoffmann Christian (dir.), Pourquoi la violence des adolescents ? Voies croisées entre Occident et Orient, Toulouse, Érès, 2001.

Cette réflexion a été élaborée dans le cadre d’un colloque international qui s’est tenu à Beyrouth, ce qui explique son caractère biculturel.
En introduction – « Violence, addiction et adolescence » –, Adnan Houbballah présente l’hypothèse qui court, tel un fil conducteur, tout au long de cette réflexion : lorsqu’ils font preuve de violence (mais aussi lorsqu’ils présentent, comme réactionnellement, une addiction), les adolescents expriment sous une forme comportementale les non-dits (refoulements, désirs, idéaux) de leurs parents et, par delà, ceux de la génération de ces derniers. Dans « L’humain ou le néant », Roland Gori explique ensuite que la destruction de l’autre conçu comme étranger et inassimilable est une automutilation indirecte, qui a pour but de « dénier sa propre division psychique, en essayant de réduire les effets du multiple au sein de l’in-dividu », et pour conséquence de placer l’auteur de cette violence sur la voie de « la frérocité, à distance du rivage de la fraternité sociale fondée sur la dette et la culpabilité » (p. 13).
Le livre comprend quatre parties. Dans la première partie – « L’être dans la violence » –, R. Gori, dans un second texte – « Le réalisme de la haine » –, insiste sur la rencontre possible entre des événements historiques réels et « l’aspiration létale de la haine inconsciente à faire advenir le réel et à le prendre comme objet passionnel » (p. 29). Une telle occurrence pousse le sujet violent à « cauchemarder debout », risque auquel les adolescents – en quête forcenée d’altérisation, « d’écriture gestuelle » de soi pour se protéger d’une angoisse de fusion – sont électivement exposés. À ce titre, la haine n’aurait pas pour objet ce qui a été perdu (c’est plutôt le propre de l’objet amoureux), mais un réel non réalisé qu’elle « fait advenir en voulant l’abolir » (p. 30). Dans « Logique de la violence et ordre symbolique », Adnan Houbballah détaille le lien entre l’acte criminel et la forclusion : « Le meurtrier tue en même temps que l’autre le sujet parlant en lui-même » (p. 40), provoquant une forclusion du sujet parlant qui le faisait homme parmi les hommes. Auto-exclu ou auto-expulsé de l’humain, le criminel « est déjà dans l’enfer tout en restant dans le royaume des vivants » (ibid.). Dans « Le sinthome adolescent », Jean-Jacques Rassial rappelle que l’adolescent accomplit une opération psychique singulière : « La transformation de la fonction du Nom-du-Père, détachée dès lors de la métaphore paternelle, familialement soutenue et imposant l’invention de nouveaux Noms-du-père tels que le sujet puisse s’autoriser de lui-même » (p. 43). Ce passage suppose un désarrimage fonctionnel et passager vis-à-vis du symbolique, au risque de l’effondrement mental ou/et du passage à l’acte en cas de « panne » au cœur de cette situation d’incertitude périlleuse. Dans « Corps de la femme entre sacralité et désymbolisation », Ahmed-Farid Merini présente deux observations cliniques convaincantes pour expliquer qu’au Maroc, dans les représentations masculines, le corps féminin perd sa sacralité en même temps que sa virginité, l’idée du sexe de la femme comme béance étant insoutenable : « Soit ce trou est couvert par l’hymen et garanti par le nom paternel, soit il est comblé par l’enfant, sous couvert du nom de l’époux. Il n’est pas supportable qu’il y ait un trou en dehors de la loi représentée par le père ou le mari, sous peine d’entraîner le corps dans une désymbolisation » (p. 56). Dans « Le devenir des adolescents combattants », Mouzayan Houbballah aborde les dégâts sociaux et psychiques subis par les adolescents qui ont participé à la guerre civile du Liban. Chez ces jeunes sujets, le combat a fonctionné comme un rite de passage raté vers l’âge adulte, ce qui les a empêchés tant de retrouver une place dans leur famille que d’en trouver une dans la société une fois la guerre terminée. La saisissante vignette clinique de S., engagé à 13 ans et toxicomane à 14 ans, illustre les difficultés de ces ex-combattants, qui pratiquent la « roulette russe », vendent et consomment de la drogue ou encore se réfugient dans l’intégrisme religieux. Dans « Au cœur des ténèbres : l’amour du Prince », Christian Hoffmann réfère la non-reconnaissance de l’autorité symbolique rencontrée chez les adolescents psychopathes à une difficulté de faire le deuil du père imaginaire et de sa toute-puissance, ce travail de deuil étant déclenché par le père réel. Il estime à ce titre que « le deuil du père serait à l’adolescence ce que le deuil de la mère est à l’œdipe, le second s’étayant sur le premier » (p. 74). A contrario, le cramponnement au père idéal fait, à échelle macrosociale, le lit de tous les fanatismes : « L’amour du commandeur », ce substitut paternel à usage collectif, offre une cause idéologique pour laquelle on est prêt à tout partager et tout donner, jusqu’à sa vie. Pour quelle satisfaction ? « En l’amour du chef se trouve réalisé l’idéal du moi, projetant l’image phallique idéale où le sujet pense pouvoir se retrouver et confirmer l’unité de son être » (p. 97). Dans « L’identification et l’identité entre “être”, “paraître” et “avoir” », Balkis El Assad-Sadek montre que les deux générations impliquées dans la guerre du Liban – les parents qui l’ont vécue et les enfants exposés aux séquelles – ont mis en place une stratégie psychique déprivante destinée à préserver une paix fragile : le déni massif de tout ce qui a un lien avec cette guerre. Escamotant ce que le conflit de génération a de structurant, ce refoulement radical se traduit par un consumérisme aveugle où « les signes de déroute rencontrés chez les jeunes sont fortement liés à une problématique familiale et aux attitudes parentales, qui dénotent une incapacité d’accepter les vicissitudes et contraintes de la réalité » (p. 101) : les parents nient la baisse de leur pouvoir d’achat et mentent en ce sens à leurs enfants, font des dépenses irréalistes et harcèlent leurs enfants pour qu’ils étudient alors qu’ils méprisent eux-mêmes la culture et idolâtrent le pouvoir et la richesse.
Dans la deuxième partie – « Violence et agressivité sociale » –, Ali Ibrahim Ballout – « La violence de l’adolescent entre l’action et la réaction » – part de la ressemblance, en arabe, du mot mourahek – adolescence – avec le mot mourhak – très fatigué – pour rappeler la méfiance coutumière des adultes envers les adolescents, soupçonnés de pouvoir basculer aisément dans la débauche et la perversion. En fait, les actes correspondants constituent bien souvent des réactions aux actes des adultes. Par conséquent, au lieu d’ignorer la violence adolescente ou d’en innocenter ses auteurs, il est préférable de « permettre à l’adolescent d’exercer sa responsabilité et d’assumer la conséquence de ses actes en lui accordant un espace considérable de satisfactions pour que ses actes ne se réduisent pas à des réactions » (p. 114). Dans « L’agression interpersonnelle », Jean-Léon Beauvois présente les principales approches psychosociales de l’agression. Insistant sur les violences médiatiques et télévisuelles, qui opèrent un véritable « modelage » psychique, il rappelle qu’en vertu de « l’effet Werther » mis en évidence par Phillips, en 1986, le suicide d’un personnage auquel un grand nombre de personnes peuvent s’identifier provoque une augmentation des suicides. Dans « Violences réelles de l’adolescence », Serge Lesourd souligne la permanence historique des passages à l’acte juvéniles : « La délinquance comme question à la Loi, la toxicomanie comme question à la jouissance et le passage à l’acte sexuel comme question à la sexuation du corps » (p. 133), avant d’indiquer que leur sens – c’est-à-dire « la forme du lieu de l’Autre qu’elles interpellent » – a considérablement changé depuis une trentaine d’années : l’usage de substances psychoactives n’obéit plus à la recherche d’un supplément de plaisir, d’« un phallus imaginaire qui viendrait combler le manque à être du sujet » (p. 134), mais met en scène une attaque du sujet contre lui-même pour se faire disparaître dans « une ivresse d’inexistence » (ibid.) ; la délinquance n’a plus pour moteur la rivalité jalouse, mais l’envie meurtrière où il ne s’agit plus de prendre la place ou le bien, l’objet de la jouissance de l’autre, mais de détruire l’autre pour éliminer sa capacité de sujet supposé jouir : ainsi, les bandes de jeunes ne se livrent plus à des querelles de territoire mais à des guerres de survie où l’accès à une existence nouvelle passe par la destruction de la jouissance – le plaisir d’être et non plus d’avoir – de l’autre ; de même, le viol ne vise plus à jouir de l’autre placé en position d’objet – le violeur « s’absente » même en tant que sujet lorsqu’il passe à l’acte –, mais à obtenir une jouissance sans bornes où l’autre n’existe plus » (p. 136).
Dans la troisième partie – « Violence idéologique et religieuse » –, Loutfi Benhabib – « La violence et le sacré » –, étudiant l’intégrisme religieux tel qu’il existe en Algérie, explique que « l’érection du texte coranique en pur objet fétichiste, dépouillé de sa fonction médiatrice, a projeté les différents protagonistes du corps social dans un rapport de fascination jouissive, d’où sont exclus la reconnaissance de l’altérité, le jeu de l’empathie et l’attribution du sens potentiel aux actes et aux pensées de l’autre différent » (p. 142). Dans « Violence religieuse et idéologique », Anicée El Amine Merhi prend l’exemple du Liban pour exposer les liens entre l’idéologie et la passion. Le discours idéologique n’est pas reçu sur le mode docile de l’inculcation docile mais sur celui, passionnel, de l’adhésion ou de l’indignation : « En entendant les malédictions à l’égard de l’ennemi, chacun revit ce procès violent et permanent dans lequel l’expulsion du mal ne cesse d’être l’expulsion de la menace et la restauration des bons objets » (p. 153).
Dans la quatrième partie – « Addiction et adolescence » –, Philippe Gutton, dans « Figures théoriques concernant la pathologie d’adolescence, en particulier l’addiction », esquisse une typologie psychodynamique des usages de drogues en fonction de l’accentuation de la crise d’adolescence : lorsque cette dernière est « commune », le toxique est utilisé pour « contourner des positions surmoïques trop importantes » (p. 169), en s’aidant également de l’effet de groupe ; en cas de pathologie narcissique, c’est-à-dire lorsque le passage du corps d’enfant vers le corps pubère est vécu comme une blessure, une perte, la drogue est consommée pour soigner la souffrance dépressive ou/et persécutive résultant du vécu de dysharmonie devant le miroir ; enfin, chez les adolescents présentant une pathologie limite, voire psychotique, où le pubertaire advenu a été refusé au moyen d’un déni, d’une forclusion, « l’addiction remplace le pubertaire » (p. 171) en déréglant puis réagençant artificiellement la sensorialité et ses représentants psychiques. Dans « Modèles d’addiction chez l’adolescent libanais », Abdo Kahi, après avoir dressé un tableau épidémiologique des usages de drogues au Liban, propose de comprendre la recrudescence actuelle de ces consommations comme une bousculade par la transgression des formes d’expression à connotation morale et religieuse qui continuent à étouffer et à corroder les formes les plus civiques du lien social.
En conclusion, Moustapha Safouan effectue une synthèse de l’ensemble des contributions afin de montrer que l’adolescence, entre état limite, deuil et refus du deuil, paraît symptomatique d’un des ressorts de toutes les formes contemporaines de la violence : la « déficience du père réel », laquelle, sous l’effet de « la non-acceptation de la castration », et donc du « refus de l’incomplétude, de l’imperfection ou de la frustration » (p. 196), laisse émerger « une revendication du père idéal » où, comme l’écrivait S. Lesourd (p. 138), « de ne plus savoir y faire avec le Père, c’est au pire qu’aspire le sujet ».
Pascal Hachet

Richard François, Le processus de subjectivation à l’adolescence, Paris, Dunod, 2000.

L’auteur postule que l’enjeu structurel de la subjectivation – terme qu’il préfère à ceux d’autonomisation et de séparation-individuation – adolescente est « l’élaboration de la position dépressive […], d’une mélancolie de base » (p. 2).
Dans une première partie – « Le psychisme de l’adolescent » –, il rappelle que le processus d’adolescence s’origine dans le processus pubertaire. Celui-ci ravive le complexe d’Œdipe, en lui donnant la forme d’« un sentiment d’obligation de devenir adulte » (p. 7) ; ce sentiment serait le moteur de la subjectivation. Richard situe le risque de « cassure » qui menace le développement psychique de l’adolescent dans le fait que « l’idéal de normalité adulte » est a priori incompatible avec « la perversité polymorphe et la bisexualité psychique de la sexualité infantile » (ibid.). La subjectivation aurait pour but de rendre compatible le premier et les secondes. Elle voue le sujet adolescent à effectuer « un travail autobiographique propre à modifier la version infantile de son histoire, devenue inapte à lui procurer des points d’ancrage et des figurations de désir adéquates » (p. 25). Ce processus obéit à une temporalité qui est scandée – sur le plan somatique – par des métabolisations biologiques et – sur le plan psychique – par des moments où le remaniement « des figures prédominantes de l’idéal du moi peut induire un trouble transitoire du moi » (p. 13).
L’auteur consacre de longs et fructueux développements à la décompensation psychotique à l’adolescence, laquelle traduit une mise en échec massive de la subjectivation en révélant « une impossibilité structurelle de changer » (p. 24). En accord avec Aulagnier (1975), il rappelle que la potentialité psychotique résulte de l’enfermement psychique de l’enfant par la mère – en fonction de la pathologie de celle-ci – dans un champ identificatoire limité. Figé dans la représentation maternelle, voire familiale, d’un enfant idéal, le sujet devenu adolescent se désarrime bruyamment de sa réalité familiale, et plus largement sociale, en recourant au délire, qui « remplace alors la conformité par des fragments non élaborés et non subjectivés de l’histoire familiale » (p. 56). À la suite de Baranes (1984) et de Penot (1989), Richard précise que le « non-pensé » de cette histoire familiale tend à s’actualiser dans le délire adolescent – qu’il s’agisse d’une bouffée délirante ou du début d’une psychose au long cours – et qu’il est parfois agi dans « des comportements exacerbés et étranges » (p. 56). Heureusement, dans certains cas, l’adolescent paraissant prédisposé à devenir psychotique peut « s’investir et s’agripper à sa perception du monde extérieur » (p. 26) pour limiter l’impact d’un processus schizophrénique qui attaque ses repères internes et, surtout, sa capacité de penser et de sentir. Le grandissement psychique est alors suspendu dans un état-limite, « entre danger de décompensation psychotique franche et processus d’adolescence réussi » (p. 56), et l’adolescent tend à exister en affirmant qu’il n’est « rien » : forme de subjectivation lente et périlleuse où la perception du monde intérieur et celle du monde extérieur se mélangent en « un chaos introduisant initiatiquement à une intégration des perceptions de soi » (p. 57) et évoquant le « dérèglement de tous les sens » prôné par Rimbaud.
Hors potentialité psychotique, la subjectivation opère au fur et à mesure que l’adolescent défait le « lien hypnotique originaire » qui l’aliène à « la figure d’un Autre tout-puissant » (p. 78) ; celle du père idéal. Cette transformation est au cœur de la sociétalité adolescente : elle pousse alternativement le sujet à se placer groupalement – en bande – sous l’autorité d’un « meneur » et à contester son autorité (mais pas à la détruire). C’est à ce prix et au risque d’une dépersonnalisation – ce « battement entre être et ne pas être » (p. 79) – qu’au « moi originaire succède le sujet » (ibid.). Plus globalement – et comme Rassial (1996) l’avait pressenti –, c’est par un nouveau rapport à la langue, à la culture et au social que cette crise de la référence symbolique est surmontée (p. 81). En lien avec les travaux de Green (1998), l’auteur considère que la subjectivation passe par une prise de conscience de la séparation du sujet d’avec le monde : « Le moi se constitue alors comme réflexion du désir sur soi, dans un sentiment de perte. Il hésite entre destructivité et poétique de la fugacité insaisissable de l’instant, au bord de la découverte de l’altérité » (p. 85). Si l’autre est étranger « malgré la convention du discours » et si, par conséquence, il existe un écart entre la demande pulsionnelle du sujet et la réponse d’autrui, l’acceptation de cette réalité déplaisante est pourtant formidablement structurante : si ma demande ne peut dicter la réponse de l’autre, sa propre demande (son désir à mon égard) ne saurait dicter la mienne. Dès lors, une rencontre désaliénée avec l’autre est possible.
F. Richard se réfère à Cahn (1998) pour préciser deux autres aspects de la subjectivation adolescente. D’une part, ce processus passe sine qua non par une expérience de l’angoisse d’abandon et par « une auto-évaluation douloureuse ». À ce titre, la subjectivation est véritablement une odyssée où sont côtoyés « les périls de l’effondrement psychotique et de la chronicité cas-limite » (p. 92). D’autre part, au cours de ce processus, le sujet s’éprouve comme tel dans « un sentiment à la fois d’unicité absolue et de correspondance avec d’autres sujets semblables » (p. 94). La subjectivation est donc moins une question de « pulsions » que de lien social.
La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à la psychothérapie psychanalytique des adolescents. Après avoir rappelé qu’à l’adolescence le diagnostic et le pronostic restent ouverts, l’auteur estime qu’une cure analytique peut être proposée à un adolescent, à condition de la cadrer par « un dispositif thérapeutique multifocal propre à concourir au traitement de la diffraction du transfert et des clivages » (p. 103). Il propose de reconnaître d’abord ce que les besoins narcissiques du jeune patient ont de légitime avant d’interpréter sa problématique œdipienne et sexuelle. Des vignettes cliniques stimulantes – notamment celle de Laurent, chez qui des crises d’allure psychotique s’allient à une symptomatologie de type hystérique – illustrent ces considérations. Il semble bien que la cure analytique des adolescents offre au thérapeute une lisibilité aussi optimale que saisissante de l’action simultanée des « grands niveaux » (l’archaïque et l’œdipien) du fonctionnement psychique.
La dernière partie du livre interroge la psychopathologie de l’adolescence à la lueur du lien social et de la création. Richard tient certains comportements adolescents pour « des substituts déqualifiés de l’initiation traditionnelle » (p. 191). À ce titre, parmi les prises de risques à l’adolescence, il distingue celles – maturantes – qui introduisent à l’altérité et à la triangulation des « rituels détraqués » qui restent bloqués dans le défi à l’autre et la dualité d’une part, des pratiques hors de toute limite d’autre part (p. 205). Les prises de risques non maturantes seraient les symptômes agis d’un « nouveau malaise dans la civilisation », où l’inflation des images de la violence et de la sexualité hard ainsi que « la banalisation des agirs transgressifs » affectent les capacités de symbolisation de la violence par les adolescents et, plus précisément, « leur capacité à effectuer des refoulements efficaces dans un contexte socioculturel qui ne les favorise guère » (p. 227).
L’auteur examine en dernier lieu les liens entre l’écriture adolescente et la subjectivation. Il insiste sur la dimension d’auto-séduction que comporte l’écriture de soi. Parfois, celle-ci fonctionne comme « un simulacre d’auto-analyse particulièrement retors, fondé sur un clivage ayant lieu pour ainsi dire en pleine lumière (lucidité impitoyable de la confusion, puis évitement des conséquences à en tirer par sa reprise dans un discours de plus en plus distancié) » (p. 232) ; en d’autres termes, un moi « rempli de lui-même » se penche après-coup sur sa version d’une histoire, « comme si ce qu’il a vécu n’existait vraiment que dans son dédoublement et son redoublement par une écriture narcissique » (p. 234).
Cette belle étude – dont nous n’avons exposé que quelques aspects – est précieuse pour les cliniciens qui questionnent le polymorphisme de la souffrance adolescente en termes de « passage » avant tout dynamique, de tentative de symbolisation, d’essai d’introjection, et qui s’attachent à en repérer tant les destins parfois dramatiques que les dénouements parfois surprenants par leur originalité et leur portée.
Pascal Hachet

Rand Nicholas, Quelle psychanalyse pour demain ? Voies ouvertes par Nicolas Abraham et Maria Torok, Toulouse, Érès, 2001.

Au jugé de la fréquence avec laquelle le décès de la psychanalyse est annoncé, on est tenté de croire qu’elle est « sur le point de disparaître comme les grands délires du passé, tels que le magnétisme animal de Mesmer ou la phrénologie de Gall » (p. 7). Pourtant, la psychanalyse n’est nullement moribonde, puisqu’un nombre croissant de praticiens et de chercheurs la conçoit comme un champ de réflexion permanent qui accepte (enfin) « en son sein d’être interrogée et renouvelée » (ibid.). N. Rand explique que les travaux de Nicolas Abraham et Maria Torok sont en quelque sorte paradigmatiques de ce renouveau dynamique. Ils présentent l’avantage d’offrir « une théorie globale de la psyché à partir de quelques principes souples et maniables, dans le seul but de libérer l’infinie variété des créations, des vécus et des drames humains. […] ils restent proches de la réalité, de la douleur des gens pour saisir le malaise propre à chacun » (p. 8). Soucieux de demeurer dans l’amont créateur de l’établissement des doctrines puis de la consolidation des dogmes, Abraham et Torok sont convaincus qu’il faut « refondre, voire abandonner, toute théorie qui ne cadre pas avec le vécu des patients » (ibid.). Pratiquer la psychanalyse « à partir de conceptions formées à l’avance risque d’étouffer la voix des souffrances individuelles » (ibid.).
L’ouvrage de Nicholas Rand comprend quatre parties.
La première partie – « L’enfant de la lignée ou les origines de la vie psychique » – souligne le fait qu’Abraham et Torok font remonter les origines de la vie psychique à la filiation de l’inconscient familial à travers les générations. Les influences transgénérationnelles conscientes et inconscientes sont autant de « courants familiaux » susceptibles d’orienter ou de désorganiser « le processus spontané et vivifiant de la filiation des inconscients à l’intérieur de l’organisation familiale » (p. 13), et par conséquent l’existence de l’enfant puis de l’adulte qu’il deviendra. Dès la naissance, l’enfant est donc irradié, pour le meilleur et pour le pire, par l’ombre portée des expériences de vie cruciales de ses ascendants. Cette influence s’exerce par le biais des soins corporels, affectifs et verbaux prodigués par toutes les personnes qui se penchent – à la manière des fées – sur le berceau du tout-petit : « Il respire, il boit avec le lait maternel l’histoire des traumatismes, des triomphes de toute sa famille et de toute sa tribu » (p. 16). Le nourrisson n’est pas d’emblée pourvu de pulsions et de désirs qui lui appartiennent en propre ; il les développe et les façonne à partir des élans désirants et des mortifications, des joies et des peines des membres de sa famille, qui dans tous les cas le traversent et le sollicitent. Pour cette raison, chaque enfant doit peu à peu « se détacher de la famille qu’il porte en lui, pour devenir tel qu’en lui-même » (ibid.). À ce titre, Abraham et Torok estiment que « le dématernement est le complexe nucléaire de l’enfance » (p. 62), et non le tardif complexe d’Œdipe. Une fois le langage acquis, et donc la conscience de la polysémie et de la duplicité des mots, « les manipulations ludiques et incantatoires du langage (répétitions de formules magiques, refrains, comptines, confusions homophoniques ou contrepèteries) » (p. 23) visent à différencier l’enfant de la dynamique familiale. Cette conception se démarque de la psychosexualité selon Freud, qui considère que « les vicissitudes de la sexualité infantile – traversant le polymorphisme pour arriver aux stades phallique et génital, ainsi qu’au désir d’inceste et de parricide – seraient à l’origine de la vie psychique » (p. 15) et, donc, que l’unité familiale prendrait exclusivement forme autour des aspirations (à terme) œdipiennes de l’enfant. Abraham et Torok ne nient ni l’existence de fantasmes sexuels ni leur rôle dans le développement psychique ; ils contestent simplement le dogme freudien selon lequel les mouvements de refoulement et de poussée de ces fantasmes seraient aux fondements de l’activité psychique ; ils se désolidarisent également de l’idée que la sexualité serait une pulsion animale possédant un aspect délétère, choquant et aliénant qui nécessiterait de « lui aménager des garde-fous, freins et satisfactions à la fois, pour la modérer et pour la ménager avec astuce, à peu près comme on ferait avec un individu incontournable mais encombrant et passablement dangereux » (p. 28). Remplaçant la notion de sexualité par une théorie de l’orgasme, ils tiennent la découverte de la sexualité – qui s’effectue « de concert avec l’évolution concomitante du langage, du fantasme et du mensonge » (p. 27) – pour un acte d’auto-création, de détachement progressif (de l’enfant puis de l’adolescent) d’avec le groupe familial : « La volupté fait saisir le corps autrement et inaugure par là une saisie nouvelle de l’ensemble de l’être intime et social à travers le sexe » (p. 28). Si l’expérience de l’orgasme est une source de création et de démarquage vis-à-vis de la famille, c’est parce que « l’exploration des possibilités orgastiques par l’enfant et l’adolescent va de pair avec la découverte du monde externe comme pouvant devenir une réalité manipulable et transformable » (p. 29). Dans cette perspective, le père n’a pas tant pour fonction de se poser en porteur de loi interdicteur que d’autoriser l’enfant à accéder à la maturité sexuelle. On pourrait compléter cette idée en affirmant que l’interdit de l’inceste brandi par le tenant de la fonction paternelle s’exercerait en fait à l’encontre de la mère (ou de la personne qui en tient lieu), ainsi sommée de se décramponner psychiquement de l’enfant.
La seconde partie du livre – « La marche de la vie psychique : le travail de la construction de soi » – détaille la notion d’introjection, capitale dans la pensée d’Abraham et de Torok (et frayée par Ferenczi, qui la tenait pour l’élargissement du moi produit par l’amour que nous éprouvons). De la naissance à la mort, nous devons incessamment travailler à nous ouvrir, à accueillir et à assimiler la nouveauté, interne comme externe. Le processus d’introjection, véritable moteur de la vie psychique, rend compte de cette activité. En d’autres termes, l’activité psychique, c’est l’introjection (que Rand qualifiait d’auto-création dans la première partie de son ouvrage). Alors que Freud considère que l’interdiction de désir (par exemple l’interdit de l’inceste) et le manque (par exemple l’envie du pénis) sont des expériences structurantes et créatrices, Abraham et Torok tiennent pour formatrices, sources d’enrichissement du moi, les expériences qui « promettent la pérennité du désir, les vécus qui permettent de maintenir l’espoir en la continuité des possibilités de création ou d’élaboration de soi » (p. 34). Ces expériences impliquent une incessante rencontre avec soi-même, « dans le rapport immédiat avec soi (à travers les mille et une formes de se toucher, de se joindre directement) ou dans un rapport à soi médiatisé par un tiers – un ami ou une amie, un professeur, des amours, une lecture, un tableau, une psychanalyse, une symphonie, etc. » (ibid.).
La troisième partie – « Les ennemis de la vie psychique » – est consacrée aux troubles du désir (sexuel et autre), symptômes de traumatismes inélaborés dus à des catastrophes personnelles ou/et familiales ou/et sociales. Abraham et Torok distinguent les traumatismes psychiques survenus lors d’expériences personnelles et les traumatismes psychiques causés par l’influence transgénérationnelle des expériences traumatisantes faites par des ascendants (les squelettes dans le placard).
Les traumatismes personnels donnent lieu à un « refoulement conservateur », qui immobilise dans une « crypte » – partie clivée du moi, « séquestration », « caveau secret » – des « réalités mortes, exclues et supprimées, des réalités catastrophiques auxquelles est refusé jusqu’au statut d’avoir été » (p. 54). Le trauma bloque l’introjection, rétrécissant les horizons du moi : il entrave les processus de création de soi. La situation d’arrêt de l’introjection a reçu le nom d’incorporation, puis d’inclusion. Cette conception complète celle – freudienne – du refoulement dynamique, qui met en lice les fantasmes inconscients et les interdits surmoïques. Simultanément, elle remanie avec profit le concept freudien de surmoi. En effet, un traumatisme qui prend source dans une expérience traumatique personnelle, donc singulière, permet « de spécifier la personne qui interdit, de définir la situation précise où intervient le freinage des introjections […], la source exacte de l’interdiction ou de la honte » (p. 82) ; par exemple une menace de mort et l’exigence du secret proférées par un père incestueux (et honteux sous le regard de l’enfant dont il a abusé). Dans des notes inédites, Torok désigne la crypte comme une « topique létale » (probablement parce que le refoulement conservateur contrarie « mortellement » le refoulement dynamique). Dans d’autres textes non publiés, Abraham (dont Rand est l’exécuteur testamentaire) et Torok précisent que l’imago incorporée exerce une action hypnotique, qui se traduit parfois par des « actes télécommandés ». N’exprimant pas le désir du sujet mais celui de son ou de ses agresseur(s), ces actes correspondent à « l’accomplissement involontaire du désir d’un autre » (p. 86) ; ils se produisent lorsque la muraille d’airain du refoulement conservateur se fissure, notamment au moment de la date anniversaire de la catastrophe enterrée. De manière également inédite, Abraham et Torok avancent l’idée d’« hypnoses analytiques » ou de « névroses analytiques ». Ces phénomènes surviennent au cours de la relation psychanalyste-analysant si le thérapeute interdit au patient de se faire écouter et ne tolère que l’adhésion à un dogme psychanalytique (par exemple le « tout est fantasme ») pourtant en porte-à-faux avec les ressorts de la souffrance de l’intéressé ! Au lieu d’interroger son contre-transfert, le thérapeute se cramponne alors aux systèmes qui ont été façonnés et figés au sein de son école de psychanalyse. L’analysant « élève », lui, incorpore un endoctrinement, et sa souffrance demeure indéfrichée. Abraham et Torok précisent que cet analysant, s’il trouve ensuite une écoute enfin ouverte à sa douleur, doit d’abord subir une véritable cure de désintoxication mentale qui vise à dissoudre la ou les imagos incorporées de son ou de ses précédents psychanalystes !
Les traumatismes dus à « la greffe désorganisatrice en nous du secret d’une autre personne » (p. 99) génèrent un « fantôme » psychique. Dans des notes inédites, Abraham et Torok proposent des expressions éclairantes : la « névrose généalogique », la « névrose d’influence » et, pour les cas de fantôme les plus graves, la « psychose d’influence ». Conséquence transgénérationnelle d’une réalité familiale frappée d’infamie, la hantise se traduit par des symptômes estropiants et très variés : l’auteur énumère ainsi la délinquance, la toxicomanie (un de nos propres ouvrages explore la fantomologie des héroïnomanes : Les toxicomanes et leurs secrets, Les Belles Lettres, 1996), la compulsion, l’obsession et la folie. Une vignette clinique inédite, provenant d’une note de Torok, expose un cas de fantôme chez une femme qui souffre d’une phobie bizarre : celle de devoir « agiter des marionnettes » à l’aide de ses mains et en pleine rue. La patiente présente un rêve récurrent : redevenue fillette, elle essaye de délivrer son grand-père maternel séquestré dans une porcherie ! Le travail analytique permet de reconstituer le drame familial à partir de l’influence transgénérationnelle duquel la patiente fabriqua une phobie singulière : son grand-père maternel, entretenant des relations incestueuses avec sa fille, fut surpris par son épouse qui le traita de « porc » et le jeta à la rue en hurlant : « Voilà les maris honnêtes ! » Cette observation illustre le fait qu’un fantôme se construit sous l’effet de la « réception involontaire d’un souvenir familial effacé » (p. 105). Face à un patient hanté par le secret d’un autre, l’analyste est amené à travailler de façon particulière : il doit se poser des questions sur ce qu’il ressent lui-même (interroger son propre « impensé généalogique », selon une expression de Didier Dumas), afin d’avoir une intuition de la catastrophe familiale occultée aux effets psychopathologiques de laquelle le patient tente de se soustraire tout en s’efforçant de l’élucider : « Qu’est-ce que je n’ai pas le droit de savoir ? Qu’est-ce qui doit disparaître du souvenir familial ? Qui parle en moi et de quel lieu ? » (ibid.). N. Rand fait remarquer que la plupart des conceptions du « transgénérationnel » qui « poussent » depuis une vingtaine d’années dans les champs de la théorie psychanalytique découlent des travaux princeps de Nicolas Abraham sur le fantôme ; mais il ajoute amèrement que les auteurs de cette floraison intellectuelle (où l’on trouve quelques roses et beaucoup de mauvaises herbes, d’épines et de ronces…) ou bien ont fait référence à Abraham de façon étonnamment furtive – comme s’ils l’évoquaient pour mieux le conjurer (« vade retro fantomas » ?), le faire disparaître – ou bien se sont attribués ses idées en le passant purement et simplement à la trappe. On pense à un déni de filiation (ici intellectuelle), et donc à un fantasme psychotique d’auto-engendrement…
La quatrième partie de l’ouvrage – « Une théorie universelle du singulier au croisement de la philosophie et de la psychanalyse » – étudie la façon dont N. Abraham s’est approprié la pensée de Husserl. Ce philosophe n’avait a priori rien pour séduire un psychanalyste (fusse-t-il également, comme dans le cas présent, philosophe de formation) : « N’y a-t-il pas, en effet, abîme entre l’absolue transparence de la conscience chez Husserl et les incohérences tous azimuts infligées par l’inconscient ? » (p. 112). Ce dont N. Abraham a nourri sa pensée, c’est du caractère dynamique de la conception husserlienne de la conscience : « Un perpétuel mouvement d’accueil et une production vivante d’unités de sens toujours nouveaux » (p. 116). Cette idée le conduisit à découvrir, avec M. Torok, le travail d’ouverture et d’intégration du moi qu’est l’introjection et, par conséquent, à ouvrir – nous sommes tentés d’écrire « à rendre accueillante, hospitalière » – la pensée psychanalytique : le caractère perpétuellement mouvant de l’activité psychique dispense les praticiens-théoriciens d’avoir à « subsumer le singulier sous des lois générales » (p. 128).
À écoute thérapeutique « flottante », théories « flottantes ». C’est ainsi que Nicholas Rand répond à la question-titre de son livre : pour continuer à exister, la psychanalyse devra tenir comme « seuls valables des principes en mouvance qui, de par leur souplesse, s’adaptent sans cesse à l’écoute des douleurs dont il s’agit vraiment, et ceci tant dans la séance que par rapport aux problèmes de société et face à l’héritage historique du pays, dans la mesure où ceux-ci pourraient avoir une incidence sur l’équilibre et la créativité psychiques de chacun » (p. 131) (sur ce point, un de nos ouvrages explore les enjeux introjectifs, incorporatifs et fantomatiques des mythes et des rites : Le mensonge indispensable, du trauma social au mythe, Armand Colin, 1999).
Des notices biographiques de Nicolas Abraham et Maria Torok, la bibliographie de leur œuvre, celle des principaux travaux où cette œuvre est commentée, explicitée et mise à l’épreuve de faits cliniques ou d’œuvres culturelles, ainsi qu’un index thématique étonnamment détaillé, complètent utilement cette conclusion stimulante.
Pascal Hachet

Jean-Jacques Moscovitz, « Hypothèse amour » : plus jamais Shoah, Calmann-Lévy, 208 pages, 18,29 euros (120 F)

Comment l’extermination des juifs d’Europe par les nazis a-t-elle modifié le rapport que chacun tisse à sa vie, à sa mort, à sa jouissance ? Comment guérir du choc de ce crime sans précédent, l’Holocauste, qui stagne tapi dans l’imaginaire collectif ?
Auteur d’Une psychanalyse pour quoi faire ? (Jacques Grancher, 1988) et de D’où viennent les parents ? (Armand Colin, 1991), Jean-Jacques Moscovitz, psychiatre, psychanalyste dès 1968, travaille depuis « Shoah » – le chef d’œuvre cinématographique de Claude Lanzmann, sorti en avril 1985 dans une seule salle d’art et d’essai du quartier latin, sur l’indicible de l’horreur, l’impossible du pourquoi, et la question de la mort comme objet.
Pour Jean-Jacques Moscovitz, comme le psychanalyste peut rendre la parole au patient, « Shoah » a ce pouvoir de rendre la parole aux survivants muets de honte comme aux générations suivantes, malades du non-dit.
Freud dit que « l’Insconcient ne connaît pas la mort ». Jean-Jacques Moscovitz dit que « la mort entre dans l’inconscient avec l’Holocauste ». Plus de 18 ans après sa rencontre avec « Shoah » de Claude Lanzmann, le psychanalyste roque et avance une nouvelle hypothèse : dans « Hypothèse Amour », son dernier ouvrage paru chez Calmann-Lévy, Jean-Jacques Moscovitz fonde en effet que : de l’amour-rencontre, rupture, passion, plénitude, défaillance, incomplétude – il n’y a rien d’autre à attendre que du progrès. Un coup de chapeau à Jacques Lacan qui, dans l’Éthique de la psychanalyse, avait écrit : « La vie passe, triomphe tout de même, quoi qu’il arrive. » À une nuance près.
Éros, n’est-il pas sur-tout l’agent opérateur de la mort ? Pour Jean-Jacques Moscovitz, dont le désir est aller de l’avant, sans oubli, il s’agit aujourd’hui, contre la « malédiction » d’Éros, de tricoter l’intime avec le politique. Par le nazisme, n’est-ce pas, probablement, cette intimité amour/mort qui a été atteinte ? Là, le sexuel dénié, silencié, a mené au crime contre l’humanité, où le capitalisme, chez Lacan, se contente de le mettre au rencard. Or, la castration, c’est la différence des sexes et celle des générations. Shoah, la destruction des généalogies. Une telle atteinte de la castration nous plonge dans l’abjection peut-être plus qu’avant, affirme l’auteur. Elle circule aujourd’hui sous une certaine forme de barbarie.
L’amour pâtirait-il du trop d’abjection ? C’est justement là, selon Jean-Jacques Moscovitz, que peut intervenir la psychanalyse « actuelle ». Car ceux qui vont chez un psychanalyste souffrent toujours de l’amour. Et une psychanalyse permet d’avoir moins peur d’une rencontre amoureuse. Mais, au moment de comprendre, une cure analytique fait encore verser dans le politique, car elle fait appartenir à ce qui se passe autour : c’est ainsi que l’on s’oppose à la barbarie et que l’on fait triompher la vie. Et cela, même si, comme le soutient Jean-Jacques Moscovitz, le crime contre l’humanité, a fait chuter, dans le collectif, la valeur attribuée à la vie, à la mort.
Hypothèse amour. Mais d’où faire cette hypothèse ? En s’appuyant sur sa pratique analytique, et sur un certain nombre de film dont il arrive à tirer la substantifique moelle, Jean-Jacques Moscovitz se livre à une théorisation en dentelle des rapports homme, femme, enfant au regard de cette rupture de l’Histoire que représente l’Holocauste. La vita e bella de Roberto Benigni : pourquoi on ne peut tricher avec l’amour pour cause de haine de masse. Cet obscur objet du désir, de Luiz Bunuel : la relation amoureuse qui est celle qui se construit sur le risque de sa perte. Les diaboliques, de Jeremiah Chemchlik : l’animalerie de l’homme. À voir entre les lignes.
Florence Sterg

L’enfant donné pour mort, Danièle Brun, Paris, Éditions eshel, 2001.

On sait combien Danièle Brun, organisatrice depuis plusieurs années de réguliers colloques réunissant pédiatres et psychanalystes, s’est investie dans un dynamique et salutaire travail d’échange et de confrontation entre ces deux pratiques. Disons d’emblée, que son ouvrage, L’enfant donné pour mort, récemment réédité dans une version remaniée, apparaît comme une très importante contribution aux débats qui animent les champs partagés entre la psychanalyse et la médecine.
Fruit d’une longue expérience de psychologue et psychanalyste, auprès d’enfants traités pour des tumeurs solides, dans le service de pédiatrie de l’Institut Gustave Roussy, L’enfant donné pour mort interroge les discours et les pratiques des soignants chargés d’accompagner les enfants guettés par la mort et leur famille. Tout en renouvelant l’examen d’un grand nombre de données fondamentales de la psychanalyse, telles que : le traumatisme, le narcissisme primaire, le rêve, le fantasme, l’infanticide…, le livre de Danièle Brun, questionne la place, la responsabilité et les résistances, que le médecin – mais aussi le psychanalyste – occupe ou développe, dans le transfert engagé avec ces patients.
L’enseignement, que l’on pourra retirer de cette lecture, dépasse le seul domaine de la pédiatrie. De précieuses directions, susceptibles d’éclairer le travail clinique, aussi diversifié soit-il, de tous ceux qui se préoccupent du fait mental – comme il a été donné à certains d’entre nous de le constater dans notre pratique auprès de patients psychotiques –, figurent dans cet ouvrage.
Mais par delà des mandats professionnels ou des appartenances d’école, L’enfant donné pour mort, confronte chacun de nous à la traversée du trouble qu’une situation catastrophique irreprésentable, telle que la perte d’un enfant, convoque. Endeuillé par le renoncement à la toute – sinon relative – puissance des mots et des théories, le lecteur, comme les acteurs, parents et soignants, est renvoyé à ce que l’on pourrait nommer, faute de mieux, son humanité. « Comment, écrit Danièle Brun, dès lors qu’un enfant peut mourir, aménager quelque espace en soi pour réfléchir, pour retrouver une continuité, tandis qu’un même discours intérieur ne cesse de tournoyer dans la tête ? Il s’agit d’un discours qui se conjugue exclusivement au présent et à la forme négative. Il a beau suivre le rythme de la vie, le temps n’a plus d’étendue. Tout paraît ramassé dans l’instant. On a l’impression que les événements, si redoutés qu’ils puissent être, ont acquis une présence obscène » (p. 46). Comment s’extraire d’une identification à ces mères, proche de l’envahissement, « un envahissement comparable, à celui de l’enfant malade dans leur esprit à elles » ? Comment ne pas renoncer, face au traumatisme, au travail d’analyse de la représentation ? De ce point de vue, la première force du livre réside dans l’acte de création et dans l’aboutissement du livre lui-même : il incarne la preuve de la non-extinction de l’élaboration mentale. Cet ouvrage ne se résume pas à son unique apport théorique et clinique ; il est aussi, me semble-t-il, le témoignage d’une psychanalyste faisant face à l’expérience de la néantisation possible de la pensée. Pensée mise en abîme par le traumatisme dont elle est rendue dépositaire. Le livre rend trace du cheminement psychique et intellectuel de l’auteur ; conduisant de l’identification à un état de sidération, d’intime détresse et de fascination, partagé et suscité par les mères menacées de perdre un enfant atteint de maladie cancéreuse, jusqu’à son nécessaire dégagement. L’enfant donné pour mort est l’empreinte et le résultat de la transformation de cet état de sidération, en une œuvre psychanalytique originale.
« […] C’est un peu cruel tout de même, un traitement contraceptif chez une fille stérile. » Cette proposition, paradoxale, ironique et tragique à la fois, énoncée par une jeune femme guérie d’un cancer de la zone génitale, dans un des nombreux entretiens cliniques qui étayent le livre, pourrait introduire les principaux thèmes qui sont ici développés. J’en évoquerai deux : le premier de ces thèmes concerne « le bas-ventre comme lieu d’élaboration de la mélancolie féminine ». Par quels processus psychiques, s’interroge l’auteur, les femmes habitées par la terreur de perdre leur enfant pour cause de cancer, sont-elles conduites à effectuer un irrésistible retour vers le lieu de leur origine ? Le deuxième de ces thèmes considère « la place de la psychanalyse et du psychanalyste dans des situations de réalité », telle que la maladie grave d’un enfant. La question ici soulevée est celle des effets engendrés par les actes thérapeutiques ou les actes de parole des médecins, des soignants en général – eux-mêmes envahis par l’effroi de la castration que représente la perte d’un enfant – sur la disponibilité psychique des patients et de leur famille. Ces actes n’équivalent-ils pas, à l’instar de la formule de cette jeune femme – autre version de la distribution freudienne des « menus aux affamés » – à parfois, prescrire un traitement contraceptif à un sujet souffrant de stérilité ?
S’interrogeant sur la manière de « rendre compte des mouvements transférentiels qui scandent les différents temps d’une rencontre avec la mère d’un enfant atteint de cancer, sans courir le risque de tomber dans la démesure ou dans le dérisoire » (p. 89), le questionnement de Danièle Brun s’organise à partir de la découverte « inopinée » dans le contre-transfert, d’un vœu de mort inauguré par le sentiment de vide créé par l’absence d’une patiente. De cette attente, dira-t-elle, surgira « l’inconnu de l’enfant, l’inconnu de la mère en elle, en moi. Le continu de notre ignorance mutuelle est désormais discontinu » (p. 57).
Le déroulement du fil du rêve de « l’enfant mort dans une boîte », dont Freud fait état dans la rubrique des « Rêves typiques de la mort de personnes chères [1] », et l’inférence de ce que l’auteur nomme « la scène onirique de la maladie mortelle chez l’enfant », permettra à cet « inconnu » de prendre le contour du « bas-ventre » maternel et celui des scénarios, qualifiés d’« infanticides ». Ces scénarios, précise D. Brun, sous l’effet de la panique de perdre l’enfant, s’adressent moins à l’enfant réel qu’à la mère elle-même, amenée à construire des fantasmes de sa propre naissance. Car, « conjointement au drame de perdre un enfant est levée l’ignorance quant à son désir de détruire l’enfant qu’elle fut elle-même dans le ventre de sa mère » (p. 8), représentation de soi-même ante partum. En d’autres termes, si l’enfant réel, de par la crainte de la mort dont il est porteur, confère une sorte de matérialité aux représentations infanticides, il peut aussi, à son insu et au risque de s’y perdre, servir de lieu pour la mise en forme d’un deuil qui appartient à la mère : celui de la femme, blessée dans et par sa maternité, mais aussi celui d’un deuil plus ancien, qui concerne ses désirs d’enfant envers sa propre mère.
L’image de l’enfant donné pour mort, que l’enfant réel du fait de sa maladie incarne, est aussi celle des enfants traumatisés que sont désormais le père et la mère, confrontés à leur impuissance à changer le cours de la maladie mortelle de leur enfant. « C’est par l’effet d’une tragique méprise, écrit Danièle Brun, entre l’enfant qu’ils ont et l’enfant qu’ils ont été, par ignorance intime d’une possible coexistence entre ces deux enfants ; mais également par devoir, par respect envers des images de parents modèles, bien souvent construites après coup et dont ils se sentent dépositaires » (p. 43), que les parents deviennent infanticides d’eux-mêmes, c’est-à-dire de l’enfant en eux. L’enfant réel prend dès lors le double statut de « masque et de témoin d’une perte intérieure », il se superpose à l’image de l’enfant donné pour mort, « en tant qu’incontournable réalité et authentique acte psychique, acte de conscience et production de l’inconscient » (p. 107).
La menace de mort qui pèse sur l’enfant atteint de cancer, en tuant une partie du parent lui-même, contribuerait à la levée du refoulement des vœux infanticides inconscients qui prennent origine dans l’enfance, et qui visent un enfant : celui qu’il a été, toujours présent en lui et un autre idéalisé. Tel serait le prototype fantasmatique de l’enfant donné pour mort, qui se fourvoie dans son adresse et aliène l’enfant de la réalité.
Parce qu’elles fonctionnent sur le modèle de la persistance des restes diurnes dans un rêve ; ces représentations infanticides qui visent l’enfant fantasmé, paradoxalement, ne prennent pas fin avec l’annonce de la guérison de l’enfant. Leur durée de vie n’est pas liée à celle de la maladie mortelle. Il semble au contraire, précise l’auteur, qu’elles gagnent à ce moment une vigueur et une efficience nouvelles. Comme si en guérissant, l’enfant transgressait une loi muette : « Celle du devoir mourir », comme si, par opposition à « la condamnation à mort » associée au diagnostic de cancer, l’annonce de la guérison équivalait à une « condamnation à vie ». Voilà qui permettrait d’entériner l’hypothèse de l’auteur, selon laquelle, ces représentations « œuvrent en sourdine depuis la tendre enfance ». Ainsi, Danièle Brun fait de l’annonce de la guérison « un épisode fondamental dans le déroulement et dans l’émergence en différé des scénarios fantasmatiques agencés par la maladie » (p. 31). Comme si, l’enfant de chair, l’enfant réel, ayant échappé à la mort, ayant recouvré la santé, ne parvenait plus à masquer l’image d’un autre enfant, celle de l’enfant donné pour mort, dans la brutalité de son expression.
Certes guéri, ou plus précisément ayant évité la mort, l’enfant de chair, atteint dans son corps ne pourra plus jamais se confondre avec « l’enfant de désir », qui n’est autre que l’expression vivante de la part infantile des parents, « le représentant de l’enfant dont ils ont été et dont ils n’ont plus le souvenir […], enfant devenu le mémorial d’une partie blessée d’eux-mêmes » (p. 33). Le doute parental qui accompagne l’annonce de la guérison, témoigne d’une déception et d’une peur rétrospective, adressées autant à l’enfant guéri, qu’à l’enfant qu’ils ont été et qui est toujours vivant en eux. « Ce qu’ils ne peuvent pas croire, écrit Danièle Brun, c’est qu’une voix d’enfant, la leur, parvienne à dire : je veux un enfant parfait ou rien » (p. 29).
On comprend dès lors le déséquilibre psychique que peut créer la parole médicale annonçant la « guérison ». Annonce pouvant prendre les allures d’une véritable « interprétation sauvage », aux effets dévastateurs. Quel sera le prix psychique qui aura accompagné la survie du corps de l’enfant ?
Dans ce contexte, les soignants – dont les psychanalystes – n’échappent pas à l’horreur qu’engendre la perspective de la perte d’un enfant, qui est aussi celle d’une perte intérieure. Les mouvements, aussi légitimes soient-ils, de réassurance et de normalisation qui opèrent autour de la relation et du devenir de l’enfant, conduisent au déni de la castration que représente cette perte intolérable. La collusion dénégative qui s’installe entre les parents et les soignants, n’autorise pas les mères à « connaître ni à reconnaître un écart entre l’enfant de chair et l’enfant de désir », et aboutit à une incommunicabilité, faite d’insatisfactions réciproques entre les partenaires, notamment au moment de l’annonce de la guérison.
Ce constat amène Danièle Brun à affirmer l’impérieuse nécessité d’un travail psychanalytique « lié au dévoilement des sources infantiles de la peur obsédante », qui seul « permettrait d’accompagner père, mère et enfant vers la guérison attendue » (p. 6). Cependant, si la nature du lien avec l’enfant suffit à justifier une demande d’analyse, personne ne songe à y faire recours, sinon dans l’attente d’un changement ponctuel et rarement sur la recherche des causes internes de la souffrance présente. Tant il est vrai, poursuit l’auteur, qu’« envisager ensemble l’être et l’avoir, le sujet et l’objet ; ne pas se limiter à la répartition manifeste des rôles dans la cellule familiale ni dans le milieu médical ; rechercher l’enfant du passé sous les traits de l’adulte en souci ; entendre dans les plaintes d’une mère l’écho des pleurs qu’elle-même, dans son enfance, aurait en vain adressés à sa mère et qui sont aujourd’hui, à son insu, réveillés par les tourments que lui causent ses enfants : ce sont autant de projets susceptibles de paraître à la fois dérisoires et violents […] » (p. 90). Cependant, quel autre modèle que celui de la situation psychanalytique, permettrait – en dépassant certains aspects caricaturaux, tels que ceux qui sont véhiculés par les notions de « mauvaise mère, de mère mortifère ou infanticide » – d’introduire une pensée liée à la mort, à la perte, à la rupture, à la séparation et de donner accès à l’enfant intérieur ? Par quel autre détour « faire apparaître la composante fantasmatique d’une réalité trop crue, […], constater la mobilité dont fait l’objet l’identité de l’enfant malade, ainsi que les transpositions et les mutations qu’il subit dans les fantasmes de ceux que la maladie réunit autour de lui » ? (p. 97).
Nonobstant les résistances et évitements au nom de l’enfant malade, que suscite l’écoute psychanalytique dans pareil contexte ; autoriser ces mères à la régression, et à la reconnaissance dans le transfert [2] d’un vœu infanticide, favoriserait pourtant la réhabilitation de ces productions fantasmatiques dans la fluidité de la vie psychique. Mettre à jour « les traces d’une mélancolie archaïque » présentes dans la mère, libérerait l’enfant réel du poids d’un deuil qui n’est pas le sien. Car, « un enfant pourrait mourir de n’avoir pas été différencié d’avec un enfant fantasmatique, symbole de l’union avec la mère, de l’amour comme de la haine qu’on lui porte, figure d’espoir d’une union irréalisable à partir de laquelle s’organise toute une imagerie relative à la perte. Perte nécessaire, inéluctable, mais toujours à reprendre » (p. 63). C’est de cet impensé radical, de l’indestructible lien de la mère à sa propre mère, que l’enfant réel aurait à se prémunir.
Mais force est de constater que le statut d’impossible mission, que Freud déjà accordait à la psychanalyse, n’est pas ici démenti. Il faudra tout d’abord se départir de la réalité catastrophique à laquelle parents et soignants sont renvoyés. Voici ce que l’auteur peut noter avec justesse : « Trop réelle, trop prégnante, la maladie de l’enfant, dans sa réalité, faisait écran aux mouvements d’identification qui se produisaient et dont il n’était pas évident de pouvoir rendre compte. Co