2002
Cliniques méditerranéennes
Clinique de l’activité et répétition
Yves Clot
[*]
L’article tente de rendre compte d’une différence sensible, en clinique du travail, entre deux modalités de la répétition d’une activité psychologique. La première est une répétition « automatique » d’un même acte rigide dans des situations pourtant différentes. On est alors proche de la compulsion de répétition. La deuxième est ce que nous avons désigné, avec Berstein, comme une répétition sans répétition. Il s’agit du passage transformateur du même acte dans des contextes différents. Ici la répétition produit de l’autre dans le même. On a ici mobilisé la métaphore théâtrale des répétions pour rendre compte de cette différence : le cliché dans le jeu de l’acteur relève d’un défaut de répétition. Et le défaut de répétition, en ce sens, prépare la répétition du défaut. L’article repose sur une clinique du travail des facteurs et des guichetiers de la Poste.Mots-clés :
répétition, activité, métier, « répondant », style.
The article is an attempt to account for a significant difference, in occupational clinical activity, between two dimensions of repetition of a psychological activity. The first is an « automatic » repetition of the same rigid act in situations that are nevertheless different. Here we are close to the compulsion of repetition. The second is what, with Berstein, we have described as a repetition without repetition. This involves the transformational passage of the same act in different contexts. Here, rehearsal produces an other in the same. Here we have used the theatre-related metaphor of rehearsal to account for this difference (the French word répétition having the dual meaning of repetition and rehearsal) : the cliché in the player’s acting amounts to a defect in repetition/rehearsal. And the defect in repetition, in this sense, prepares repetition of the defect. The article is based on occupational clinical study of postmen and counter clerks working for the Post Office.Keywords :
activity, occupation, « respondent », style.
Cet article a pour objectif de tirer quelques conséquences d’un résultat maintenant bien acquis en clinique du travail : il existe une fonction psychique du collectif professionnel, lequel doit être bien distingué d’une simple collection d’individus. On peut montrer à quel point la mise en défaut de ce qu’on appellera ici la contenance collective de l’activité individuelle déleste l’activité personnelle pour, finalement, l’exposer aux formes variées de psychopathologie du travail. Dans ce qui suit, à partir des données de travaux récents chez les guichetiers et les facteurs de la Poste, on reviendra sur cet acquis en clinique du travail. Mais on cherchera aussi à franchir un pas supplémentaire. On veut mieux comprendre pourquoi cette sorte de « maintien » qu’un collectif de métier offre à l’engagement de soi dans l’activité de travail peut, de ressource potentielle qu’il est, se retourner par défaut en contrainte délétère pour les sujets qui travaillent. On veut mieux comprendre à quelles conditions la clinique de l’activité qui nous sert de référence dans l’action peut contribuer, à la demande expresse des professionnels concernés, à restaurer cette fonction vitale (Clot, 2001), et donc permettre, quand les déconvenues surviennent dans un milieu de travail, un épaulement de l’activité que chacun doit poursuivre avec les autres.
Clinique du travail et psychanalyse
Les références théoriques de notre action n’appartiennent pas à la psychanalyse. On les situe très explicitement dans la tradition bakhtinienne et vygotskienne dont l’architecture théorique s’organise autour du dialogisme et de l’histoire ou plutôt autour de la critique des approches restreintes du dialogue et de l’histoire, aussi bien dans les théories de l’énonciation que dans celles de l’action. Critique du dialogue d’abord : pour Bakhtine le dialogue réalisé dans l’interlocution n’est qu’une infime part du réel dialogique dans lequel des sujets s’engagent, même à leur insu (Faïta, 1999). Le dialogue est plurivocal. M. Bakhtine récuse, pour le dire à la manière de R. Gori, « la confusion des êtres empiriques qui parlent et les voix de leur dire » (1999, p. 126). Selon lui le dialogue s’organise toujours à trois. Au travers de chaque destinataire, parle également un sur-destinataire invisible auquel chacun s’adresse en retour, présupposé générique de toute interlocution manifeste et même « destinataire de secours » (Bakhtine, 1984, p. 336). Comme le souligne G. Bergounioux dans un texte récent, tout locuteur est d’abord un « auditeur » et ce, contre toute « priorité narcissique de l’égo » (2001, p. 20 et 122). Critique du fétichisme de l’histoire ensuite : pour Vygotski, l’histoire ne concerne pas le passé. L’histoire c’est très précisément la transformation du passé en devenir ou l’échec de cette transformation : « C’est uniquement en mouvement qu’un corps montre ce qu’il est » (1978, p. 64-65). On est toujours « simultanément sur deux plans : ce qui est et ce qui était. La forme fossilisée est l’extrémité du fil qui lie le présent et le passé » (1978, p. 64-65).
En un sens rien là qui ne puisse s’accorder aux exigences d’une psychanalyse arrimée aux effets mutatifs du dire dans la subjectivation. On serait d’ailleurs d’autant plus enclin à s’accorder avec la psychanalyse que certains psychanalystes cherchent à rendre compte des rapports qui se nouent entre souffrance névrotique et malheur social, pour reprendre le titre d’un article de C. Ehrenberg et C. Barazer (1997) : « Aujourd’hui, la question d’une pratique de masse de la psychanalyse est posée et non résolue ainsi que celle de l’extension de la méthode psychanalytique pour traiter la misère du monde » (p. 58). Faut-il limiter le champ de la psychanalyse ou travailler la limite : ce questionnement qui devient toujours plus fréquent à l’intérieur du champ analytique est tout simplement vital dans le domaine qui est le nôtre : la clinique du travail. On le verra, cet article prend pourtant le parti de travailler les limites de la psychanalyse à partir d’une psychopathologie du travail qui n’est sûrement pas de la psychanalyse extensive. Au contraire, l’investigation clinique et théorique dans le champ des rapports entre le travail, l’activité et la subjectivité peut, selon nous, seconder les efforts d’une psychanalyse « intensive », si l’on entend par là une psychanalyse vivante dans son domaine propre : celui de la cure. C’est ce paradoxe qu’on voudrait délibérément cultiver dans ce qui suit : si la clinique du travail et la clinique analytique ont quelque chose de commun, c’est en les approfondissant chacune pour elle-même qu’il sera possible de le démontrer. Il va sans dire – mais peut-être encore mieux en le disant – que notre objectif dans ce texte se réduit à approfondir la clinique du travail. On se permettra seulement de faire référence en conclusion aux travaux de psychanalyse qui paraissent s’approcher de nos propres résultats.
Partons d’un constat que l’on peut décrire à l’aide d’une métaphore empruntée à J. Bruner. Lorsqu’on arrive sur un lieu de travail, « c’est comme si nous pénétrions sur une scène de théâtre où la représentation a déjà commencé : l’intrigue est nouée ; elle détermine le rôle que nous pouvons y jouer et le dénouement vers lequel nous pouvons nous diriger. Ceux qui étaient déjà en scène ont une idée de la pièce qui se joue, une idée suffisante pour rendre possible la négociation avec le nouvel arrivant » (Bruner, 1991, p. 48). C’est pourquoi on peut comparer, en s’appuyant sur les réflexions de Bakhtine dans un autre domaine (1926, p. 191), l’activité ordinaire de travail, à un enthymème
[1], social au premier degré : la partie sous-entendue de l’activité est ce que les travailleurs d’un milieu donné connaissent et voient, attendent et reconnaissent, apprécient ou redoutent ; ce qui leur est commun et qui les réunit sous des conditions réelles de vie ; ce qu’ils savent devoir faire grâce à une communauté d’évaluations présupposées, sans qu’il soit nécessaire de re-spécifier la tâche chaque fois qu’elle se présente. C’est comme « un mot de passe » connu seulement de ceux qui appartiennent au même horizon social et professionnel. Ces évaluations communes sous-entendues jouent dans les situations incidentielles un rôle particulièrement important. En effet, pour être efficaces, elles sont économiques et le plus souvent elles ne sont pas même énoncées. Quand elles le sont, « prises au mot », elles font de ce dernier non plus un signe mais un nœud de significations et même d’intonations. Elles sont entrées dans la chair des professionnels, pré-organisent leurs opérations et leur conduite ; elles sont en quelque sorte « soudées » aux choses et aux phénomènes correspondants. C’est pourquoi elles ne requièrent pas forcément de formulations verbales particulières ou plutôt elles « surpeuplent » et « contaminent » tous les mots et gestes en usage dans le milieu, mots et gestes inséparables des voix du métier lointaines ou proches qui résonnent en eux. C’est cet intercalaire socio-symbolique, ce corps d’évaluations communes qui intercède dans l’activité personnelle et opère de façon tacite, que nous désignons par le concept de genre professionnel, catachrèse du concept de genre de discours chez Bakhtine (1984). Il transporte l’intégrale des équivoques que son histoire y a laissé persister et qu’elle ne cesse de renouveler ; ou encore tout ce sur quoi les générations successives de professionnels ont buté, obligeant chacun, dans cette œuvre d’interprétation collective et singulière, à y mettre du sien.
On examinera deux exemples dans les métiers de la Poste. Le premier est issu d’un récent et beau travail de thèse en ergonomie (Flageul-Caroly, 2001), et le deuxième d’une de nos interventions en clinique de l’activité avec des facteurs (Clot, Scheller et al., 2000). Sandrine Flageul-Caroly a comparé le travail des guichetiers dans deux bureaux de Poste, l’un situé en région parisienne et classé en zone urbaine sensible (zus) et l’autre en province. Lors de l’intervention, en un an, dans le premier, sept agents sur quinze ont quitté l’équipe. Mis à part la comptable qui l’a fait pour un congé de maternité, deux guichetiers, après un diagnostic officieux d’inaptitude relationnelle avec les clients, ont été mutés sur leur demande dans un centre de tri de nuit, un autre est mort d’un infarctus sur le lieu de travail, un troisième, victime d’une agression a du abandonner définitivement sa position au guichet, deux agents contractuels n’ont pas été reconduits dans leur fonction. Par ailleurs, le chef d’équipe « a fait une dépression » (Flageul-Caroly, 2001, p. 140). Dans le bureau de province, au contraire, la stabilité du personnel est forte, le public est plus hétérogène mais une partie de la population vit aussi dans la précarité en raison de fermetures d’usines qui nourrissent le chômage. Nous allons revenir sur cette analyse. Mais, auparavant, on insistera encore sur une donnée importante largement confirmée en clinique du travail (Clot, 1999).
La santé se dégrade en milieu de travail lorsque un collectif professionnel devient une collection d’individus exposés à l’isolement. Au fond, lorsque cède, pour des raisons chaque fois à retrouver, l’action de civilisation du réel à laquelle doit procéder un collectif professionnel chaque fois que le travail, par ses inattendus, le met à découvert. Autrement dit quand l’histoire du genre professionnel se trouve suspendue. Quand, pour le dire encore autrement, la production collective des attendus génériques du métier est mise en souffrance. Chacun individuellement se trouve alors confronté aux mauvaises surprises d’une organisation du travail qui laisse « sans voix » face au réel.
Le réel, dans la situation qui nous sert de référence est ici, pour les guichetiers du bureau de la région parisienne, le souci lancinant d’une précarité sociale qui leur échappe et qui insiste, qui fait rage contre eux. Il s’agit plus précisément de la difficulté de rendre compatible la demande de ce public et la réalisation d’un chiffre d’affaires, maintenant prescrite à La Poste. Mais c’est aussi, devant ce conflit de buts et cette antinomie professionnelle, la défaillance d’une organisation du travail qui les met d’autant plus en peine qu’ils ne parviennent pas à agir sur elle. C’est également l’échec où ils sont eux-mêmes dans l’exploration pourtant vitale des moyens d’affronter la situation, la déception où les laisse leur propre impuissance à s’engager dans une œuvre commune et individuelle de tissage générique ; tissage entre l’unique et l’impersonnel qui seul peut faire « parler le métier ». Mais, dans le bureau de province, le réel se présente sous un autre visage. Non pas que le déplaisir de se trouver à découvert dans la situation disparaisse dans cette dernière situation. Mais le plaisir de la découverte l’emporte sur lui dans l’occasion qui s’offre pour l’équipe d’éprouver collectivement son pouvoir d’agir dans le milieu et sur elle-même. Au travail, le réel se présente souvent sous la figure de Janus. Mais en tout état de cause, l’inaccompli y est essentiel.
Ce tissage qu’on va découvrir possible dans un cas, impossible dans l’autre est ce qui civilise le réel du travail et lui donne une histoire, au sens précis retenu plus haut pour ce terme. Mais le paradoxe c’est que cette histoire générique ne trouve son temps qu’inscrite dans l’espace d’une géographie singulière : celui de la confrontation actuelle et collatérale dans le collectif professionnel entre les différentes manières, éventuellement rivales, de s’y prendre, controverse nécessaire des variantes et des « écoles ». Cet espace-temps est ce qui définit alors le métier non pas seulement comme un exercice technique mais comme le répondant collectif qui unit secrètement – mais parfois aussi sépare et agite – ceux et chacun de ceux qui le pratiquent, qu’ils soient ou non de la même génération. Ce répondant assure la fonction diacritique du collectif (Oury et al., 1985, p. 22). Dans cette perspective, le métier est un chronotope, pour reformuler encore un concept que Bakhtine mit au point dans un autre contexte. On entend par là, le répondant professionnel qui, traversant l’activité de chacun, forme un donné spatio-temporel à l’intersection du passé et du présent. Le répondant générique du métier, quand il existe – et on voudrait définir ici ses conditions d’existence – incorpore non seulement l’hétérogénéité contemporaine du genre mais aussi la totalité ouverte des voix qui continuent, venues du passé, à parler dans le présent, même de manière anonyme pour dire ce qui est juste, « déplacé » ou inaccompli. Cette contamination des langages, des techniques du corps et de l’esprit, des mots et des choses, à l’intersection des séries, unit le passé au présent, le monde des prédécesseurs à celui des contemporains dans un dialogue parfois inaudible, souvent interrompu, toujours à reprendre entre le passé révolu et le futur à vivre. Le genre se souvient de son passé quand un milieu professionnel parvient, le plus souvent malgré tout, à transformer ce passé en moyen de vivre le présent c’est-à-dire en souvenirs du futur. Le répondant – qui porte alors bien son nom – est frappé d’une plurivocalité structurelle, d’une hétéroglossie irréductible quand il est cette « mémoire pour prédire », pour reprendre la formulation de A. Berthoz (1997, p. 125). Du coup, on peut penser, à la manière de Bakhtine que plus un sujet qui travaille a de points de contacts avec ces variantes, plus riche et plus souple est son maniement des techniques et des langages du genre, moins il est « naïf » dans le métier. Autrement dit : mieux il est préparé non seulement à supporter le choc du réel mais à prendre sa part dans un retournement risqué : celui des déplaisirs du découvert en plaisirs de la découverte.
Ce retournement vital est toujours guetté par l’échec quand on fait taire le répondant, d’abord par tous les moyens plus ou moins bien intentionnés de l’organisation prescrite du travail mais aussi par ceux – moins patents – que finissent par utiliser les agents, de manière défensive, dans l’illusion de se protéger. Quand c’est le cas, pour filer la métaphore de Bruner utilisée ci-dessus, la représentation sur la scène du travail ne peut plus continuer, les personnages de la pièce prévus au programme se vident de l’énergie qu’ils empruntaient à l’action. Ils restent sans répondant, aux risques de précipiter les acteurs qui les faisaient vivre jusqu’alors dans ces « cathédrales de solitudes » que sont les maladies psychiques, si l’on en croit N. Zaltzman (1998, p. 84).
Il existe un moyen assez décisif, au moins au théâtre, de prévenir cette situation. Il faut que la répétition de la pièce ait été poussée assez loin par les acteurs pour résister aux mauvaises surprises d’une représentation perturbée ce qui, en un sens, est toujours le cas. On reviendra sur les ambivalentes vertus de la répétition dans le travail ordinaire. Notons pour le moment que c’est le pluriel qui est en usage au théâtre. On y parle des répétitions sans doute pour signifier qu’on cherche dans ces moments là tous les possibles d’un rôle afin que la vie que l’on essaie de fixer avec précision ne s’évanouisse pas à tout jamais. Les gens qui exerce le métier d’acteur connaissent tous l’enseignement de C. Stanilavski dont l’esprit est bien rendu par G. Banu : « Pour que l’acte théâtral puisse se répéter sans faire appel aux clichés, il faut répéter longtemps… chaque acte répété finit par se constituer en “l’autre du même”, il produit donc aussi du nouveau. Le but de la répétition consiste à réaliser cet équilibre léger » (Banu, 1998, p. 205-206). Lors d’un de ses cours au Conservatoire, L. Jouvet insistait, dans la même perspective, sur l’effort et la patience qui soutiennent cet équilibre léger : « Ce qui est difficile pour un comédien, pour un metteur en scène, c’est l’art de répéter. Une pièce bien répétée, c’est une pièce facile à jouer ensuite » (Ertel, 1998, p. 229). Autrement dit, mal répétée ou répétée grossièrement par l’acteur, la fixation nécessaire du personnage n’a pu tirer profit de la pluralité des contextes où elle aurait dû s’essayer et, au bout du compte, qu’elle aurait pu se soumettre. Elle se pétrifie alors dans une exactitude amorphe devenue ce cliché qui, au contraire, se soumet l’acteur et le retient prisonnier en incarcérant son activité. À l’équilibre léger s’est substitué la lourdeur d’un fonctionnement « arrêté » où la vie s’est perdue aux risques d’écraser ou de laisser échapper le personnage en le fermant, par un choc en retour, à l’action de la représentation.
On le sait, la métaphore n’est pas le concept. Au mieux, si elle est heuristique, elle peut permettre de déblayer le chemin vers la conceptualisation. Dans notre cas, on fera l’hypothèse qu’il n’est pas vraiment nécessaire de se faire du travail humain une représentation théâtrale car, au contraire, on peut penser que c’est le théâtre, ainsi regardé, qui est une métaphore du travail humain. Examinons sous cet angle la différence entre les deux bureaux de Poste analysée par S. Flageul-Caroly qui nous a offert ainsi, dans son travail, un bel exemple de la contribution que peut apporter l’ergonomie francophone au développement de la clinique du travail. Dans le bureau de province, entre les prescriptions et procédures officielles et l’activité de chaque agent a pris place et demeure vivant l’intercalaire social que le concept de genre professionnel cherche à saisir. Autrement dit, il existe, à l’initiative des guichetiers et facteurs, un travail d’organisation du travail qui assure la transfiguration de l’organisation du travail officielle afin de la « maintenir » face au réel. On peut proposer une description du répertoire des actions qui fixe « l’esprit des lieux » et qui organise, pour le dire à la manière de Reed et Brill (1996, p. 438), le « champ d’action promu » par ces professionnels pour chacun d’entre eux. En considérant comme essentiel, d’un point de vue clinique, d’entrer ici dans le détail, on retiendra dans ce qui suit une partie de l’inventaire auquel a minutieusement procédé S. Flageul-Caroly (2001, p. 182)
[2].
Guichetiers et guichetiers
La direction de La Poste a séparé les fonctions de guichetier et celle d’agent de cabine, la cabine étant le lieu d’enregistrement des lettres recommandées et des paquets contre-remboursement. Or, selon les guichetiers du bureau de province, « faire la cabine » permet de préparer la réponse à la demande du client. Le maintien décidé collectivement de cette polyvalence guichet-cabine-comptabilité malgré un rappel du règlement par l’encadrement à la suite d’un vol, permet de s’extraire du guichet pour avancer le travail en cabine qui reste ouverte durant toute la vacation. Lorsqu’il y a moins de monde en file d’attente, la circulation entre les fonctions est possible et autorise une préparation – en vue des réclamations – des lettres recommandées dans un bac près des guichets. En banlieue, une personne a été affectée « à la cabine ». De même, en banlieue les guichetiers ne peuvent pénétrer dans la caisse en back office et attendent que le caissier soit disponible en cas de besoin pour utiliser le sas vitré afin d’échanger l’argent ou les produits. En province, les guichetiers entrent dans la caisse afin de réguler les situations critiques au guichet. La Poste tend aujourd’hui à séparer les fonctions de facteurs et de guichetiers. En banlieue, la porte blindée qui sépare les espaces de travail entre eux et s’oppose aux relations inter-métiers est fermée aux risques de réduire la vue d’ensemble qui permet de répondre à une réclamation des clients. Dans le bureau de province cet espace n’est pas fermé. En banlieue, à l’inverse de leurs collègues du bureau de province, les guichetiers ne résolvent pas les problèmes de cartes et de chèques avec le client même si la file d’attente le permet. Ils orientent le client vers le centre de chèques postaux.
La règle officielle prévoit qu’il faut replacer immédiatement l’avis d’enregistrement d’une lettre recommandée dans le bac une fois cet enregistrement réalisé sur l’ordinateur, soit deux déplacements pour les guichetiers dans cette situation répétitive qui réduit la disponibilité face aux clients. Dans le bureau de banlieue considéré, chacun se mesure seul à cette astreinte. En province les guichetiers ont cherché ensemble et finalement mis au point, en essayant plusieurs solutions, une stratégie commune : puisque l’enregistrement de la première page écran permet de comptabiliser un lot, répondant à l’objectif de production, ils mettent sur le côté l’avis de distribution du recommandé et l’enregistrent le soir en cabine au pistolet laser. Ils se fatiguent moins, gagnent du temps, restent disponibles pour le client. Cette action, réélaboration commune dans un bureau, devient une transgression aux yeux de la hiérarchie et même des collègues lorsqu’elle est réalisée dans l’autre bureau. En province, afin de se préserver, on « s’arrange » avec le collègue du guichet voisin quand on manque de timbres ou d’argent en sous-caisse au lieu de se déplacer. L’interruption du travail de l’autre est regardée comme un mode de gestion collective du bureau et on met en commun aussi les connaissances acquises sur les usagers pour partager les diagnostics dans le feu de l’action face à la file. Pas dans le bureau de banlieue ou beaucoup moins.
De même, alors qu’existe dans le premier bureau un cahier élaboré en commun sur lequel sont inscrits les noms des clients et leurs numéros de compte afin d’éviter le va et vient entre l’ordinateur et le bac, en banlieue, rien de tel. On note aussi que le chiffre d’affaires réalisé par la vente au guichet est collectif et non pas affecté à chacun. Enfin, alors qu’en banlieue l’interdit prévaut pour l’encadrement de proximité de « fusionner » avec les guichetiers, dans le bureau de province le chef direct ressent l’obligation d’être « palliatif » en cas de difficultés surgies au guichet. Si l’on ajoute à cet inventaire que l’équipe du bureau de province se réunit tous les quinze jours autour d’un repas et que ce moment est, entre autres, un temps de confrontation sur le travail, on aura dessiné les contours d’une configuration générique très différente d’un bureau à l’autre.
Transgression et règlement
Mais il faut encore ajouter une indication précieuse. L’analyse comparative montre également qu’en l’absence de production patiente et collective d’obligations partagées entre professionnels pour se mesurer aux épreuves du réel deux tendances s’affirment dans le travail du bureau de banlieue. La première dont S. Flageul-Caroly donne un bon exemple à propos de l’échange de monnaie au guichet, est le contournement transgressif du règlement qui conduit chacun à « errer tout seul devant l’étendue des bêtises possibles » (Darré, 1994, p. 22) et ce au prix de risques coûteux, à tous les sens du terme. Sans aucune possibilité attestée de s’en tenir à la procédure prescrite face au réel et sans le recours fourni par les obligations génériques du collectif, la position individuelle cède. La transgression de la procédure officielle expose alors les guichetiers du bureau de banlieue aux « ruses » malveillantes d’une partie de la clientèle (Flageul-Caroly, 2001, p. 196). La deuxième entretient encore le paradoxe de la transgression. On en repère les effets lors de la transmission du métier aux nouveaux arrivants. En effet, en banlieue la transmission porte sur des consignes officielles d’autant plus canonisées que c’est dans l’ombre et dans l’inquiétude qu’elles sont contournées par chacun. Alors que dans le bureau de province ce n’est pas la procédure prescrite qui est transmise mais l’histoire à poursuivre des rapports qu’on entretient au réel par l’entremise des « obligations » qu’on se donne (p. 190-191). La pétrification du règlement et des procédures s’allie dans le premier cas avec des transgressions qui ne sont jamais que l’envers de la prescription et qui se retournent contre la transmission elle-même. Il y a là une étrange coïncidence entre sacralisation du règlement et transgression. En revanche, dans le deuxième cas, on ne trouve ni l’une ni l’autre. Car le novice est mis en demeure de prendre part à une histoire et à un travail de transformation des règles déjà commencé par d’autres et à poursuivre (p. 191). La coïncidence qui rattache dans le premier cas le conformisme procédural et la transgression de la procédure tient à ce qu’ils ont en commun d’abandonner tous deux le réel à son destin. Ils lui tourne le dos quand il réclame de nouvelles manières de faire et de dire ensemble. Dans l’autre bureau, en revanche et pour simplifier, c’est d’appropriation générique du réel qu’il s’agit.
On retrouve ici des résultats classiques en clinique du travail (Clot, 1999) : le nouvel arrivant n’est pas ce joueur vers qui on dégage le ballon du métier qui rebondirait de génération en génération. Car l’expérience générique, à proprement parler, ne se transmet pas. Elle dure et perdure sous la forme d’une évolution ininterrompue qui se poursuit ou s’éteint en chacun. Chacun ne reçoit pas en partage une expérience prête à l’usage. Il cherche plutôt à prendre place dans le courant des activités qui l’entraînent. Plus exactement, l’activité personnelle ne se construit que dans et contre ce courant en s’appropriant le genre professionnel. Du coup, ce dernier, loin d’être un système abstrait de normes, toujours égal à lui-même ne peut rester vivant qu’englouti dans le feu de l’action, déchiré par les contradictions vitales d’un milieu de travail, pour revenir enfin, éventuellement, saturé de variantes et chargés de nuances, avec une stabilité toujours aussi provisoire. À charge pour tous et pour chacun d’entretenir cette élasticité générique. Car c’est là la force de rappel qui maintient la prescription officielle et la transgression individuelle face au réel. Si ce ressort se casse le travail individuel reste sans répondant. Chacun ne pouvant plus alors compter que sur ses propres ressources psychiques est renvoyé à lui-même, à la légèreté de ses équilibres propres, aux risques de désordres graves et simultanés du corps et de l’esprit. Ces risques encourus ne sont pas étrangers à la souffrance vécue aux guichets du bureau de Poste de la banlieue parisienne qui sert ici de référence à notre analyse.
Dans l’autre bureau, les antinomies de métiers, les conflits de buts et de critères qui travaillent la conscience professionnelle n’en existent pas moins. Et si les conditions de vie des usagers conservent une hétérogénéité plus grande qui donne plus de souplesse à ceux qui travaillent, les « problèmes de conscience » sont là tout autant. S’ils sont moins ravageurs pour la santé c’est que chacun a pu mieux les domestiquer, c’est que chacun, paradoxalement, a pu les faire siens.
« Répétition sans répétition »
Expliquons nous. Pour parvenir à se mesurer à ces discordances sociales l’activité individuelle du nouvel arrivant doit faire un long chemin. Et il n’est pas direct celui qui conduit chacun à arbitrer à sa manière propre entre chiffre d’affaires et intérêt de l’usager. Car cet objet social dissocié n’est pas d’emblée un objet personnel. Il ne le devient que lorsque, avec le temps, son expérience dans ce bureau est faite. D’entrée de jeu c’est un objet de travail « surpeuplé », pour le dire à la manière de Bakhtine qui utilisait ce vocabulaire pour caractériser l’énoncé dans l’échange verbal. On pourrait même écrire que c’est là un objet saturé et « pré-occupé » par l’activité d’autrui. Il ne sera « sien » – et ce jamais totalement – qu’après qu’il ait pu l’habiter et comme l’« éplucher » des activités d’autrui en le regardant circuler au travers de toutes les activités personnelles dans lesquelles il se réfracte ; en le voyant chaque fois dans une activité avec les yeux d’une autre activité. Alors seulement, grâce à cette « répétition sans répétition » (Bernstein, 1996) et par cette sorte de percolation où se joue et se rejoue la traversée des contextes différents du travail, il pourra disposer pour lui-même des ressources génériques du collectif. Paradoxalement sans ce « donné » disponible dont il doit réussir à disposer pour lui-même, son activité individuelle ne sera jamais vraiment « sienne » et restera prise dans les filets de la prescription officielle dont il ne parviendra pas réellement à se déprendre. Elle ne sera une activité propre qu’en se retirant des activités avec autrui où elle s’est trouvée nécessairement engagée. « Avoir du métier » suppose de s’affranchir du travail des autres, de se ressaisir vis-à-vis d’autrui. Mais c’est en répétant ses rapports avec eux autant de fois que nécessaire pour trouver « l’autre dans le même » que le sujet peut atteindre – en s’y essayant longtemps – « l’équilibre léger » évoqué plus haut et devenir un professionnel à titre personnel.
Un retrait ou une démarcation du geste d’autrui, quand elle se produisent, ne relèvent pas d’un travail solitaire. C’est le plus souvent en se mêlant aux différentes manières de faire la même chose dans un milieu professionnel donné que, par le jeu des contrastes, des distinctions et des rapprochements entre professionnels, l’activité propre se décante. Je me défais d’autrui en passant de l’un à l’autre, en opposant et en rapprochant les autres entre eux. Dans cette percolation à laquelle le nouveau soumet, même à leur insu, l’activité de ceux qui l’entourent, par contraste, le geste se détache de chacun et, finalement, n’appartient plus à personne en particulier. Sans propriétaire exclusif, le voilà disponible. Je peux alors en disposer, me l’approprier, m’en saisir. Au bout du compte, c’est en apprenant à distinguer les autres entre eux que je parviens à me distinguer d’eux. Et ce, en les investissant dans le cours de ma propre histoire professionnelle, comme des moyens de transports et de liaison entre mes propres activités.
Mais un point mérite alors d’être souligné. Notre expérience en clinique de l’activité nous a familiarisé avec ce fait : une action se libère de l’action des autres non pas en la niant mais par la voie de son renouvellement. C’est comme si le nouvel arrivant, à la longue, triomphait de l’obstacle de l’activité partagée par les autres grâce aux instruments de celle-ci et, en les retouchant, la contraignait à se dépasser elle-même. On assiste alors à une stylisation de cette activité. L’activité commune appropriée par lui le devient pour lui. Il lui donne un style quand elle est évaluée par les autres comme un concours à l’histoire de l’activité mutuelle, stabilisée dans le chronotope. C’est peut-être à quoi on reconnaît un expert : sa capacité à transformer cette histoire en y mettant du sien. C’est ainsi, au bout du compte, qu’il faut sans doute comprendre la conception bakhtinienne selon laquelle agir c’est opposer à l’activité d’autrui une contre-activité.
Mais sans le travail des autres qu’il faut traverser et décanter pour accéder au chronotope du métier, il y a de fortes chances qu’on reste prisonnier de l’alternative spécieuse entre prescription officielle et transgression individuelle. On en veut pour preuve le travail éprouvant des guichetiers du bureau de banlieue qui, privés de collectif générique, fixent leurs rapports aux novices dans la forme unique et répétitive de l’application des règles officielles. Ici les règles officielles servent à se défendre du réel. Mais cette incarcération de la répétition dans des gestes de métiers trop grossièrement « appropriés » car trop « officiels » et trop « formels » génèrent ces « conduites d’un seul bloc » qui exposent les guichetiers au désaveu du réel chaque fois qu’un effort de discrimination devient nécessaire dans la situation. Par un choc en retour, la transgression de la règle est pour eux le moyen d’échapper à ce déplaisir en tentant de retrouver le contact perdu avec l’usager. Mais ils s’imposent alors de nouvelles épreuves en ouvrant la porte aux risques d’infraction qui peuvent alors venir des usagers. Toujours à découvert, beaucoup finissent par « en faire une maladie ».
On l’aura compris sur l’axe de la clinique du travail la transgression et le style ne se superposent pas. Là où la première révèle la défaillance ou la pétrification du chronotope professionnel, le second est l’un des témoins de sa vitalité. Là où la première n’installe qu’un écart à la règle officielle, le second fait du genre professionnel la source de la transformation potentielle de cette règle. La transgression concerne la prescription de la tâche. Le style concerne les antécédents génériques de l’activité réelle. La stylisation du genre par l’expérimentation sur ses variantes, à l’initiative de chacun et de tous en cours d’activité, signe le pouvoir d’agir d’un collectif sur l’organisation officielle du travail. Ce travail d’organisation repose sur une « répétition sans répétition » qui soutient l’affirmation d’un collectif et l’oppose, comme tel, à chacune des expériences particulières et successives où le réel le mêle et l’entraîne. Paradoxalement, cette distance stylistique se présente comme un gain de fonctionnalité générique dont chaque situation nouvelle peut bénéficier. En raison du fait que le style, loin d’être un écart à la norme, est une reprise et une relance de la répétition au-delà de la répétition – l’expérience d’actions répétées mais achevées dans des contextes simultanément voisins et uniques – il décongestionne le genre en initiant des variantes qui peuvent lui conserver sa vitalité. Il transfigure les attendus génériques de l’activité un peu comme chaque énoncé dans l’échange verbal, selon Bakhtine, transfigure le donné en créé.
En fait, il y a répétition et répétition : contre la tendance du genre à s’enclaver et à se délier de l’activité en se refermant sur lui-même quand la répétition de « l’autre dans le même » est entravée, contre donc le risque de clôture qui le guette et peut le précipiter dans la répétition antagoniste du « même dans l’autre », le style conserve leur « équilibre léger » aux formes déjà fixées. La valeur de cet équilibre métastable se mesure à la quantité d’obstacles qu’il permet de vaincre face aux circonstances particulièrement changeantes du réel. La deuxième forme de répétition, où l’activité s’incarcère est une déliaison de celle-ci. Elle résulte d’une rupture désorganisatrice dans la série des répétitions du premier type où, à l’inverse, l’activité se transforme. C’est le sous-développement de la dernière – son amputation – qui endurcit la première jusqu’à retourner l’activité en passivité, coupant alors chacun de ses forces vives. En conséquence de quoi, l’énergie psychique et le plaisir de travailler se trouvent confisqués par les rétractions morbides de l’impuissance et par la tâche fictive du ressassement des échecs.
Arrivé à ce point on peut dire que « le mort saisit le vif », que le donné envahit le créé. Autrement dit que la mort – inhérente à la vie et même essentielle à la vie – se retourne contre la vie. Et ce, sous la forme d’une inclusion douloureuse qui remodèle tout événement en déconvenue annoncée. Le sous-développement de la répétition du premier type développe la répétition du second type. Dans cette perspective, la situation des guichetiers du bureau de la banlieue parisienne – pour des raisons qui sont très loin de leur être imputables en totalité – n’est peut-être pas caractérisée d’abord par une répétition trop forte des afflictions mais, essentiellement, par une répétition trop rudimentaire du travail d’organisation qu’ils peuvent envisager entre eux : un défaut de répétition se métamorphose en répétition du défaut.
Lors d’une enquête voisine, conduite non plus cette fois avec des guichetiers mais avec des facteurs, le travail d’analyse en autoconfrontation croisée avait autorisé une professionnelle expérimentée à proposer cette formulation : en distribution, au bureau comme lors des tournées, « on a des automatismes communs ». Elle témoignait ainsi de son plaisir à constater sur les documents vidéo une proximité très forte entre collègues dans l’exercice professionnel. Incontestablement la formulation est tranchée. Nous n’avons pu la comprendre qu’en excluant la conception simpliste d’une simple réplication de gestes de métiers identiques d’un facteur à l’autre. Tout, dans notre connaissance du métier et dans les dialogues professionnels organisés entre eux, contredisait cette interprétation superficielle. Les facteurs avec qui nous avons travaillé ne sont pas sous l’emprise d’un collectif dépersonnalisé (Clot, Scheller et al., 2000). Le commun générique n’est pas une catégorie causale engendrant l’existence et expliquant les propriétés de l’activité de chaque facteur. S’il existe une compétence générique, elle ne saurait être que celle des facteurs en cours d’activité, que celle de chaque facteur en cours d’action, et non pas celle d’un collectif supra-individuel. On peut écrire que chaque facteur en activité possède ses propres « automatismes communs » à lui, que chaque facteur dispose, à sa manière, du genre professionnel disponible pour lui selon les circonstances toujours uniques de son action dans le réel. C’est vrai également pour les guichetiers comme le montre encore très bien S. Flageul-Caroly (2001).
Le style : entre texte et action
Si l’on veut, avec nous, pousser dans ses retranchements cette proposition qui récuse toute « âme collective » de l’action personnelle, on doit ici consentir à faire un détour. Car après avoir nettement marqué la fonction du métier comme « répondant », en chacun, du collectif professionnel, il nous faut mettre en garde à présent contre une illusion : celle d’un répondant qui parlerait d’une seule voix. Cette illusion, nous voudrions la dissiper en mobilisant les ressources d’un autre domaine que celui de l’analyse du travail. Avec Bakhtine, nous nous sommes familiarisés avec la portée de l’analyse des discours et des textes. C’est à lui que nous avons emprunté le concept de « genre » pour le faire vivre dans un autre domaine scientifique et le redéfinir (Clot, Faïta, 2000). Il faut maintenant « revenir aux textes » pour mettre nos résultats en analyse du travail à l’épreuve des discussions contemporaines dans les sciences du langage (Bergounioux, 2001), des développements critiques plus récents en sémantique du texte (Rastier, 1994) ou plus circonscrits en génétique textuelle devenue une des branches les plus actives des études littéraires actuelles (Ducrot et Schaeffer, 1995).
Résumons d’abord nos propres résultats en trois temps : l’existence d’un répondant collectif, lorsqu’elle est attestée, ne se vérifie que dans l’activité individuelle
[3]. Ce n’est pas le répondant (le chronotope) qui explique cette activité individuelle, c’est l’activité individuelle qui s’explique avec le répondant (le chronotope). Lorsque cette « explication » ne peut avoir lieu – pour des raisons à retrouver dans chaque cas – et que s’installe en ce point le silence d’une mésalliance, le travail perd sa fonction psychique et ceux qui y sont engagés voient leur santé exposée à de sérieux mécomptes.
On peut maintenant rassembler brièvement les données disponibles sur le terrain des rapports entre texte et genre. La théorie des genres littéraires est un chantier sur lequel on ne s’aventurera qu’avec prudence. Pour autant on semble pouvoir en retenir quelques indications. En littérature, les « schémas génériques » se signalent par des formes relativement stables de normes implicites et explicites que l’action d’écrire un texte mobilise, même à l’insu de celui qui écrit, dès lors que celui-ci a fait le choix d’un genre (roman, nouvelle, etc.). De durée relativement variable, ces formes sont offertes à la réactivation mais un genre est toujours virtuellement « défunt ». C’est « un lieu de reconnaissance de signaux (à reconnaître) et de consignes (à suivre) plus que de signes (à comprendre) » (Hamon, 1994, p. 157). Un genre, une fois « établi » est indéfiniment réactualisable et fait partie des possibles littéraires dont pourront se servir les écrivains futurs. Il n’aura pas la même signification dans les différents contextes où l’action d’écrire un texte se réalise : « C’est en cela qu’il est transhistorique et non pas supra-historique. Il n’existe que dans des actualisations historiques changeantes, tout en étant irréductible à elles » (Ducrot et Schaeffer, 1995, p. 211).
Un aspect important de la variabilité générique est lié à la redistribution entre forme et fonction : « Au fil de l’histoire une forme donnée change de fonction (exemple : la fictionalisation du récit mythique) et, inversement, une fonction donnée change de forme (exemple : la poésie élégiaque abandonnant le distique “élégiaque” pour d’autres types de versification » (p. 211). Pour comprendre la textualisation sur l’échiquier générique il faut donc « faire la navette entre les textes et les normes plus ou moins explicites sur le fond desquelles ils se détachent » (Ducrot et Schaeffer, 1995, p. 628). Là on découvre souvent des transformations catachrétiques des genres. Et ces transformations donnent à l’activité d’écriture une plus ou moins grande « généricité » c’est-à-dire un pouvoir de transformation du genre plus ou moins fort. Un texte singulier possède une « productivité générique » variable, si l’on suit J.-M. Schaeffer (1986, p. 203). Par conséquent il faut distinguer le genre en tant que catégorisation rétrospective et la généricité en tant que fonction textuelle. La généricité du texte s’évalue, à la longue, par la reprise plus ou moins créatrice du bâti générique. Et l’auteur de conclure, non seulement que « tout texte modifie son genre » (p. 197) mais que « chaque texte a ainsi son propre genre » (p. 200). Non en raison du fait qu’il existeraient des inventions génériques ex-nihilo mais, au contraire, parce qu’on ne rencontre rien d’autre dans un texte que « des réaménagements, amalgames ou extensions à partir d’horizons génériques déjà disponibles » (Schaeffer, 1989, p. 154). Du coup, contrairement à l’idée répandue qu’un grand texte innovant en littérature tourne le dos aux genres établis, le style qu’on y trouve est souvent un jeu avec plusieurs genres : « Les grands textes se qualifient non par une absence de traits génériques, mais au contraire par leur multiplicité extrême : il suffit de penser ici à Rabelais » (p. 204). Et on retrouve là, sur un mode un peu différent, une conception du style défini, non comme une transgression ou un ornement, mais comme un « agrandissement du langage » (Mounin, 1968, p. 170). Le style signale donc la productivité générique d’un texte, sa généricité intrinsèque (Schaeffer, 1989). Il réalise, dans les textes et les discours, la transfiguration simultanée du donné en créé et du crée en donné, pour le dire à la manière de Bakhtine.
Cette transfiguration stylistique qui signe la généricité de l’action réalisée, nous la rencontrons également – souvent dans ses échecs – en clinique du travail. On suivra donc les travaux des linguistes qui proposent l’extension de la notion de style à tous les domaines de l’activité humaine : « Il y a fait de style quand on s’aperçoit qu’il y a plusieurs façons de faire la même chose » (Molino, 1994, p. 255). Du coup, rien d’ornemental ici. Dans cette répétition au-delà de la répétition réside la fonction mnémonique du style : l’absence de style paralyse les opérations de la mémoire (Weinrich, 1994, p. 354) puisque, du coup, le genre n’a rien à « retenir » de nouveau. Entre le texte et l’action, il existe donc visiblement des rapports à élucider. On se demandera, par exemple, si l’écriture d’un texte ne serait pas seulement une modalité spécifique, particulièrement affranchie et singulière, de cette double transfiguration stylistique propre à toute activité humaine ; même si l’écriture reste une modalité spécialement propice à l’exercice de cette « répétition sans répétition » que le travail humain ordinaire peine tant à soutenir. Mais à ce point, le conditionnel s’impose car rien ne nous autorise ici à pousser plus avant cette hypothèse. Seule la reprise et le développement des distinctions bakhtiniennes entre « genres premiers » et « genres seconds » le permettrait peut-être. Mais il nous est impossible ici d’aller plus loin.
Pour autant, rien ne s’oppose vraiment à regarder la santé au travail comme un effet de généricité de l’activité professionnelle – de normativité aurait dit Canguilhem (1984) – dont chacun et tous sont comptables. Le répondant – par quoi nous avons désigné le genre professionnel – est également un défunt potentiel. Il n’est vivant que plurivocal, retouché, organisant pour chacun et pour tous un devenir qui les dépasse mais dont ils doivent également répondre. Quand tel n’est plus le cas, le travail, notre travail, risque de se vouer à l’accomplissement passif d’opérations « sans histoire » ou à la répétition fermée de dialogues dégradés en soliloques. C’est à la rencontre de ces impasses que se porte la clinique de l’activité professionnelle.
Mais revenons précisément aux « automatismes communs » des facteurs. Car on voit bien dans leur analyse à quel point les destins possibles du répondant sont multiples. L’analyse du travail de distribution en tournée comme la préparation de cette tournée dans le tri au bureau fait apparaître chez les facteurs eux-mêmes les tendances opposées repérées entre les guichetiers des deux bureaux décrits plus haut. Incontestablement les automatismes communs invoqués pour rendre compte du « travail bien fait » sont ici la trace d’un genre professionnel vivant. Mais la mort s’insinue toujours dans la vie, transfigurant aussi le créé en figé, exprimant donc la limite de la fonction historique de l’activité. L’histoire prise au piège du passé se manifeste alors renversée dans la répétition d’une version unique. Suivons ce conflit. Dans ce qu’il a de vivant, le genre professionnel des facteurs ne correspond jamais à un fonctionnement « arrêté » des automatismes communs. Les gestes professionnels en tournée ou au bureau, les manières de dire ou de faire révèlent une première version de ces automatismes qui montre une palette étendue et variée sur un répertoire dont l’élasticité est patente. À la manière d’H. Wallon, chez qui on trouve l’une des plus belles critiques des conceptions amorphes de l’automatisme gestuel (Wallon, 1971a ; 1971b ; 1982), on pourrait dire qu’ici, le couronnement de l’automatisme ce n’est pas d’avoir fixé dans le collectif un certain enchaînement d’actions obligatoires, c’est au contraire la liberté croissante dont chacun peut bénéficier dans le choix des actions à enchaîner. Le genre possède le ressort et la contenance qui permettent à chacun d’emprunter aux chaînes opératoires et symboliques déjà constituées ceux de leurs éléments qui doivent servir à constituer une forme nouvelle d’action devant les inattendus du réel. Il a l’élasticité qui autorise chacun, en suscitant ces opérations « pré-travaillées » à supprimer ce qui est impropre à l’effet recherché par lui dans le contexte où il agit. Le jeu des variantes laisse passer la répétition de l’activité personnelle au-delà de la répétition. Il constitue même un bon moyen de locomotion de cette dernière qui dès lors n’a d’automatique que les apparences. Car elle dissout en fait les blocs d’actions préexistants pour n’utiliser que les combinaisons requises par l’activité en cours de réalisation. Et du coup, de nouvelles actions plus ajustées deviennent possibles par une électivité plus grande conquise dans la polyphonie des contextes. La généricité de l’activité a donc partie liée avec une sobriété issue du pouvoir d’élaguer les opérations, les gestes ou encore les mots parasites. Ce travail d’affinement générique conditionne en retour la plasticité subjective des actions dans les circonstances perpétuellement changeante du réel. Entravée, cette circulation « soude » l’activité individuelle à son fonctionnement collectif et la retient prisonnière d’une organisation indifférenciée, sans nuance, en noir et blanc. Et pour tout dire, fragile et « cassante » à tous les sens du terme.
Et c’est ce qui arrive à ces facteurs quand leurs automatismes communs, dans certains domaines d’activité ne s’essaient plus à traverser plusieurs contextes. Ils s’arrêtent alors sur une interprétation exclusive à propos d’une activité avortée, qui sert d’équivalent général, gelé dans un script insistant, pour toutes les situations similaires. Ainsi en était-il du rapport, dans le bureau où nous avons travaillé, entre les facteurs titulaires de leur tournée et les « rouleurs », jeunes pour la plupart. Une « ancienne » pouvait ainsi livrer, non sans déchirement, dans le cadre réglé des autoconfrontations croisées auxquelles nous procédons ensemble, cette version partagée des rapports entre novice et expert, pour justifier l’abandon visible où sont laissés les premiers : « C’est sûr que ça fait mal au cœur mais […] certaines personnes, plus on les aide, moins elles vont réussir à s’en sortir. » Ce « certaines personnes » se donne comme une « vérité historique » du milieu professionnel qui « se parle » ainsi à lui-même, à travers cette description des faits, d’événements survenus et d’échecs subis dans le travail collectif et dont ces mots gardent l’empreinte. Le revers sur quoi la répétition s’est arrêtée se dit ainsi : « L. quand il est arrivé, on l’a aidé pendant des mois et des mois. Quand on l’aidait plus il était perdu » (Scheller, 2001, p. 81). Il reste de ce revers collectif, saisi dans la matière des mots – « certaines personnes » – un moulage interprétatif qui a écarté d’autres interprétations possibles du même événement.
Clinique de l’activité et cadre dialogique
Certes, cette empreinte a un pouvoir d’attirer à elle les situations actuelles et à venir. Mais ce pouvoir d’attraction réducteur a été bâti sur le déficit de répétition possible de cette même relation professionnelle dans des contextes différents, suffisamment opposés et hétérogènes. Sur ce manque de répétitions réalisables, un pouvoir d’agir factice s’est établi par défaut d’interférences et de discordances créatrices entre les expériences vécues du collectif des facteurs. Du coup, toutes les situations nouvelles sont sculptées sur le gabarit de la version construite des événements passés, équivalent général pour toutes les situations qui se présentent. La répétition est prise au piège des entraves qui l’ont appauvrie. Elle vire à l’automatisme amorphe par défaut de répétition de l’activité et prend la forme rigide d’un discours passe-partout. C’est un fragment de discours automatique et insistant dans le milieu. Et on peut penser que le travail en clinique de l’activité a pour fonction de faire « dérailler » ce discours en offrant à nos interlocuteurs des moyens détournés pour recycler l’énergie perdue dans cette impasse en développements génériques du chronotope professionnel.
C’est là une tâche très difficile dont l’atout principal est un cadre clinique dialogique : organisation de dialogues professionnels et parfois de controverses entre professionnels sur la base de commentaires croisés d’image produites en commun. On peut parvenir alors à redonner une histoire aux activités « arrêtées » en démantelant le moule où elles s’étaient prises. Et ce par un jeu de discordances entre les contextes proposés permettant à chacun de voir son activité avec les yeux de l’activité d’un autre. Il arrive parfois qu’on parvienne, en « tenant bon » sur ce cadre dialogique, à relancer la répétition au-delà de la répétition afin que l’activité de chacun et de l’ensemble reprenne son cours. Et ce jusque dans le travail réel lui-même. Alors, en
généralisant la répétition on
particularise sa fixation préjudiciable
[4] : l’équivalent général qui servait ici à tout expliquer par « certaines personnes » peut éventuellement se re-singulariser : redevenir l’effet d’un événement singulier « mal vécu », plutôt que la cause de tout événement à vivre, libérant l’espace pour des déplacements dans les manières de faire et de dire son travail pour chaque sujet dans le collectif. De nouveaux « automatismes communs » peuvent en sortir – en sont sortis dans ce cas là (Scheller, 2001) – qui cultivent le répondant professionnel dans sa fonction de « destinataire de secours », en particulier pour les novices.
Pour conclure, on voudrait seulement faire trois remarques générales. La première porte sur ce que nous désignons comme une clinique de l’activité. Ici il nous faut faire part d’une découverte. Lorsque nous avons utilisé pour la première fois ce vocabulaire nous ignorions ce que nous a fait découvrir Isabelle Billiard (2001) : dans un texte de 1948, au cours de débats sur la pratique psychiatrique et le travail, G. Daumézon avait proposé de substituer à la recherche clinique traditionnelle des signes d’aliénation, une « clinique des activités » afin d’approcher « de manière dynamique, au cours de conduites ayant elles-mêmes un dynamisme curateur », le comportement des sujets confiés à ses soins (Daumézon, 1948, p. 241). Ce thème a été beaucoup travaillé par F. Tosquelles qui a cherché à donner ses lettres de noblesses à l’ergothérapie en critiquant une conception fétichiste de l’activité. On nous permettra de citer un peu longuement. Il y a un risque, écrit-il, « de voir se faufiler derrière ce joli mot d’activité une distorsion et un contresens très grave […]. En effet, il ne faut pas confondre le concept d’activité avec la simple prestation de mouvements, voire d’efforts consentants d’application et d’endurance, soumis au désir du maître d’école ou du maître d’œuvre […]. Activité veut dire activité propre : activité qui part et s’enracine dans le sujet actif pour s’épanouir le cas échéant, dans un contexte social » (Tosquelles, 1967, p. 16). En concluant que la « bougeotte » est compatible avec l’absence d’activité propre, Tosquelles nous a mis très clairement en garde. On le suivra ici d’autant plus volontiers que tout ce qui précède vise à établir que la répétition de fonctionnements arrêtés est le résultat d’une activité suspendue.
La deuxième remarque concerne la tradition théorique que nous mobilisons et surtout notre lecture de Vygotski. En 1925-1926, au moment où se développait en Russie soviétique une réaction sans scrupule à l’égard d’une psychanalyse pourtant accueillie jusque là comme nulle part ailleurs depuis le début de son extension internationale (Miller, 2001), Vygotski comprit toute la portée de l’œuvre de Freud sur un point qui nous a beaucoup retenu ici. Il préfaça en 1925 avec A. Luria la traduction russe de Au-delà du principe de plaisir (Doray, 1999) et en 1926 il montra encore à quel point Freud avait été bien inspiré de poser le problème de l’instinct de mort. Sans pour autant reprendre à son compte la solution proposée par le psychanalyste à cette question – il ne le fera jamais – il louait sa créativité en ironisant sur la « peur naïve » des critiques qui ne voyaient dans ce texte que l’ombre du pessimisme de Schopenhauer. La mort est, pour Vygotski, un aspect particulier de l’être et même la loi universelle du vivant. Sans recréation du donné, la mort s’insinue dans la vie. En référence à la fin de Au-delà du principe de plaisir où Freud avouait sa difficulté, il note : « Celui qui ne voit ici que claudication est méthodologiquement aveugle » (Vygotski, 1999, p. 148). Le travail que nous venons de présenter part de là. Le double destin de la répétition est au principe de l’activité professionnelle.
La troisième remarque concerne directement la psychanalyse. En fait, nous avons conscience de retrouver, aussi en boitant, certains travaux contemporains de psychanalystes qu’il est impossible d’atteindre en volant lorsqu’on se consacre exclusivement à la clinique du travail. Mentionnons-les pourtant en opérant une sélection critiquable. En complément de notre intérêt pour la psychanalyse « pragmatique » promue par R. Gori (1996, 1999) on retiendra les propositions de N. Zaltzman. Elle soutient, dans la lignée de Freud et de Lacan – qu’elle critique aussi – que la psychanalyse, pour atteindre la maladie, doit se mesurer à l’homme non comme personne « séparée » mais comme sujet de la condition humaine. La maladie devient alors une satisfaction substitutive à la tâche et au tourment de vivre ensemble. C’est la mésalliance entre le sujet et la Kulturarbeit, l’illusion de l’autosuffisance et la rétraction défensive face à l’obligation relationnelle qui fonde le sujet qui fait tomber celui-ci hors du monde : « Cette perspective congédie la conception du traitement analytique comme traitement d’une personne » (1998, p. 45) non pas en tournant le dos au sujet singulier mais, au contraire, pour conserver une chance de le rencontrer. Du coup, elle écrit : « La dimension sociale est une entité interlocutrice toujours active dans le devenir psychique individuel » (p. 185). Chaque appareil psychique individuel fait fonction de « puissant petit transformateur » des impasses et des tricheries des générations précédentes. Et « toute analyse accomplit un petit ou un grand changement individuel et général dans la réalité humaine » (p. 48).
Visiblement c’est en ne cherchant pas à l’avance des liens entre clinique du travail et clinique analytique qu’on peut éventuellement les trouver. Un chantier théorique devrait donc pouvoir s’ouvrir. En soutenant que ce que Freud a désigné sous le nom de pulsion de mort est le champ de l’inconscient lui-même (p. 189), c’est-à-dire du non-réalisé qui insiste, N. Zaltzman peut montrer que les pulsions et la Kultur ont partie liée de l’intérieur. Mais elle note également une profonde hésitation dans l’œuvre de Freud. Si on la comprend bien, il ne lui paraît pas avoir reconnu autant que nécessaire dans cette Kulturarbeit, la « dérivation commune » de l’individu et de l’ensemble, affaire de chacun et de tous (p. 55 et 99). Ce qui est certain c’est que c’est bien aussi sur ce nœud de questions ardues que nous concentrons nos efforts en clinique de l’activité.
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[*]
Yves Clot, professeur de psychologie du travail, responsable de l’équipe de clinique de l’activité du laboratoire de psychologie du travail et de l’action du cnam.
[1]
On appelle enthymème, en logique, un syllogisme dont l’une des prémisses n’est pas exprimée, mais sous-entendue. Par exemple : Socrate est un homme, donc il est mortel. On sous-entend : tous les hommes sont mortels.
[2]
En renvoyant le lecteur intéressé à la lecture de sa thèse pour une analyse plus approfondie.
[3]
Précisons seulement ici que pour nous, l’activité individuelle de travail n’est jamais un solo du moi mais le segment d’une activité commune. Elle se révèle toujours dans le réel comme une discordance plus ou moins créatrice. Simultanément tournée vers son objet et vers l’activité des autres portant sur cet objet, l’activité individuelle de travail est toujours adressée (Clot, 1999). Sans destinataire, elle est perdue comme activité propre.
[4]
C’est ce processus de généralisation/particularisation que Vygotski considérait comme le signe de la « prise de conscience » (Vygotski, 1997, p. 317).