Cliniques méditerranéennes
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I.S.B.N.2-7492-0065-2
296 pages

p. 5 à 10
doi: en cours

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no 66 2002/2

2002 Cliniques méditerranéennes

Cliniques du travail et psychopathologie du travail

Yves Clot  [*]
Ce dossier paraîtra peut-être inhabituel aux lecteurs de cette revue. C’est que la psychanalyse s’y trouve concernée d’une façon particulière. Les approches cliniques présentées ici ne cherchent pas à étendre la psychanalyse à un nouveau domaine. En partant de l’histoire de la psychopathologie du travail, elles s’inscrivent plutôt dans un mouvement de sens inverse. Certes, pour ce qui concerne la psychodynamique du travail, dont P. Molinier expose ici les résultats dans le domaine du travail des femmes, la psychanalyse a été, dans un premier temps, un moyen pour transformer les conceptualisations de l’analyse du travail en France. On doit à C. Dejours la relance, sur ces bases, d’une tradition de psychopathologie du travail prisonnière, avant lui, des impasses de la psychiatrie dont I. Billiard cherche à rendre compte ci-dessous. Mais, dans un deuxième temps – dans lequel nous sommes – la psychodynamique du travail retourne le problème et met à son programme la question du sujet en psychanalyse, une fois pris en considération les résultats obtenus dans la clinique du travail qui lui sert de référence (Dejours, 2000).
Avec la clinique de l’activité, une autre approche de la clinique du travail est exposée dans cette livraison. Sans doute n’est-elle pas si ignorante des leçons de la psychanalyse qu’on pourrait le croire au premier abord. L’article de B. Doray, dont le nom est aussi attaché à la tradition française de psychopathologie du travail, nous paraît même appeler des développements nouveaux de la clinique de l’activité dans cette direction. Mais avec Vygotski et Bakhtine, il est vrai que c’est une autre lignée théorique que celle de la psychanalyse que nous mobilisons (Clot, 2002). La psychanalyse peut-elle y trouver son compte ? Il nous est tout simplement impossible de l’affirmer aujourd’hui car il appartient d’abord aux psychanalystes de le dire.
De fait, nous rencontrons en clinique des activités professionnelles des questions que la pratique analytique soulève depuis longtemps sur son terrain propre et continue de soulever. C’est ce qui peut justifier l’existence de ce numéro. Ces questions sont loin de faire l’unanimité entre psychanalystes, surtout quand elles sont transposées au plan de la théorie. L’article de L. Scheller et celui d’Y. Clot s’efforcent de rendre compte de quelques résultats obtenus dans le domaine du travail qui nous confrontent à des processus psychiques qui ont déjà des noms de baptême en psychanalyse : par exemple, répétition ou sublimation. Il n’est pas sûr que la conceptualisation que nous en donnons soit compatible avec celles qui dominent dans la tradition analytique. Pourtant, on le verra dans ce qui suit, on ne s’alarme guère de ce constat. En premier lieu en raison du fait que la psychanalyse n’est visiblement pas arrêtée ; en second lieu parce que notre souci n’est pas d’abord de jeter des ponts entre disciplines mais plutôt d’affronter, avec la patience nécessaire à un tel projet – comme le montre bien l’article de F. Yvon et de G. Fernandez –, les tâches spécifiques que nous impose l’action en milieu de travail. Il nous suffit d’observer, qu’au-delà des rapports existants à l’intérieur de la clinique du travail entre psychodynamique du travail et clinique de l’activité, on peut trouver, dans des registres différents, chez des psychanalystes comme R. Gori (1999) ou encore N. Zaltzman (1998) de quoi soutenir nos efforts.
On aura compris que c’est bien le travail comme activité sociale concrète, vécue et éprouvée par des sujets, qui est au centre de nos préoccupations. Dans ce numéro plusieurs situations professionnelles font l’objet d’analyses aussi précises que possible. Il peut arriver que le lecteur soit dépaysé par notre insistance à rentrer dans le détail comme c’est le cas, en particulier, avec l’article de M. Jouanneaux et Y. Clot. Mais c’est à ce prix qu’on peut espérer seconder dans leur propre action celles et ceux qui travaillent. Les dispositifs cliniques se présentent alors comme des moyens pour eux d’étendre leur pouvoir d’agir dans leur milieu et sur eux-mêmes et, pour nous, comme la source de problèmes théoriques à résoudre.
On voudrait justement, dans cette introduction, soulever l’un de ces problèmes que le lecteur retrouvera presque dans tous les articles qui suivent. Le travail, selon nous, dans ce qu’il a de plus concret – de plus opaque aussi – possède sa propre portée subjective. Il n’est pas un simple théâtre d’opérations pour les conflits laissés en souffrance dans l’histoire personnelle. Il est même la source de conflits qui dépasse les rapports purement subjectifs de personne à personne et qui ne sont pas voués à la seule répétition des premiers. Et pourtant, très souvent, ils finissent par le devenir. Plusieurs articles de ce numéro le montrent. C’est peut-être là le paradoxe même de toute psychopathologie du travail. À tel point qu’il faisait écrire à L. Le Guillant que le problème central et le plus difficile de notre discipline est celui du passage d’une situation vécue – ou mal vécue au travail – à un désordre de l’esprit (1984, p. 316). Aucune causalité linéaire ne peut rendre compte de ce passage. Pas plus dans ce sens que dans l’autre d’ailleurs : J.-J. Moscovitz s’est, par exemple, abusé lui-même pour cette raison – malgré sa découverte de la fonction du collectif dans l’enquête – au cours de son étude du malaise des roulants de la sncf en 1966. Il s’est égaré dans la direction d’une psychanalyse appliquée au travail où la machine tient les hommes entre investissement libidinal de type narcissique et fantasme de castration (Billiard, 2001, p. 248).
Comment s’y prendre pour sortir de cette impasse théorico-clinique ? On ne trouvera pas ici de solution prête à servir. Tout juste peut-être l’indication d’une direction de recherche qui, pour « aller au sujet », se propose d’abord de lui tourner le dos. Notons d’abord ceci : le travail a quelque chose d’impersonnel qui assure la constance de sa fonction sociale par delà les individus qui l’occupent. Du coup, il se prête assez bien, au premier abord, à l’exercice de la fonction psychique que la psychanalyse, depuis Freud, confère à la Kulturarbeit : « Être le garant d’une filiation transhistorique indépendante des avatars œdipiens de chaque histoire individuelle » (Zaltzman, 1998, p. 102). On placerait même assez spontanément le travail à la source de ce que Freud désignait par là comme « la somme totale des réalisations et des dispositifs par lesquels notre vie s’éloigne de nos ancêtres animaux et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des hommes entre eux » (Freud, 1995, p. 54). Le travail peut en effet être regardé ainsi : œuvre de civilisation du réel qui s’interpose entre chacun et tous mais aussi entre soi et soi, histoire ancienne qui traverse chacun et avec laquelle chaque histoire singulière doit s’expliquer. Ce devenir qui dépasse chacun lui rend paradoxalement disponible ce lien impersonnel commun dont, finalement, il doit aussi répondre, aux risques de se couper d’une source vitale d’énergie. De ce point de vue le travail est transpersonnel comme l’est, à son tour, le langage.
Travailler, écrit Wallon, c’est « contribuer par des services particuliers à l’existence de tous, afin d’assurer la sienne propre » (1982, p. 203). Pour chacun, il ne s’agit donc pas seulement d’avoir ou de pas avoir de travail, il s’agit surtout d’en être ou pas. Car le travail est un effort personnel non seulement orienté par un échange direct avec autrui – auquel chacun consent pour vivre – mais simultanément adressé à un destinataire absent : « L’existence de tous », dont on ferait volontiers, pour parler comme Bakhtine, le « sur-destinataire » de l’effort consenti. Dans cette perspective, travailler c’est donc transformer son activité propre en « fragment d’un discours commun », si l’on nous permet ce déplacement du vocabulaire de la psychanalyse qui servait à Lacan (1978, p. 246), si on le comprend bien, à dissiper les illusions du moi.
Mais parvenu à ce point, l’expérience en clinique du travail ne laisse pas plus de place aux illusions. Massivement aujourd’hui, cette œuvre commune à poursuivre fait défaut à l’activité du sujet, qu’il en soit exclu par le désœuvrement du chômage ou séparé par les aliénations du travail au sein desquels cette œuvre se trouve ravalée. Tout au plus alors, ce sujet peut-il entrer dans les équivoques et les coupures de l’activité, mettre du sien dans les discordes de l’action, se risquer pour y décider de son destin ou, au contraire, y renoncer.
La carte de ses déplacements possibles dans les milieux du travail est bien sûr dessinée par les subordinations où sa condition sociale le tient. Mais, en s’inspirant des travaux de H. Wallon (1971, p. 287), on peut, peut-être, mieux comprendre les contraintes ambiguës du travail. À partir du groupe familial qu’il a du d’abord traverser avant de pouvoir espérer s’affranchir des captations affectives qui l’attachent à lui, en entrant au travail, le sujet passe d’un monde à l’autre. Certes aujourd’hui l’allongement presque démesuré de la scolarisation l’y a-t-il préparé. Mais, au bout du compte, de la famille au travail, le voilà qui transite d’un univers au sein duquel il vit encore encastré dans une structure à forte consonance affective, où il sait mal se distinguer de la place qu’il y occupe, à un autre qui l’introduit dans des groupes qui ne sont plus des groupes nécessaires, des groupes dont on ne peut s’extraire ou se défaire, comme l’est la famille qu’on porte à jamais avec soi.
En elle et contre elle s’est construit ou non l’aménagement intime de la personne dans un jeu entre la place assignée et la place réellement occupée. Au cours de sa vie professionnelle, le sujet peut, au prix d’efforts qui peuvent lui paraître démesurés, non plus seulement composer son activité en fonction d’un groupe auquel il ne peut cesser d’appartenir mais, au contraire, composer les groupes auxquels il appartient en fonction des activités auxquelles il entend se livrer. Il peut – là encore dans des limites qui ne doivent rien au hasard – entrer dans différents groupes et les modifier. Il lui faut, bien sûr, compter avec les autres dans une structure qui peut s’avérer aussi contraignante sinon plus que la famille, mais où chacun peut, le plus souvent malgré tout, changer de place en fonction des activités qu’il cherche à réaliser. Il peut, pour finir, s’essayer à des catégories différentes du rapport à autrui qui n’est plus alors strictement commandé par des liens ou des conflits affectifs qui transitent de personne à personne.
Certes, le monde du travail ne libère pas des dépendances. Il ajouterait plutôt des captations nouvelles aux captations anciennes en précipitant le sujet dans les subordinations impersonnelles que les rapports sociaux tissent face au réel. Mais les places et les fonctions qui divisent les sujets au travail, entre prescrit et proscrit, sont définies, pour l’essentiel, indépendamment des individus qui les occupent à tel moment particulier. Plus précisément, ce que sont ces individus n’est pour l’organisation du travail qu’un instrument pour ce qu’ils font ou plutôt pour ce qu’on voudrait qu’il fasse. À tel point d’ailleurs que les sujets sont le plus souvent regardés comme strictement interchangeables – non sans graves mécomptes – par les organisations.
Cette séparation d’avec soi-même fait entrer celle ou celui qui travaille dans une autre histoire que son histoire affective et leur dévoile du réel une autre épreuve : l’obligation, de faire quelque chose sans lien direct avec soi-même qui permette paradoxalement de faire quelque chose de sa vie. Voilà qui leur fait courir des risques nouveaux en leur donnant aussi l’occasion de s’y mesurer par d’autres moyens symboliques et techniques que ceux de l’enfance. Ce « jeu », et la subjectivation corrélative qui peut s’en suivre, comporte sa part de leurre que bien des situations professionnelles s’emploient à cultiver. L’article de P. Molinier sur le travail des femmes apporte ici une contribution parlante. C’est que cette contingence toute relative qui affecte les rapports entre les sujets et les tâches dépersonnalisées qui se réalisent grâce à leur activité, se retourne. En effet, c’est comme une obligation vitale qui leur est faite : soit de développer leur altérité propre en s’essayant à démultiplier leurs rapports à autrui au travers des tâches à accomplir, soit d’éviter ce risque en se réfugiant dans « une parcimonie de présence à la vie » (Zaltzman, 1998) qui peut les délier dangereusement de « l’existence de tous ». Cette obligation ne peut s’affronter seul qu’à titre exceptionnel. Sans la possibilité de la partager et de l’apprivoiser avec un collectif de travail, elle est vite tyrannique. Car elle laisse le sujet isolé face à une organisation officielle fort peu préoccupée d’ouvrir vraiment la voie au premier choix – sinon « en force » – et peu disposée à comprendre que le deuxième est souvent la seule protection qui reste quand on est privé du premier.
Du coup, entre engagement de soi et retrait, on peut encore définir autrement le travail. De nouveau avec Wallon : « Les tâches où le sujet incarne son activité sont un écran qui lui cache la mort. » Mieux, « les créations de son activité sont pratiquement une négation de la mort » (1938, p. 344). Du coup, on voit bien le rôle structurel que joue l’organisation du travail. Elle peut, de manière assez « classique », raréfier les occasions de ces « créations » jusqu’à interdire même la possibilité d’y penser. Mais il arrive aussi qu’elle cultive le détournement affectif du rapport salarial comme le montre ici L. Scheller. Dans ces deux cas elle renvoie les sujets aux impasses que leur histoire subjective a laissé persister, les repoussant alors – faute de mieux – vers des occupations morbides. Le travail risque alors de se confondre avec un autre labeur : « Le labeur des tâches fictives de la maladie psychique », pour reprendre la formulation de N. Zaltzman (1998). Alors seulement, l’activité de travail désaffectée et souvent désabusée, privée des ressources et des discordances créatrices de la Kulturarbeit, s’éternise dans une répétition qui culmine dans une amertume impuissante. Alors seulement, les conflits mal vécus au travail, en « dramatisant » les soucis restés en souffrance dans l’histoire subjective, développent l’inertie de ces derniers et deviennent des décompensations personnelles.
En tentant, en milieu professionnel, de donner un autre destin à l’activité désaffectée, et ce grâce aux ressources insoupçonnées d’eux-mêmes dont disposent les collectifs de travail, la clinique du travail qui nous sert de référence continue la psychopathologie du travail. C’est du moins ce que nous espérons.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Billiard, I. 2001. Santé mentale et travail. L’émergence de la psychopathologie du travail, Paris, La Dispute.
·  Clot, Y. 2002. Avec Vygotski (deuxième édition augmentée), Paris, La Dispute.
·  Dejours, C. 2000. Travail, usure mentale (troisième édition augmentée), Paris, Bayard.
·  Freud, S. 1929. Malaise dans la culture, Paris, puf, 1995.
·  Gori, R. 1999. « Freud : pragmatiste malgré lui ? » Topique, 170, p. 113-133.
·  Lacan, J. 1955. Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, séminaire, Livre II, Paris, Le Seuil, 1978.
·  Le Guillant, L. 1984. Quelle psychiatrie pour notre temps ? Toulouse, Érès.
·  Wallon, H. 1954. « Les milieux, les groupes et la psychogenèse de l’enfant », Enfance, n° spécial, 1971, p. 287-296.
·  Wallon, H. 1938. La vie mentale, Paris, Messidor, 1982.
·  Zaltzman, N. 1998. De la guérison psychanalytique, Paris, puf.
 
NOTES
 
[*]Yves Clot, professeur de psychologie du travail, responsable de l’équipe de clinique de l’activité du laboratoire de psychologie du travail et de l’action du cnam.
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