Cliniques méditerranéennes
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I.S.B.N.2-7492-0065-2
296 pages

p. 65 à 83
doi: en cours

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no 66 2002/2

2002 Cliniques méditerranéennes

Le trauma, la kulturarbeit et le travail industrieux

Bernard Doray  [*]
La première partie de cette contribution situe la kulturarbeit au centre du fait humain. Le Symbolique y est défini le système des artéfacts culturels dont le sujet se saisit pour recréer et soutenir l’étayage libidinal et l’arrimage structural de l’individu au genre. Le traumatisme et le travail sont considérés comme structurellement liés à l’impéritie de l’humain. Cet ensemble définit le rapport éthique qui lie le travail et la condition de l’humain, ainsi que le rapport large que le traumatisme entretient avec le spectre des processus de subjectivation.
La seconde partie est clinique. Elle explore les traumatismes au travail essentiellement autour de deux observations. L’une concerne un jeune homme victime d’abus sexuel confronté à la réalité des relations de domination dans le travail. L’autre un conducteur de train dont la culpabilité consciente et inconsciente liée à un suicide sur la voie trouve une issue catastrophique dans une opération catachrestique où l’« acquittement » d’un signal a été capturé et mise au service du problème intime de culpabilité laissé par l’accident précédent.
Deux autres cas cliniques sont évoqués dans cette réflexion qui porte également sur les conditions de la cumulation de traumatismes successifs, et sur les relations dynamiques qu’entretiennent des traumatismes appartenant à un même système d’événements traumatogènes. Mots-clés : traumatisme, travail, kulturarbeit, Symbolique, assentiment.
This contribution’s first part places kulturarbeit at the centre of the human issue. The Symbolic is defined here as the system of cultural artefacts the subject seizes to recreate and sustain the individual’s libidinal buttressing and structural binding to the genus. The traumatism and work are considered to be structurally linked to human ignorance. This ensemble defines the ethical relation that links work and the human condition, and the broad relation that the traumatism maintains with the spectrum of subjectivation processes.
The second part of the article is clinical. It explores traumatisms at work mainly around two observations. One concerns a young man who had been a victim of sexual aggression confronted with the reality of relations of domination at work. The other considers a train driver whose conscious and unconscious guilt in relation to a suicide on the track finds a catastrophic issue in a catachrestic operation where « acknowledgement » of a signal was captured and brought to serve the intimate problem of guilt left by the previous accident.
Two other clinical cases are evinced in this reflection also bearing on the conditions for accumulation of successive traumatisms, and on the dynamic relations these traumatisms maintain, as belonging to the same system of trauma-inducing events. Keywords : traumatism, work, kulturarbeit, Symbolic, assent.
Lors d’une séance récente d’un séminaire de recherche [1] qui se tenait à l’initiative du cedrate [2] et du Comité central d’entreprise de la sncf pour mettre à jour les contenus conceptuels, mais aussi les attentes et les messages dont le mot « traumatisme » se trouve chargé aujourd’hui, nous [3] avons entendu la fertile cacophonie qui témoigne de la faveur actuelle de ce mot : pour désigner un événement survenant dans la réalité objective, un événement psychique très spécifique et consécutif au précédent quoi qu’obéissant aux lois complexes de la causalité psychique, une variante du plat concept de « stress », une névrose narcissique, un bel objet pour la freudologie, un stigmate neurologique que les moyens actuels de l’imagerie médicale peuvent mettre en évidence dans les zones de la mémoire de l’encéphale, l’ensemble des souffrances psychiques occasionnées par la violence sociale au travail, ou encore un objet administratif désignant une modalité particulière d’accident de travail.
La mise à nu de ces enjeux était intéressante pour la sociologie de la santé, et même pour une approche anthropologique des rapports que notre société entretient avec la dimension du tragique, qu’elle assigne généralement dans le registre des représentations convenues et des anticipations sécurisées. Mais c’était aussi une incitation à retrouver au plus profond de son essence, le lien entre travail et trauma. Le cheminement qui suit paraîtra peut-être trop traversier par rapport à la belle rectitude d’autres approches, mais il nous semble, en fin de compte, aller à l’essentiel.
 
Naissance de l’industrie : Ernst et la bobine
 
 
Commençons par la bobine du petit Ernst et son jeu du fort-da. On supposera connu le passage très célèbre de l’Au-delà du principe de plaisir : en remplaçant sa mère absente par un artéfact signifiant et en doublant ce langage de bois par l’articulation vocale de deux phonèmes glanés du monde des adultes qui indiquaient la maîtrise de la présence et de l’absence de l’être ainsi réduit à la chose, Ernst, le petit-fils de Freud n’inventait pas seulement une ruse de l’esprit imposée à l’esprit : il accomplissait pour son compte un petit pas hors du premier giron, vers le grand monde de la kulturarbeit [4], ce qui amenait d’ailleurs son grand-père à souligner le rapport entre son jeu et les « importants résultats d’ordre culturel obtenus par l’enfant » (Freud, 1981, p. 53), comme juste retour de son renoncement à la satisfaction immédiate de la pulsion.
On pourrait dire que, pour reprendre des termes un peu abrupts extraits du commentaire de Lev Vygotski et Alexandre Luria sur ce même texte freudien (Au-delà du principe de plaisir), le moment inventif du jeu dit du fort-da marquait un temps fort de subjectivisation qui établissait le partage des eaux entre une « la tendance conservative-biologique » qui vise à rétablir une homéostasie plus ou moins idéalement servie par les soins maternels qui tarent [5] originellement le petit humain, et « la tendance sociologique-progressiste… » (Vygotsky et Luria, 1991) qui propulsait l’ingénieux enfant vers le monde culturel des sujets parlants et industrieux.
Au-delà du relatif anachronisme des mots venus du Moscou de 1925, je propose d’entendre ce « progressisme » là en un sens fort, un sens qui implique un processus continu et propre à l’humain de liaisons toujours problématiques entre l’idéel et le matériel. « Problématique », ce processus l’est en effet, et Vygotski y a insisté, soulignant le caractère forcé et essentiellement incongru de cette mise en coïncidence de deux ordres du réel qui « ne sont absolument pas taillés sur le même modèle [6] ». On pourrait dire que la Culture humaine (laquelle inclut évidement la dimension technique et industrieuse) procède d’un acte de répudiation de cette non-coïncidence entre l’idéel et le matériel. De ce fait, elle relève, quant à son genre, d’un mouvement finalement assez analogue à la production dans laquelle s’enferre le sujet paranoïaque. Mais, sauf à devenir un monde de « mots morts [7] » comme c’est le cas dans les moments d’involution de grands empires (l’histoire actuelle nous comble, de ce point de vue) elle se sépare des logiques paranoïaque ou mélancolique et elle reste « progressiste » en ce qu’elle est animée d’un mouvement continu de recréation symbolique qui ne fait pas l’économie de la contradiction entre ses credo, et ce qui, dans le réel, vient les contredire : le terme de « castration symboligène » avancé par Françoise Dolto [8], recouvre une réalité qui ne se limite pas à une subjectivisation réduite à une affaire individuelle. Elle se joue également dans la Culture et le collectif, ou plutôt, l’individuel, sur ce plan, n’est pas séparable du collectif. En d’autres termes, chaque sujet humain est structurellement un acteur de ce processus de recréation culturelle car la vie psychique humaine, notamment dans sa dimension inconsciente, est consubstantielle à la kulturarbeit.
Tout ceci constitue un massif fort complexe et général. Dans ce qui suit, je l’envisagerai sous un angle partiel, qui met spécifiquement l’accent sur l’alliance qui s’y opère entre le travail industrieux, la catachrèse et le trauma. Cette alliance est essentielle. Dès qu’un hominidé a substitué une pierre à la dent pour l’écrasement de la nourriture, ou un branchage à la mâchoire pour le portage, nous sommes entrés au pays de l’industrie et des catachrèses fertiles qui répondent dans l’ordre de la Culture à la déhiscence biologique liée à la prématurité systématique de la naissance humaine laquelle précipite très tôt le petit humain dans une matrice sociale et relationnelle.
Ce n’est pas vraiment une révélation, l’humain naît nu, dans un corps infirme, et bien trop tôt dénoyauté de sa matrice biologique pour ne pas être mis au monde déboîté de la niche écologique naturelle qui le reçoit. Cette impéritie est la probable conséquence de la posture érigée qui développe l’axe main-cerveau, augmente la masse cérébrale, en même temps qu’elle (cette posture érigée) tord le canal obstétrical et que le goulot qui s’en suit rendrait impossible la naissance d’êtres à gros cerveaux sans une ruse hétérochronique du phylum qui permet la naissance systématiquement prématurée, et autorise par conséquent le passage du canal en question avant que le développement rhizomatique neural ne donne au cerveau tout son volume.
À s’en tenir au roman de la forme humaine (c’est-à-dire en laissant de côté, notamment, la question téléologique des conséquences de l’industrie humaine sur la biosphère et la complexification exponentielle de la matière qu’elle y organise activement, à moins qu’elle soit l’agent relativement anecdotique de sa réalisation [9]), ceci a une conséquence fondamentale dans la logique du développement et de l’architectonie du système neural, ainsi que pour l’économie libidinale : à l’âge de développement où le primate non humain est encore dans le giron biologique maternel, l’enfant a déjà un double corps : un corps pour lui et un corps désenveloppé, un corps pour les autres.
Discuter cette conjecture que j’ai développée ailleurs [10] est une chose, mais le point le plus important au regard de la situation psychologique de l’industrie humaine est que cette disjonction a un ensemble remarquable de conséquences, à commencer par celle qui en amplifie de manière déterminante les effets : le caractère néoténique de la forme humaine. Autrement dit, l’humain, né naturellement prématuré, dévie de surcroît de l’ordre naturel de la transmission. Il n’accomplit pas ses programmes génétiques jusqu’au bout, et la vive variabilité de la matrice culturelle et relationnelle se substitue alors à la mémoire génétique du Vivant qui emboîte naturellement la forme animale dans une niche écologique à laquelle elle s’adapte continûment au rythme lent du couple « variation du code génétique – succès reproductif » qui conditionne l’amplification ou l’involution des formes animales.
C’est la Culture qui tient alors lieu d’espace de transmission et d’accès au patrimoine du genre et qui humanise le monde pour chaque humain. La Culture est l’enveloppe des enveloppes. Il s’en suit un impact prodigieux de la relation libidinale d’étayage originaire sur le destin ultérieur de chaque humain. C’est la source de ce que j’appelle la relation de support-étayage [11] qui, avant de se déployer dans la vie collective, s’enracine dans l’espace resserré des premières relations.
On sait que Donald W. Winnicott avait en vue de telles préoccupations à propos des relations étroites qu’entretient l’émergence de la capacité humaine à manipuler les symboles avec la constitution de l’univers transitionnel : « L’objet est un symbole de l’union du bébé et de la mère (ou d’une partie de la mère). Ce symbole peut être localisé. Il occupe une place dans l’espace et dans le temps, là et où la mère se trouve elle-même en transition entre deux états : être confondue avec l’enfant (dans l’esprit du bébé) et être éprouvée comme un objet perçu plutôt que conçu. L’utilisation d’un objet symbolise l’union de deux choses désormais séparées, le bébé et la mère, en ce point, dans le temps et dans l’espace, où s’inaugure leur état de séparation [12]. »
L’efficacité roborative de l’approche winnicottienne est particulièrement précieuse lorsqu’il s’agit de dépasser les séductions d’un structuralisme minéralisé dont les exploits formalistes tiendraient lieu de programme politique pour la psychanalyse [13]. Dans la perspective d’un tel dépassement, et en m’inspirant plus encore de l’approche de Nathalie Zaltzman particulièrement dans son ouvrage De la guérison psychanalytique [14], je définirais « le Symbolique » comme le système des artéfacts culturels dont le sujet se saisit pour recréer et soutenir l’étayage libidinal et l’arrimage structural de l’individu au genre.
Évidemment, le processus symboligène dont il est question là prend le parti risqué de la pulsion de vie. Il s’enracine dans le fantasme de retrouvaille qu’inaugure la séparation entre « le bébé et la mère » (Winnicott), mais cette motivation fondamentale, est une superstructure relativement fragile au contexte [15], et elle doit sans cesse être mise à l’épreuve de sa réactivation, notamment dans les moments de la vie sociale qui, comme les traumatismes, les deuils, les déracinements, mais aussi comme les aléas du rapport au travail, exposent les couches fondatrices de la constitution subjective.
Dans une conférence récente, Alice Cherki [16] avait repris de manière heureuse et heuristique les propositions d’Imre Hermann concernant le destin du réflexe primate « d’agrippement [17] », lequel, à la condition d’y recevoir un assentiment, se transforme chez l’enfant humain avec l’importance particulière du regard dans « l’accroche », pour aboutir à un « cramponnement à distance » particulier et à une relation libidinale sécurisante qui perdure au-delà de la capture spéculaire immédiate, y compris face à l’angoisse de néantisation : « L’assentiment permet la construction d’une image non dévastée, à partir de laquelle il est possible de se retourner, se détourner d’un regard anéantissant et d’avancer vers de multiples métaphoriseurs. »
Déplaçant ce modèle dans le champ des aliénations sociales actuelles, Alice Cherki avait proposé en substance que l’assentiment à la présence de l’autre et à la reconnaissance de son image est la condition de possibilité de l’instauration du rapport d’altérité [18] (à l’inverse, la production des « sans » : papiers, domiciles fixes, ou les personnes considérées comme inemployables, produit en masse des exilés de l’intérieur transparents au regard des autres).
Dans la fragilité de « l’assentiment » dont il s’agit ici, c’est-à-dire dans le caractère conditionnel de cette inclusion de soi dans l’espace transfini des altérités reconnues par l’autre, se situe selon moi la forme la plus générale des événements psychiques générateurs de trauma, ce que l’on peut concevoir comme un noyau traumatogène permanent inhérent à la condition de l’humain.
Précisons cela. En liant trauma et condition de l’humain, il ne s’agit pas ici de soutenir que le caractère manifestement dramatique de la naissance humaine est la source de toutes les angoisses ultérieures. Ce que, depuis Otto Rank, l’on entend habituellement comme « traumatisme de la naissance » est une vision anecdotique de la question. Mais il y a pourtant bien un traumatisme de la naissance chez l’enfant humain. Il n’est pas à envisager sur le mode bruyant d’une évidence dramatique, mais plutôt à la manière silencieuse d’une fatalité structurale qui veut qu’en raison de la déhiscence originelle, l’assentiment premier et l’espace du principe de plaisir qu’il installe arrive à l’humain sous la condition de son enchaînement à la toute-puissance d’un système de relations humaines transgénérationnelles : « Le bébé, si seulement on y inclut les soins maternels » peut réaliser une organisation à la fois esclave du plaisir et viable, écrivait encore Freud dans une note des Formulations des deux principes de la vie psychique (1911).
La nécessité de cette aliénation ne s’éteint pas avec la maturation physiologique. Le moment mythique premier installe au contraire l’horizon idéologique d’un principe durable de mutualité. L’« expérience de la satisfaction » (et la réduction euphorique du discord originaire entre le néotène humain et son environnement par la dyade mère-nourrisson) inscrit très tôt, écrivait Freud dès 1895, des principes de « compréhension mutuelle » (de réciprocité et d’illusion dualiste) qui sont « la source première de tous les motifs moraux [19] ». Ce à quoi l’anthropologue ajoutera que ce n’est décidément pas seulement une affaire de mères et de bébés puisque la coopération, entendue ici au sens large d’une production de médiations et d’instances tierces garantes d’un assentiment général, est la loi organisatrice fondamentale et universelle du monde humain : « Les humains ne se contentent pas de vivre en société, comme les chimpanzés, mais ils produisent de la société pour vivre. Produire de la société, c’est produire de nouvelles idées, de nouvelles valeurs, de nouvelles prescriptions ou proscriptions, pour organiser les rapports des hommes entre eux et avec la nature qui les entoure. Bref, c’est produire de la culture [20]. » Cela implique aussi, pour chaque individu, non seulement d’accepter le legs de la Culture, mais de « produire » en permanence, via sa participation à la production sociale, le lieu psychique où se subjectivise son humanité, et où l’on passe d’une humanité reçue à une humanité recréée.
 
En principe, le traumatisme dans l’activité de travail implique une large partie du spectre des processus de la subjectivation
 
 
Au terme de ce détour, le lecteur commence peut-être à saisir ce qui le rendait nécessaire. Si une perspective continuiste peut être tracée entre, d’une part, le moment fondateur de l’assentiment premier, de l’artéfact symbolique (au sens winnicottien), la coïncidence euphorique des premiers étais et les expériences de satisfaction qui installent la relative coïncidence du sujet humain et de son humanité et, d’autre part, l’enjeu de subjectivisation de son humanité en chaque humain, qui se noue avec sa participation pratique à la production collective de la société, alors, on peut s’attendre à ce que les traumatismes en milieu de travail balaient tout le spectre des processus de la subjectivation : parce que le traumatisme agit comme un scalpel qui traverse toutes les couches psychiques [21], et parce que l’activité de travail représente, dans l’expérience humaine la plus partagée, le lieu où se réalise la plus haute participation du sujet adulte à la communauté sociale, idéal éthique que, rappelons-le en passant, Freud avait fixée comme boussole au sujet qui se déprend des infantilisations nées de la dépendance imaginaire vis-à-vis du vieux giron familial, en s’engageant dans la « cure d’amaigrissement du transfert à l’égard des grandes personnes » en quoi consiste la cure psychanalytique [22].
 
Qu’en dit la clinique ?
 
 
Déjà, les travaux de Nicole Aubert et Vincent de Gaulejac sur les conséquences de ruptures de pactes « managinaires » qui relient les cadres hautement performants à leur entreprise [23] et de Vincent de Gaulejac sur la honte liée à la déliaison des appartenances [24], le travail de Maryvonne David-Jougneau sur la dissidence [25], le travail d’Yves Clot sur le mouvement des chômeurs (2001), le livre de Christophe Dejours Souffrance en France (1998) ou encore le courant clinique qu’a suscité le livre de Marie-France Hirigoyen [26] consacré au harcèlement moral, nous avaient alertés sur la puissance parfois catastrophique des ruptures du pacte entre le sujet et le collectif qui se jouent dans les aléas des milieux de travail.
J’ai moi-même participé avec l’avft [27], à la réflexion sur les effets du harcèlement sexuel au travail. Dans ce dernier cas, plus nettement que dans les précédents, la dimension traumatique est fréquemment présente [28], et l’événement agit le plus souvent à deux niveaux structurels dont la conjonction est susceptible de produire une panique identitaire : la dépendance et l’emprise d’une part, et d’autre part la perversion des figures de l’autorité qui sont assez couramment perçues à travers la rémanence d’images parentales enfantines (en clair, un patron peut – mais ce n’est pas une obligation [29] – être ramené inconsciemment à la figure d’un papa, même chez des personnes au sens critique normalement aiguisé et l’effondrement de cette image suscite alors, à des degrés variables, de la culpabilité).
Un autre terrain de recherche sur les traumatismes en milieu de travail a été ma contribution à la recherche Signer la ligne, les aspects humains de la conduite des trains, menée à la sncf, sous la direction de Daniel Faïta et Yves Clot [30]. Enfin, il y a l’ordinaire de la consultation d’un psychiatre-psychanalyste travaillant dans une consultation publique.
C’est à ces deux dernières sources que je puiserai les deux cas que je vais rapporter maintenant en proposant une lecture qui tentera de restituer le caractère narcissique de la souffrance traumatique, caractère que Freud et Ferenczi avaient déjà signalé, et dont le caractère le plus bruyant n’est souvent que la mise névrotique que le sujet traumatisé engage pour rétablir l’assentiment et la coïncidence éthique avec son environnement humain.
 
La clinique, donc
 
 
Lorsque je reçois Alexandre à ma consultation, il a déjà eu une rencontre avec une infirmière de l’équipe de soins. Ainsi, je sais qu’il a été abusé par son beau-père dans sa prime adolescence, que cela a changé le cours de sa vie, et qu’il a eu l’énergie et l’opiniâtreté de porter l’affaire en justice. Je suis frappé par sa maigreur, une tension qui ne se relâchera guère pendant l’entretien, et une manière tendue de bloquer toute réflexion ou question de ma part qui risquerait de mettre en cause l’ascendant qu’il a pris d’emblée pendant notre échange.
Non ! il ne pense pas qu’il soit vraiment nécessaire de faire des liens entre les événements du passé et ce qui le fait souffrir aujourd’hui, puisque l’affaire a été réglée en justice d’une manière qui a d’ailleurs laissé beaucoup d’acrimonie contre lui dans la famille. Il a donc assez donné de ce côté-là. Le vrai problème c’est son travail. Après des années d’irrésolution et de petite délinquance, il a décidé d’affronter le monde du travail avec son modeste bagage scolaire. Mais, à 22 ans, son curriculum vitae a déjà une longueur qui témoigne d’une instabilité professionnelle liée à la particularité de son rapport à l’autorité. En général, il est d’abord apprécié pour son sérieux, son dévouement et son désir d’apprendre, mais assez rapidement s’installe en lui le sentiment de la fausseté de l’autorité dont il doit subir la contrainte, il éprouve alors l’humiliation de sa situation, et il finit par claquer la porte plutôt que de s’obstiner à « remettre les pendules à l’heure », par exemple sur le mode paranoïaque dont il ressent la possibilité de la pente.
Avec la station d’une chaîne de réparation rapide où il travaille maintenant, les choses sont cependant plus compliquées. D’abord, il veut « évoluer » et pense que son expérience dans cette succursale pourrait n’être qu’un passage vers une vraie carrière dans la firme. Mais il ne supporte pas de jouer le rôle qu’on attend d’un jeunot dans le groupe des hommes murs qui travaillent là, s’alcoolisent, lui font faire des permanences plus qu’à son tour, et lui demandent de signer des fiches attestant l’exécution de tâches imaginaires. Il est parfois rebelle et une fois les choses sont allées très loin : son chef immédiat a fini par jeter un marteau dans sa direction, et c’est lui qui a été accusé par l’équipe d’avoir poussé à bout son agresseur. Plus que la colère, c’est la peur qu’il a éprouvée au moment du geste de son chef qui est restée encore vive. C’est seulement au terme de l’entretien qu’il abaissera sa garde pour me demander un arrêt de travail en me décrivant de manière cette fois pathétique son désarroi actuel.
Dans l’entretien ultérieur, je serai frappé par sa difficulté à hiérarchiser les objectifs qu’il s’assigne. Dès qu’il est question d’envisager la meilleure façon d’affronter la montagne de puissance financière et institutionnelle que représente la multinationale qu’il entend maintenant faire reculer pour que soit entendue la cause d’un jeune homme de son âge plein de bonnes dispositions et qui tient à ses principes, il se voit comme une pauvre chose et son amertume se resserre alors autour du comportement violent et veule de son chef en même temps qu’elle colore notre relation d’une âpreté où mon âge et ma position sociale sont mise en avant pour faire mieux apparaître l’insignifiance scandaleuse de sa situation.
Dans le cas de cet Alexandre, un traumatisme sexuel dont une action en justice n’a pas arrêté les effets térébrants s’est déplacé sur la scène des abus d’autorité dans un milieu de travail où, selon la description d’Alexandre, les cheffaillons miment à bas régime la frivolité prédatrice des maîtres du monde. Beaucoup plus que dans l’arène judiciaire, finalement, la question s’y est trouvée porteuse d’enjeux éthiques. Cela n’est pas très étonnant. Il ne s’agit plus ici de procédure, mais de reconnaissance des aspirations de ce jeune homme pour sa vie d’homme. Le temps et la justice ont passé depuis son traumatisme initial, mais l’abus sous sa forme homosexuelle et agie n’a pas été rendu à son statut d’événement. Au contraire il est devenu l’équivalent général [31] de toutes les situations d’injustice et d’insignifiance sociale dont notre société offre à Alexandre une riche palette d’expériences, et dont il brouille alors la lecture. Mais ce qui est particulier avec le déplacement de cet insigne dans le champ du travail, c’est l’engagement d’une intimité essentielle dans le social : autorité, coopération, dette, conflictualité, passage de la scène familiale à la scène sociale, autant de dimensions structurantes du rapport du sujet à son humanité que l’on ne résumera pas en indiquant qu’il fourre son narcissisme dans son activité. Ou, pour le dire autrement, sur cette scène-là, celle du travail industrieux, les violences sociales ordinaires se colorent alors de résonances éthiques si graves pour Alexandre, qu’il ne peut tout simplement plus s’y produire. Il semble immobilisé dans une position antalgique précaire.
Second exemple de l’importance de la dimension éthique d’un traumatisme porté sur la scène du travail industrieux. Il s’agit d’un déraillement ferroviaire déjà relaté ailleurs [32], et auquel Yves Clot a apporté un commentaire éclairant.
Le conducteur avait eu la chance de rouler pendant de nombreuses années sans avoir été confronté à cette hantise des agents de conduite : l’« accident de personne », ou, pire (et fréquent), l’utilisation imparable de leur motrice par quelqu’un qui choisit ce mode de suicide. Or, deux coups du sort successifs l’avaient déjà frappé à une année d’intervalle : un passager tombé sur la voie en pleine vitesse, puis un homme qui s’était fait décapiter en utilisant la voie comme un billot alors que son train entrait en gare à petite vitesse. Notre conducteur avait vu la tête détachée du tronc et roulée sous les roues. Il s’attendait à ce qu’on l’interroge, et avait rédigé une déposition que personne ne lui avait demandée. Il s’était dit qu’il aurait eu plus d’explications à donner s’il avait écrasé un chien avec sa voiture. Un an encore après, donc, à un passage à niveau, sa motrice heurta la canne d’un vieil homme qui se rabattit si violemment sur son bras que le membre était très abîmé. Après les constatations d’usage, il reçut la consigne de poursuivre aussi vite que possible son trajet. Il ne connaissait pas vraiment l’histoire de la rencontre meurtrière d’Œdipe et de Laïos à un carrefour, et peut-être pas l’énigme de la Sphinge, mais pendant la reprise de son trajet où la plupart des signaux étaient « au vert » pour qu’il rattrape le temps perdu, il pensa à son père. Il imagina aussi que cet homme âgé victime de l’accident devait vivre seul, aussi seul qu’il était lui-même dans sa cabine de conduite, que si on devait l’amputer, il aurait bien de la difficulté à se faire sa cuisine sans son bras, et autres choses semblables. C’est alors que son propre bras décida de s’exonérer de l’angoisse hypochondriaque qui commençait à s’attacher à lui, et de prononcer libéralement un « acquittement » général, oubliant simplement par là qu’il appartenait à un homme qui conduisait un train de voyageurs : ainsi il « acquitta » bien le signal impromptu qui lui signalait un ralentissement de vitesse à venir (tel est le terme technique qui signifie que l’on répond au signal du bord de voie), mais n’en tint pas compte et arriva à bien trop grande vitesse sur le passage ralenti. Par chance il n’y eu presque que des dégâts matériels dans ce train de voyageurs suite au déraillement.
Le caractère éthique du traumatisme est ici évident et central. Par ailleurs, le commentaire d’Yves Clot à propos de cette observation souligne à quel point l’accident le plus atroce (la décapitation) a servi d’insigne des situations dramatiques de cet ordre. Il est venu vampiriser la réalité du suivant, le vidant en quelque sorte de sa réalité propre pour n’y inscrire que la marque d’un équivalent général de la culpabilité. Et l’abdication de la chose présente devant le pouvoir de la lettre devenue protagoniste actif du drame, a permis qu’un jeu de mots prenne pendant un instant la commande du bras assoupi dans une rêverie hypochondriaque, et que finalement, elle conduise la motrice elle-même.
Je soulignerai ici deux autres aspects : lorsque les mots se font insigne, chose psychique, entité autosuffisante et inarticulable avec d’autres signifiants car ils sont liés à une expérience concrète qui s’empare cependant des attributs de l’abstraction, comme c’est le cas ici avec le couple que forment cette « culpabilité » attachée à la « coupure » d’une tête et cet « acquittement » sensé délier le conducteur d’une erreur de conduite dans une logique réglementaire quotidienne, nous sommes dans un registre carnavalesque où la catachrèse le dispute à la métaphore : un mot peut fonctionner comme un piège à mots. Il ne se lie pas aux autres pour produire un discours, mais pour réaliser une sorte de personnage chamarré des attributs de la chose réelle : on peut ainsi supposer que le suspens d’activité qui suivit le pseudo acquittement attaché à cet événement (« acquitter » un signal externe ramené au rang de signal interne lié à une autre histoire : la décapitation dans le drame précédant), ce suspens, donc, n’était probablement là que pour sanctifier le caractère sans appel de ce acte gracieux de justice intime. L’abolition de la possibilité même d’une faute de conduite devait logiquement s’en suivre, puisque l’équivalent général de toutes les culpabilités avait été destitué, ce qui valait bien la mise en congé du travail normal de la vigilance.
Dans les cas de traumatismes liés à d’autres situations, j’ai pu constater ces glissements du mot à la chose. Dans le cas exemplaire de l’enfant Abdelnasser rapporté ailleurs [33], la décollation d’une autre tête roulée à terre, celle-là dans l’ambiance de terreur liée à l’action des groupes intégristes dans la Mitidja en 1997-1998, est d’abord représentée sur le mode catachrestique de la coupure du bord de la feuille du papier à dessin. Puis elle prend une forme « symbolique » avec le croissant rouge au cou d’un masque dont les couleurs reprennent l’allure d’un drapeau algérien, avant de connaître d’autres métamorphoses qui accompagnent le « travail à la culture [34] » de l’enfant.
Dans le cas de « Violeta [35] » qui était venue à ma consultation après avoir vu une émission de télévision qui donnait la parole à des personnes qui, comme elle, étaient dévorées d’une frénésie incoercible de dépenses, l’objet qui avait mené son couple à la commission de surendettement alors qu’elle même – clivage traumatique oblige – était occasionnellement conseillère financière, cet objet, donc, était le vêtement, dont la multiplication répétitive des achats attestait assez qu’il était rendu à sa forme générique : c’est le nombre qui faisait foi de son abstraction. Après la mort subite de son garçon de trois mois, accompagnée de mauvaises paroles de sa propre mère, ces parures qu’elle achetait sans compter lui servaient d’enveloppe de remplacement pour elle-même (avec cette terrible blessure narcissique, la mère qu’elle était pour elle-même l’avait lâchée et sa propre mère l’avait trahie), et elle tenaient lieu de variations sur le thème du linceul d’un enfant encrypté en elle, dont elle commença véritablement à faire le deuil quatorze années après, à l’occasion d’une maladie qui lui fit voir en face la possibilité de sa propre mort : elle eut alors la vision choquante de son enfant encore vivant dans un vieux cercueil.
Le cas de « Violeta » nous amène à un dernier point, qui concerne le traumatisme en général : comment les traumatismes font-ils série et autour de quoi ces séries s’organisent-elles ?
Commençons par une anecdote : Violeta, précisément, avait failli être déclarée définitivement inapte à « faire du guichet » après deux attaques armées de sa banque, et en prenant en considération les antécédents liés à la mort de son enfant qu’elle avait confiés à un médecin du travail bien intentionné mais parti de l’établissement entre temps. La décision de cette dispense avait été suggérée vraiment très rapidement par un médecin généraliste pressé, elle entraîna un sentiment de détresse immense chez Violeta qui sentit la vie se défaire en elle, et il fallut une certaine énergie pour que faire entendre l’argument selon lequel il n’y a pas de cumulation obligée entre des traumatismes n’appartenant pas à la même série.
Dans son cas, le malheur avait voulu que s’enchaînent trois épisodes majeurs qui tous impliquaient la possibilité de la mort d’une mère et/ou d’un enfant dans l’espace mal protégé d’une voiture : un accident survenu dans son adolescence au cours duquel elle avait eu le sentiment d’avoir failli se tuer en même temps que sa mère, en provoquant chez cette dernière une erreur de conduite ; un accident alors qu’elle était enceinte et après lequel elle était sortie du véhicule avec le sentiment très net qu’en réalité elle était morte ; enfin, la mort de son nourrisson qui s’était passée aussi à l’arrière d’une voiture. Les autres épisodes traumatiques (les attaques de banque) eurent beaucoup moins d’importance, pour le réveil de l’angoisse post-traumatique, que, par exemple, l’achat d’une nouvelle voiture. Ainsi, la série de ses traumatismes véritablement pathogènes portait sur la mise en cause du lieu premier où l’humain se mesure à son humanité : la « source » éthique première, pour reprendre le mot de Freud.
Il serait intéressant de mieux comprendre le processus d’interactions entre ces traumatismes qui se lient les uns aux autres en systèmes de traumatismes. Le commentaire de la prise en charge, par une équipe algérienne [36] de l’enfant Abdelnasser (cf. supra) montrait le lien entre la vision d’une tête coupée roulée à terre et le traumatisme d’une circoncision tardive et sanglante. Les hypothèses concernant cette relation entre les deux traumatismes suggère une complexité dont la dimension langagière n’est pas absente, mais qui est distincte, par exemple, du travail de rêve, notamment en ce que le sillon tracé par le traumatisme n’est pas de la même facture qu’une inscription langagière et qu’il se relie à l’affect et à la pulsion d’une autre manière. On avait remarqué qu’une expérience de rituel symboligène remarquablement raté (la circoncision) se réparait dans son histoire avec un matériel puisant largement dans l’histoire collective et ses symboles. La réflexion clinique autour de la série traumatique de Violeta, confirment la suggestion qu’au-delà des analogies de forme, les traumatismes peuvent se lier par la similitude des dimensions éthiques qu’ils impliquent.
Qu’en est-il maintenant avec la série des événements à charge traumatogène vécus par le conducteur de train évoqué plus haut ? Les trois accidents renvoyaient à l’image d’une machine tueuse. C’est bien la culpabilité liée à la représentation de la transgression d’un interdit majeur qui était suscitée à chacun de ces épisodes, lesquels répétaient la confusion entre le travail, lieu d’intégration dans la loi humaine de la coopération sociale, et la figuration d’un meurtre accomplie par une machine figurée dans l’imaginaire comme la prolongation directe du corps propre de son conducteur.
Dans ce cas précis, je n’ai pas de raison de penser qu’une prise en charge psychothérapeutique a été mise en œuvre. Je ne sais donc pas ce qu’il est advenu du trauma dans le devenir subjectif du conducteur. Mais il est assez remarquable qu’au bout du compte, l’institution elle-même s’est notoirement amendée. À la suite d’un jugement équitable où la cause du conducteur fut véritablement entendue, la compagnie de chemins de fer fit ses comptes, et, dans un climat de remarquable concertation sociale, elle prit les mesures réglementaires et organisationnelles adaptées pour prendre en charge le risque psychique encouru par les agents de conduite à la suite d’un « accident de personne ».
 
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·  Zaltzman, N. 1999. De la guérison psychanalytique, puf.
 
NOTES
 
[*]Bernard Doray, psychiatre et psychanalyste, responsable du cedrate.
[1]« Traumatismes » : vies et transfigurations actuelles d’un concept de la psychopathologie dans quatre champs du social, Séminaire de recherche du cedrate financé par la mire dans le cadre de l’appel d’offres Santé mentale lancé en juin 2000.
[2]Centre de recherches et d’actions sur les traumatismes et l’exclusion, Maison des sciences de l’homme, 54, boulevard Raspail, 75006 Paris.
[3]Ce « nous » n’est pas une parure de dignité académique : ce séminaire avait été organisé par Gabriel Fernandez et par l’auteur de ces lignes.
[4]Je renonce à proposer une traduction d’usage du terme freudien Kulturarbeit qui aplatirait l’espace sémiotique du terme Kultur. Si cela était indispensable, je le traduirait par « travail de la Culture », en déléguant à la majuscule le soin d’indiquer la portée anthropologique fondamentale du terme Culture dans cette acception ou, mieux encore, par le travail à la Culture, reprenant ici la formulation qui ne relevait pas d’une joliesse indigène, mais de la nécessité de trouver un plus de sens, employée par la Comandante Esther de l’armée zapatiste lors d’un meeting à l’Ecole nationale d’anthropologie de Mexico (12 mars 2001), quelques jours avant d’être la première voix indigène jamais entendue dans le Parlement mexicain : « … Nous, zapatistes, ne luttons pas seulement pour la politique, mais aussi à la Culture (luchamos a la Cultura). » On peut effectivement lutter pour la politique avec ses buts objectivables, mais on lutte « à la Culture » comme on souffre à l’âme : la Culture n’est pas seulement « culturelle », elle est incarnée dans chaque humain.
[5]Tarer : peser (un emballage, un récipient) avant de le remplir afin de pouvoir déduire son poids du poids brut et de connaître ainsi le poids net de la marchandise ou du produit (Robert électronique).
[6]« Dès l’origine, la pensée et le langage ne sont absolument pas taillés sur le même modèle. On peut dire en un certain sens qu’il existe entre eux une contradiction plutôt qu’une concordance. La structure du langage n’est pas le simple reflet, comme dans un miroir, de celle de la pensée. Aussi le langage ne peut-il revêtir la pensée comme une robe de confection. Il ne sert pas d’expression à une pensée toute prête. En se transformant en langage, la pensée se réorganise et se modifie. Elle ne s’exprime pas mais se réalise dans le mot. Et c’est justement parce que les processus de développement de l’aspect sémantique et de I’aspect phonétique du langage sont orientés en sens inverse qu’ils forment une véritable unité » (« Pensée et langage », Ed. Messidor/Ed. Sociales, 1985, p. 331).
[7]Expression empruntée à Serge Leclaire (« Des mots morts coupés du réel, du vivant, de ce qui se passe en actes et pas seulement en mots ») dans S. Leclaire, « Esquisse d’une théorie psychanalytique de la différence des sexes », dans Écrits pour la psychanalyse, Arcanes, 1996, p. 229.
[8]F. Dolto, L’image inconsciente du corps, Le Seuil, 1984, p. 78-90.
[9]Une hypothèse continuiste taquine pour notre patriotisme d’espèce suggère fortement que l’affaire de l’humanité prolonge un processus permanent de complexification de la matière sur la Terre qui trouve une clé explicative dans le développement d’attracteurs stables loin de l’équilibre (I. Progogine), base la plus fondamentalement inscrite dans la matière de l’affirmation et de l’amplification des formes biologiques. Un fil conducteur parcourt la fresque qui a probablement vu son prologue se jouer dans les profondeurs abyssales, il y a environ quatre milliards d’années. Tout au long, un système de codes porteurs de mémoire suit, à travers ses métamorphoses, un cheminement constant jusqu’aux objets de la culture humaine. Ceux-ci destituent largement le patrimoine biologique formé par le couple Soma-Germen, au profit du patrimoine social jusqu’au moment actuel où l’humanité est au seuil d’une prise de pouvoir directe (technique) sur le codage génétique lui-même : la matière a commencé à se penser elle-même, jusque dans son grain le plus fondamental. J’ai développé cette perspective dans B. Doray, Le lien, le corps, la mémoire – propositions pour une reprise actuelle du legs freudien, thèse présentée en vue du doctorat de l’université de Franche-Comté (psychologie), sous la direction du professeur Michèle Bertrand, 3 volumes, 1 185 pages, soumise en décembre 1998.
[10]B. Doray, Le lien, le corps, la mémoire – propositions pour une reprise actuelle du legs freudien, op. cit. ; « Charlot et le magicien : la grimace du trauma », Sud-Nord, n° 12, Érès, 2000, p. 9-20.
[11]Par ce terme, je désigne un concept mixte, déboîté, lui aussi. Il tient d’une part des concepts freudien et post-freudiens d’étayage, et, d’autre part, du concept de support, tel que la sociologie la plus proche de la clinique peut le mettre en œuvre à propos des points d’appui que trouve le sujet dans son existence.
[12]D.W. Winnicott, Jeu et réalité, l’espace potentiel, traduction Claude Monod et J.-B. Pontalis, Gallimard, 1975 (titre original : Playing and Reality, 1971), p. 137.
[13]Approche qui peut procéder, par exemple d’une lecture réductrice de cette « algèbre lacanienne de l’objet a » à laquelle Jacques Lacan avait indexé le jeu du fort – da : « Cette bobine […] c’est un petit quelque chose du sujet qui se détache tout en étant, encore bien à lui, encore retenu […]. À cet objet nous donnerons ultérieurement le nom d’algèbre lacanienne – le petit “a” » : J. Lacan, Séminaire XI, 1963-1964, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1973. Certes, comme le signifie étymologiquement le mot « algèbre » signifie une réduction (Algèbre : de l’arabe al-djabr « contrainte, réduction », dans le titre d’un ouvrage de Al-Khawarizmi : Robert électronique). Et avec le symbole il y a bien sûr la réduction qui permet l’absence de la chose à son signe, mais du petit jeu du petit Ernst avec sa petite bobine ne sort pas seulement un petit a : c’était aussi l’avènement d’un autre Ernst, avec un manteau psychique agrandi, qui aurait de toute façon rejoint le champ humain de la Kulturarbeit, quand bien même sa cosmogonie bourgeonnante n’aurait pas trouvé un relais inattendu dans la voie intellectualisante du deuil de son grand-père après le décès de sa fille Sophie, sa mère à lui, Ernst.
[14]N. Zaltzman, De la guérison psychanalytique, puf, 1999.
[15]Les exactions expérimentales qui observent la réaction d’un bébé à un visage maternel rendu sans expression par la consigne reçue illustrent ce qui se passe, lorsque l’autre de l’autre, l’espace de recevabilité qui l’inclut, n’est plus perceptible dans la figure qu’il lui tend.
[16]Conférence donnée à L’arecs, le 4 février 2002.
[17]Ferenczi, dans sa Psychanalyse des névroses de guerre (1918), avait introduit un tel intérêt pour les réflexes fondamentaux à propos du réflexe « d’accrochage » chez le très jeune enfant effrayé, décrit par E. Moro, pédiatre de Heidelberg.
[18]On peut rapporter à une telle problématique du pouvoir de l’autre d’inscrire celui qu’il regarde dans le cercle de ce qui fait « autre » pour lui, l’angoisse de Freud devant la statue du Moïse de Michel-Ange : « Toujours, j’ai essayé de tenir bon sous le regard courroucé et méprisant du héros. Mais parfois je me suis alors prudemment glissé hors de la pénombre de la nef, comme si j’appartenais moi-même à la racaille sur laquelle est dirigé ce regard, racaille incapable de fidélité à ses convictions, et qui ne sait ni attendre ni croire, et pousse des cris d’allégresse dès que l’idole illusoire lui est rendue » (S. Freud, « Le Moïse de Michel-Ange », dans S. Freud, Essais de psychanalyse appliquée, traduction M. Bonaparte et E. Marty, Gallimard, Collection « Idées », 1971, p. 12). J’avais développé avec la notion d’Autre de l’autre, une problématique voisine de celle qu’Alice Cherki aborde avec la question de l’assentiment, à l’occasion d’un colloque organisé à Kigali par le ministère rwandais de la Santé (le Minisanté) et Médecins du monde, afin de définir les grands axes de la future politique de santé mentale du Rwanda. Ce document étant quasi-introuvable, je m’autorise à le citer : « … Josias Semujanga, chercheur en littérature qui enseigne aux universités d’Ontario et de Butaré propose, dans un ouvrage, important à mes yeux, édité en 1998, une analyse de ce qu’il appelle : “Les récits fondateurs du drame rwandais”. C’est une analyse du processus de désintégration des liens symboliques de la société rwandaise traditionnelle, par la colonisation. Celle-ci a introduit le poison de la violence dualiste, c’est-à-dire de la contradiction sans médiation, source de violence et de conflits irréductibles, dans une société où tout était fait pour marquer la référence permanente au tout social dans les échanges humains. […] La question de ce qui fait référence est structurelle. […] Or, ce sont précisément les instances tierces de la société traditionnelle qui ont été violemment dévaluées avec la colonisation […]. Ce n’était là que la traduction politique d’un processus qui faisait entrer la société dans un système binaire du “l’un ou l’autre”, système qui débilisait les espaces de négociation et la référence commune au Rwanda comme totalité […]. [Cela] allait créer le brouillage de la place de l’autre pour chaque rwandais, et particulièrement le brouillage de la place de l’autre dont dérive tous les autres autres : l’Ancêtre. Cet auteur montre comment cette situation a en particulier pu faire le lit d’une fusion entre la figure du Père Blanc et de l’Ancêtre, pour tous les rwandais à une certaine période, qu’ils soient catholicisés ou non. Or, quand on lit aujourd’hui ce qu’écrivaient les missionnaires à propos des rwandais de l’époque, on est véritablement terrifié en constatant que ces religieux qui prenaient une telle importance symbolique dans la société regardaient les habitants de ce pays comme des êtres à peine humains, en tout cas comme des êtres auxquels il n’était par question qu’ils puissent véritablement s’identifier. Le rapport entre les rwandais transitait désormais par une figure, le Père Blanc par laquelle ils ne pouvaient pas se sentir reconnus, à la différence de la figure de l’Ancêtre ou Imana qui était véritablement une instance tièrce qui faisait lien entre les gens. Un épais brouillard s’est alors abattu sur la société rwandaise. Je n’aurai pas repris cette forte analyse ici, dans un propos sur la santé mentale, si je n’y avais été encouragé par la publication, en France, d’une biographie de Frantz Fanon, écrite par la psychanalyste Alice Cherki » (explication).
[19]S. Freud, « Naissance de la psychanalyse », traduction Anne Berman, puf, 2e édition, 1969, p. 336.
[20]M. Godelier, Discours pour la réception de la médaille d’or du cnrs 2001. Ce rappel n’est pas sans intérêt dans un contexte où la dérive du mode de production massivement dominant vers la promotion de voies plus directement cannibaliques d’accumulation de l’argent (voies mafieuses, spéculatives ou guerrières), trouve ça et là un accompagnement dans la valorisation de la problématique du meurtre comme fondement oublié de la nature humaine. Le mythe de Totem et tabou, tout comme celui du non-sacrifice d’Isaac signifient pourtant exactement le contraire : le meurtre n’est « fondateur » qu’en creux, dans le fait de sa répudiation par la culpabilité ou par la loi du Dieu faite acte.
[21]On peut dire que chez le sujet adulte, le traumatisme crée une mise en communication encore plus brutale et surtout plus irrémédiable que les prothèses psychiques médicamenteuses (psychotropes) entre l’appareil psychique au sens freudien, et les soubassements biologiques neuronaux (la « rayure » des formations neuronales par le traumatisme est repérable, nous assure-t-on, par l’imagerie médicale des cerveaux des vétérans états-uniens de la guerre du Viêt-nam). Il va de soi que cette approche de la question traumatique se démarque d’approches qui considèrent qu’il n’y a de traumatisme que relevant du champ langagier.
[22]« L’individu doit se consacrer à la grande tâche de se déprendre de ses parents. Sa solution seule (à la tâche de se déprendre des parents), lui permet de cesser d’être un enfant assujetti à des transferts à l’égard des grandes personnes, pour devenir un membre de la communauté sociale » (S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse (1914-1915), Gallimard 1999, p. 427-428.)
[23]N. Aubert, V. de Gaulejac, Le coût de l’excellence, Le Seuil, 1991.
[24]V. De Gaulejac, Les sources de la honte, Desclée de Brouwer, 1996.
[25]M. David-Jougneau, Le dissident et l’institution ou Alice au pays des normes, L’Harmattan, Logiques sociales, 1989.
[26]M.-F. Hirigoyen, Le harcèlement moral – la violence perverse au quotidien, La Découverte et Syros, 1998.
[27]Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail.
[28]B. Doray, Réflexions sur les effets destructeurs du harcèlement sexuel, La lettre de l’avft (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail), n° 8/9 nouvelle série, p. 3-5, 1996. Bernard Doray, interview dans Harcèlement sexuel, quand une femme dit non, un film réalisé par Jacqueline Sigaar, auteur Dominique Vallès, produit par Fabienne Servan-Schreiber, 1997, programmation TV5.
[29]Il faut dire ici que et la Loi et le parler psychanalytique contribuent à cette confusion, la première assimilant le (la) salarié(e) à un(e) mineur(e) en précisant que les dispositions concernant le harcèlement sexuel excluent de leur champ les délits qui ne sont pas liés à un abus d’autorité hiérarchique. (Cf. Loi du 22 juillet 1992, jo du 22 juillet 1992), la seconde appliquant de manière bien trop mécanique me semble-t-il, le parler-névrose propre à nos professions. Ainsi, Samuel Lepastier (S. Lepastier, « Le harcèlement sexuel : une psychopathologie au quotidien ? », Psychiatrie française, n° 2, 1992, et S. Lepastier, « Le harcèlement sexuel : un fantasme incestueux agi », Psychanalyse dans la civilisation, n° 7, 1994) propose que l’abus sexuel commis par un supérieur sur un subordonné « ne peut être compris » qu’« en faisant référence à l’abus de l’adulte vis-à-vis de l’enfant » et que « pour celle qui le subit, le harcèlement est l’équivalent d’un passage à l’acte incestueux qui réactive la culpabilité liée aux désirs œdipiens. Il s’agit donc d’un inceste ». Qu’une telle identification apparaisse présente chez beaucoup de victime, c’est un fait. Que la démarche de la plupart des victimes qui engagent une action en justice implique de se dépoter de cette confusion gourde, c’en est un autre qui pourrait amener le psychanalyste à nuancer son propos : l’Œdipe, ce n’est pas seulement le destin.
[30]D. Faïta ; Y. Clot, (étude coordonnée par), avec Damien Cru, René Dagand, B. Doray, Nicole Falcetta, Georges Guttierez, Bernard Pellegrin, avec la collaboration de Rachida Mekki et Hazziz Tiberguent, Signer la ligne, Comité central d’entreprise (sncf), janvier 1996.
[31]L’emploi que je fais de ce terme est inspiré par l’usage qu’Yves Clot en fait, notamment dans son article « Clinique de l’activité et répétition », écrit pour le présent numéro de Cliniques méditerranéennes. L’équivalent général porte à la fois une fonction de référence stable dans la variation des formes du système qu’il organise, et une dimension de répétition, d’immobilité mortifère.
[32]B. Doray, Comment l’inconscient peut faire dérailler les trains, Communication présentée à la réunion annuelle de la Convention psychanalytique, Paris, juin 1994, et B. Doray, « Les traumatismes, l’individuel, le collectif », Psychologie clinique, Nouvelle série n° 11, 2001, p. 229-247.
[33]B. Doray, L’inhumanitaire, ou le cannibalisme guerrier à l’ère néolibérale, La dispute, 2000 ; B. Doray, (coordinateur), « Les populations infanto-juvéniles dans les guerres et les génocides : approche de la mémoire et des traumatismes », Convention inserm/cidef n° 4M503C (Intercommission n° 5), 1999 ; B. Doray, « Les traumatismes, l’individuel, le collectif », dans Psychologie clinique, Nouvelle série, n° 11.
[34]Voir supra, note 4.
[35]Cas mieux évoqué dans B. Doray, « Le traumatisme, la concrétude, la kulturarbeit », à paraître dans L’évolution psychiatrique.
[36]Service de pédopsychiatrie du chu Frantz Fanon de Blida (prof. H. Chafaï-Salhi).
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[18]
On peut rapporter à une telle problématique du pouvoir de l...
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[19]
S. Freud, « Naissance de la psychanalyse », traduction Anne...
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[20]
M. Godelier, Discours pour la réception de la médaille d’or...
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[21]
On peut dire que chez le sujet adulte, le traumatisme crée ...
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[22]
« L’individu doit se consacrer à la grande tâche de se dépr...
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[23]
N. Aubert, V. de Gaulejac, Le coût de l’excellence, Le Seui...
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[24]
V. De Gaulejac, Les sources de la honte, Desclée de Brouwer...
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[25]
M. David-Jougneau, Le dissident et l’institution ou Alice a...
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[26]
M.-F. Hirigoyen, Le harcèlement moral – la violence pervers...
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[27]
Association européenne contre les violences faites aux femm...
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[28]
B. Doray, Réflexions sur les effets destructeurs du harcèle...
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[29]
Il faut dire ici que et la Loi et le parler psychanalytique...
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[30]
D. Faïta ; Y. Clot, (étude coordonnée par), avec Damien Cru...
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[31]
L’emploi que je fais de ce terme est inspiré par l’usage qu...
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[32]
B. Doray, Comment l’inconscient peut faire dérailler les tr...
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[33]
B. Doray, L’inhumanitaire, ou le cannibalisme guerrier à l’...
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[34]
Voir supra, note 4. Suite de la note...
[35]
Cas mieux évoqué dans B. Doray, « Le traumatisme, la concré...
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[36]
Service de pédopsychiatrie du chu Frantz Fanon de Blida (pr...
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