2002
Cliniques méditerranéennes
Clinique de l’activité, haine, travail
Livia Scheller
[*]
Il nous revient d’expliquer dans cet article que si le travail a toujours à son centre l’activité de travail, les conflits et les déchirures – souvent résumés sous le terme d’harcèlement moral – qui traversent maintes situations professionnelles pourraient toujours être dénoués, suivant des conditions méthodologiques que nous essayerons d’expliquer. Mais alors, lorsque ce n’est pas le cas pour tous, c’est-à-dire lorsque le dénouement n’a eu lieu que pour certains et pas pour d’autres, que pouvons-nous en déduire ? Y a-t-il des sujets pour qui, dans l’espace-temps du travail qu’ils vivent, ce n’est pas l’activité nécessaire pour accomplir ce travail qui est centrale, mais autre chose ? Voilà la question posée. Elle peut être formulée autrement. De quoi l’activité de travail est-elle faite ? Au lieu que de parler de composition, on peut la définir selon son orientation. L’activité est toujours adressée : elle engage soi-même à travers la médiation d’un objet à traiter, dans une rencontre inévitable à l’autre. Il se peut alors que le non-dépassement des conflits traversant une situation de travail soit lié à des obstacles non résolus dans (au moins) une de ces destinations de l’activité. Dans ce cas, l’équilibre métastable nécessaire à cette triple direction de l’activité est rompu par un trop fort investissement d’un seul de ses pôles. C’est du moins notre hypothèse dans la situation que nous discuterons dans cet article.Mots-clés :
co-analyse de l’activité de travail, activité adressée, activité propre.
In this article, we seek to explain that while work always has at its centre the activity of work itself, the conflicts and hurts – often summarised under the term of moral harassment – that run through so many professional situations could still be resolved, according to the methodological conditions we shall attempt to explain. But then, where this is not the case for all, meaning that when the dénouement only comes into effect for some and not for others, what should be our conclusion ? Are there subjects for whom, in the space-time of work they live in, it is not the activity necessary to accomplish that work that is central, but something else ? Here then is the real question, through we could put it another way. What does the activity of work actually consist of ? Instead of talking about what goes into it, we can define it according to its orientation. The activity is still addressed : it commits one through the mediation of an object to be dealt with, in an inevitable encounter with the other. It may then transpire that the failure to overcome conflicts running through a work-place situation is related to unresolved obstacles in (at least) one of these destinations of the activity. In this case, the metastable balance needed for this triple direction of the activity is broken by too high an investment in one of its poles. In any case, that is the hypothesis we put forward for the situation we discuss in this article.Keywords :
co-analysis of the activity of work, addressed activity, specific activity.
Commençons par une lapalissade. Dans les situations de travail, la dimension qui organise l’action commune est l’activité de travail. Elle focalise l’attention et les énergies des personnes qui sont appelées à répondre à ce pour quoi elles ont signé un contrat. Ce contrat les engage à participer à une communauté d’intentions – effectuer un travail préalablement défini – selon un partage de tâches déterminé par des critères de direction, d’encadrement et d’exécution de ce travail.
Il nous revient d’expliquer dans cet article que si cette lapalissade était vraie (le travail a toujours à son centre l’activité de travail), les conflits et les déchirures – souvent résumés sous le terme d’harcèlement moral – qui traversent maintes situations professionnelles pourraient toujours être dénoués, suivant des conditions méthodologiques que nous essayerons d’expliquer.
Mais alors, lorsque ce n’est pas le cas pour tous, c’est-à-dire lorsque le dénouement n’a eu lieu que pour certains et pas pour d’autres, que pouvons-nous en déduire ? Y a-t-il des sujets pour qui, dans l’espace-temps du travail qu’ils vivent, ce n’est pas l’activité nécessaire pour accomplir ce travail qui est centrale, mais autre chose ? Voilà la question posée. Elle peut être formulée autrement.
De quoi l’activité de travail est-elle faite ? Au lieu que de parler de composition, on peut la définir selon son orientation. Y. Clot, par exemple, soutient que l’activité est toujours dirigée, aux trois sens du terme : elle n’est pas seulement dirigée par la conduite du sujet et dirigée au travers de l’objet de la tâche, elle est aussi dirigée vers les autres concernés par la tâche (Clot, 1999, p. 98). Dit autrement, l’activité de travail engage soi-même à travers la médiation d’un objet à traiter, dans une rencontre inévitable à l’autre.
Il se peut alors que le non-dépassement des conflits traversant une situation de travail soit lié à des obstacles non résolus dans (au moins) une de ces destinations de l’activité. Dans ce cas, l’équilibre métastable nécessaire à cette triple direction de l’activité est rompu par un trop fort investissement d’un seul de ses pôles. C’est du moins notre hypothèse dans la situation que nous discuterons dans cet article.
Dans le cas qui va nous occuper, cette « aimantation » s’est produite autour du pôle symbolisant « l’activité de l’autre ». Cette polarisation comporte un risque. Il peut être résumé ainsi : si l’activité propre (on reviendra sur ce terme) tend à s’aliéner en une trop forte adhésion à la demande d’autrui, le développement de sa propre place dans l’activité commune est barré. Cette adhésion, en effet, risque d’oblitérer les autres composants de l’activité, à tel point que si « l’autre » vers lequel l’activité se trouve radicalement dirigée disparaît de la scène, le sujet vit l’impression d’être seul et impuissant face à une activité qui n’a plus de sens. Dans le travail, l’absence de reconnaissance par autrui – que Dejours signale comme étant le risque principal aux sources de l’aliénation sociale, induite par la méconnaissance des contributions du sujet à l’activité commune (2000a, p. 243) – est une des données de la question. Mais cette absence peut être aussi imputée à l’impuissance du sujet à reconnaître en lui-même – avant de les faire reconnaître par les autres – les possibles dont il dispose mais qu’il ne sait pas ou ne peut pas actualiser. Pour le faire, il devrait redonner aux composants de l’activité de travail leur juste dimension. Nous verrons comment cela peut être possible pour certains et source de trop fortes résistances pour d’autres.
Un conflit « individuel » comme symptôme d’un déréglage de l’activité collective
La situation où nous sommes intervenue en tant que clinicienne de l’activité – un service administratif d’un grand organisme social – était traversée par des dynamiques conflictuelles liées, selon une version qui était quand même soumise au bénéfice du doute, à des attitudes autoritaires et arbitraires du nouveau directeur du service. Des sentiments de persécution, l’impression constante d’être assujettis à des décisions injustes avaient fini pour ponctuer l’activité quotidienne de certains parmi les salariés, créant du coup des réponses ou des attitudes de rejet chez les autres.
Le cas de Mlle M. a été à l’origine de la demande d’intervention adressée à notre équipe
[1], pour éclaircir les conflits que son arrêt maladie a mis au grand jour et qui, auparavant et sous d’autres formes, semblaient avoir affecté d’autres salariés.
Mlle M. a été auparavant secrétaire, d’abord d’un responsable national de l’organisme, qu’aux dires de certains salariés la nouvelle équipe dirigeante avait « poussé » vers la retraite, puis de celui qui avait fonction de responsable du personnel. C’est pendant cette dernière période qu’elle a commencé à ressentir une « perte » au niveau du sens et de la pertinence attribués à son travail. En conséquence de la demande qu’elle a faite – et au refus qu’elle a essuyé – de pouvoir assumer le statut de secrétaire de direction, s’est installée chez elle la conviction d’être devenue l’objet d’une dévaluation préméditée. Ce sentiment l’a amenée, à la suite d’un épisode apparemment anodin de perte d’un fichier informatique, à une décompensation suivie d’un état dépressif qui lui a valu un arrêt maladie d’environ six mois. Elle est rentrée au travail au début de notre intervention. Les tâches de son poste ayant été « distribuées » à d’autres salariés au cours de son absence pour maladie, elle s’est vue proposer une nouvelle activité – secrétaire d’un secteur de l’entreprise – laissée vacante par une jeune salariée. Celle-ci avait dû remplacer au pied levé un autre membre de l’équipe technique qui, peu après notre arrivée, avait donné sa démission. Elle était motivée, nous dira celui-ci, par les mêmes raisons qui avaient poussé Mlle M. vers la dépression.
Mlle M. soutient avoir attendu pendant quelque temps que les responsables hiérarchiques définissent sa tâche, après avoir accepté, certes avec quelques réticences, le poste proposé. Elle a choisi une position d’attente revendiquant « passivement » des consignes pour travailler, que sa nouvelle responsable hiérarchique semble avoir différées. Le doute persistait, semble-t-il, sur une acceptation véritable du poste de sa part. De son côté, elle semble avoir considéré la proposition comme factice, les intentions véritables des responsables étant, pour elle, de l’éloigner du service en la « poussant à bout » afin qu’elle demande sa mutation ou son départ. Ainsi qu’on le verra plus loin, Mlle M. s’est laissée pousser à bout. Elle a demandé un nouvel arrêt maladie vers la fin de notre intervention. Elle négociera par la suite son départ, appuyée par les syndicats des personnels. Nous ne savons pas si l’indemnisation matérielle obtenue compensera ou pas les blessures ouvertes par le conflit.
Ce qu’on vient de décrire, ce sont les termes plus ou moins manifestes illustrant la situation conflictuelle qui s’est développée autour du cas de Mlle M.
Cette description doit être maintenant « traduite » en des termes qui essaient d’expliquer le processus ayant conduit à un tel conflit et aux tensions qui l’ont précédé.
Retourner la définition passionnelle d’une situation en une description opérationnelle ?
Pour mettre au jour ce processus nous avons proposé un cadre spécifique d’analyse de la situation. Ce cadre est sous-tendu par une posture méthodologique que nous voulons discuter dans cet article. Elle postule que les formes psychopathologiques manifestées dans les situations de travail, s’exprimant la plupart du temps sous la forme d’affrontements entre personnes, spontanément décrites comme résultant de problèmes caractériels ou d’un usage perverti du pouvoir, ne peuvent être dénouées que si l’activité de travail – et le rapport que les sujets y entretiennent – est mise au centre de l’analyse, donc du processus d’élaboration. Cela signifie que le pivot autour duquel nous faisons opérer ce processus n’est pas le sujet pris dans son acception globale, mais celui qui se « reconfigure » dans l’activité de travail. Dit autrement, le dénouement des conflits pathogènes peut se faire si les sujets concernés acceptent de se penser à partir de leur « rapport » à l’activité de travail, sans y assimiler, du moins dans un premier temps, non seulement les autres scènes de leur vie mais aussi en suspendant les jugements qu’ils portent sur les différents protagonistes de la situation. Ainsi qu’on peut facilement le supposer, ce mouvement comporte en soi un renversement non naturel de la tension subjective, se concentrant spontanément sur la dimension passionnelle du rapport intersubjectif. Si ce revirement ne réussit pas, c’est-à-dire si les sujets n’acceptent pas – et cela plus ou moins consciemment – le déplacement de point de vue qu’il leur est demandé d’opérer, il n’y aura pas d’élaboration possible. Pour que ce déplacement ait lieu, la question du cadre adéquat est alors centrale.
Notre cadre méthodologique suppose donc une centration sur l’analyse collective de l’activité de travail. Dire « collective » signifie que le cadre permettant une description fine de ce que chaque membre de la situation analysée fait au quotidien, doit permettre aux sujets concernés de partager les modalités subjectives de l’activité. La possibilité est ainsi offerte de reconnaître soi-même et de faire reconnaître, déjà en cours d’analyse, les formes spécifiques d’action développées grâce à l’expérience, et qui normalement restent opaques à l’observation.
Pour que ce cadre soit efficace, il est essentiel qu’il soit d’abord compris puis accepté par l’ensemble des sujets concernés par l’analyse, tant par les salariés que par leurs responsables hiérarchiques. Sa compréhension nécessite l’explicitation des principes qui le fondent.
Un premier principe concerne le niveau d’engagement subjectif et collectif nécessaire à ce que l’analyse de la situation de travail ouvre à des véritables possibilités d’élaboration, permettant le dénouement des conflits pathogènes. Cet engagement demande que chaque participant à l’analyse se rende disponible à un retour réflexif sur ses propres modalités d’action dans le travail qu’il assume au quotidien, afin d’en comprendre et de faire comprendre aux autres les raisons et l’histoire des choix qu’il opère. Ce « retour réflexif » concerne tant les salariés que les membres de la direction. Pour qu’il soit possible, il demande que les uns et les autres puissent le réaliser dans des espaces initialement compartimentés.
Ce consentement à un retour réflexif sur l’activité ne va pas de soi. S’il est rapidement acquis pour certains, il peut comporter la mise en place de résistances chez d’autres. Ces résistances peuvent se manifester en cours d’analyse de l’activité, sous des formes différentes. Cela constitue un problème clinique important au centre du travail de stabilisation de notre posture clinique.
Un deuxième principe établit la direction du travail commun. Elle pose comme postulat que
l’activité de travail engage l’individu autrement que l’activité plus globale qu’il mène dans son
espace privé. Pour simplifier, on peut dire que dans l’espace privé les relations affectives sont prédominantes ou du moins qu’elles « enveloppent » solidement l’activité des membres du groupe (familial, amical). Le travail domestique lui-même se fonde, à l’origine, à partir d’une division des tâches où la question des liens affectifs est centrale. Les liens sont ici caractérisés par leur texture profondément
interpersonnelle
[2]. En revanche, dans l’espace du travail tout individu se mesure à une dimension
transpersonnelle
[3]. Les relations de dépendance fonctionnent selon des critères dont
l’origine est différente de celle qui module la sphère privée. On peut considérer l’espace du travail comme un espace
séparé des autres domaines de la vie d’une personne. Cette séparation est à entendre en même temps comme une
nécessité et comme un
risque pour la vie psychique de chacun.
Nécessité pour le sujet de devoir et de vouloir jouer sa vie aussi
en dehors de l’espace privé, en apportant sa contribution à une histoire qui n’est pas que la sienne.
Risque, car cette séparation pour ne pas devenir un clivage chez le sujet, une rupture avec son histoire globale,
doit fournir une autre occasion, une autre manière de développer celle-ci. Des auteurs, notamment Dejours (1993), parlent du travail comme l’espace possible de la sublimation, au sens freudien du terme. Le mot sublimation pourrait aussi s’entendre selon son sens « alchimique », c’est-à-dire comme une
transformation – et non pas un déplacement – des affects. Le champ du travail peut permettre une
dilution de l’énergie libidinale dont la condensation est plus ou moins modifiée par les rencontres et les événements que les situations de travail produisent. Elle se manifeste dans le phénomène de « sympathie » qui enveloppe la vie des collectifs, selon une dynamique qui mériterait d’ailleurs d’être analysée avec finesse. Certes, elle peut aussi se manifester en termes d’amour (pour le patron, pour un/une collègue). Mais, dans ce cas, la conscience rappelle que les « risques » connus de la rencontre amoureuse, la fragilisation psychique qu’elle comporte, sont doublés par le fait que les éventuels échecs de cette rencontre ne peuvent pas être « remédiés » comme ailleurs, par exemple par une mise à distance de l’objet aimé. En ce sens, l’espace/temps particulier à l’activité professionnelle pousse à « diluer » autrement que dans l’espace privé la relation affective. Le traitement alchimique des affects est finalisé à maintenir suffisamment « vivant » l’investissement dans l’activité (tant dans l’
autre de l’activité que sur les
objets qu’elle traite), sans qu’il y ait la nécessité de le déclarer. Cette alchimie circule dans le travail – quand tout va bien – de façon légère et secrète. Et cela non seulement pour des raisons défensives, mais aussi économiques, au sens où les affects sont distribués dans les
trois directions de l’activité qu’on avait définies en introduction. On peut dire la même chose des affects destructeurs ou agressifs. Cette nouvelle alchimie des affects est, normalement, peu visible et silencieuse : on n’est pas porté, au travail, à
déclarer l’enveloppe affective qui alimente l’activité, à la différence de l’espace privé qui demande que cela soit dit (et souvent).
Le pari, dans l’expérience du travail, concerne alors la possibilité ou l’impossibilité de mettre en acte un usage de soi (de ses émotions, affects, actions) développant ou transformant celui « qui nous agit » et « que nous agissons » dans la vie plus en général. Dit autrement, dans cet espace-temps spécifique qu’est le travail, la question est de savoir si un sujet peut re-jouer autrement les schèmes inconscients qui sous-tendent ses modalités d’action, son caractère, ses tendances. La psychanalyse semble ne pas trop focaliser l’attention sur cette question. Nous pensons, en revanche, que l’expérience du travail peut opérer sur le sujet le même degré de structuration psychique qu’il a déjà expérimenté avec son entrée dans le langage. Cela reste, bien évidemment, à démontrer. Cet article ne propose pour l’instant qu’une mise en discussion de cette hypothèse. D’autres travaux essaieront de l’approfondir.
Dans l’extrait qui suit ce n’est pas Mlle M. qui parle, mais son collègue M. R., comptable du service, parti de son poste la semaine après le début de notre intervention. Il a voulu participer à l’échange proposé, sans toutefois revenir – comme il était prévu – sur les propos qu’il avait tenus pour décrire son activité. Il a organisé son départ comme une fuite, sans laisser d’adresse où le joindre. La description qu’il nous a donnée de son travail est narrée en mélangeant histoire et activité (les tâches à faire). Normalement, son but est d’être par la suite reprise par son auteur pour être commentée, donc – selon le sens que nous attribuons à ce commentaire – re-comprise et élaborée, grâce aux effets réflexifs qu’elle produit. Ces effets, elle ne les produit pas que sur son énonciateur, mais aussi sur ses auditeurs, ici les collègues de travail. Ils peuvent se prononcer sur la description offerte, pour élargir le point de vue qu’elle propose au travers du leur. Nous garantissons le travail de cadrage de l’échange, en ayant clarifié qu’il ne s’agit pas de produire des jugements. Il est question plutôt de s’interroger collectivement sur les choix formulés, sur les formes prises par l’action, cette interrogation rendant alors plus évidente la multitude de plans de l’histoire subjective qui se croisent.
« […] Moi j’étais responsable c’est-à-dire je faisais l’activité qui était due à l’organisation mais je créais des choses en plus pour que ça aille, c’était en constant développement, et je crois que la grosse erreur que j’ai faite vraiment – je m’en veux peut-être un peu mais demain je vais oublier, ça va être un autre monde – c’est d’avoir toujours été souple et n’avoir jamais, disons je suis toujours resté atypique, comme je suis un peu atypique dans mon parcours, dans mes fonctions, je suis resté aussi en retrait par rapport aux exigences, donc j’ai jamais rien revendiqué, je voyais franchement un rapport entre moi et l’organisation, et je disais non, je le dois à l’organisation, s’il faut le faire il faut le faire, sauf que l’organisation… par ailleurs y a des hommes qui la mènent et j’avais une sorte d’idéalisme où je pensais que tous ces hommes étaient là, fondus dans un même moule pour l’organisation et que chacun se décarcassait pour que ça aille bien, c’est ça, et ensuite ici on travaille de manière collective, c’est-à-dire le secrétariat faisait vraiment son truc et hop on faisait des pv et on fonçait donc je me disais c’est ma part de travail, c’est ma part de militantisme, c’est ma part aussi de salarié bien sûr, et j’ai foncé, donc je savais pas dire non, d’autant plus que c’est une fonction qui est sollicitée [4], c’est un peu comme un phare, c’est elle vers laquelle tout dépend pour dépenser, pour organiser, pour faire ça, pour tirer les chariots, pour ramasser les câbles, ce qui fait que les gens avaient tendance à affluer vers cette fonction, vers cette personne donc et de la charger, mais moi je suis resté dans cette naïveté, je savais pas que les gens pouvaient transférer à bon escient non pas parce qu’ils étaient vraiment acculés ou chargés, mais tout simplement pour avoir leur tranquillité et flâner un peu… et doucement ça s’est accumulé, alors on ne voit pas le premier coup… Deuxième coup et après, au bout de quelques années j’ai dit : “Mais attends, je suis là à passer des nuits, les gars ils se barrent à 5 heures, au revoir monsieur”, et mes gémissements personne ne les entend, j’ai compris que je m’étais engagé dans une forme d’analyse mauvaise, c’est pas l’organisation, c’est des personnes à l’intérieur qui chacune a son propre intérêt ou son truc qui ne représente pas, qui ne colle pas forcément à l’idée qu’on a d’une organisation, et là je commençais à m’effrayer, j’ai dit mais “attends, mais qui va me sauver de cette situation ?”, alors tout doucement sans faire de grands scandales, ni de chantages, j’ai toujours assumé parce que toujours j’ai l’organisation derrière, là ce n’est qu’un point de l’organisation de la maison et c’est pas à cause de 3 ou 4 personnes que je vais honnir l’organisation […] »
L’expérience de M. R. ouvre à une première compréhension de la situation. L’activité qui caractérise le service semble avoir été dominée par un enchevêtrement de genres sociaux (Clot, Faïta, 2000) qui produira des effets explosifs au niveau des liens entre les personnes. M. R. a parlé de travail, de militantisme, d’activité salariée, signifiant par ailleurs que le premier et le troisième terme ne coïncident pas. Le bref extrait de sa description rend compte de cet enchevêtrement d’une façon manifeste. Ce qui reste latent ce sont les ressorts de cette confusion. Pourtant, le fil conducteur que ces propos « réalisent » peut être rendu intelligible. Nous aurions souhaité que M. R. puisse le faire. Il a quitté le service, tournant le dos à une situation qu’il ne maîtrisait plus. Les propos qu’il a énoncés ont toutefois contribué à tracer l’histoire des conflits du service. L’analyse collective s’est chargée d’en comprendre les ressorts.
Pourquoi on peut ne pas supporter la description de l’activité de travail contenue dans l’histoire que l’on veut raconter ?
Si M. R. a quitté de lui-même l’organisme dont il était le comptable attitré, donc il s’est éloigné de la situation, Mlle M., elle, en « a fait une maladie ». La réorganisation du service que la nouvelle direction avait proposée pour rétablir une division du travail plus efficace l’avait, disait-elle, obligée à renoncer aux tâches que son patron précédent, parti à la retraite, lui confiait. Lors des discussions initiales qui ont ponctué la mise en place de notre cadre d’action, elle n’avait pas caché un sourd ressentiment envers la direction. Elle soutenait qu’on lui avait enlevé des missions qu’elle couvrait auparavant, notamment le suivi des comités nationaux ou des commissions générales qui ponctuaient l’activité plus générale de l’organisme. « Que de paperasse inutile ! » : les nouveaux responsables du service jugeaient ainsi, disait-elle, ses comptes rendus, l’empêchant désormais de participer à ces instances et l’accusant d’être atteinte de « réunionnite ». Elle s’en était plainte à plusieurs reprises au nouveau responsable du personnel, dont elle devait assurer à l’avenir le secrétariat. Son travail, disait-elle, ne recevait que des appréciations négatives. Elle ne savait pas pourquoi, d’un coup, tout ce qu’elle avait fait auparavant n’avait plus de valeur. Celui-ci avait essayé de comprendre ses récriminations. Il lui disait gentiment que désormais le service devait se concentrer sur les tâches nécessaires pour que l’activité qu’il était censé assurer – le suivi des retraites de ses associés – soit convenablement garantie. Cela n’était pas le cas, à ses dires, durant la gestion antérieure, le service fonctionnant sur un partage de tâches très confus qui engorgeait l’activité commune. Mlle M. assurait le secrétariat du responsable précédent. Ses liens avec lui étaient particulièrement chargés d’affection. Elle était sa « protégée
[5] », de même que M. R. était considéré par ses collègues « le fils adoptif » du vieux responsable. Celui-ci lui avait confié une multitude de fonctions administratives, le poussant à croire que d’un point de vue statutaire il était très proche des responsables dont il gérait les budgets.
Les premières discussions que l’ensemble du collectif des salariés avaient menées, suggéraient qu’une confusion de place et de rôles avait été bien réelle. La description de M. R. allait en ce sens. Une autre secrétaire, en comparant son activité actuelle à l’activité passée, avait offert d’autres éléments montrant comment l’activité pour le service et l’activité au service des responsables et de l’instance politique de l’organisme social n’avaient plus des limites précisées. De même, la secrétaire pao, qui avait en charge la maquette du magasine de l’organisme, n’avait pas pu nier – tout en étant farouchement solidaire de la plainte de Mlle M. – une situation précédant l’arrivée de la nouvelle direction bien chargée de tâches incertaines et embrouillées. Des bricolages hasardeux compensaient le manque de connaissances techniques, les ordinateurs ayant été introduits dans le service sans la formation nécessaire. On « coupait » aux ciseaux des colonnes sur papier pour fabriquer le journal, la technique des tableaux n’ayant pas été apprise. On passait des journées à taper au kilomètre les articles ou les comptes rendus. On suivait les réunions politiques, sans trop vérifier si elles avaient un lien avec le travail du service.
Et pourtant, tout en participant au signalement de cette confusion et de la charge de travail trop importante qui pesait de ce fait sur leurs épaules, les anciens du service continuaient à manifester un ressentiment profond envers les nouveaux dirigeants. Ce registre de discours a précédé et accompagné la véritable mise en place de notre dispositif de co-analyse de l’activité. Dans cette première phase, le ressentiment semblait grossir au fur et à mesure des prises de parole, laissant l’impression d’une contagion touchant une partie du groupe de salariés. Nous avons été en présence d’une haine manifeste qui s’organisait autour de récits dénonciateurs, touchant les faiblesses particulières de tel ou tel dirigeant, le caractère autoritaire du chef, le rabaissement dont se sentaient victimes les secrétaires. Le collectif des salariés était, toutefois, divisé. Des nouvelles employées avaient rejoint l’équipe l’année précédente, suite à la réorganisation du service. Les tâches avaient été partagées d’une façon plus fonctionnelle. La place de chacun, aux dires de tous, paraissait plus claire. Les nouvelles arrivantes, beaucoup plus jeunes que leurs collègues, avaient accepté de participer à l’analyse du service parce qu’elles voulaient comprendre ce qui s’y passait. Maîtriser le risque d’explosion haineuse entre elles et les anciens nous avait demandé un travail de cadrage assez important. Les nouvelles n’arrivaient pas à comprendre pourquoi tant de haine s’exprimait, puisque pour elles la situation de travail était correcte, sinon bonne. Les anciens considéraient leurs jeunes collègues comme des jeunes femmes naïves qu’il fallait déniaiser, pour leur salut. Une tension très forte a perduré pendant une grande partie de l’intervention. Puis quelque chose a fait basculer cette tension dans une autre direction.
L’activité hors de la haine
Nous avons dit que le cadre de travail proposé au collectif demandait que chacun de ses membres puisse décrire, à tour de rôle, les modalités subjectives par lesquelles il menait à bien son activité. Nous utilisons pour cela une méthode spécifique d’analyse de l’activité
[6]. Cette méthode consiste à décrire à l’intervenant – qui se propose de « remplacer » fictivement son interlocuteur – les manières particulières par lesquelles il accomplit concrètement les tâches prescrites pour porter quotidiennement à terme son activité. Le niveau opérationnel de la description, la descente dans le « concret » de l’action, poussent le descripteur à donner une version peu « narrative » de son activité. Le but ne consiste pas, dans ce premier temps, à raconter son
histoire de travail, mais plutôt à rassembler dans une description initiale les gestes de travail gorgés d’expérience ou encore incertains, les choix faits contre ceux qui n’ont pas été choisis, les formes relationnelles que l’activité réclame et ainsi de suite. Cette description est enregistrée, retranscrite, pour être ensuite réfléchie par son descripteur. Avant cela, elle a été « retravaillée » par l’ensemble du collectif, qui en a fourni des commentaires dans l’immédiat après coup.
Ce qui nous intéresse de discuter ici, ce sont les effets psychiques qu’une telle reprise de l’activité subjective comporte en termes d’action transformationnelle, mais surtout les raisons qu’on peut attribuer aux résistances que son usage sollicite aussi. Car cette focalisation sur la mise en forme de l’activité quotidienne n’est pas, psychiquement parlant, un événement anodin, ni naturellement consenti. Cette focalisation comporte plutôt un effort psychique de taille, déterminé par deux opérateurs essentiels. Le premier est le renoncement à une forme narrative de l’expérience formatant celle-ci selon des schèmes discursifs dont la fonction serait essentiellement défensive. Le deuxième, c’est l’événement constitué par la découverte des formes prises par sa propre activité, dans la description qui en est produite, et qui se manifestent dans le discours au-delà de la conscience que le sujet pouvait en avoir.
Le premier opérateur, le renoncement temporaire à la « mise en récit » de l’expérience, découle du fait que celle-ci assure avant tout une fonction défensive, du moins lorsqu’elle se raconte selon une construction qui « précède » le contexte d’énonciation et qui n’est ainsi que peu ou pas vraiment déterminée par celui-ci. Nous n’écoutons les histoires racontées autour de la problématique de travail dans laquelle nous sommes « engagés », que pour avoir un premier aperçu des tonalités émotives de la situation. Nous ne commençons, par là, qu’à entendre l’une des versions du problème. Mais si nous nous limitions à ces récits, nous ne pourrions rien faire sinon prendre parti, et cela d’une façon évidemment arbitraire. Notre fonction n’est certainement pas de choisir une interprétation unique, mais de mettre en cadre une dynamique ouvrant à l’élaboration de la situation du point de vue de l’activité collective qui y est menée, afin que le dernier mot ne soit jamais dit (Bakhtine, 1984). Cela est tout sauf facile dans un contexte si peu « protégé » comme celui du travail, même si l’on y recoupe un espace de discussion ad hoc qui assume l’exercice d’une transformation de l’activité. Si l’on veut œuvrer pour qu’un processus d’élaboration s’amorce, et cela dans une situation non comparable à celle de la cure, il faut être au clair sur les frontières à donner à notre cadre. Nous l’avons déjà précisé. En clinique de l’activité, c’est le travail qui est au centre de l’attention commune. C’est une description de l’activité de travail subjective et collective mise en débat qui borde le processus d’analyse. Le sujet au travail, s’il doit résoudre un problème ou s’il est pris dans des conflits, ne peut le faire qu’à partir de ce que le travail lui fait et de ce qu’il fait avec lui-même, avec les autres et avec les objets face au réel de l’activité. Les autres scènes de sa vie peuvent, parfois, contribuer à expliquer la situation. Mais le centre de l’attention ne sera pas placé là. Ce préalable nous sert pour affirmer alors la fonction méthodologique que nous attribuons à une première description de l’activité, dont la qualité se doit d’être – dans un premier temps – le moins possible d’ordre narratif. C’est sur le registre des opérations et des actions qui composent l’activité que nous poussons le sujet à s’arrêter, via le langage. Certes, ces opérations et actions (par exemple, comment on répond aux appels téléphoniques multiples et dérangeants, comment on organise les dossiers à traiter pour qu’ils soient facilement accessibles à soi et aux autres, comment on fait appel aux collègues pour obtenir une information, comment on construit un compte rendu d’une réunion et ainsi de suite) sont en soi remplies d’histoire. Nous pouvons déjà permettre au sujet de s’y arrêter en cours de description, ou lui laisser la tâche de le faire plus tard, lorsqu’il reprendra son discours pour le repenser. Mais ce qui compte, à cette phase, c’est de faire émerger les gestes incarnés, les habitudes incorporées, les choix faits qui ne paraissent plus tels, mais des « choses allant de soi » qui tissent même de manière inconsciente l’activité de travail. Une dimension du faire inapparente apparaît alors. Elle n’est pas que froide, gestuelle, automatique. C’est l’activité du sujet, cette dimension si invisible et pourtant tellement chargée d’affects, d’intentions, d’énergie et de pensée qui marque et détermine la relation avec le monde environnant. Cette description happe le sujet hors de l’histoire qu’il voulait raconter. Poussé par son interlocuteur (le soi-disant sosie) à lui transmettre ses propres modalités d’action, ses doutes, les certitudes conquises, les astuces apprises, il se trouve à libérer son discours des intentions pré-construites auxquelles il avait arrimé sa version sur la situation vécue. Ce qu’il fait apparaît au grand jour non pas comme la traduction de ce qu’il est, mais comme les possibles qu’il a saisis à un moment donné, dans ces circonstances-là, avec ces personnes-là. C’est à ce stade que survient le deuxième opérateur psychique. Lorsque la dynamique du faire est mise au centre de l’attention, une dimension mouvante apparaît. Cette dimension expose la force subjectivante par laquelle chacun continue l’œuvre d’individuation qui se poursuit depuis notre naissance. La description vers laquelle nous poussons le sujet peut, dans l’après-coup, constituer pour celui-ci l’événement grâce auquel – s’il le veut – il s’ouvrira à la surprise de la rencontre avec les possibles et les impossibles qui étoffent son rapport au travail. Cette description va constituer un (pré)texte, par lequel le sujet peut saisir, en les rendant conscients, certains des efforts qu’il a dû et su fournir pour accomplir « malgré tout » (Clot, 1995) son travail. Il peut, par cela, revoir les « sens uniques » dans lesquels il a dirigé son action, et découvrir ainsi d’autres sens possibles, qui se révèlent souvent plus solidement porteurs d’efficacité. Il peut, fondamentalement, retrouver les sources de son « autorialité » (au sens que Bakhtine [1984] attribuait à ce terme) dans l’activité qu’il mène, c’est-à-dire la place et la responsabilité qu’il restitue à ses actes et décisions.
Certains, parmi les salariés qui ont essayé de s’attaquer à l’atmosphère lourdement conflictuelle du service, ont réussi à reconquérir leur « autorialité ». Une secrétaire, jusque là dominée par une demande de réparation vis-à-vis des nouveaux patrons du service
(il nous faut être solidaires avec Mlle M. : ce qui est en jeu est notre dignité de salariés !) a déniché derrière sa demande, par sa re-visitation de la description de son activité, les restes d’un désir inaccompli. Cela concernait une fonction de responsabilité technique qu’elle n’avait pas pu faire valoir, faute d’expérience reconnaissable (et dont elle-même doutait). Elle a pu déceler que derrière la « trahison » présumée d’un de ses responsables, qui avait attribué cette fonction à une personne embauchée selon le profil recherché, il n’y avait pas de… trahison. Juste une tentative de réorganiser le travail de manière efficace, s’appuyant sur un choix prudent d’expérience certifiée. Elle a pu revenir sur son texte pour en déplacer des termes vers d’autres sens que ceux qu’elle avait véhiculés jusque là. Elle a pu le faire en reprenant
ses mots et en s’étonnant, dans l’après-coup, de la signification qu’elle leur avait attribuée. Elle a pu surtout redistribuer moins passionnément les responsabilités de la situation actuelle, qu’elle jugeait réduite, appauvrissante. En fait, elle a pu se rendre compte que, mue par le ressentiment, elle s’était mise dans une position de retrait rancunier. Comme l’aurait dit Spinoza, en réagissant à un désir frustré avec l’arme d’une passion triste, elle s’était laissée happer par un rapport au travail pauvre et vidé de sens, finissant par s’empêcher de participer à la
vie du service
[7].
Mlle M., en revanche, a glissé sur son texte. En tant que son éventuelle « remplaçante » nous l’avions sollicitée pour s’arracher aux charmes d’une histoire narrée comme une plainte, où le clivage entre bons et méchants était solidement posé. Nous l’avions plutôt transportée du côté de l’activité réalisée et possible, lui proposant ainsi – c’était le pari sous-jacent à notre cadre – une occasion de transmuer son ressentiment en une autre forme d’action, le pari étant d’ouvrir l’histoire qu’elle se et nous répétait. Elle a, de fait, solidement opposée ses résistances à la possibilité de modifier le point de vue sur son histoire, chose qui, peut-être, l’aurait poussée à réinvestir une autre place, non désirée.
Il se peut qu’elle ait imaginé que son protecteur parti, elle n’avait plus de salut. Ce qui a émergé de l’analyse collective a été, en effet, une tendance très marquée dans ce service-là, à un détournement du rapport salarial. Normalement ce rapport est censé instaurer une séparation entre ce qui appartient à l’entreprise et ce qui continue d’appartenir à la personne. Dans le cas de Mlle M., si la relation salariale l’avait fixée dans sa condition, la relation que son ancien patron lui avait offerte avait transformé sa place. B. Doray décrit cette offre dans le contexte de l’harcèlement sexuel au travail : par la séduction que le pouvoir distille, on peut être invité à participer aux libéralités du « monde d’en haut », qui ne connaît pas les limites affectant le monde d’en bas. Elle a fait l’expérience d’une « confusion des langues » qui, dans ce contexte, s’est actualisée dans sa capture entre la rhétorique de la demande amoureuse et celle propre à un rapport d’autorité salariale (Doray, 1997, p. 124-125).
L’autre qui l’avait choisie et qu’elle avait choisi, la protégeait en même temps de ses incompétences au lieu de la pousser à se dépasser, à « grandir ». On connaît en psychopathologie de l’enfance ce que cette posture crée comme dégâts. On peut voir que le champ du travail peut les perpétuer. Il le fait lorsque, justement, sa dimension transpersonnelle est mise à mal par un retour régressif à la recherche d’un autre « pour soi », censé tout pouvoir et tout vouloir (et tout donner). Lorsque cet autre disparaît de la scène et que l’activité propre est appelée à se montrer, hors d’une posture protectrice qui pardonne toute erreur, le sujet risque alors de ne plus savoir comment l’activer, faute d’avoir pu la développer.
En ce sens, nous suivons R. Gori : « Le véritable objet de la haine concerne non le perdu, lequel soutiendrait plutôt l’amour, mais l’irréalisé dont paradoxalement je dirai que c’est le seul vrai réel » (Gori, 2000, p. 22). Ce sentiment d’« irréalisé » affecte, ici, son activité propre. Nous pensons à ce que D. Stern (1989) avait proposé comme signification de cette notion, en parlant de la « conscience » (non réflexive) qu’un nourrisson a de l’activité relevant de son propre corps et de ses propres actions, par rapport à celle qu’il ressent comme venant d’un autre que soi. Le développement de ce « sens de soi » ne peut s’accomplir qu’en interrelation avec l’autre, mais en ressentant ce sens comme quelque chose qui se manifeste avec l’autre et non uniquement par l’autre. Nous ne pouvons pas développer ici ce mouvement, faute de place.
Nous nous limiterons à soutenir que les relations qui tissent l’activité de travail subissent un autre destin par rapport à celles dont tout sujet a fait l’expérience lors des sa première rencontre avec le monde. Pendant cette phase, l’attention et le travail d’un autre personnifié – normalement la mère et le père – avaient accompagné et guidé les premières expériences d’activité, jusqu’à en structurer une forme qui demeure chaque fois profondément surdéterminée par cette interrelation, tout en restant disponible à d’autres déterminants. Notamment lorsque l’acquisition du langage commence à offrir à l’expérience un instrument de généralisation possible, hors du tête-à-tête préverbal.
Pour conclure : l’activité commune peut s’élaborer, le désir de l’autre peut se consommer
Revenons alors à ce genre particulier d’activité qu’est le domaine du travail. Ici, ce n’est plus que dans et par le regard (et l’activité) de l’autre personnifié que l’on peut exister, mais dans une relation qui envisage cet autre comme une instance transpersonnelle véhiculant les règles, les valeurs, les formes construites dans l’action et l’histoire commune du milieu. Certes, cette instance transpersonnelle est rapidement reconnue comme étant étoffée et rendue vivante par des êtres en chair et os. De plus, une bonne entrée dans une situation de travail est souvent permise par l’appui sur un autre « personnifié » (un tuteur, un formateur attitré, un ancien expert). Mais le travail a ceci de particulier : il ne devient un vecteur de développement pour le sujet que si celui-ci sait se déprendre – selon des temps qui restent particuliers à chaque sujet – du rapport interpersonnel initialement recherché, pour se mesurer et ainsi contribuer à l’élargissement des formes prises par le genre d’activité dans lequel il est inscrit. Ce qui opère ici c’est le travail du style, qu’on peut décrire, suite aux réflexions de Clot et Faïta (2000), comme l’essence subjective dynamisant le genre professionnel tout en étant initiée par celui-ci. Ce travail implique une attention efficacement portée tant à l’objet de l’activité (ce qu’il faut faire pour le faire bien) qu’au travail des autres ayant affaire à cet objet. Le sujet du travail est déterminé par cette multiple direction de son action, ainsi qu’on l’avait dit au début, car c’est elle qui fournit l’énergie nécessaire à l’activité pour soi. Si, en revanche, il « est pris » dans une seule de ces directions, le développement de ses capacités est déformé, sinon empêché. C’était le cas de Mlle M. Elle semble n’avoir pas cru à ses possibilités, tombant en même temps dans le piège illusoire d’un « savoir faire » assuré qu’elle revendiquait contre toute critique, car un autre, précédemment, l’avait nommée comme « la meilleure ». Il l’avait mise ainsi, par un jeu pervers auquel elle avait pris part sans le contrôler, en compétition avec les autres salariées. L’autre disparu, la dimension du faire a demandé ses comptes. Mlle M. s’est accrochée à ses prérogatives passées, ne voulant pas renoncer à la place que son ancien patron lui avait offerte et que les nouveaux responsables voulaient modifier selon – disaient-ils – des critères mieux liés à l’activité du service. Le « glissement » dans la maladie l’a empêchée d’affirmer de façon constructive, pour elle et pour les autres, les raisons qui justifiaient ses résistances.
Pourtant ces raisons ont été matière de discussion dans le collectif d’analyse. Ses collègues avaient pu apporter un diagnostic à la situation conflictuelle. Elle était globalement le résultat d’une confusion de genres d’activité déterminée essentiellement par le leurre d’une absence de limites entre personnel technique et dirigeants. La « confusion de langues » de l’organisme – mi-syndicat et mi-administration – y était pour beaucoup. Les dirigeants du service changeaient suivant les mutations imposées par l’inscription de celui-ci dans une dimension politique. Les salariés, eux, restaient. Leur activité était alors constamment soumise aux changements de direction, comme l’était l’évaluation qui en était donnée par les nouveaux responsables. Tantôt ils étaient introduits dans les sphères décisionnelles, comme c’était le cas pour M. R. (qui n’arrivait plus cependant à assurer son activité prescrite), jusqu’à ce qu’on lui dise qu’il n’était qu’un comptable, tantôt ils étaient limités à un pur travail technique, comme cela a été le cas pour Mme C. et pour une autre secrétaire. Ces dernières, en accord avec les collègues plus jeunes, ont alors pu reconfigurer le travail commun, lorsque l’analyse de l’activité a permis d’établir ce diagnostic. Elles ont pu affirmer que le sens de leur activité dépendait autant de l’éclaircissement de la place de chacun que de l’inscription de cette place dans une dimension véritablement commune et partagée. Elles ont rétabli ainsi une dépendance non aliénante à leur condition de salariées.
Pour contribuer à ce diagnostic, il eut fallu que Mlle M. admette que sa représentation d’être victime d’une persécution motivée par la jalousie, était en partie aussi le résultat d’un rapport fusionnel à l’autre, qui relevait peut-être de son désir. Cela nous oblige à mettre en question la pertinence de notre cadre d’élaboration, du moins en ce qui concerne une position comme celle incarnée par Mlle M. La parole qui circule dans ce cadre ne peut pas, en effet, « représenter » le désir du sujet si celui-ci a permis que sa relation à l’autre efface les frontières entre la dimension amoureuse et la dimension professionnelle
[8]. Seul un cadre plus intime peut permettre une telle élaboration.
À la différence de Mlle M. qui a choisi de « remédier » par une indemnisation matérielle l’affront qu’elle jugeait avoir subi, les autres salariés du service ont saisi l’occasion de l’analyse collective pour ajuster leur propre posture dans l’activité. Ils ont demandé à la direction ce qui devait contribuer à l’améliorer mais surtout ils se sont ressemblés en force collective afin de sauvegarder ce nouveau positionnement, même dans le futur, même avec d’autres patrons.
M. R. est parti volontairement. C’était un autre choix possible, que la dimension du travail, en cela, peut-être, d’une façon plus simple que dans l’espace privé, permet d’opérer.
Le nouveau collectif de salariés du service opère depuis quelques mois comme force modulatrice de l’activité commune. Son expérience est suivie de très près par d’autres services de l’organisme social, l’enjeu étant de comprendre comment le fait d’éclaircir sa place dans le travail peut se révéler être non pas une répétition du même, mais une véritable poursuite de sa propre individuation.
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Bakhtine, M. 1984. Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard.
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Bakhtine, M. 1979. Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard.
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Clot, Y. 1999b. Territoires du travail, n° 3, I. Oddone, « Les instruments de l’action », p. 43-53.
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Clot, Y. ; Faïta, D. 2000. « Genres et style en analyse du travail », dans Travailler, n° 4, p. 7-42.
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Dejours, C. 2000b. « Différence anatomique et reconnaissance du réel dans le travail », dans Variations sur le corps, Cahiers du genre n° 29, Paris, L’Harmattan, p. 101-126.
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Doray, B. 1997. Le lien, le corps, la mémoire. Proposition pour une reprise actuelle du legs freudien, thèse de doctorat en psychologie, université de Franche-Comté, 3 volumes.
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Gori, R. 2000. « La visée ontologique de la haine », dans Transhumances II, Discours, organisation et souffrance au travail, Presses Universitaires de Namur, p. 13-22.
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Vygotski, L. 1934/1997. Pensée et langage, Paris, La Dispute.
[*]
Livia Scheller, chargée d’enseignement à la chaire de psychologie du travail du cnam, membre de l’équipe de clinique de l’activité du laboratoire de psychologie du travail et de l’action.
[1]
Notre équipe intervient dans le domaine du travail selon des demandes diverses qui ont cependant en commun une problématique trop difficilement résoluble « en interne » par les demandeurs. Nos interventions, aussi bien que nos études et recherches, ont à leur centre
l’activité de travail telle qu’elle est menée subjectivement et collectivement dans les milieux qui sollicitent notre intervention. La dimension psychopathologique personnelle que l’on peut rencontrer dans ces situations ne constitue pas le « point de départ » de l’action. Elle sera plutôt au centre de cette interrogation : l’élaboration de la situation problématique permettra-t-elle de donner une contenance aux aspects psychopathologiques subjectifs qui y sont présents ? Cette interrogation sera mieux argumentée dans la suite de cet article.
[2]
Ce concept renvoie surtout aux travaux de D. Stern (1989) et D. Siegel (1999), même si dans ce contexte il étend sa signification à une dimension plus élargie que celle traitée par ces auteurs.
[3]
Le concept de « transpersonnel », difficilement attribuable à des auteurs précis, renvoie cependant en premier abord aux travaux théoriques de G. Simondon. Pour Simondon, le transindividuel est le passage obligé dans lequel s’opère le processus d’individuation en se mesurant aux activités humaines organisées en collectifs. (Simondon, 1989, Combes, 1999).
[4]
On parle ici du poste de comptable.
[5]
Mot qui « résume » ici la définition de Mlle M. (« depuis qu’il est parti je ne suis plus protégée », ou « mon protecteur n’est plus là ») et les propos de ses collègues (« il t’avait mise dans une place à part, sur un piédestal »).
[6]
Il s’agit de la méthode « des instructions au sosie ». Pour des explications plus approfondies nous renvoyons à la bibliographie : Clot, 1995
b 1999
b, 2001 ; Scheller, 2001.
[7]
Il s’agit de la maquettiste du journal de l’organisme, Mme C. En confrontant sa description de l’activité à celle qui avait été précédemment faite par la secrétaire de rédaction (le poste qu’elle aurait désiré), où celle-ci avait parlé de « pages froides ou chaudes » selon l’urgence de composition du journal, elle s’était « entendue » dire qu’elle ne savait pas si elle était en train de faire des « pages froides ou chaudes » et qu’elle était souvent confrontée à des pages « glaciales ». Elle soulignait ainsi, par une métaphore dont l’usage n’était pas, au début, conscient, que le déroulement de la fabrication du journal lui échappait, qu’elle ne se limitait désormais qu’aux tâches purement techniques, sans participer à la
vie du journal. La reprise de sa description l’a mise face à son propre mouvement de retrait de la vie du service, poussée en cela par le ressentiment qu’elle éprouvait et qui était lié à des comportements fortement ambivalents de son supérieur hiérarchique. Celui-ci ne cessait de
solliciter et de refuser en même temps ses capacités techniques et son désir à elle de les développer. En rendant mieux évident ce mouvement ambivalent – d’ailleurs confirmé par ses collègues qui ont fait état pour eux-mêmes de comportements similaires – elle a demandé son intégration dans le collectif de rédaction dans lequel elle avait été tantôt invitée et tantôt refusée, signifiant par là le désir de reprendre une place vivante et certifiée dans l’activité commune. Elle a pu ainsi re-confier à la technicité apprise non plus les contours d’une compétence froide, accomplie dans l’isolement, mais la valeur d’une connaissance mise au service du travail commun.
[8]
À cet égard, il ne faut pas oublier la caractéristique spécifique du métier de secrétaire : la dépendance « obligée » avec l’activité d’un autre (le patron), pour se maintenir « vivante », se charge souvent plus qu’ailleurs d’une fantasmatique érotique (ou très maternante) fortement liée à l’idéalisation du chef. Le maintien de l’équilibrage affectif dont on avait parlé en introduction est ici, en raison même de l’activité réelle, mis plus en péril que dans d’autres métiers. (cf. Pinto, 1990, Molinier, 2002, (l’article publié dans cette revue), Dejours, 2000
b) La question est abordée aussi par L. Le Guillant dans son analyse sur le métier des « bonnes à tout faire » (1984).